CHAPITRE PREMIER
La Chanson d’Igor ou, plus exactement, le Dit de la compagnie) d’Igor (Slovo 0 Polkou Lgorévé), ce précieux et rare spécimen d’une épopée russe conservée par la voie du manuscrit, se trouvait dans un codex du xiv° ou du Xv° siécle, qui renfermait en outre deux autres piéces, Vune sur Akir le Sage, l’autre sur les exploits de Dévgéni Akrita. Il a été découvert, en 1795, par le comte Moussine Pouchkine, et provenait du monastére du Sauveur 4 TIaroslavl. Dix-sept ans aprés sa découverte, le manuscrit périssait dans incendie de Moscou (1812).
Le Slovo nous ayant été transmis dans un seul manuscrit et ce manuscrit lui-méme ayant été détruit, on n’en connait donc que le texte imprimé en 1800 par Moussine Pouchkine, et une copie manuscrite conservée dans les papiers de Catherine II. On n’a aucune variante qui puisse
(1) Polk se dit aujourd’hui d’un régiment; il signifie aussi un corps de cosaques. Dans notre poéme, c’est le corps que commandait spécialement Igor, c’est sa droujina, renforcée peut-étre des milices deson apanage. Polk se traduiraitfort bien ici par ce que Froissart appelle une batatile.
en expliquer les obscurités; elles ont pu induire en erreur le premier éditeur, A une époque ow la philologie slave était encore peu avancée. Les difficultés sont si considérables, en méme temps le contenu du poéme est si précieux pour la mythologie et Vhistoire, qu’on ne s’étonnera pas du grand nombre de commentateurs qui se sont attachés 4 Péclaircir : Chévyref, Maximovitch, Doubenski, Bouslaef, Sakharof, Oreste Miller, Barsof, Grégorévitch, le prince Viazemski, etc. “. Le Slovo est pour les Russes bien plus que n’est pour nous la Chanson de Roland, car il est unique dans son genre. I] est ce que furent pour les Grecs les poémes d’Homére, ce que sont pour les Allemands les Wiebelungen: le joyau de la littérature nationale. On le fait lire et expliquer dans les écoles ®, il est mille et mille fois cité dans les livres savants ; il est et sera éternellement livré aux disputes des commentateurs.
ll a rencontré également nombre de traducteurs en vers ou en prose. Aprés eux je vais essayer une traduction francaise aussi littérale que possible, d’un certain nombre de morceaux ®),
Bien que le manuscrit remonte, suivant V’opinion la mieux établie, au xIv° ou au xv° siécle, le poéme luiméme est du xur° siécle. Il a été composé trés peu de temps aprés l’événement qu’il raconte. Cet événement, c’est l’expédition d’Igor, un des princes de Novgorod-de- Sévérie, en 1185, contre les Polovtsi, peuple nomade, de race turko-finnoise, qui habitait sur les bords du Don et
(1) Zamtéichania na Slovo o Polkou Igorévé, Saint-Pétersbourg, 41878.
(2) L’édition de M. Tikhonravof, par exemple, avec vocabulaire et notes explicatives, Moscou, 4868, est destinée aux écoles.
Le texte du Slovo a été bien des fois publié; on le trouvera aussi, avec une traduction en russe moderne (en vers malheureusement), dans la Chrestomathie de M. Oreste Miller; Saint-Pétersbourg, 1866. Traduit en russe moderne et en vers dans 1’Histoire de la littérature russe de Polevoi. Saint-P étersbourg, 41872.
(3) Dans la Revue des Deuw-Mondes dul’ décembre 1884, M. Delayeau en a donné une analyse d’aprés la publication de Boltz de Berlin.
qui infestait constamment les principautés de la Russie méridionale. Igor était cousin de Sviatoslaf, grand-prince de Kief: ’année précédente les princes russes avaient fait contre les Polovtsi une expédition heureuse, a laquelle les princes de la Sévérie n’avaient point pris part. Ils résolurent de se distinguer 4 leur tour. Igor prit les armes avec son frére Vsévolod, prince de Koursk, son fils Vladimir, prince de Poutivle, et son neveu Sviatoslaf, prince de Rylsk. Cette désastreuse croisade est d’ailleurs racontée dans la chronique Ipatief, une des continuations de Nestor.
Ce qui prouve que le poéme fut composé du vivant méme des principaux acteurs du drame et trés peu de temps aprés l’événement, c’est que auteur, 4 la fin de son récit, donne le salut 4 Igor, aux princes ses compagnons, a leurs droujines qui combattent « pour le peuple chrétien contre les paiens ».
Le Slovo était chanté; on doit donc y retrouver un rhythme et une mesure. irpendant on imprime généralement le texte comme si c’était de la prose. La langue en est trés-ancienne, beaucoup plus archaique que celle des bylines, puisque celle-ci n’a cessé de se transformer presque jusqu’a nos jours: elle se rapproche de la langue dans laquelle furent écrites les chroniques de Nestor. Je passe & analyse de la Chanson.
Le poéte débute par une invocation a Boiane, le grand poéte ; il annonce son intention de commencer son chant & Vladimir l’Ancien (saint Vladimir), et de le conduire jusqu’a la bataille d’Igor contre les Polovtsi, sur les bords de la Kaiala, prés du Don.
Igor est entré dans la steppe avec sa -droujina ; il voit tout & coup le soleil s’éclipser et ’ombre s’étendre sur ses
compagnons d’armes. Alors il leur dit: « Fréres et droujina, mieux vaut étre tués que d’étre faits captifs ; montons, fréres, sur nos coursiers rapides, allons regarder le Don aux flots bleus.... Avec vous, Russes, je veux briser ma lance 4 l’autre bout de la terre des Polovtsi. yy veux laisser ma téte ou boire le Don dans mon casque ». Ce facheux présage d’une éclipse de soleil n’a pu refroidir son ardeur héroique.
Pendant qu’il entre en campagne, les apanages des trois princes, ses parents, retentissent des préparatifs guerriers. « Au nord de la Soula hennissent les coursiers ; les cloches sont en branle dans Kief; les trompettes sonnent dans Novgorod (de Sévérie); les étendards sont debout dans Poutivle ». Mais Igor est prét le premier; il attend son frére Vsévolod « l’impétueux aurochs », le « violent taureau », dont les discours audacieux l’avaient surtout poussé & cette expédition.
« Mon frére unique, lui avait dit Vsévolod, ma brillante lumiére, mon Igor! ne sommes-nous pas tous deux fils de Sviatoslaf? Selle, mon frére, tes coursiers rapides ; les miens sont déja préts, sellés d’avance dans Koursk. Mes hommes de Koursk sont des braves éprouvés, nés au son de la trompette, grandis sous le casque, nourris & la pointe de la lance. Tous les chemins leur sont connus, tous les ravins leur sont familiers; leurs arcs sont tendus, leurs carquois ouverts, leurs sabres aiguisés. Ils bondissent comme des loups gris dans la campagne, cherchant ’honneur pour eux-mémes, la gloire pour leur prince ».
Alors Igor n’avait plus hésité; il avait « mis le pied dans létrier @or et chevauché dans la campagne rase ». C’est 1a que le surprend Véclipse de soleil. « La nuit avec un gémissement menacant pour lui éveille les oiseaux; on entend le sifflement des hétes fauves dans les paturages ; la dwe) fait entendre son cri au haut de VParbre. Elle
(1) Voir plus loin, a propos d’Héléne Ja Belle.
donne l’éveil 4 la terre ennemie, au Volga, au rivage de la mer, 4 la Soula, 4 la mer Méotide, A Khorsoun et A toi, idole de Tmoutorakhan ()!
