LE TSAR VEUT TUER SON FILS
La plus fameuse des chansons sur Ivan le Terrible, crest celle qui a pour titre: Le tsar veut tuer son fils. Les textes en sont fort nombreux : on en arecueilli sur pres-
que tous les points de la Grande-Russie : d’Arkhangel a Vladimir, d’Olonetz 4 Nijni-Novgorod. Rybnikof en a publié cing, Bezsonof douze, Hilferding onze. On voit que ce dramatique sujet était singuliérement affectionné des chanteurs populaires.
La byline débute par une mise en scéne qui rappelle celle des bylines du cycle kiévien. Et pourtant les temps étaient bien changés : qu’étaient devenus les forts bogatyrs et les aventuriéres polénitses?
Chez nous, dans la mere Moscou, la ville de pierre blanche, — chez le tsar Ivan Vassiliévitch, — il y avait un festin solennel; — chez lui, il y avait banquet splendide; — les princes et les boiars s’étaient réunis, — les puissants et forts bogatyrs — des pays les plus éloignés, — et toute aventuriére polénitsa (4).
Alors commence la scéne ordinaire des gaberies, chacun des convives, en l’absence du tsar, se vantant de quelque chose : qui de sa force, qui de sa richesse, qui de son bon cheval; le sage loue son pére et sa mére, Vinsensé loue sa jeune femme.
Le terrible tsar Ivan Vassiliévitch s’amusait fort. — Il se promenait dans ses appartements, — il regardait par la fenétre rouge, — peignant ses boueles noires du peigne aux dents serrées.
Il prononce alors ces paroles : — « Princes et boiars, vous vous vantez de choses qui ne sont pas. — Mais moi, le terrible tsar Ivan Vassiliévitch, — moi le bon compagnon, de quoi vais—je me vanter? — C’est moi qui le premier ai transporté lempire, de Tsarigrad & Moscou, — moi qui le premier ai revétu la pourpre impériale, — pris dans mes mains le sceptre tsarien.
« Jai conquis Kazan et Astrakhan ; — j’ai exterminé la trahison de Kief, exterminé la trahison de Novgorod ; — je Pexterminerai aussi de Moscou, notre mere, la ville de pierre blanche. »
(1) Je suivrai surtout deux des textes de Kiriéevski, en les complétant l’un par lautre, p. 33 et 66.
Alors les convives tremblent devant lui, — s’épouvantent devant le tsar — etne savent comment répondre. — Le plus grand se cache derriére le plus petit, — et du plus petit, pas de réponse.
Le tsar s’était vanté d’avoir exterminé la trahison de la terre russe. Alors quelqu’un se léve : — tantdt c’est le tsarévitch Ivan, tantét le méchant Maliouta Skouratof : « Tsar Ivan Vassiliévitch, tu as exterminé la trahison de Kief et de Novgorod; mais tu n’as pas exterminé la trahison de Moscou, la ville de pierre blanche : elle est encore a Moscou, la trahison, elle est dans ton palais impérial ; elle est assise & ton cété; elle mange avec toi dans le méme plat; elle porte avec toi le méme vétement “). » Le traitre, c’est le tsarévitch Feodor !
Le terrible tsar se mit en courroux — contre son propre fils » Feodor [vanovitch : — « N’y a-t-il plus chez moi de bourreaux terribles? » — Il y avait la des bourreaux par dizaines, — il y avait des bourreaux par demi—cents, — et les bourreaux ne savent que répondre. — Le plus grand se cache derriére le plus petit ; — et du plus petit, pas de nouvelle.
Alors s’avance et s’approche Maliouta Skouratine — et il parle en ces termes : — « Faut-il que mes mains se levent — se levent sur ta race tsarienne ? — Ma main ne tremblera pas avec le glaive tranchant. »
Il prend Feodor Ivanovitch par ses blanches mains — par ses doigts aux anneaux dor, — et le conduit promptement a la riviere Moscova, — aupres du Lobnoe Miesto ) — aupres du billot de
(1) Trait qui se retrouve dans les pesmas serbes sur Ja bataille de Kossovo, Dozon, Poésies populaires des Serbes, p. 80. Miloch dit au tsar Lazare : « Le traitre est assis & ton coté, touchant le pan de tes habits... C’est le maudit Vuk Brankovitch. » — Dans l’Evangile S. Math., XXVI, 235 : « Celui qui met la main dans le plat avec moi, c’est celui qui me trahira. »
(2) Le Lobnoe Miesto est une sorte de tribune circulaire en pierre qui s’éléve sur Ja Place Rouge du Kremlin; c’est 14 que montaient Tes archevéques pour parler au peuple ou le hénir; c’est la que monta Ivan le Terrible pour haranguer les Moscovites en 4347. Prés de la était le lieu des exécutions, ou le méme Ivan, en 1370, déploya un si formidable appareil de supplices.
tillenl, — ot lon chatie de chatiments terribles — ot lon arrache les yeux avec des couteaux recourbés, — ot l’on arrache la langue du palais.
