‹ La Russie EpiqueChapitre 15 sur 72 · DE L’ORIGINE ORIENTALE DES BYLINES RUSSES · texte numérisé non relu

DE L’ORIGINE ORIENTALE DES BYLINES RUSSES

On ne peut traiter de l’épopée russe sans exposer au moins briévement les théories de M. Vladimir Stasof. La nouveauté du point de vue, la curiosité des recherches, la subtilité des déductions , la hardiesse de ses conclusions, qui s’attaquaient 4 toutes les idées admises sur la poésie populaire des Russes, ont donné un grand retentissement aux articles que ce‘savant a publiés en 1868° dans le Messager @’ Europe (Viestmk Hvropy) sous ce titre: De Vorigine des bylines russes, et qui sont devenus le point de départ dune grande polémique. L’important livre de M. Oreste Miller, Zlia de Mowrom, est consacré en partie 4 la réfutation de M. Stasof. Je ne puis entrer dans les détails de cette controverse : les piéces du procés, c’est-a-dire les articles du Messager d Hurope, ne sont pas en général sous les yeux du public occidental; pour le mettre 4 méme de juger, il faudrait commencer par traduire ces volumineuses études, car presque chacune des assertions de l’auteur a suscité une discussion. Je me bornerai a faire de son systéme un exposé sommaire.

M. Stasof déclare que les bylines russes n’ont presque rien de russe. Ni l’idée premiére des chansons, ni leurs développements; ni les détails, ni ensemble; ni les personnages, ni les aventures, ne sont indigénes. Chacune de ces chansons se retrouve presque entiérement, avec toutes ses données essentielles, dans quelque poéme de Il’Indoustan ou des tribus tatares, turques, mongoles, de ]’Asie centrale

et. septentrionale “. Les prétendus paladins de Kief sont des héros du Ramayana, du Mahabharata, de’ Hariwansa ou de quelque chanson héroique des peuplades altaiennes et sibériennes. De Orient, ils ont passé dans la poésie russe, sans presque modifier leur type, leur langage, ni méme leur costume. Dobryna Nikitich n’est autre que le dieu Krichna; on lui fit honneur aussi de quelques aventures des héros indous Rama et Ardjouna, du héros tatar-minoussinien Ag-Ai, de Gesser-Khan, guerrier thibétain mongol, du Kirghiz Sounnou, du Tatar-Téléoute Chionio. Potyk Ivanovitch n’est autre que le brahmane Rourou, avec quelques aventures de Gesser-Khan. Vassilissa, épouse de Stavre le bon musicien, est la sceur d’Altain-Sain- Salam, dans les chansons de l’Altat. Solovei Boudimirovitch, le coureur de mer, et la belle Zabava se retrouvent dans un conte indou du Somadéva. Sadko, le riche marchand, nest ni Russe, ni Novgorodien : sa légende a été formée des aventures du roi Iada dans l’Harivanza, du brahmane Vidouchaka dans le Somadéva, du brahmane Djinna- Tchenpo et du tsarévitch Gédon dans le Dzanglowna, de Samkha-Rakchita, dans un récit boudhiste, du marchand Pourna, dans la légende traduite par Burnouf. La byline des quarante kaliki et de la princesse Apraxie existe déja dans maintes histoires édifiantes de l’Asie boudhiste. Ilia de Mourom lui-méme a son prototype dans le Rustem du Schah-Named et d’autres héros de l’Orient.

Pour suivre M. Stasof dans toutes ses déductions, on voit quelle masse de littérature orientale nous aurions A soulever. Nous ne pouvons ici que signaler quelques-uns des rapprochements opérés par lui.

(1) M. Schiefner, de l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, a publié les Chansons héroiques des Tatars Minoussiniens, M. Radlow, inspecteur des écoles tatares de Kazan, les Monuments de la poésie populaire des races turques de la Sibérie méridionale, 4 vol. de texte et 4 vol. de traduction allemande, Saint-Pétersbourg , 4866-4872,

L’analogie entre la légende de Krichna et celle de Dobryna Nikitich, assure M. Stasof, est frappante. On connait les aventures de Dobryna: rappelons celles du dieu indien, qui fut une incarnation de Vichnou. A la naissance de Krichna, la nature entiére fut troublée, comme on dit quelle le fut 4 la naissance de Volga Vseslavitch et de Dobryna. Mais quel est le héros dont la naissance n’a pas été environnée de prodiges? Quand naquirent le méme jour les trois chefs de nos gestes francaises, ce Charlemagne, ce Garin de Montglane et ce Doon de Mayence qui devaient accomplir tant de merveilles, le soleil se teignit de rouge, les vents se déchainérent, « la terre alla croulant », un violent orage s’éleva et trois foudres tombérent du ciel. Mémes prodiges au début du Roman d Alexandre : laterre croule, la mer se rougit, les animaux tremblent, les hommes frémissert. Nos héros font autant de bruit en sortant du monde qu’en y entrant. La nuit ou mourut Napoléon a Sainte-Héléne, une tempéte ravagea les tropiques, et lord Holland s’écria dans le Parlement d’Angleterre : « L’univers porte le deuil du héros! » On voit que ce genre de fiction n’est point particulier a Orient. :