« Les Polovtsi, par des routes non frayées, accourent au grand Don ; on entend crier dans la nuit leurs charrettes de bois, on dirait de cygnes effarouchés ®. Igor conduit aussi Ses guerriers vers le Don; déja les oiseaux de proie S’apprétent & se repaitre de son désastre. Dans les ravins les loups hurlent terriblement ; les aigles appellent de leurs cris les bétes fauves sur les ossements ; les renards glapissent aprés les boucliers vermeils. Terre de Russie ! tu es bien loin déja, tu tes cachée derriére les kowrganes ©)». Ce sentiment d’angoisse qu’éprouve le poéte en voyant ses héros s’enfoncer dans le désert sans limites, et la patrie se dérober 4 leurs regards, devait serrer aussi le coeur des guerriers russes.
Enfin, la nuit sinistre de la steppe disparait avec ses terreurs. Le jour reparait et les guerriers se rangent en bataille. « Les Russes foulent aux pieds les troupes des Polovtsi; ils se dispersent ensuite, comme des fiéches, dans la campagne, ils s*emparent des belles filles des Polovtsi, et avec elles de l’or, des étoffes de soie et de velours; avec
(1) Les riviéres sont celles de la Russie méridionale. Khorsoun est la colonie grecque de Cherson, dont les ruines sont enfouies aujourd’hui prés de Sévastopol ; elle obéissait aux princes byzantins encore au XIII° siécle et tomba ensuite aux mains des barbares : voir mon Empire grec au Xe stécle, Paris, 1870. On ne sait trop ce que c’est que l’idole de Tmoutorakhan: probablement une de ces statues grossiéres que les nomades dressaient sur les ¢wmuli ; voir mon article sur le Congrés archéologique de Kiefdans la Revue des Deuw-Mondes, 18 décembre 1874.
(2) Il suffit d’avoir entendu les charrettes des Tatars de Crimée, avec leurs roues de bois pleines, grincant autour de l’essieu de bois non graissé, pour se rendre compte de la comparaison. On croirait entendre pleurer des femmes ou crier je ne sais quels oiseaux.
(3) Tumuli, tertres funéraires, monuments des anciennes races disparues ; ilssont en grand nombre, surtout entre le Dniéper et le Don, et forment presque les seuls accidents quirompent la monotonie de la steppe. C’est sur ces kourganes que monte le berger pour surveiller son troupeau, que montait le cosaque ou le brigand pour interroger au loin la plaine. C’est dans ces kourganes que les archéologues russes ont pu recueillir tant de notions nouvelles sur les plus anciens habitants du pays.
les tentes, les manteaux, les pelisses et tous les atours des barbares, on couvre comme d’un tapis le sol fangeux, et comme d’un pont les marécages. Un étendard rouge, une banniére blanche, une cordeliére rouge et une hampe d’or furent le partage du fils intrépide de Sviatoslaf» !
Dans la campagne voici que «s’est endormi le vaillant nid des fils d’Oleg. Puis il s’est envolé plus loin. Hélas ! il n’était pas né pour subir Vinsulte ni du faucon, ni de Vépervier, ni la tienne, noir corbeau, paien Polovtsi » ! Mais le sort en est jeté. Les premiers succés de ces braves n’ont servi qu’é les engager plus avant dans le désert perfide. De nouvelles armées ennemies se rassemblent: le khan Gzak accourt « comme un loup gris» et Kontchak le suit de prés sur les bords du Don.
« Le lendemain, de grand matin, une aurore sanglante annonce le jour; de sombres nuées s’élevent de la mer et s’efforcent d’obs— curcir les quatre soleils (cest-a-dire les quatre princes qui commandent l’expedition). Au sein des nuées, étincellent les foudres bleudtres, gronde le tonnerre formidable; du grand Don, les fleches pleuvent comme une averse; ici on rompt les lances, la s’émoussent les sabres sur les casques polovtsi, & la riviére Kaiala, pres du grand Don.
« O terre de Russie, tu as disparu derriere les hauteurs. Les vents, ces petits-fils de Stribog, des rivages de la mer soufflent les fleches sur les braves compagnons d’Igor; la terre mugit, les rivieres se troublent; une vapeur de rosée couvre la plaine; les étendards parlent; les Polovtsi accourent et du Don, et de la mer, de tous cotés; les bataillons russes reculent; les fils du diable cernent la plaine de leurs clameurs, tandis que les braves Russes se font une enceinte de leurs boucliers vermeils (!), Et toi, Vsévolof Pimpétueux aurochs, debout a Varriere-garde, tu harceles les guerriers ennemis de tes fleches, tu fais retentir sur leurs casques ton glaive d’acier bruni. Partout ou tu bondis, sauvage
(1) Léun le Diacre nous montre en e(fet les Russes, lorsqu’ils sont obligés de faire retraite, rejetant sur leurs épaules leurs vastes boucliers qui les couvrent de la téte aux pieds,
taureau, partout ot étincelle ton casque d’or, la terre se couvre de tétes paiennes des Polovtsi; sous ton sabre d’acier éclatent leurs casques avars (!), sous tes coups, o Vsévolod, impétueux aurochs! Que Tui importent les blessures, freres? il a oublié la splendeur princiere et la vie, et sa ville de Tchernigof, et le tréne dor de son pere, et les caresses de sa femme, la gracieuse fille de Gleb, et toute une existence de bonheur ! »
Le poéte s’interrompt ici, regrette le siécle de Troiane, les années du grand Iaroslaf, adresse une véhémente apostrophe aux princes russes; puis -il revient aux exploits de Vsévolod, protégeant la retraite d’Igor:
« De laurore jusqu’an soir, du soir jusqu’au lever ‘du jour, volent les fleches d’acier, retentissent les sabres sur les casques, éclatent les lances de fer bruni, au milieu d’une campagne inconnue, au coeur de la terre des Polovisi. La noire terre @ sous les fers ‘des chevaux est ensemencée d’ossements (3), et de cette semence levera pour la terre russe l’affliction.
« Quel est ce bruit, quelle est cette rumeur qui s’éleve au matin, avant l’aurore? Ce sont les guerriers d’Igor qu'il ramene au combat: il lui faisait peine d’abandonner son frere chéri Vsévolod. On se bat depuis un jour, on se bat depuis deux jours; le troisieme jour, sur le midi, les étendards d’Igor tomberent, et de nouveau les deux freres furent séparés sur les bords de la rapide Kaiala. Le vin sanglant est épuisé; les braves Russes ont acheveé le festin; ils ont désaltéré leurs bons amis les Polovtsi, et maintenant ils sont morts pour la terre russe. L’herbe de la plaine se couche plaintive, Yarbre s'incline douloureusement vers la terre.
(1) Des Avars, les Obres des traditions russes : (« Ils ont péri comme des Obres, » dit un proverbe russe cité par Nestor), les uns avaient émigré en Hongrie, les autres s’étaient fondus avec les hordes nomades qui leur avaient succédé dans la Russie méridionale. Avars, Khazars, Polovtsi, Petchenégues, tous nomades , semblent d’ailleurs appartenir 4 la méme famille ethnographique.
(2) Notre n’est pas ici une vaine épithéte: le champ de bataille de la Kaiala s’étendait sur ces terres noires et inépuisables de fécondité qu’on appelle le échernoziom.
(3) Voir dans notre chapitre sur Pierre-le-Grand une expression analogue dans la chanson sur la bataille de Poltavya. La poésie petite-russienne affectionne ces figures, comme la poésie grande-russienne.
« Hélas, fréres, triste est Pheure qui s’est levée! le désert a dévoré nos guerriers. L’Injure (Obida) s’est dressée sur les rangs des fils de Dagh-Bog. Elle est venue sous la forme d'une jeune fille dans la terre de Troiane, elle a étendu ses ailes de cygne sur la mer bleue, surle Don: elle a éveillé un temps de malheurs. 2.