Mais la tsarine orthodoxe — courut chez son frere bien—aimé — le jeune Nikita Romanovitch :
« Ah! mon gracieux frere — Mikita Romanovitch | — Tu dors, tu ne téveilles pas, — tu ne sais donc rien? — Tu ne sais pas quelle est tombée Vétoile terrestre, — qu'il est éteint le noble flambeau, — quwil n’y a plus pour nous de tsarévitch — de Feodor Ivanovitch ? — A instant on l’a conduit sur la riviere Moscova — vers le Lobnoe Miesto. »
Aussitdét il saute sur ses pieds agiles, — fourre dans ses bottes ses pieds nus, — jette sur son épaule sa pelisse avec une seule manche, — aplatit sur sa téte son bonnet, — se jette sur un cheval non sellé, — court en toute hate 4 la riviere Moscova, — au Lobnoe Miesto — vers le billot de tilleul, — et crie dune voix retentissante — en agitant son bonnet:
« Dieu a eu pitie ! — le tsar lui a fait grace! — et toi, mon petit Maliouta Skouratine, — ce n’est pas pour toi un tel morceau — @un tel morceau tu étoufferais. »
ll frappa Maliouta dans sa blanche poitrine — et le Maliouta ne tint pas sur ses jambes, — et tomba demi-mort. — Il prit Feodor Ivanovitch par ses mains blanches ; — il le conduisit dans sa vaste cour, — dans son palais de pierre blanche — le fit asseoir sur un trone doré.
On sonne pour loffice du matin. —Il y va, notre pére — le terrible tsar Ivan Vassiliévitch. — Il porte des habits de deuil, en désordre, — il prie Dieu ct se prosterne, — et verse des larmes brilantes. — Il y va Villustre prince — le jeune Nikita Romanovitch, — vétu de ses habits @’apparat. — Il prie, se prosterne et sourit, — et dit au tsar en propre personne :
« Salut, notre seigneur, — tsar terrible, Ivan Vassiliéviteh. — Je te félicite pour tes deux fils, — pour le premier, Ivan Ivanovitch, — pour le second, Feodor Ivanovitch. » — Le tsar terrible entre en courroux — contre son beau-frere, Nikita Romanovitch:
« Te moques-tu de moi ? — Ou bien ignores-tu, ne sais—tu pas — qu'elle est tombée létoile terrestre, — qwil est éteint le noble flambeau, — qu'il n'y a plus de jeune tsarévitch, — de Feodor Ivanovitch? »....
« Terrible tsar Ivan Vassiliévitch, — ton fils est assis chez moi — dans mon palais de pierre blanche, — il porte plainte contre son frere bien-aimé — le jeune Ivan Ivanovitch : — « Il m’a conduit & une mort injuste. »
Le-tsar terrible se réjouit — « Merci! illustre prince! Comment te récompenser? — Quel présent te faire? le tiers des terres ? — ou de mon trésor d’or, ou des villes? — ou de mes paysans, ou de Moscou ? »
Ce récit repose sur un fait historique, mais complétement défiguré.
On sait, en effet, qu’Ivan tua son fils qui portait le méme nom que lui et qu’il aimait passionnément. Sa brutale et cruelle manie d’avoir toujours 4 la main un baton & pointe de fer, dont il blessait ou estropiait parfois ses courtisans, la violence de ses emportements que le despote dédaignait de contenir, la facilité avec laquelle il levait la main, le rendirent parricide. Dans une discussion avec son fils, il le frappa de son épieu et l’atteignit mortellement 4 la tempe. Sa douleur fut sans bornes; trois jours entiers, farouche et silencieux, il resta auprés du cadavre de son fils. I] venait de perdre son unique héritier, le seul qui ptt continuer son ceuvre, celui qui était déja, dit-on, la terreur des grands. Il le tua dans un moment d’égarement : jamais il n’a médité de le faire périr. Quant au tsarévitch Feodor, dont le nom se trouve dans les bylines, il était trop jeune alors, trop doux de caractére pour avoir jamais pu faire ombrage & son péere. Mais dans le peuple on savait mal ce qui se passait dans le palais du prince, demeure formidabie ot n’entraient que les familiers et que le paysan ne pouvait que saluer de
loin, antre terrible dont on pouvait dire aussi bien que de celui du lion :
Je ne vois pas comme on en sort.
On sut vaguement que le tsar avait tué, un de ses fils; mais lequel? On ne lui connaissait guére que le doux Feodor, qui fut son successeur au tréne. Mais s’il régnait, c’est done qu’il n’avait pas péri? Il fallait expliquer cette difficulté. On pensa que le tsar, aprés avoir donné l’ordre de mort, s’était ravisé. L’imagination des chanteurs populaires se représenta aussitét toute la scéne: le Terrible placé entre ses mauvais conseillers, qui le poussent au parricide, et ses bons conseillers qui lui épargnent un tel crime. Deux types s’offrent aussitét & Vesprit : Maliouta Skouratof, Nikita Romanof. Etant donnés l’4me damnée d’Ivan IV et l’ange sauveur du tsar, le poéte populaire ne fut pas embarrassé pour trouver les discours qu’ils durent tenir. Telle est, A ce qu’il me semble, la genése de cette singuliére byline ; voila comment d’une confusion de noms, d’un fait inexplicable qu’on voulait expliquer quand méme, est sorti un des plus précieux monuments de la muse rustique.