Krichna est fils de Vasoudéva; mais, comme les devins ont prédit au roi Kanza que cet enfant le ferait périr et que déja les premiers enfants de Vasoudéva ont été mis X mort par ses ordres, on tient sa naissance secréte, on le fait élever dans une campagne parmi les bergers. BientOt le dieu se révéle dans le. petit pdtre. Il était encore au berceau, quand Poutana, la nourrice du tyran Kanza, une fille du roi des démons, concoit le projet de le faire périr. Elle se transforme en un oiseau monstrueux,

se pose sur le .erceau et présente a l’enfant une de ses mamelles gonflécs de poison. Krichna, au lieu de boire, lui arrache la poitrine: & ses hurlements de douleur, on accourt, on la trouve évanouie, comme frappée de la foudre. Prés du village qu’habitait le pére nourricier de Krichna, il y avait une riviére maudite , la riviére Jamouna, aux rives désolées, aux eaux empestées. Les oiseaux et les bétes féroces s’en éloignent avec épouvante, le brahmane n’oserait y faire ses ablutions. C’est 1a que leffroyable Kalii, le roi des serpents, a établi sa demeure avec toutes ses femmes et tous ses enfants. La seulement il est a Vabri de son terrible ennemi, le gigantesane destructeur de reptiles, ’oiseau Garouda. Krichna se dit un jour: « Je suis venu at monde sous la figure d’un pasteur afin d’anéantir tous les monstres de cette espéce. » Alors il monte au sommet d’un arbre et de 1a se précipite dans les flots. Le bruit de sa chute se répand au loin; sur les ondes se dresse le monstre Kalii, énorme comme une nuée d’orage, avec ses cing tétes formidables et ses cing gueules qui vomissent la flamme. Ivre de fureur, il couvre Krichna de feux brilants, le harcéle de ses aiguillons, pendant que tous les serpents du lac s’enroulent aprés lenfant héroique, enlacent ses bras et ses jambes de leurs hideux replis :

Corripiunt spirisque ligant ingentibus....

En. Ml. 245.

Sur le rivage les bergers sont accourus, en proie au plus violent désespoir. Mais le frére de Krichna, Sankarchana, lui crie: « Déploie ta force au plus vite pour vaincre ce roi des serpents, armé de poisons. Nos parents et les autres habitants, s’imaginant que tu es un simple mortel, pleurent déji ton trépas. » Alors le bon Krichna déploya sa force: il se mit & broyer et 4 fouler sous ses pieds la tourbe des reptiles, brisa les noeuds dont ils l’enserraient; puis il s’élanca sur une des tétes de Kalii. La il

se mit & danser, agitant ses bras et ses jambes, ornés de bracelets étincelants. Chaque coup de ses talons causait une cruelle souffrance au roi Kalii qui par ses cing gueules versait un sang noir. Le monstre se mit alors a le supplier et Krichna eut pitié de lui: « Mais, dit le héros, je ne puis te permettre de rester dans la riviére Iamouna: vat-en vivre dans la mer avec ta famille et toute ta postérité. Si quelqu’un de tes sujets ou de tes enfants revient sur cette terre, je le tuerai de ma main. Si Garouda ton ennemi te poursuit dans la mer et te menace de mort, montre-lui sur tes tétes la trace de mes pieds et il cessera de t?inquiéter. » |

Le second exploit de Krichna, c’est sa victoire sur Arichta, furieux taureau, qui dépeuplait les paturages et épouvantait les femmes. Krichna lui brise la corne gauche et s’en sert pour ’assommer.