Ici se place une nouvelle digression du poéte, profondément affligé des guerres civiles de la Russie qui ne permettent plus l’offensive contre les paiens. I] revient a Igor qui « a laissé la force de la Russie au fond de la Kaiala, cette riviére des Polovtsi, qui les a enrichis de l’or russe, et qui, fait prisonnier, vient d’échanger sa selle d’or de prince contre la selle d’un nomade. »
Cependant Sviatoslaf, le grand-prince de Kief, suzerain des princes russes du sud, le cousin (considéré comme Yoncle et méme comme le pére) du malheureux Igor, a un songe la nuit dans son palais. IJ réve que « dans les montagnes prés de Kief, on l’a revétu ce soir, sur son lit sculpté, d’un linceul noir; on lui a versé un vin trouble, mélangé de poison; sur son sein on a vidé des carquois polovtsi, répandu des coquillages et de grosses perles “4. La poutre qui soutient le plafond de son terem & la coupole dor a disparu. »
Les boiars dirent au prince: « Le chagrin, prince, tient ton ame captive, parce que deux faucons (Igor et Vsévolod) se sont envolés du tréne d’or paternel pour conquérir la ville de Tmoutorakhan et boire le Don dans leur casque. Mais leurs ailes de faucon ont été coupées par les sabres paiens; on les a jetés dans des liens.de fer. Le troisiéme jour une nuée s’est étendue; deux soleils se sont obscurcis ; deux aurores de pourpre se sont éteintes, avec elles
(1) Ainsi que le remarque M. le prince Viazemski, le poéte russe décrit le songe funébre conformément.& tcutes Jes régles de la tradi{ion oneiromantiqne. « Margarite ostendunt lacrymarum fluzum, dit l’oneirocriton de Nicéphore. Celui d’Astrampsychos répéte l’observation presque dans les mémes termes: « Perles pré-
sagent un fleuve de larmes. » Un vin trouble, dit le méme auteur, annonce longue affliction,
deux lunes naissantes (les jeunes princes de Poutivle et de Rylsk) ont été enveloppées dans la nuée et se sont abimées dans la mer, donnant au khan une joie désordonnée. Sur la riviére de la Kaiala, lobscurité a caché notre lumiére, et les Polovtsi se sont rués sur la terre russe, comme une portée de léopards. Sur la gloire s’est abattue la honte; sur la liberté a éclaté comme un coup de foudre lesclavage; la dive a fondu sur la terre. Les belles filles des Goths “ s’empressent sur le rivage de la mer, elles font sonner l’or russe, elles célébrent le temps de Bouss et glorifient la vengeance de Charokane ®; mais pour nous, ta droujina, il n’est plus de joie! »
Alors le grand Sviatoslaf prononce une parole d’or, toute mélée de ses larmes: « O mes fils, Igor et Vsévolod ! C’est & la male heure que vous avez entrepris d’affliger de vos glaives la terre des Polovtsi et de quérir gloire pour vous. C’est pour votre déshonneur que vous avez vaincu, que vous avez versé le sang paien. Ah! vos braves cceurs forgés d’acier bruni, trempés d’audace téméraire! voila done ce que vous avez fait de ma vieillesse 4 cheveux d’argent. Je ne vois plus mon frére Iaroslaf, le fort et le riche, chef de héros nombreux, avec ses braves guerriers... Ceux-la, sans boucliers, rien qu’avec le poignard attaché a4 leurs bottes, dispersaient les bataillons ennemis, invoquant la gloire des aieux. »
(1) Des tribus Goths établies sur la mer Noire avaient été subjuguées vers 41080 par les Polovtsi: elles servaient dans les rangs de ces derniers, et aux yeux des Russes ne pouvaient manquer de se confondre avec eux. Voir le mémoire récent de M. Brunn d’Odessa adressé a l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, Tchernomorskie Gothii sliédi dolgago tkh prébyvania v toujnot Rossii, Saint-Pétersbourg, 1874. Ces Goths de laMer-Noire avaient encore en 1565, au récit d’un yoyageur autrichien, un vocabulaire tout germanique : bruder, frére, schwester, sur, alt, vieux , stlvir, argent, goltz, or, stern, étoile, sune, soleil, tag, jour, handa, main, hus, maison, wingart, vigne, reghen, pluie, singhen, chanter, kommen, venir, lachen, rire, etc. Devant chaque substantif, ils placaient l'article the ou tho. Jusqu’au XVIIe siccle, on constate la présence des Goths ctla persistance d'un idiome yermaniquc autour de Mangoup-Kalé. :
(2) Bouss et Charokane, deux noms des chefs polovtsi.
Sviatoslaf passe en revue les princes russes dont il peut espérer des secours dans sa détresse. I] jette un éloquent appel & Iaroslaf ’Avisé, prince de Galitch, 4 Romain et Mstislaf, 4 Ingvar et Vsévolod, les princes de la Volynie, a Isiaslaf de Péréiaslavl. Toute la Russie est convoquée a la guerre sainte.
Le morceau le plus touchant du poéme et en méme temps le plus curieux pour V’historien des mythes slaves, c’est la plainte de la Iaroslavna (d’Evfrosinia, fille de Iaroslaf) sur le désastre de son époux Igor :
« La voix de la Iaroslavna se fait entendre ; on dirait la plainte du coucou “); elle gemit au lever de l’aurore :
« Je volerai comme un coucou tout le long du Dounai @); je tremperai mes manches de castor dans la riviere de la Kaiala; je laverai les blessures de mon prince, blessures sanglantes sur son corps formidable.
« La Iaroslavna au matin se lamente sur la muraille de Poutivle:
« O vent, vent terrible! pourquoi, seigneur, souffler si fort? pourquoi sur tes ailes légeres porter les fléches du khan sur les guerriers de mon héros? n’est-ce pas assez pour toi de souffler 1ahaut dans les nuées, de bercer les vaisseaux sur la mer bleue? Pourquoi, seigneur, renverser ma joie sur herbe de la steppe ?
« La Iaroslayna au matin se lamente sur la muraille de Poutivle:
« O Dniéper glorieux! tu te frayes un chemin parmi les montagnes de pierre de la terre polovtse! tu as bercé sur tes flots les barques de Sviatoslaf qui cinglaient contre les guerriers de Kobak ©); conduis, seigneur,mon époux vers moi; je ne lui enverrai plus le matin mes larmes par la mer.
« Lalaroslavna au matin se lamente sur la muraille de Poutivle:
« Soleil brillant, trois fois brillant! tu nous réchauffes tous, tu
(4) Comparaison habituelle dans la poésie populaire quand on parle d’une femme qui se lamente : kowkouet; elle imite le cowcow, elle gémit.
(2) Le Dounai est le Danube, mais surtout c’est un fleuve poétique quelconque dont il est inutile de chercher la position. Voir ci-dessus, p. 45.
(3) L’expédition d’lgor contre Kobak, khan des Polovtsi, est de 4174.
luis pour tous. Pourquoi, seigneur, darder tes rayons brilants sur les guerriers de mon époux? pourquoi dans le désert sans eau dessécher leurs arcs dans leurs mains? pourquoi appesantir, par les tourments de la soif, le carquois sur leurs épaules? »
Voici enfin le récit de la délivrance d’Igor.
