‹ La Russie EpiqueChapitre 26 sur 72 · GOUVERNEMENT DIVAN LE TERRIBLE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DIVAN LE TERRIBLE

Plusieurs des grands faits du régne d’Ivan le Terrible ont passé inapercus, ont eté oubliés des chanteurs popu-

laires. Tout ce qui touche 4 ladministration leur est resté étranger. Les députés du clergé, de la noblesse et des marchands réunis pour la premiére fois en Etats-Généraux, une organisation municipale donnée aux villes russes, l’Eglise réformée dans le concile qui publia les Cent articles, les lois codifiées dans le Soudebnik, les nobles réduits & Vobéissance, le clergé privé du droit dacquérir de nouvelles terres, la mer Blanche ouverte. aux Anglais et au commerce européen, la Moscovie en relations diplomatiques avec l’Europe occidentale, une renaissance des lettres russes sous un prince fort lettré luiméme, les mines de l’Oural exploitées, les déserts de la Kama se couvrant de villes nouvelles, l’imprimerie protégée, sont de grands événements, quoique trop peu dramatiques pour inspirer les faiseurs de bylines. Mais c’est sous le nom d’Ivan que parait pour la premiére fois la chanson du Pravége ot le Terrible intervient comme un Haroeunal-Raschid, un redresseur de torts, une sorte de justicier & la turque, plus juste que la justice. Il délivre du supplice un don jeune homme qui était plus 4 louer qu’a blamer, puisque ceux qu'il avait volés étaient eux-mémes des voleurs. Le peuple, et en particulier le peuple russe, a toujours eu d’ailleurs un faible pour les dons compagnons et leurs exploits.

Au milieu du marché, mes freres,au milieu de la place, — ils frappent un bon compagnon pour le pravége, — tout nu, nu et déchaussé. — Ils Pont placé sur la pierre blanche, la pierre brilante, — le jeune homme est debout, et ne tremble pas. — Ses boucles blondes ne sont pas défaites, — mais des larmes améres coulent de ses yeux — sur son visage rose et blanc.

Il arriva que survint — le tsar orthodoxe en personne — le terrible tsar Ivan Vassiliévitch. — Et que dit le tsar Ivan Vassiliévitch ? — « O vous, bourgmestres—jurés ! — pourquoi torturer ce brave jeune homme, — tout nu, nu et déchaussé, — apres Pavoir exposé sur li pierre blanche et brilante?.... »

Les bourgmestres—jurés répondirent: — « QO toi, notre petit pere, tsar orthodoxe — nous le torturons pour un trésor d’or — un trésor d’or et des riches vétements qu’il a dérobés, — ni plus, ni moins, quarante mille roubles. »

Alors le tsar orthodoxe dit: —« O toi, bon jeune homme — comment ce trésor est-il venu entre tes mains? »

Le brave jeune homme répondit : — « J'avais une massue de chéne vert, — je mis la massue sur mon épaule — et j’allai, moi brave jeune homme, dans la campagne — dans la campagne, dans la forét sombre. — J’y trouvai des voleurs, des brigands, — ils se partageaient leur butin, — ils mesuraient l’or au boissean — et les riches vétements de couleur par ballots. — Alors je leur ai pris leur butin. »

« Et qu’as-tu fait de ce trésor? » — « Je l’ai répandu dans les cabarets, — j’ai désalteré tous les pauvres 4 la taverne — et des vétements de couleur, j’ai habillé ceux qui étaient nus. »

Le tsar orthodoxe dit: — « O vous, bourgmestres—jurés — pour chaque coup vous lui paierez cinquante roubles — et pour le déshonneur vous lui paierez cing cents roubles. »

Comme fondateur de villes et batisseur d’églises, Ivan est cité dans une byline recueillie &4 Vologda : La colére du tsar sur Vologda. Elle raconte comme le tsar voulait faire de cette ville, qu’en effet il fonda vers 1566, la capi-. tale de tout Pempire. I] l’entoure d’une forte muraille, avec de hautes tours et d’inaecessibles créneaux. Au milieu il éléve une magnifique cathédrale 4 la Mére de Dieu; mais tandis qu'il visitait les travaux de l’église, une brique maudite se détacha de la votite et tomba sur la téte sage du tsar. Alors il s’irrita, monta sur son bon cheval et retourna & Moscou, maudissant la ville et la riviére glorieuse de Vologda. « Sous cette malédiction du tsar, notre mére la terre humide trembla, et avec elle trembla la colline qui porte la cite. Les marais devinrent fangeux ; Ja Vologda au cours rapide devint une eau dormante, un

marécage trouble et infect, tout couvert de limon et d’une immonde verdure. » Ivan le Terrible devient ici plus qu’un héros; il est presqu’un dieu dont la malédiction a des effets surnaturels. VoilA tout ce qu’on sait sur son administration.

Les bylines ne nomment méme pas saint Philippe, cet archevéque de Moscou, qu’Ivan. disgracia et peut-étre fit périr parce qu'il avait osé intercéder pour les victimes et se déclarer contre les favoris. La légende de saint Philipppe s’est développée tout entiére en dehors des bylines et a conservé le caractére purement hagiographique. Au couvent des Garcons (Otrotchi-monastyr) de Tver, dans lequel il termina ses jours, on le ‘représente étendu dans sa cellule en costume de moine, expirant, tandis que le meurtrier regagne tout effaré l’escalier. Ce meurtrier c’est Maliouta Skouratof: le peintre affirme hardiment, l4 ot Phistoire s’en tient 4 des peut-étre. Les bylines pouvaient montrer la méme hardiesse : l’histoire dramatique, le grand caractére de l’archevéque Philippe étaient bien faits pour inspirer le poéte populaire.

Le chatiment de Novgorod, les noyades de la Volkhof, n’ont inspiré aucune chanson particuliére; on trouve seulement des allusions isolées 4 cette fin tragique de la grande république. Lorsqu’Ivan accuse son frére devant le tsar, le poéte lui fait dire: « Quand nous marchions de Novgorod sur Pskof, — nous suivions la rive droite de la Volkhof, — mais Feodor suivait la rive gauche; — c’est 1 qu’il a commis une grande trahison, — il ne faisait périr que les vieillards et les enfants; — les hommes faits, il les enfermait dans des souterrains — pour les remetire ensuite en liberté, sous la lumiére du ciel. — Par les rues oti tu passais, mon pére, — tu sabrais, tu percais, tu empalais; — par les rues oti je passais, — je sabrais, je percais, j’empalais ; — par les rues ow passait Feodor, — il écrivait des lettres de miséricorde ». On voit que le chati-

ment de Novgorod n’avait pas laissé un souvenir doux : peut-étre la poésie populaire en est-elle restée muette Veffroi.

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