Le bruit de sa vaillance arrive bientdt jusqu’au tyran Kanza qui congoit des soupcons. Sous prétexte de cé-. lébrer les « fétes de larc », il ordonne qu’on lui améne Krichna et son frére. I] a fait pour ces fétes d’immenses préparatifs; une salle de thédtre est destinée au tir de Varc et aux jeux des lutteurs; une foule innombrable se rassemble dans Ja capitale. Krichna et Sankarchana entrent dans la ville: en chemin ils arrachent 4 un teinturier des habits royaux et s’en revétent. Is entrent dans le théatre désert et demandent au gardien a voir le fameux arc du tyran, que personne n’a jamais pu tendre et que les dieux eux-mémes ne sauraient briser. Krichna le prend, le retourne entre ses mains, se met a le tendre et dans sa main puissante l’arc se brise avec un bruit de tonnerre. Les deux enfants disparaissent 4 l’instant et le gardien reste seul avec are brisé. Kanza, qui voulait’perdre Krichna, avait posté & entrée du thédtre un grand éléphant que son cornac devait exciter contre les deux bergers. Mais Krichna terrasse l’éléphant, lui arrache sa trompe et s’en

sert pour l’assommer. Les trois lutteurs du roi avaient promis de faire périr ses deux ennemis; mais Krichna, malegré leur stature colossale, abat le premier d’un coup de poing, fait tournoyer le second comme une fronde, tandis que Sankarchana se débarrasse du troisiéme. Puis ils font périr le prince.

Reconnus fils de roi, ils vont 4 la guerre. Les dieux leur envoient des armes: Krichna choisit Parc et la massue, son frére prend un soc de charrue, avec lequel il extermine une multitude d’ennemis.

Telles sont les aventures de Krichna que M. Stasof rapproche de celles de Dobryna. Le chatiment du monstre Poutana lui rappelle le chatiment de Marina l’enchanteresse: j’avoue n’étre pas aussi frappé que lui de l’analogie : on songe bien plutét & Hercule enfant étouffant au berceau les reptiles envoyés par Junon. Le combat contre le serpent de la riviére Iamouna, est-il le prototype du combat contre le serpent de la riviére Poutchai ? mais lanalogie serait aussi grande avec le combat d’Hercule contre le serpent 4 plusieurs tétes des marais de Lerne. La défaite du taureau Arichta, autre forme du méme mythe, reproduit méme le détail de la corne brisée par Hercule au front de lAchéloiis. Pour donner une idée exacte de la théorie de M. Stasof, il faudrait pouvoir comme lui relever tous les petits détails qui se répondent d’une légende 4 |’autre, mode de comparaison qui a quelque chose dartificiel et de mécanique. Ainsi il remarque que dans le combat contre le serpent, c’est le frére de Krichna qui engage 4 déployer sa force, tandis que, dans certaines variantes de la byline russe, c’est un enfant qui avertit Dobryna du danger. Krichna saute sur la téte du dragon comme Dobryna lui saute sur la poitrine. Tous deux foulent aux pieds les petits serpents. Tous deux font un traité avec Vhdéte de la riviére maudite. Il est vrai que Krichna n’a pas de jeune fille A déli-

vrer; mais, dans une autre de ses aventures, il va reprendre au démon de la mer le fils de son précepteur.

M. Stasof croit que les aventures de Krichna dans le thédtre du roi reproduisent d’une maniére frappante celles de Dobryna lors de son ambassade & la Horde. Il y retrouve la circonstance de l’arc brisé, des lutteurs vaincus. Pourtant les deux récits n’ont absolument pas la méme couleur. Dans le poéme indien, ot donc est le tribut apporté par les héros, la partie d’échecs, les trois fiéches lancées par Dobryna, Ivan Doubrovitch arrivant avec son essieu de charrette, la destruction d’une armée entiére, le khan se reconnaissant vaincu et s’engageant a payer tribut ? Ce sont la aussi cependant des circonstances importantes du récit !

M. Stasof retrouve, dans une autre aventure du héros indien, la circonstance de l’essieu de charrette: c’est le soc de charrue devenu une arme terrible entre les mains de Sankarchana. Mais c’est toujours 4 une autre aventure qu’il faut recourir.

M. Stasof croit pouvoir expliquer par le récit indien plusieurs des obscurités du récit russe. Pourquoi Vassili Kasimirovitch se contente-t-il de porter la parole au nom de ses deux compagnons, de leur donner des conseils et des ordres? Pourquoi est-ce 4 lui que s’adresse le khan pour obtenir qu’on lui laisse de ses Tatars au moins pour la semence? Pourquoi s’abstient-il d’agir, reste-t-il assis aux cdtés du roi pendant le combat et ne se méle-t-il a aucun des exploits de ses compagnons? Pourquoi est-il dit dans certaines variantes qu’il ne peut combattre, parce qwil a « de longs vétements dont les longs pans s’embarrassent dans ses jambes? » D’ot lui vient ce caractére de personnage purement civil, nullement guerrier ? Que sienifie ce costume de magistrat ou de prétre? M. Stasof en trouve explication dans ’Harivanza. Krichna est le méme personnage que Dobryna; Sankarchana, c’est Ivan Dou-

brovitch ; Vassili Kasimirovitch n’est autre que le brahmane qui sert aux deux jeunes princes de précepteur et de conseiller: c’est le solitaire Visvamitra. Ces rapprochements sont ingénieux, mais ils laissent subsister une différence notable: Visvamitra laisse son éléve tuer le roi, tandis que Vassili obtient qu’on épargne les Tatars. En outre le réle du solitaire est beaucoup plus effacé que celui de Pambassadeur.

