‹ La Russie EpiqueChapitre 19 sur 72 · CLASSIFICATION DES DOCUMENTS EPIQUES · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION DES DOCUMENTS EPIQUES

Du xr siécle au xvr°, V’histoire poétique de la Russie semble s’appauvrir. Du moins n’est-ce plus dans les chansons qwil faut chercher les inventions épiques. De Vladimir a Ivan le Terrible il se fait un grand vide dans les

recueils de bylines : tandis que Vladimir retient autour de son nom les faits hérotques qui ont pu se passer trois cent cinquante ans aprés sa mort, Ivan IV, de son cote, éclipse ses prédécesseurs des cent cinquante dernieres années pour s’approprier leur gloire.

Il est possible que le peuple russe, méme pendant cette période, n’ait pas cessé d’inventer et de chanter, et que ses chants ne nous soient pas parvenus; mais on peut supposer aussi que les événements qui se sont succédé pendant cette longue période n’ont pas eu le don de frapper assez vivement son imagination pour lui faire oublier Page héroique de Kief. Le démembrement de la Russie en une infinité de principautés rivales suivit de prés les régnes de saint Vladimir et de Iaroslaf le Grand, qui avaient réuni toute la terre russe sous leur sceptre. Or le peuple n’a jamais aimé cette multiplicité; il a pour Vunité un gott naturel; les héros de son choix sont ceux qui 4 certains moments réunissent toutes les forces d’une nation et résument en eux les énergies de tout un peuple; Charlemagne ou Vladimir, voila les noms autour desquels il se plait a grouper un monde de légendes, une légion de héros. Mais Vanarchie princiére ou féodale, en Russie comme en France, le rebute et le désoriente. Il dédaigne les Myrmidons auxquels «Jupiter livre le monde», il rit de voir, de la pourpre du géant,

A dix rois de cette taille Faire dix habits complets.

Alors, méprisant le présent, il se réfugie dans le passé ; il ne voit plus que Vladimir; et si quelqu’un de ses héritiers accomplit par hasard une action d’éclat, c’est encore & Vladimir ou a Pun de ses paladins qu'il la rapporte.

Le fait capital de Vhistoire de Russie pendant cette période, c’est la conquéte tatare, le youg mongol. Les états russes vaincus deviennent tributaires des infidéles; les

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princes vont se prosterner 4 la Horde ou subissent dans leurs capitales insolence des baskaks.Cette longue période de compression était peu propre a éveiller V’imagination populaire. Les Tatars avaient vaincu les princes russes par la politique non moins que par les armes; c’était encore par leur politique, bien plus que par le sabre, qu’ils les retenaient sous le joug : ceux-ci n’avaient 4 s’en prendre de leur sujétion qu’é eux-mémes, 4 leurs discordes, & leurs ambitions, 4 leurs honteux calculs;les princes de Moscou surtout acceptaient avec joie d’étre les serviteurs des khans pour devenir les maitres des autres princes; ils cherchaient 4 tirer de leur humiliation la puissance politique et financiére; ils se firent les fermiers de l’impdt tatar pour s’assujétir les autres princes chrétiens, et de leur honte battirent monnaie. Ce n’est pas de tels souvenirs qu’un peuple aime 4 se rappeler : plus que jamais il revenait aux temps glorieux ott Vladimir de Kief était la terreur de ces mémes nomades, aujourd’hui les oppresseurs du peuple orthodoxe.

Vhistoire légendaire de la Russie, pour cette période, doit se chercher ailleurs que dans les bylines.

Il. faut la chercher: 1° dans les chroniques : comme celles d’Occident, elles continuent 4 méler aux faits historiques les traditions épiques qui avaient cours dans le peuple ;