-« Vers minuit la mer s’émeut : des tourbillons marins s’élévent parmi des brouillards: au prince Igor, Dieu montre le chemin hors de la terre des Polovtsi vers la terre de Russie, vers le tréne d’or de son pére. L’aurore du soir (4) s’est éteinte; Igor dort-il? non il veille, il mesure par la pensée le champ qui sépare le grand Don du petit Donetz. A minuit son coursier est prét. Ovlour () siffle de autre coté de la riviére. Il avertit le prince Igor: « Ne reste pas 18, prince Igor. » La terre bruit, l"herbe murmure, les sentinelles des Polovtsi se rapprochent. Mais déja il a bondi, hermine, dans les roseaux; blanche sarcelle, il saute 4 l’eau; il s’élance vers son coursier rapide; plus loin il en descend; loup aux pas légers, il court aux prairies du Donetz, vole, faucon, sous le brouillard, tuant les cygnes et les oles sauvages pour sa nourriture (littéralement pour son déjeuner, son diner et son souper). Si le prince Igor vole comme le faucon, Ovlour court sur sa trace comme un loup; leurs pieds font tomber la rosée des herbes de la steppe; car leurs chevaux rapides sont épuisés.
Alors le fleuve Donetz prend la parole :
« Prince Igor! ton évasion ne sera pas peu de gloire pour toi, de dépit pour Kontchak, de joie pour la terre russe. » Igor lui répond: « O Donetz! ce n’est pas peu de gloire pour toi, qui as bercé le prince sur tes flots, qui pour lui as étendu une herbe verte sur tes rives argentécs, qui l’as recouvert des tiédes brouillards & Yombre des arbres verts, qui l’as fait garder par le canard dans l'eau, par la mouette dans les tourbillons, par la sarcelle dans les
(4) Les Russes distinguent deux aurores, celle du matin, celle du soir. Dans un conte de laRussie Blanche, ce sont deux sceurs quitour 4 tour accueillent la téte, de cheval, c’est-a-dire le soleil fatigué de sa course, ou lui font sa toilette du matin. Voir ci-dessus, page 137.
(2) G’est le Lavor dela chronique Ipatief, un Polovtsi quis’est prété a l’évasion du prince. ’
airs. Elle n’est pas comme toi, la rivitre Stougna (4)! Maigre est son courant, mais, grossie par les eaux étrangeéres, elle a brisé nos barques contre les souches de la rive. Notre jeune prince Rostis— laf, le Dniéper l’a repoussé de ses rivages sombres. Aussi elle pleure, la mere de Rostislaf! les fleurs se penchent languissamment, et, de chagrin, arbre s’incline vers laterre. »
« Mais écoutez! ce ne sont pas des pies qui jacassent; c’est Gzak et Kontchak qui chevauchent 4 la poursuite d’Igor. On n’entend pas croasser les corbeaux, les choucas font silence, les pies ne jacassent pas, seuls les pics, grimpant aux rameaux noueux, indiquent par leurs cris le chemin de la riviére, et les rossignols de leurs chansons joyeuses annoncent le jour.
« Gzak dit 4 Kontchak : « Puisque le faucon s’est envolé vers son nid, percons le fauconneau de nos fleches d’or » (2), Et Kontchak répond 4 Gzak: « Puisque le faucon s’est envolé vers son nid, enlacons le fauconneau dans les bras d’une belle jeune fille. » Mais Gzak reprend: « Si nous l’enlacons dans les bras d’une belle jeune fille, nous ne garderons ni le fauconnean, ni la jeune fille. Et alors leurs petits viendront nous attaquer un jour dans les champs polovisi. »
«Comme a dit Boiane: « Il est pénible & la téte d’étre sans épaules; et malheur aussi aux épaules sans téte! » — malheur a la terre de Russie sans Igor! Mais le soleil brille dans les cieux : Igor dans la terre russe. Les jeunes filles chantent sur le Dounai; leurs voix sont portées sur les flots de la mer jusqu’a Kief.
« Igor arrive & Boritchef @, & Péglise de la sainte mére de Dieu de Pirogoch. Le pays se réjouit, les villes sont joyeuses; on chante des chansons en Vhonneur des princes ainés, puis des
(4) Surles bords de la Stougna, affluent du Dniéper, les princes russes avaient été battus par les Polovtsi: beaucoup de guerriers, notamment le jeune prince Rostislaf s’étaient noyés en fuyant dans ses flots qu’avaient grossis les eaux de pluie.
(2) Le fauconneau est le fils d’Igor resté prisonnier.
(3) La montée de Boritchef est un ravin abrupt, aujourd’hui comblé, qui menait du Dniéper la haute colline qui le domine et qui porte l’ancien Kief. Ce ravin s'est longtemps appeléla Dégringolade du Diable: c’est parla que Vladimir le Baptiseur fit jeter dans le fleuve l’idole de Péroun 4 la téte d’argent, Ala barbe d’or,
jeunes. On chante la gloire d’Igor Sviatoslavitch, de l’impétueux aurochs Vsévolod, de Vladimir le fauconneau, le fils d’Igor. Santé aux princes, & leur droujina qui combat pour le peuple chrétien contre les paiens! Gloire aux princes, amen & leur droujina! »
La premiére différence qui éclate entre les bylines et le poéme que nous étudions, c’est que les premiéres sont des ceuvres anonymes, collectives, l’ceuvre de tout le monde, tandis que le Slovo est une ceuvre éminemment individuelle, sur laquelle le poéte — dont malheureusement nous ignorons le nom — a laissé l’empreinte de son caractére, de ses préoccupations, de ses tendances particuliéres, de ses idées personnelles et méme de ses lectures.
Au début du poéme nous le trouvons hésitant entre deux systémes. « Faut-il commencer ces chansons avec les mots anciens,... faut-il les commencer d’aprés les bylines d’aujourd’hui? ou bien d’aprés les inventions de Boiane? »
Boiane est un poéte que nous ne connaissons guére que par le Slovo : on ignore 4 quelle époque il a vécu. Quelques critiques ne lui attribuent pas plus d’existence historique qu’a Talyésin, Merlin, Orphée, Apollon, Linus ou Homére et voient en lui comme le héros éponyme, comme le dieu de la poésie nationale, dont il faut peut-étre chercher Yorigine dans l’Indoustan aryen. Son nom était trés populaire si l’on en juge par l’enthousiasme qwil inspire au poéte anonyme. Boiane est le vates dans la force du terme, quelque*peu devin et sorcier. « Bceiane, c’est celui qui sait; voulait-il chanter une chanson sur un héros? on le voyait courir, souris jusqu’au haut des arbres, loup gris sur la terre, aigle bleu-noir sous les nuées. Méditait-il de dire les guerres des anciens temps? alors il lancait dix faucons sur le troupeau de cygnes; celui qu’il atteignait
chantait le premier la chanson en Vhonneur de Iaroslaf Ancien, de Mstislaf le Brave, qui tua Redede devant toute ’armée des Cassogues, ou du beau Roman Sviatoslavitch. Fréres, ces dix faucons que Boiane lancait sur le troupeau de cygnes, c’étaient ses doigts savants qwil posait sur les cordes vivantes, et ce sont eux qui chantaient la gloire du prince. » Et plus loin, quand le poéte est déja engagé dans son récit, il s’arréte pour dire combien il est inférieur & son devancier : « O Boiane, rossignol du vieux temps! c’était & toi de chanter cette légion, toi qui savais, comme le rossignol, sauter sur ’arbre de la pensée, voler en esprit sous les nuées, mélant la gloire ancienne 4 celle dautrefois, courant dans le sentier de Troiane, par vaux et par monts. C’était 4 toi de chanter, Boiane, toi gui sais, toi le petit-fils de Voloss. »
Boiane est ici le petit-fils de Voloss comme nos poétes sont fils d’Apollon. Voloss est connu comme protecteur des troupeaux, emploi dans lequel il a été remplacé par saint Vlassii (saint Blaise): mais il était aussi celui des poétes.