La circonstance de l’arc que personne ne peut tendre se retrouve encore dans le Ramayana, ou Rama brise un arc qui était porté par 800 hommes d’une taille colossale: a grand’peine ils le faisaient avancer sur huit roues. Elle se retrouve dans un autre passage du Mahabharata ot Ardjouna tend Varc, mais sans le briser, et envoie sa fiéche au but. On peut faire remarquer 4 M. Stasof que la scéne du Mahabharata rappelle avec bien plus de détails celle de l’Odyssée que celle des bylines russes. Ici et la, il s’agit également d’une femme qui est recherchée par un grand nombre de prétendants; Ardjouna comme Ulysse se présente sous le costume d’un mendiant, si bien que les prétendants refusent d’abord de laisser toucher Vare par ce misérable; le concours se termine, ici comme dans l’Odyssée, par l’extermination compléte de la tourbe insolente.

Les chansons tatares n’apportent pas grands éléments nouveaux au mythe de l’arc. Le héros téléoute Chionio et le héros kirghiz Sounnow ne rappellent que de fort loin l’exploit de Dobryna. Chionio ou Sounnou est jeté en prison malgré ses services. Alors d’un pays lointain arrivent trois étrangers armés d’arcs de fer: « Si vous pouvez tendre ces arcs, disent-ils, nous vous paierons tribut. Si vous ne le pouvez, c’est vous qui nous paierez tribut. » Aucun des fils du roi ne peut tendre les arcs de fer. Alors on tire de sa prison le guerrier méconnu. Il tend et brise ces arcs sans effort et dit aux étrangers : « Allez, et em-

portez ces jouets d’enfants. » Qui ne reconnait ici la 1égende, rapportée par Hérodote, sur Cambyse et les Ethiopiens Macrobes?

Pour d’autres aventures, je ne trouve pas que les chansons turques citées par M. Stasof présentent avec les bylines sur Dobryna méme autant d’analogies que les poémes indiens. On connait Vhistoire du mariage de Dobryna avec la géante Nastasie. Quoi qu’en dise l’ingénieux écrivain, la chanson tatare-minoussinienne sur Ag-ai n’en reproduit réellement pas les traits essentiels. Le héros tatar rencontre dans le désert deux jeunes filles: l'une d’elles se met 4 fuir, ’autre attend et lui raconte que la premiére est sa sceur et que, si elle fuit, c’est parce qu’elle sait qu’elle est destinée 4 épouser Ag-ai. Celui-ci la poursuit alors jusque chez son pére, demande sa main et Vobtient. Il se trouve ensuite que la seconde sceur est une héroine : Ag-ai un jour combat contre elle; mais Dieu, mécontent de cette lutte entre deux parents, chatie le héros. M. Stasof prétend que la Nastasie des bylines procéde ala fois des deux femmes tatares: celle qui épouse et celle qui se bat. Il est obligé de chercher, dans d’autres chansons encore, la circonstance assez caractéristique du héros plongé dans une poche. Avec tous ces lambeaux de poémes, il ne nous a pas encore restitué, dans l’intégrité de son étrange fantaisie, la belle chanson russe.

Ls

Sur l’aventure de Potyk Ivanovitch obligé de descendre au tombeau avec sa femme, M. Stasof cite un récit du Mahabharata. Le brahmane Rowrou recherche la main de Pramadvara, élevée par un vertueux solitaire. Il allait V’épouser lorsque « la jeune femme, jouant avec ses compagnes, ne remarqua pas tm grand. serpent couché en

travers de la route. » Elle fut piquée et mourut. Rourou au désespoir se vengea en exterminant 4 coups de batons tous les serpents qu'il put trouver. Un jour il allait tuer une amphisbéme, serpent 4 deux tétes. Celle-ci lui demanda la vie, reprit sa forme de brahmane. M. Stasof assure « qu’a trés-peu d’exceptions prés, toutes les particularités de la chanson russe se retrouvent dans le récit du Mahabharata. » Mais comment peut-on comparer la douce Pramadvara, fille adoptive d’un vertueux brahmane, avec la perfide Avdotia, la femme-cygne, de nature démoniaque, fille du roi Likhodéi Likhodéivitch (le Méchant fils du Méchant)? Le serpent du sépulcre est une autre personnification du mal, tandis que l’amphisbéme s’annonce comme un génie bienfaisant. Ou retrouver dans le récit indien cette lugubre veillée dans le tombeau, cette lutte souterraine contre le monstre, surtout la circonstance inouie, que M. Stasof ne peut retrouver dans aucun document turc ou indou, du mari enseveli avec sa femme? La chanson sur Potyk ne doit 4 aucun modéle ce qui fait son originalité sinistre.