2° Dans les Vies de saints; or, ici la légende prend un caractére particulier ; les héros dont elles nous entretiennent accomplissent en effet maints exploits et atteignent parfois, dans Vhistoire comme dans la tradition, a la grandeur épique; mais c’est surtout contre leurs passions quwils sont en lutte, et ’ennemi qu’ils cherchent a vaincre, ce n’est plus Tougarine ni Solovei le brigand. Telles sont les Vies de saint Théodose, qui fonda le monastére des Cryptes, ot tant de saints ont Vvécu dans des souterrains, sans jamais voir la lumiére du jour, et autour duquel s’est

tormé tout un cycle de légendes pieuses “); — de saint Serge qui déserta le monde pour s’enfoncer dans les profondes foréts de la Moscovie, ot il n’eut longtemps d’autre compagnon quw’un ours, mais ot il fonda le plus puissant monastére de la Grande-Russie; — de saint Stéphane de Perm et de tant d’autres convertisseurs de peuples ou fondateurs de couvents, vainqueurs des foréts et des solitudes, véritables bogatyrs de l’orthodoxie. A ces hagiographies, il faut ajouter certaines Vies de princes russes qui eux aussi sont devenus des saints : celle de Michel, prince de Tver, qui fut mis & mort, ou pour employer le style sacré, martyrisé 4 la Horde en 1318, sur lordre du khan Ousbeck et par les intrigues du prince de Moscou. On y raconte sa mort courageuse, les miracles qui s’accomplirent sur son tombeau. Il repose aujourd’hui dans une chasse argent a la cathédrale de Tver et plusieurs tableaux y perpétuent le souvenir de son exploit ®. Mais cette vie de saint Michel de Tver et le merveilleux qu’elle met en ceuvre rappellent les Actes des martyrs et nullement l’épopée antique.

3° Dans les chansons des haliéht.

4° Dans certains récits en prose qui portent la trace (une inspiration épique.

CHANSONS DES KALIFKI.

Le ton des chansons des kaliéki rappelle celui des Vies de saints. Le merveilleux chrétien y tient presque entiére-

(1) Voir dans la Revue des Deuz-Mondes dui’ décembre 1874, mon article sur Kief et le Congrés archéologique.

(2) Dans la langue ecclésiastique, exploit s’applique aussi bien & la mort-d’un martyr, uux pénitences et aux austérités d’un moine, qu’aux hauts faits militaires d’un héros.

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rement la place du merveilleux épique. Voyez par exemple la chanson sur la mort-de Boris et deGlébe, deux fils de saint Vladimir, qui furent assassinés par leur frére Sviatopolk, et qui, réunis par l’église russe dans le méme culte comme dans le méme tombeau, sont devenus en quelque sorte inséparables dans la vénération du peuple, de vrais Dioscures chrétiens. Ce récit poétique différe complétement de celui de la chronique de Nestor, qui s’éloigne elle-méme notablement du récit qu’a fait le méme auteur dans sa Vie des saints Boris et Glébe. La version des haliéki a subi dans la transmission orale quelques altérations : elles portent principalement sur les noms propres: non sur les noms sacrés des deux saints, mais sur celui de leur persécuteur Sviatopolk, qui devient tantdt Sviati-Polki (saints régiments), tantot Oporkhal, Apolchi, et Ipolchi: évidemment ce nom ancien, tombé en désuétude, ne disait plus rien aux chanteurs vagabonds. Les deux jeunes princes, dans le cantique spirituel, sont de véritables saints, c’est-adire résignés 4 outrance. Les haliéki ont admis dans ces chansons plusieurs traits assez curieux qui ne se trouvent que chez eux: l’épisode de la mére qui supplie ses deux fils de ne pas se rendre 4 la perfide invitation de leur meurtrier ; — 1a mention que le corps des deux fréres resta abandonné trente-trois ans (ailleurs trente ans) et que « nul n’y toucha, ni béte féroce, ni oiseau, ni humidité nébuleuse, ni ardeur corruptrice du soleil: » détail contraire d’ailleurs au récit de la chronique, car les deux fréres furent aussitét déposés dans l’église Saint-Basile ; — enfin la conclusion vengeresse de la complainte: « Le Seieneur envoya du ciel deux anges, avec la lance et: le sceptre; il leur ordonna d’ouvrir la terre sous les pieds du meurtrier; ils fendirent et ébranlérent le sol; le monde tout entier s’émut, comme les vagues de la mer: bleue. Il croyait, le méchant, que c’était le paradis qui s’ouvrait; mais il disparut, le barbare, a travers le sol. » Les jeunes

princes, chez les kaliéhki, ne sont pas seulement résignés, ils sont assotis et presque laches. Us demandent, a genoux et en larmoyant, la vie & leur frére, offrant de le servir comme esclaves.