Les chants par lesquels Boiane célébrait Iaroslaf ]’Ancien ou Mstislaf le Brave ne nous sont point parvenus, pas plus que ceux de nos bardes gaulois en ’honneur de nos princes éduens ou arvernes, et pour lesquels du char d’argent des rois tombait parfois une pluie de piéces d’or. Mais il semble bien que ce rhapsode, qui « mélait l’ancienne gloire avec la nouvelle, » qui s’ingéniait 4 faire prendre & son esprit toute espéce de formes, et qui employait « les mots anciens, » a di étre surtout un poéte @invention, dimagination, un poéte lyrique, un*Pindare russe, qui improvisait des odes en ’honneur des princes, et non pas un poéte historien qui se contentait de narrer les événements et se piquait d’exactitude.
Lrautre systéme poétique consistait 4 chanter « d’aprés les bylines, » non pas sans doute d’aprés les bylines telles
que nous les connaissons, mais @’aprés ce que l’étymologie de ce mot semble promettre, d’aprés des faits réels. C’est ainsi que le poéte Pentendait, car son récit, que nous pouvons controler par la chronique, reproduit les faits avec beaucoup de précision. Il n’a pas cherché 4 « méler lagloire ancienne 4 la nouvelle, » a exalter son prince aux dépens de la vérité. Il n’invente rien. La chronique est méme parfois, plus que le poéme, & la louange du héros. Ainsi elle rapporte de lui des traits que le chanteur a négligés. Quand la bataille est déja perdue, on conseille aux princes de fuir. « Si nous fuyons, répondent les princes, Sans doute nous sauvons notre vie, mais nous abandonnons notre peuple et Dieu nous imputera 4 péché d’étre partis en le livrant : ou nous mourrons, ou nous vivrons ensemble. » Ce souci de la vie du peuple, des petites gens, comme le fait remarquer M. Oreste Miller, est & l’éloge du caractére russe, dont la conquéte tatare n’avait pas encore altéré Vhonneur natif et Vélan chevaleresque. On cite de Simon de Montfort et de notre saint Louis des traits semblables. Dans la chronique, Igor refuse de s’enfuir pour ne pas manquer de foi aux princes polovtsi qui lui laissent une grande liberté : un dialogue s’engage -entre lui et les autres prisonniers, ceux-ci lui conseillamt de fuir, le prince alléguant le soin de son honneur. Un seul argument le décide: il doit recouvrer sa liberté, non pour lui, mais pour la Russie qui est en proie aux nomades. D’ailleurs tous les faits essentiels du poéme sont déja dans la chronique : Igor y est arrété par une éclipse de soleil; il réconforte ses compagnons : « Personne ne sait les secrets de Dieu; Dieu qui a fait ce signe est aussi le créateur du monde; qwil agisse pour notre bien ou pour notre mal, comment pourrons-nous le savoir? » Il franchit le Donetz et rencontre immense armée des Polovisi. On lui conseille de rétrograder, mais il dit & ses hommes : « Si nous nous en retournons sans avoir combattu, ce sera
une honte pire que la mort; qu’il en soit ce que Dieu voudra! » Plus tard, la bataille est Apre et acharnée ; comme dans la chanson, & chaque instant et de tous cétés, il survient des renforts de troupes fraiches aux Polovtsi. On combat trois jours entiers : on a commencé le vendredi, et c’est le dimanche qu’Igor commence 4 désespérer du succés. Il a été blessé 4 la main, il est fait prisonnier. Sviatoslaf apprend le désastre et dit en pleurant : « Mes chers fréres, mes fils, héros de la terre russe! Dieu me donne de vaincre le paien! mais comme ils n’ont pas su contenir l’ardeur de leur jeunesse, ils ont ouvert les portes de la terre russe; j’avais grand dépit contre Igor, et maintenant j’éprouve aussi grand chagrin pour mon frére Igor. » Comme dans la chanson, il demande des secours aux autres princes russes; seul David de Smolensk est empéché par ses gens de lui rendre service. Le chroniqueur raconte également comment Igor, avec l’aide d’un Polovisi, séchappa du camp, d’abord en nageant, puis 4 cheval, et enfin 4 pied jusqu’au Donetz. On voit que les faits sont rapportés de la méme facon, que le caractére du héros principal est le méme dans Vhistoire et dans la chanson. Sans doute le moine chroniqueur n’a pu s’empécher de lui mettre dans la bouche quelques oraisons un peu longues, le poéte a mélé au récit les artifices de son métier: mais le fond reste identique, et Pauteur qui s’était engagé 4 chanter « d’aprés les bylines, » c’est-a-dire d’aprés la réalité, nous a tenu parole.
Etait-il possible & Padmirateur de Boiane de renoncer absolument & la poésie d’imagination et d’invention, d’échapper complétement aux habitudes d’esprit qui s’imposaient a tous ses confréres, de ne pas rester poéte en se faisant historien, de se priver tout 4 fait de ces mots anciens, de ces procédés épiques qui firent le succés de ses devanciers, de ne pas sauter lui aussi « sur l’arbre de Vesprit, » de ne pas mettre son imagination 4 la torture
pour lui faire jouer ce réle de Protée poétique qu’il attribue a Boiane. I] ne serait pas juste de lui demander un sacrifice aussi complet. Aussi le voyons-nous joindre a eclipse de soleil tous les présages ginistres, les bruits étranges, les cris d’animaux de mauvais augure; il fait prophétiser la dive, comme une Harpye de l’#néide ; il donne la parole & Obida, V'Injure ou la Discorde ; il est aussi exact qu’un classique du xvui°® siécle 4 décrire le songe de Sviatoslaf; il se complait dans les lamentations de la Iaroslavyna; son héros entre en conversation avec le Donetz ; enfin ’auteur s’est donné pleine carriére dans les digressions, les invocations & Boiane, aux princes. Comment ne pas reconnaitre !es mots anciens quwil hésite a emprunter 4 ses devanciers, dans les expressions épiques, les tournures poétiques qui parsément son récit : « Courir sur le sentier de Troiane, » — « lancer les dix faucons sur le troupeau de cygnes, » — « boire le Don dans son casque, » — « étre nourris 4 la pointe de la lance, » — « cerner une plaine de ses clameurs, » — « les étendards qui parlent, » —<« le vent qui souffle les fléches, » —la terre « qui s’ensemence d’ossements numains, » — « Vsévolod, Vimpétueux aurochs, » — « le faucon Igor et son fils le fauconneau, » etc.?
La Chanson d’Igor est une mise en ceuvre, comme le furent l’Jliade et ’ Odyssée, une multitude de légendes et de traditions qui couraient alors le monde russe: ces traditions se retrouvent dans notre poéme, tantét développées, tantét sous-entendues et comme a l’état d’allusions. C’est ce qui rend si précieux cet antique document. Bien que le poéte soit un chrétien, bien que le premier soin de son héros soit d’aller remercier la Mére de Dieu de Pirogoch, bien que les Polovtsi soient pour lui « les fils du diable, » le Slovo resteecependant, dans son ensemble, un document plus paien peut-étre que la plupart des bylines. Dans cellesci, les anciennes divinités se dissimulent sous la figure de
héros orthodoxes. Tlia,:quoiqu’il procéde de Péroun, est fort zelé pour les églises de Dieu. Dans le poéme, au contraire, les vieux dieux slaves se retrouvent sous leurs propres noms, et il en est que, sans le S7ovo, nous aurions toujours ignorés. Sans doute, ils semblent amenés dans le récit par quelque chose de cette convention littéraire qui nous fait dire encore aujourd’hui « les enfants d’Esculape, » ou « les nourrissons des Muses. » Mais qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’était pas encore écoulé deux siécles depuis Vintroduction du christianisme en Russie, la religion nouvelle n’avait pas encore pénétré partout; les noms de divinités que les arriére-grands-péres du poéte avaient pu encore adorer en secret, avaient une autre signification pour des Russes, que n’en ont pour nous ceux d’Apollon ou de la Renommée. C’est sous Vinfluence d’une tradition qui, depuis les temps paiens, n’avait subi aucune interruption que le poéte du Slovo fait des princes russes, « les neveux de Dagh-Bog, » le dieu du soleil, — des poétes, « les enfants de Voloss, » — des vents, « les fils de Stribog, » — du soleil enfin, «le grand Khors “)». Ces noms proscrits devaient caressei uncore Voreille des mondains, blesser Voreille des dévots : de 14 sans doute Vaversion quwinspiraient A l’Eglise, ces « chansons démoniaques » que lon chantait devant les princes : elle y démélait-trop d’enthousiasme paien, elle trouvait que ces dieux, dont vainement elle avait fait des démons, y étaient trop présents.