Nous avons vu que les textes et les variantes de cette chanson sont fort nombreux. Dans plusieurs, le dénonciateur de Feodor, c’est son frére ainé Ivan. On avait fait a cet héritier du Terrible une réputation anticipée de cruauté. On le disait aussi féroce que son pére ; on racontait qu’il aimait comme lui la débauche et le sang, qu’il prenait plaisir 4 égorger avec lui des prisonniers désarmés. L’écho de ces bruits défavorables se retrouve dans nos chansons.
Le tsar exige, dans certaines variantes, que ’on coupe la téte & son fils et quwon la plante devant son palais, qu’on lui arrache le coeur et le foie et qu’on les lui apporte, qu’on lui présente du moins le glaive trempé de sang. Nikita est obligé de.tenir compte de cette exigence :
a la place du tsarévitch, il immole soit un de ses esclaves, soit un animal. Le tsar est trompé et croit son fils mort. La byline prend ici un caractére fantastique qui la rapproche des vieilles légendes et des contes populaires sur les victimes épargnées par la pitié de leurs bourreaux, lesquels doivent recourir & quelque honnéte supercherie : Cyrus sauvé par les envoyés d’Astyage, Geneviéve de Brabant par les hommes d’armes de son mari, la Belle au bois dormant par les estaffiers d’une jalouse belle-mére, etc.
On retrouve ¢a et 14 dans nos textes des traits vraiment épiques. La hate s’y exprime toujours par les mémes signes convenus : la tsarine accourt en pure chemise; Nikita met ses pieds nus dans ses bottes, ne passe qu’une manche de sa pelisse, enfourche un cheval non sellé. Dans une variante, il se jette non pas sur son meilleur coursier, mais sur un vieux cheval qui ne servait plus qu’é porter Veau : c’est la rosse de paysan qui devient entre les mains d’llia un destrier héroique. La répétition de certaines expressions, « il s’est couché le beau soleil, il s’est éteint le brillant flambeau, » présente comme un reflet mythique.
Certains textes nous donnent une curieuse variante. Nikita, pour faire féte & son prince qwil a sauvé, donne chez lui un festin magnifique, fait retentir la trompette et résonner les timbales. Le tsar s’imagine que le Romanof veut insulter 4 son deuil et l’envoie saisir :
Et quand il vint, Yoncle, — dans le palais de pierre blanche, — le tsar lui cloua de sa lance le pied droit — sur le plancher de chéne, — et se mit & lui demander :
« O! toi, mon oncle, — jeune Nikita Romanovitch, — qu’as-tu donc & banqueter ?... — a souffler dans des trompettes, a frap— per sur des timbales ? — Ignores-tu donc ma grande douleur, — ma grande douleur, mes chagrins tsariens? »
« Q toi, tsar terrible — tsar Ivan Vassiliévitch, — n ordonne
pas de me chatier tout de suite, — ordonne-moi de dire un mot, — ton chagrin est couché sur ma poitrine blanche. »
Alors il s’écria, notre tsar terrible, — le tsar Ivan Vassiliévitch : —« J’ai des médecins et des docteurs — qu’on guérisse 4 mon oncle son pied droit, — et pour Maliouta Skouratine — qu’on lui arrache la peau tout vivant. »
Il n’est pas d’anectote historique sur Ivan IV aussi connue que celle de Chibanof, le messager de Kourbski. Le tsar le recoit sur ’Escalier Rouge, de son épieu de fer lui cloue un pied sur une des marches et lui ordonne de rendre compte de son message. Le fidéle serviteur s’en acquitte avec un sang-froid héroique. C’est ce trait qui a été transporté dans notre byline. Seulement le tsar repentant veut guérir son oncle ; parfois méme, il enjoint aux médecins de le guérir en deux heures. A Moscou, sous le régne des Ivans, on croyait que les médecins guérissaient quand ils le voulaient : s’ils laissaient périr le malade, cétait pure méchanceté ; on les en punissait comme d’un crime. Le soudain repentir d’Ivan IV dans la chanson rappelle encore un trait que lui préte Vhistorien ou plutét le pamphlétaire contemporain Guagnini. Ivan le Terrible, en maniére de plaisanterie, avait renversé sur la téte de son bouffon Gvozdovi une écuelle de soupe brilante ; irrité de ses cris, il lui donna un coup de poignard. Puis il regretta sa violence, fit venir son médecin italien et lui ordonna de guérir sa victime. « Dieu seul le peut et votre Majesté! » répondit I’Italien.