Le ton général du récit indien, sa tournure idyllique et touchante rappelle beaucoup plutdt ’aventure d’Orphée ou d’Eurydice. Virgile semble avoir retrouvé quelquesunes des délicates expressions du poéte indien. « Elle ne remarqua pas un grand serpent », dit celui-ci, et le chantre des Géorgiques :

Immanem ante pedes hydrum moritura puella Servantem ripas alta non vidit in herba.

Ona vu comment s’y prit Vassilissa la Sage pour délivrer son mari des prisons de Vladimir. M. Stasof trouve que le récit se confond presque entiérement avec le suivant, qui est une chanson des Tatars de l’Altai. Le héros Altain- Sain-Salam alla un jour 4 la chasse, tomba de son cheval et se tua. Le bon cheval courut chez la sceur du héros et en pleurant lui annonca la mort de son maitre. La jeune

fille pleura 4 son tour, mais elle monta sur le coursier, alla chercher le corps de son frére, ordonna 4 un rocher de s’ouvrir, et, lorsqu’elle y eut déposé le défunt, le rocher se referma. Alors elle se tressa les cheveux 4 la maniére des hommes, prit la pelisse de son frére et alla chez Kioun-Khan. A la cour de ce khan, des jeunes gens tiraient 4 arc. Elle prit Varc, le tendit du matin au soir et du soir au matin, lanca la fléche au but en disant : « Ce nest pas moi qui tire, c’est Altain. » En récompense, elle recut la main de Ja fille du khan. Elle alla chez un autre khan, gagna également le prix de l’arc, obtint la main dune autre princesse. Elle revint 4 la maison avec Ses deux épouses, qui furent un peu étonnées de sa froideur avec elles. Elles en concurent quelques soupcons: « A voir ses actes, on dirait un homme; a voir ses maniéres et ses fagons, on dirait une jeune fille. » D’ailleurs elles s’entinrent 1a et ne cherchérent pas 4 satisfaire leur curiosité. Quant 4 ’héroine, elle rappela son frére a la vie, disparut elle-méme dans les bois aprés avoir donné ses instructions au ressuscité: si bien que les deux fiancées, traitées avec amour par Altain, ne surent jamais que ce nétait pas un homme qui avait été les chercher 4 la maison paternelle.

Que reste-t-il du récit russe dans le récit tatar? rien ou presque rien: le fait d’une femme déguisée en guerrier, qui aujourd’hui encore se rencontre tous les jours dans la vie réelle. Nous n’y retrouvons ni l’audacieux dévouement de Vassilissa, ni le mélange de finesse et de témérité avec laquelle elle défie la curiosité de Vladimir et de Zabava, ni la série piquante des épreuves, ni la scéne de reconnaissance entre l’époux délivré et l’épouse libératrice. Ce qu’on ne retrouve pas dans la version tatare de Vassilissa, c’est Vassilissa elle-méme, un type assez frappant cependant d’héroine slave. M. Stasof dit que « la parenté des deux récits est évidente et la divergence entre eux

extrémement faible. » Je ne suis pas de son avis. Le conte kirghiz de Dudar Kys, publié depuis par M. Radlow (III, 372), présenterait plus d’analogie avec le récit russe, sans lui éter cependant de son originalité.

Arrivant,a la légende de Sadko, M. Stasof dit que les mceurs commerciales qui y sont décrites ne sont pas celles du lac Ilmen, mais celles des ports du grand Océan indien ou du Pacifique. Je vais analyser quelques-uns des récits ot il croit voir le prototype de Sadko. Il est bon de rappeler qu’on ne trouve pas seulement en Orient des récits d’aventures maritimes: les Grecs ont eu l’Odyssée, les Scandinaves les Hddas, ‘les Irlandais du moyen-dge la légende des voyages de Saint-Brandan dans les iles de Océan ; les récits des pécheurs des mers du nord, les périples grecs et carthaginois, abondent en détails merveilleux. Les relations de voyages qui avaient cours aw 11° siécle de notre ére faisaient une dépense si extravagante d’imagination que Lucien s’amusa a les parodier dans son Histoire veritable “). On pourrait donc chercher en Occident tout aussi bien qu’en Orient des types de marins fantastiques. II faut donner acte cependant 4 M. Stasof que les récits indous et boudhistes présentent un systéme de négoce plus développé que les récits occidentaux. C’est 14 surtout que les auteurs de la légende arabe de Sindbad le Marin ont di puiser leurs éléments. merveilleux, sans toutefois négliger les traditions occidentales: témoin la rencontre de Sindbad avec le cyclope de la caverne. Quant aux bylines novgorodiennes sur Sadko, on ne sait pas de quelles légendes septentrionales elles ont bien pu s’ins-