C’est une loi reconnue que, dans une religion détruite, les grands dieux du panthéon sont plus vite oubliés que les divinités secondaires : ceux-l& ont un caractére plus abstrait, plus artificiel, plus sacerdotal ; celles-ci, au contraire, ont un caractere tres concret, local, domestique : leur culte a
(1) L’Horus des Egyptiens, puis des gnostiques, dont les doctrines répandues dans l’empire byzantin avaient bien pu passer en Russie. Voir les Remarques du prince. Viazemski.
de profondes racines dans le sol national ; leur souvenir est inséparable des bois, des sources, des montagnes. Elles sont autochthones en quelque-sorte ; si elles survivent aux grands dieux, c’est que souvent elles les ont précédés dans la véenération du peuple, toujours primés dans le for intérieur du croyant. Ce qui prouve bien qu’au xu° siécle la destruction de la vieille religion slave ne remonte pas a longtemps, c’est que le culte de la nature, sur lequel elle reposait, est encore debout. La foi chrétienne avait abattu les idoles du polythéisme : elle n’avait pas entamé le panthéisme latent et vivant, ce sentiment intime par lequel Phomme primitif se sent enveloppé dans une nature aimante ou hostile, cette conscience de sa fraternité avec les bétes, de sa parenté avec la verre-mére, avec les grands fleuves et la forét pleine de rumeurs.
Le pieux moine qui a raconté dans sa chronique l’expédition @’Igor a purgé son récit de tout élément paien ov naturaliste. A part l’éclipse de soleil, on n’y voit pas que Punivers se méle des affaires de ’homme. I] n’en est pas de méme chez le poéte: exemple de ses prédécesseurs Vinvitait, Vobligeait méme 4 auimer ce que le moine a laissé inerte. Dés qu’il s’abandonnait 4 Vinspiration, un monde de souvenirs, de légendes, de sentiments, dont son ame s’était imprégnée & sa naissance, sucés avec le lait, puisés dans le sang paternel, qui, pendant des centaines d’années avaient fait frémir ses aieux de joie, d’admiration ou de terreur, qui, aprés eux, faisaient frémir leur descendant avec une puissance & peine diminuée, envahissait aussitét Pimagination émue du poéte. Voila nos héros qui partent pour la guerre sainte : des soldats modernes ne s’occuperaient des fleuves qu’au point de vue du pontonnier, du désert qu’au point de vue des subsistances; une forét ou une montagne ne seraient pour eux que des obstacles oudes positions. Tout autres sontles dispositions du prince Igor et de son panégyriste. Quand le héros entre en campa-
ene, ce n’est pas un sol inerte qu’il sent sous ses pieds, ni un ciel indifferent qui s’étend sur sa téte: il marche dans un monde sonore, chacun de ses pas foule une chose vivante, chacune de ses paroles et de ses pensées éveille des échos dans la nature attentive. Le soleil s’éclipse et aussit6t la nuit semplit de bruits étranges, de hurlements menacants, de croassements prophétiques. On entend la terre elle-méme gémir. C’est la Russie qui voudrait retenir ses guerriers qui s’en vont 4 un désastre certain ; il faut que le prince, inspiré par un héroisme supérieur & cette insurrection de la matiére, préférant la mort 4 la honte, fasse effort pour s’arracher 4 ces prestiges du sol natal, pour dénouer tant de bras invisibles jetés autour de son cou. Bientét, en effet, « la terre russe a disparu derriére les kourganes ».
La terre ennemie, elle aussi, est douée de sentiment : le cri de la dive l’a réveillée tout entiére, des rives du Volga « Pidole de Tmoutorakhan. La terre ennemie a ses aigles qui se réjouissent de la curée prochaine et qui y convient les bétes fauves. Est-ce la nature ou ’homme qui combat les Russes ? sont-ce des nuées qui s’élévent du Don et de la mer, ou sont-ce des escadrons paiens qui accourent de leurs rivages? est-ce de la foudre bleudtre ou des fléches @acier que les Russes sont frappés ? ces traits qui les harcélent sont-ils lancés par l’are polovtsi ou « soufflés » contre eux par le vent ? Le poéte semble se plaire A cette confusion. Au déchainement de la bataille, il méle le déchainement de la nature. L’homme est aux prises avec les éléments ; ses luttes violentes ‘ne sont que des convulsions de )Univers. Quand Igor s’évadera, cette terre maudite grondera sourdement, l’herbe bruira perfidement pour donner l’éveil aux sentinelles des Polovtsi. Mais quand il arrivera sur les rives hospitaliéres du Donetz, quelle joie de se revoir presque en terre russe, de s’entretenir avec un fleuve ami! Le dialogue du héros et du Donetz est admirable ; car c’est bien avec le fleuve lui-méme qu’il s’entre-
tient et non pas avec je ne sais quel vieux génie classique, coiffé d’une couronne de roseaux, appuyé sur son urne penchée, « essuyant sa barbe limoneuse » ,
Dormant au bruit flatteur de son onde naissante.
Non! le Donetz ne prend pas figure d’homme ; c’est plutdt Vhomme qui a une tendance a devenir fleuve ou animal, & se fondre dans le grand Tout, a se faire loup pour courir, sarcelle pour voguer, faucon pour voler. C’est avec un vrai fleuve, avec la nature elle-méme que converse le héros Igor ; et comme il l’aime cette nature ! comme il se livre & ses caresses maternelles! comme il se laisse choyer et dorloter par elle, bercer sur les eaux du fleuve, recouvrir de la tiéde couverture des brouillards, ainsi qu’un enfant que sa mére recouvrirait dans son berceau! Igor cause amicalement avec le Donetz, lui fait confidence de son dépit contre la riviére Strouga qui a méchamment brisé ses barques et noyé le jeune prince Rostislaf.
C’est 1a, ce semble, un frait bien caractéristique de la mythologie, de la poésie slave, que cette tendahce a rester dans le naturalisme. Les Grecs se sont bien plus vite dégagés de la matiére ; ils sont allés aussitét au polythéisme, a ’anthropomorphisme, ont sculpté d’admirables statues de dieux et de déesses. Le panthéisme, chez eux, était dissimulé, enfoui sous les magnificences idolatriques de la religion et de l’art helléniques; chez les Slaves, il est partout a fleur de terre ; cette matiére cosmique que les Grecs ont aussit6t pétrie en Vénus et en Jupiters Olympiens, les Slaves l’ont aimée comme elle était, ont chérie sans éprouver le besoin de lui donner forme humaine. Par la, ils. sont restés en communion plus intime que tous les autres Européens avec l’Indoustan panthéiste. C’est ce qui explique comment tant de peuples slaves ne peuvent aujourd’hui affirmer s’ils ont eu un panthéon. Vladimir, prince de Kief, pourrait bien avoir été. au-dela des senti-
ments de son peuple, en élevant sur la colline de Kief Vidole de Péroun & la téte d’argent. Peut-étre a-t-il été le premier paien de la Russie, avant d’en étre un des premiers chrétiens. Il a fait dégénérer la religion ‘nationale en idolatrie.