Dans la chanson sur Alexandre Nevski, Pinvasion mongole est présentée comme un chatiment envoyé par le ciel pour le peu de foi des Russes. Ce prince, fameux par sa victoire sur les Suédois prés de la Néva, n’est pas moins célébre par sa prudence vis-A-vis des nomades : il se rendit comme les autres princes 4 la Horde et tacha comme eux de faire tourner son humiliation au profit de sa puissance; quand les Novgorodiens refusérent le tribut aux Tatars et entreprirent de se défendre, c’est lui qui les en empécha, employant a la fois la priére, la menace et la force. On est fort surpris de le retrouver dans les chants des haliéki « battant et chassant les impurs Tatars. » Les chanteurs vagabonds terminent leur complainte par une oraison 4 saint Alexandre Nevski.

Il est visible qwils sympathisent avec les princes qui préférérent 4 la prudence humaine une sainte audace. Ils tiennent compte a Michel de Tchernigof, qui pourtant alla aussi s’humilier & la Horde, de ses moindres velléités de résistance : « Alors parurent en Russie deux brillants guerriers avec des glaives de feu; Michel et Feodor de Tchernigof ceignirent les diadémes russes, délivrérent la sainte Russie qui était sur le bord de ’abime et eux-mémes, ces saints, trouverent la mort des martyrs 4 impure Horde. » Il y a peut-étre ici une association d’idées, une confusion glorieuse entre Michel de Tchernigof et son homonyme, Varchange Michel au glaive de feu. |

La chanson sur Dmitri, le vainqueur de Keulikovo, est fort originale : c’est une des plus belles que nous devions aux kaliékt. La scéne se passe neuf années aprés cette mémorable bataille contre les Tatars, que notre peintre francais Yvon a fixée sur la toile en 1850.

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« La veille-du samedi de la Saint-Dmitri, dans la sainte cathédrale de PAssomption, saint Cyprien le métropolite chantait la messe: le prince Dmitri y assistait avec sa princesse Eudocie, avec ses princes et ses boiars, avec ses fameux capitaines.

Tout a coup le princé Dmitri cessa de prier; il s’appuya contre une colonne; il fut soudain ravi en esprit: ses yeux spirituels s’ouvrirent; il eut une vision étrange.

Ce ne sont plus les cierges qui brilent devant les icénes; ce ne sont plus les chants sacrés quw’il entend; ce qu'il voit, c’est la campagne rase, le champ de bataille de Koulikovo. Il est parsemé de cadavres de chrétiens et de Tatars; les corps des chrétiens sont comme une cire fondante, les Tatars comme la poix noire.

Sur ce champ de Koulikovo, se promene la tres sainte Mere de Dieu; derriere elle les anges du Seigneur, les anges etles saints archanges, avec des cierges lumineux; ils chantent les chants sacrés sur ces reliques des guerriers orthodoxes; c’est la Mére de Dieu elle-méme qui les encense, et du ciel des couronnes descendent sur eux.

Ft la Mere de Dieu a demande :« Oudonc est le prince Dmitri?» — L’apétre Pierre lui répond: « Le prince Dmitri est dans la ville de Moscou, dans lasainte cathédrale de Assomption; il y entend la liturgie avec sa princesse Eudocie, avec ses princes et ses boiars,avec ses fameux capitaines. »

La Mere de Dieu dit alors: « Le prince Dmitri n’est pas a sa place : il doit conduire les chceurs desmartyrs ; pour sa princesse, il y a place dans mon troupeau. »

Alors la vision s’évanouit. Dans le temple brillaient les cierges, sur les images resplendissaient les pierreries. Dmitri revint & lui, versa des larmes abondantes, et parla ainsi:

e « Sachez que ’heure de ma mort est proche ; bientot je serai couché dans le cercueil et ma princesse prendra le voile. »

En mémoire de létrange vision, il institua le samedi de la Saint Dmitri () | »

(4) Bezsonof, Kaliéki pérékhojie, fasc Ill, p. 673: Le samedi de Dmiért.

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