(1) A. Chassang. Histoire du Roman et de ses rapports avec Uhistoire dans Vantiquité gréco-latine. Deuxidme édition, p. 36, 129, 443.

ORIGINE ORIENTALE. Wis)

pirer, mais leurs analogies avec les récits orientaux cités par M. Stasof sont assez lointaines.

Le premier récit est tiré de lHarivansa. Un jour le roi Jadou se promenait sur la mer, en compagnie de ses nobles femmes, semblable au dieu de la lune, entouré des étoiles. Il s’aventura fort loin et fut enlevé par Dhoumavarna, roi des serpents, qui, 4 travers les ondes, l’entraina dans sa capitale. Suit une description de cette capitale, avec ses portes triomphales, ses colonnes, ses monuments enrichis de pierreries, les guirlandes de perles qui s’étendent partout, les coquillages éblouissants comme des diamants. Le roi Iadou parcourt les rues et les places de cette cité sous-marine et arrive au palais, qui était semblable a un nuage et que peuplait un essaim de femmes-serpents. Le roi des eaux le fit asseoir sur un siége magnifique, et lui dit: « Ton pére a déja été enlevé au ciel, aprés qu'il eut établi la gloire de son peuple et engendré un fils tel que toi. Tu seras le pére des Jadaites, tu auras une postérité riche en héros. Tu vois, 6 roi, mes cinq filles: elles sont jeunes et sans tache. Epouse-les et je te donnerai une dot proportionnée 4 ta dignité ; car ta postérité s’épanouira en sept branches illustres ». Le roi Iadou accepte cette glorieuse alliance et retourne sur son vaisseau.

Jusqwici nous n’avons vu encore ni préoccupations de marchand, ni le tirage au sort de la victime, ni la harpe de Sadko, ni la danse frénétique du Roi de la mer, ni saint Nicolas, ni l’épreuve des cent jeunes filles, ni la chaste nuit de noces du prudent Novgorodien.

Le deuxiéme récit est un conte du Somadéva. Le héros brahmane Vidouchaka se joint 4 un autre marchand pour un voyage de mer: ils chargent le vaisseau d’une riche cargaison et mettent 4 la voile. Un jour le navire s’arréte brusquement. Pour apaiser la mer évidemment irritée, on jette en tribut dans les flots des pierres précieuses : le navire reste immobile. « Je donnerai ma fille et la moitié de

mes biens, dit le marchand, 4 qui délivrera le navire ». Vidouchaka se fait attacher 4 une corde, prend un glaive merveilleux quwil a recu du dieu Agni et se fait descendre dans la mer, en faisant promettre au marchand quw’il retirera la corde quand le navire se remettra en route. Une fois sous Veau, il voit un géant endormi: c’est son genou énorme qui arréte le navire ; le héros coupe le genou et le navire reprend sa marche. Alors le perfide marchand fait couper la corde et le brahmane reste 4 la mer. Hi finit par se tirer de cette aventure, qui n’est pas la derniére de sa légende. Dans ce deuxiéme récit, quels rapports avec Sadko? Vidouchaka n’est pas jeté 4 la mer en sacrifice, il y descend volontairement, comptant bien remonter 4 la surface ; quant au tribut de pierreries et quelquefois de personnes offert 4 la mer irritée, c’est un trait de mcoeurs qui se rencontre ailleurs que dans les mers indiennes: Iphigénie, dans la légende grecque, fut sacrifiée parce que les vents retenaient la flotte achéenne ‘!).