Le dialogue d’un héros avec un fleuve n’est pas un fait isolé dans la poésie primitive. N’avons-nous pas vu déja la riviére Smorodina faisant la coquette avec un bon compagnon ? Dans VZliade, Achille est assailli par le Xanthe débordé. Hercule n’a-t-il pas lutté corps a corps avec PAchélotis ?
Le prince Viazemski cite, comme pendant aux remerciements adressés par Igor au Donetz, la patente d’un empereur chinois qui, vers l’époque méme de notre poéme(1185), conféra au fleuve Hohen-toum-Kiang le titre et les honneurs de grand-prince “). Comment ce fleuve avait-il mérité une telle faveur ? C’est ce que le généreux monarque lui explique dans les considérants du décret: « Dans des temps anciens déja, le fondateur de ma dynastie, Tai-Tchaou, arriva-avec une armée sur vos bords; ce n’était plus une riviére, c’était une mer qui roulait ses vagues menacantes, et cependant il la passa 4 gué, sans le secours d’une barque. En présence d’un tel miracle, qu’on ne parle plus des tortues qui de leurs dos firent un pont pour franchir le Mou-Man, ni des glaces qui consolidérent les eaux du Hoang-ho pour le passage de l’empereur Han-Kouan-Vou-ti. L’année derniére, moi, l’empereur, je vins aussi sur vos bords et je fus émerveillé en songeant.comment mon ancétre a jeté les fondements de sa dynastie ; j’ai loué hautement le zéle avec lequel le dieu du fleuve a assisté Tai- Tchaou. Revenu dans ma haute cour, j’ai délibéré sur les honneurs qwil convenait de lui décerner. Consultant les anciennes ordonnances, j’ai trouvé que cinq montagnes
(1) Zamiéichania, p. 452. — Bibliothéque Orientale d’Herbelot, 1779, t. IV, p. 276.
principales avaient été assimilées aux: grands-princes et quatre riviéres aux rois payant tribut, etc. »
Le poéte du Slovo et la chancellerie chinoise du x11° siécle s’inspiraient, presque 4 la méme époque, des*mémes idées. Lorsque Xercés faisait battre de verges l’Hellespont, il paraissait beaucoup plus sensé a ses sujets d’Orient que ne le croyaient les Hellénes railleurs et anthropomorphistes qui avaient perdu le sens naturaliste.
Les éléments sont susceptibles de sentiments: si les priéres sont capables de les fiéchir, ils ne résistent pas a la puissance de certaines formules. Quelle est la puissance de la rune, de la parole magique, on peut le voir a chaque page de l’épopée finlandaise du Kalévala, dans mainte scéne des #'ddas , notamment dans la belle saga ot la walkyrie Sigurdifra enseigne 4 Sigurd les runes de la tempéte et de la victoire. Le monologue de la Iaroslavna est peut-étre moins une lamentation qu’une conjuration; et méme, comme le dit un critique, c’est le plus beau monument de ce genre qui nous soit resté de tout le paganisme européen. Remarquons d’abord que les paroles de la Iaroslavna ne supposent pas qu’elle connaisse le désastre. Si elle se lamente, si elle gémit comme un coucou, c’est parce que son époux est loin d’elle. Elle ne sait pas qu’il est vaincu, puisqu’elle supplie les vents de ne pas porter contre ses guerriers les fléches des paiens. Remarquons ensuite que cette conjuration produit presque aussitét son effet, puisque les mémes éléments qui naguére étaient hostiles 4 Igor lui redeviennent favorables et qwil réussit a s’évader. Suivant Vobservation du prince Viazemski, le vent, qui naguére poussait les fléches des Polovtsi, souléve maintenant les brouillards qui couvriront sa retraite; le soleil, qui a desséché ses arcs, éteint maintenant l’aurore du soir pour hater Vheure de la fuite; les fleuves sont complices comme le Don, sympathiques comme le Donetz, et le Dniéper rameéne son époux a Iaroslavna. Sur les quatre
éléments, elle n’en a conjuré que trois: lair, le feu, eau, elle a négligé la terre, et la terre se venge en grondant, en essayant de donner |’éveil aux sentinelles des Polovisi. Or, pourquoi a-t-elle négligé la terre? Le soleil luit pour tout le monde, les vents et les eaux ne sont pas plus polovtsi que russes; mais la terre a une nationalité : elle reste paienne sous la domination des paiens. Dans la chronique qui raconte l’expédition de Dmitri Donskoi contre les Tatars, on trouve poétiquement exprimée une croyance populaire : c’est que la terre a des passions politiques et qu’elle prend l’Ame et les sentiments de ses habitants.
« La nuit de la bataille du Don, le grand—prince de Moscou Dmitri Donskoi et son parent Dmitri de Volynie montent a cheval et sortent du camp pour interroger la terre-mere. Dmitri de Volynie descend de cheval, se couche Poreille contre terre et reste longtemps @ écouter. Le grand-prince lui dit : « Qu’y a-t-il donc, frere Dmitri ? dis-le moi. » Mais Dmitri ne voulut rien dire et resta longtemps silencieux. Le grand—prince s’approcha de lui, le suppliant de parler: autre se mit a pleurer. Voyant. ses larmes, le grand-prince commenga a s’effrayer et lui dit: « Frere Dmitri, parle-moi, car mon cceur souffre cruellement. » Alors Dmitri se mit a le consoler et répondit : « Seigneur prince, je le dirai atoi seul et tu ne le diras & personne : il y a deux présages, l'un qui t’assure grande joie, ’autre qui te promet grand chagrin. En me couchant l’oreille contre le sol, j’ai entendu la terre qui gémissait en deux endroits, tres amerement, terriblement; l’un des cétés de la terre était comme une femme qui pousse des plaintes vaines, criant avec une voix tatare, pleurant ses enfants qui combattent, épanchant ses larmes comme des rivieres 3 l’autre cdté de la terre était comme une jeune fille pleurant, sanglotant, d’une voix plaintive, comme celle du chalumeau, en grand deuil et chagrin. J’ai vu bien des batailles, en mainte occasion j’ai observé ces présages, et pour moi ils sont clairs. Confie-toi en Dieu; tu vaincras les Tatars, mais de ton armée, une grande multitude tombera sous le tranchant du glaive ».
L’homme qui peut conjurer les éléments, qui est tout puissant par ses paroles sur la nature, sait revétir aussi
diverses formes d’animaux. Quand le poéte nous montre Boiane, dans l’effort de son imagination rapide et ondoyante, devenant une souris, un faucon, un rossignol, ou le prince Igor devenant tour 4 tour, dans sa fuite, sarcelle, loup gris ou faucon, il est évident qu’il parle au figuré. Mais c’est au propre quw’il nous raconte les métamorphoses de Vseslaf, le prince loup-garou de Kief. « Il s’échappe de Kief, béte fauve ; 4 minuit il s’éléve de Bielgorod, enveloppé dune nuée bleue ; au matin il bat de son bélier les portes de Novgorod et brise la gloire de Iaroslaf; il bondit, loup, de Doudoutki jusqu’a la Némiga (Lithuanie). — Le prince Vseslaf jugeait les nations, partageait les villes aux princes; la nuit, il trottait sous la forme d’un loup ; courait de Kief jusqu’a Tmoutorakhan avant le chant du coq; sous la forme d’un loup, il traversait la route du soleil ». Vseslaf rappelle déjé le Protée scandinave Loki: il est curieux qu’il joue en méme temps le réle de son fils, le loup Fenris; il rappelle mieux encore le loup Skeell qui poursuivait le soleil et le loup Hati qui le précédait “. Quant 4 la dive, qui au sommet des arbres annonce le malheur, c’est sans doute une sorte de Harpye, une Célano russe, douée comme celle de Virgile, du don prophétique, toujours heureuse d’annoncer les calamités. Elle est apparentée de trés prés aux divinités slaves qui portent le méme nom, dives et samodives des chansons bulgares, hdétes féminins des foréts, des lacs, des. montagnes, parfois aimantes et secourables, plus ordinairement cruelles et perfides, et qui, comme la dive aux ailes de cygne, sont souvent des femmes-cygnes. |
(1) Voir ci-dessus, page 34.