Le troisiéme récit est emprunté 4 la rédaction thibétaine du Dzanglowna. Djinna-Tchenpo est le fils dun riche brahmane. I] fait un voyage de mer afin d’obtenir la pierre Tchintamani qui accomplit tous les souhaits : c’est le Wiimschstein (pierre de désir) des contes allemands. Le récit boudhiste, qui s’inspire de sentiments qu’on dirait chrétiens, constate que le but du héros n’était pas d’accroitre ses richesses, mais d’augmenter ses facilités 4 faire Yaumone. Il rassemble cing cents marchands et va pour s’embarquer avec eux. Avant d’arriver au rivage, ils sont attaqués et dépouillés par des brigands. Un brahmane préte 4 Djinna de nouveaux fonds et lui propose la main de sa fille : le héros remet le mariage 4 son retour. Dans ce voyage il amasse @’immenses richesses. Quand ses compagnons se préparent A revenir, Djinna leur dit: « Je ne

(1) Voir ci-dessus, p. 149, un autre exemple.

retournerai pas 4 la maison avant d’avoir obtenu du roi des serpents la mere de désir. » Vainement ses compagnons le supplient avec larmes de rester, il les laisse s’embarquer seuls. Quand le navire s’est éloigné, il adresse a Dieu une fervente priére et plonge dans la mer. Les sept premiers jours, ’eau ne lui monte que jusqu’au genou; les sept jours suivants, jusqu’a la ceinture ; les sept jours suivants, jusqu’é l’épaule ; le vingt-deuxiéme jour seulement, il perd pied. Il arrive au palais du roi des serpents. Le prince l’invite & séjourner un mois chez lui, le charme de sa musique enchanteresse, apprend de lui la doctrine du Bouddha et lui donne en échange la pierre Tchintamani. De retour sur le rivage, le brahmane s’endort et se laisse voler son talisman. Ce sont les serpents qui ont commis ce larcin. Pour les obliger 4 restitution, Djinna-Tchenpo entreprend d’épuiser la mer. Il se met 4 cette tache avec tant d’ardeur que les serpents sont saisis d’effroi et lui rendent le bijou. Alors il s’envole 4 travers les airs et rentre dans sa patrie 0 ses compagnons de voyage se réjouissent de le revoir.

Djinna-Tchenpo nous offre un type fort différent de celui de Sadko; Sadko, marchand avant tout, ne songe qu’a sa fortune, fort peu 4 celle des pauvres. Djinna nage sur la mer, au lieu de couler 4 fond. Il s’y aventure volontairement, au lieu d’y étre jeté. Il n’est pas musicien : c’est le roi des serpents qui, au contraire, lui fait entendre sa musique magique ; en échange, le brahmane n’a a lui offrir que des sermons sur la foi nouvelle. Enfin, le petit nombre de rapprochements que son histoire peut présenter avec celle de Sadko, sont noyés dans une multitude d’aventures d’un caractére fort différent.

Un autre récit du méme livre ne renferme pas non plus la circonstance essentielle de la descente au fond de la mer. Gédon, fils de roi, se lance comme Djinna dans un voyage de mer, afin d’acquérir assez de richesses pour

pouvoir faire ’auméne. Aprés une assez longue navigation, il part seul avec un vieux pilote qui, en route, meurt de vieillesse, mais dont la sagesse a signalé au prince tous les dangers. « Tu arriveras 4 un chateau bati de pierreries ; a la porte il y a un marteau de diamant. Avec ce marteau, frappe a la porte; il en sortira cing cents déesses. Chacune aura ala main une pierre précieuse: c’est un présent pour toi; l’une d’elles te présentera une pierre de couleur gorge-de-pigeon: c’est le Tchintamani qui accomplit tous les souhaits : prends-la et tiens-la solidement, de crainte qu’on ne te lenléve; tu accepteras ensuite les pierreries des autres vierges. Mais fais attention, sois maitre de tous tes sens, n’aie pas de commerce avec elles. » Le prince suivit 4 la lettre les recommandations du vieux pilote et s’en trouva bien. Ses autres aventures n/’intéressent pas notre sujet.

M. Stasof retrouve ici les cent jeunes filles entre lesquelles Sadko doit choisir, le vieillard qui joue le réle de saint Nicolas et la recommandation de continence. Ces rapprochements auraient leur signification, si le fait essentiel de la légende, la descente au fond de la mer, ne faisait absolument défaut.

Eugéne Burnouf, dans son Jntroduction a Vhistoire du Bouddhisme indien, cite un cinquiéme récit qui préte également 4 quelques comparaisons. Le vénérable prétre Samkha-Rakchita s’embarque avec cing cents marchands. Quand ils sont au milieu de la mer, les serpents arrétent le navire. Les marchands désespérés se mettent a crier : « Que la divinité qui est dans la mer, vierge, serpent ou démon, nous dise ce qu’elle désire. ».Une voix sortit des profondeurs de l’Océan : « Livrez Samkha-Rakchita. » Les marchands se font longtemps prier : «Samkha est du: méme Age que nous, ila joué avec nous dans notre enfance. » Samhkha n’hésite pas. « Voici, se dit-il, ’accomplissement des paroles de Bhaghavata : je dois traverser beaucoup de

dangers et de circonstarices difficiles. » Prenant son manteau et son écuelle pour les auménes, il se précipite a la mer. Aussitét le navire est délivré. Les serpents entrainent Samkha dans leur palais: il commence & leur précher les régles de la foi. Quand il a fini cette mission sousmarine et qu'il témoigne le désir de rentrer dans sa patrie, voici que sur la mer apparait le méme navire sur lequel il était venu. Puis nous le voyons convertissant au boudhisme cing cents moines; les cing cents “marchands manifestent également l’intention d’entrer en religion. A la fin nous le voyons voler dans les airs avec ces mille hommes attachés aux plis de sa robe.

Nous retrouvons bien ici une circonstance importante de la byline novgorodienne : le navire s’arréte parce que le souverain des ondes désire s’entretenir avec Sadko ou avec Samkha. Mais que d’autres circonstances font défaut! Ou retrouver le type si original, 4 la fois mercantile et héroique, du bogatyr novgorodien dans cet enragé précheur qui ne cherche partout que des prosélytes et qui va catéchiser jusqu’aux serpents de mer? M. Stasof prétend que c’est précisément cette prédication qui remplace la musique enchanteresse de Sadko. En réalité il y a autant de dissemblance entre les deux personnages qu’entre YOrphée grec et un missionnaire méthodiste.

Les autres récits, reproduits par M. Stasof, ne parlent méme pas de descente au fond de la mer. Le conte de Bornéo nous montre le héros escaladant le ciel au moyen d’un arbre miraculeux: c’est le haricot merveilleux des contes occidentaux. M. Stasof fait remarquer que la principale différence consiste en ce que Sadko descend et que le héros bornéen monte dans un royaume inconnu. C’est pourtant une différence.

Le fameux pari frappé par Sadko contre toute la ville de Novgorod rappelle au savant russe une autre légende citée par Burnouf, celle du marchand Pourna. Celui-c

a fait fortune en vendant fort cher une hottée de bois de sandal qu’il a achetée 4 vil prix. On apprend qu'un navire vient d’arriver au port avec une cargaison : les marchands de la ville s’entendent pour acheter 4 vil prix le chargement; ils négligent d’avertir Pourna dont ils ne tiennent aucun compte. Pourna profite de la liberté qui lui est laissée pour acquérir la cargaison : ses rivaux sont ensuite obligés d’acheter chez lui 4 trés haut prix les mémes marchandises. Ils veulent faire punir Pourna : mais Pourna prouve au roi que ses confréres ont volontairement négligé de le comprendre dans leur convention. En somme Vanalogie de ce récit avec le pari de Sadko est assez lointaine. On peut trouver exagérée la conclusion 4 laquelle arrive M. Stasof aprés cet examen: « Toute la chanson de Sadko ne renferme rien de russe, et en particulier rien de novgorodien. »

Pourquoi chercher en Orient le prototype de Sadko puisque l’Occident nous offre tant de relations de voyages extraordinaires, puisque nous en trouvons 4 Novgorod méme? Au xiv° siécle les marins du lac I]men racontaient volontiers quwils avaient vu d’étonnantes- merveilles: la mer qui respire, le ver infatigable, le mystérieux grincement de dents, la riviére fulgurante, l’abime qui trois fois par jour engloutit l’Océan et trois fois le revomit (peut-étre un souvenir du Malstrom). On disait que le navire du Novgorodien Moislaf, — sans doute un émule de Sadko, — avait été entrainé par la tempéte au pied d’une haute montagne et que les voyageurs avaient apercu a son sommet une icdne miraculeuse, d’un azur surnaturel ; elle resplendissait dans une lumiére qui brillait d’elleméme, d’un éclat ineffable et qui éclipsait le soleil; on entendait des choeurs de voix joyeuses. Alors un des Novgorodiens courut en haut de la montagne, se mit a rire et a battre des mains et tout A coup disparut. Un autre limita et disparut également. Alors on attacha au troisiéme une

corde au pied, mais quand on le ramena de force ‘du haut de la montagne, on vit qu’il était mort. Dans ce récit, on retrouve un mélange confus de mythes paiens et chrétiens, un souvenir vague de l’harmonieuse voix des Sirénes perfides ou des ravissements infinis ot tombaient ceux qui découvraient le Saint-Graal. Les Novgorodiens du x1v° siécle ne doutérent pas que ces montagnes mystérieuses ne fussent celles du paradis (!).

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