220 LA. RUSSIE BPIQUE.
Ce qui distingue la Chanson @Jyor de presque toutes les productions analogues, c’est le caractére personnel qu’a imprimé 4 son ceuvre le poéte anonyme. Sans cesse il s’interrompt dans son récit, tantdt pour invoquer le souvevenir de Boiane, tantét pour manifester son admiration ou sa douleur, exalter le « violent aurochs, » invectiver les « fils du diable », appeler au secours de ses héros tous les princes de la Russie, associer la nature entiere a ses regrets. I] n’a pas la sérénité, limpassibilite olympienne d’Homére. Une preuve ¢e plus a l’appui de la date indiquée pour la composition de ce chant, c’est la passion qui l’anime. On voit que le poéte est le contemporain des événements, lami de ses héros.
Son affection pour Igor éléve ici le chanteur 4 un sentiment plus élevé et plus général. Ii concoit presque l’idée de patrie; il congoit du moins la solidarité qui doit unir tous les princes russes, contre l’ennemi commun. Le poéme s’agrandit: il embrasse non-seulement les états d’Igor, mais la Russie tout entiére. Pour chacun de ses princes, le chanteur a un souvenir, un éloge, un reproche, une exhortation. Au début, il a méme manifesté lVintention de suivre les évenements « depuis Vladimir l’Ancien jusqu’a igor, notre prince d’aujourd’hui ». Mais il a sans doute trouvé le sujet trop vaste, puisqu’au liew dune histoire générale de la Russie depuis sa conversion au christianisme, nous n’avons plus qwun épisode, ’expédition contre les Polovtsi. Toutefois, par la masse de traditions nationales qui sont concentrées dans ce récit, on peut dire, avec le prince Viazemski, que Vauteur a voulu faire une ceuvre Vun intérét general pour la Russie, V@un caractére panrusse en quelque sorte, comme |’//iade aun caractére pan-
hellénique. Chaque peuple russe pourrait retrouver dans le Slovo, comme les peuples grecs dans les vers d’Homére, ses titres de noblesse, ses droits & la prééminence. S’agit-il des guerriers de Koursk, « ils sont nés au son des trompettes, ils ont été nourris 4 la pointe des piques ». — De Vsévolod, prince de Sousdalie? « il peut de ses rames faire jaillir sur ses deux rives le Volga; il peut des casques de ses guerriers épuiser le Don. » — De Rourik et de David, princes de Smolensk? « ne sont-ce pas leurs casques d’or quiont nagé dans le sang étranger? » — De Iaroslaf, prince de Galitch, surnommé Osmomysl, cest-d-dire VP Avisé, Phomme aux huit pensées ? quel beau portrait fait de lui le poéte! « Tu siéges bien haut sur ton tréne forgé d’or. Tu garnis de tes régiments de fer les montagnes des Carpathes, et tu barres le chemin au roi de Hongrie. Tu fermes les portes du Danube, lancant & travers les nuages des masses pesantes, envoyant tes vaisseaux le long du Danube. Ta terreur se répand sur toutes les contrées : tu sais touvrir les portes de Kief. Du tréne d’or de ton pére, tu lances tes fléches aux ‘sultans ! » — S’agit-il de Roman et de Mstislaf, les princes de Volynie? « une courageuse pensée emporte votre esprit a Vaction. Vous volez haut dans les ceuvres de vaillance, comme le faucon qui plane dans les airs, afin de vaincre plus strement le héron. Vous avez des cuirasses de fer et des casques latins. lis font trembler la terre, trembler les pays du khan. Les Lithuaniens, les Iatvagues, les Déréméliens, les Polovtsi ont renversé leurs armes, ils ont courbé leurs tétes sous vos glaives d’acier bruni ». A Ingvar et Vsévolod, le poéte crie, par la bouche du vieux prince de Kief: « OU sont vos casques d’or, vos piques polonaises, vos boucliers ? fermez les portes du pays avec vos fléches aigués! »
‘Comme notre poéte aime tous les peuples russes, ce qui le désole et ce qui lindigne, .ce sont ces luttes -civiles, ces guerres fratricides qui font couler le sang russe et réjouissent
les barbares. Ow est le siécle de Troiane? ou est celui du grand Iaroslaf? Un homme « avec son glaive a forgé la discorde et lancé des traits sur la terre russe. » Cet homme a beau étre le grand-pére du héros Igor: le poéte a trop sur le coeur les maux qu’il a causés 4 la Russie et qui lui ont valu le surnom de Goreslavitch, le fils de la douleur, pour ne pas le maudire. « C’est sous Oleg Goreslavitch qu’ont été semées, qu’ont germé les guerres civiles; les fils de Dagh-Bog périssent; dans les discordes princiéres sont tranchées les vies d’hommes; sur la terre russe, il est rare d’entendre le cri du laboureur 4 la charrue; mais il est fréquent d’entendre le croassement des corbeaux qui dévorent les cadavres. » A V’homme qui fut le premier artisan des luttes fratricides, ’auteur oppose un prince patriote, Isiaslaf Vassilkovitch, quia fait « retentir son glaive tranchant sur les casques des Lithuaniens » des ennemis étrangers, et non pas sur les casques russes. Aussi a-t-il éclipsé la gloire méme de son aieul Vseslaf: mais lui-méme « sous son bouclier vermeil a été abattu sur V’herbe sanglante par les glaives Lithuaniens... et seul il a expiré son Ame de perle hors de son corps intrépide, 4 travers son collier d’or. »
La Chanson WJgor différe profondément des bylines, et par plusieurs caractéres. Elle a été composée, non par le peuple ou tout au moins par des anonymes, mais par un poéte déterminé, dont nous pouvons définir le caractére, les idées, les lectures, bien que nous ignorions.son nom. Elle a été composée, non pour le peuple, mais pour les hommes de la droujina et pour les princes; elle a done une origine, une inspiration, un but aristocratique. Elle est Poeuvre non d’ignorants, mais d’un homme instruit, lettré, familier méme, comme nous le verrons, avec la littérature grecque. Elle nous a été conservée, non par la tradition orale, mais par les manuscrits. Enfin, & toutes ces différences, ajoutons celle-ci qui est encore plus importante: les
LA PERIODE PRINCIERE. 223
héros des bylines ont presque tous quelque chose de surhumain; on entrevoit en eux les dieux d’un panthéon déchu; les héros du S7ovo sont des hommes, de simples mortels ; on connait leurs péres et leurs aieux; ils ne savent pas, comme les Ilia ou les Dobryna, brandir des massues colossales, franchir le Dniéper d’un bond de leur cheval, exterminer des armées entiéres; ils ne combattent ni dragons a plusieurs tétes, ni armées surnaturelles, mais des hommes comme eux, et parfois ils sont vaincus. Un seul des personnages du S7ovo se rapproche des bogatyrs épiques: c’est Vseslaf le loup-garou; mais il appartient évidemment 4 un autre 4ge que celui ot vit le poéte. Tous les autres sont de braves guerriers, des héros si l’on veut, mais non des demi-dieux, non des bogatyrs dans le sens précis du mot. A ce compte, on peut méme dire que le Slovo n’est pas & proprement parler une chanson épique.