L’EPOPEE DE PIERRE LE GRAND
Comment ce géant qui & son voyage de France fixa les mobiles esprits parisiens n’aurait-il pas laissé une trace profonde dans les Ames neuves et naives, pieusement tenaces dans leurs souvenirs , des populations russes? Estil possible que cette physionomie originale, vraiment épique, que ces guerres sur la Caspienne et sur la Baltique, sur la mer d’Azof et sur la mer Blanche, ces travaux qui bouleversérent la terre russe et ses lois, qui transformérent « Phomme russe , » aient passé sans se refléter, ne fiit-ce quwun instant, dans le miroir tranquille de imagination populaire? Non, Pierre 1°" n’est pas de ceux que l’on oublie. Comme pour un autre héros, plus grand guerrier, moins grand homme, on a dt parler de sa gloire dans les campagnes moscovites
Sous le chaume bien longtemps.
(1) Pierre le Grand lui-méme, si fonciérement russe malgré son gout pour les étrangers, avait ses moments de gaieté lyrique: aux réjouissances pour la paix de Nystadt, lorsqu’il sentit ses épaules soulagées du fardeau écrasant de la guerre suédoise, il dansa surla table devant tout le peuple et « chanta des chansons. »
Kt ne dirait-on pas une paraphrase des vers célébres de Beranger, une élaboration russe des Souvenirs du peuple dans cette vieille poésie qui sert d’épigraphe au recueil de M. Bezsonof :
« Et ces glorieux faits inouis dans les chansons, — le rameur les chantera sur la mer infinie, — le voyageur fatigué les chantera sur la montagne, — et parfois, épuisé par les ans, — Vaieul les chantera & ses petits—enfants, —et parce qu il les aura de ses propres yeux vus, — les petits—fils envieront le bonheur de l’aieul (1), »
Ce n’est pas seulement Pierre le Grand « dont le peuple a gardé la mémoire, » ce sont aussi ses généraux, les compagnons de ses travaux d’Hercule, les « aiglons de Vaire de Pierre, » comme dit Pouchkine, que la poésie des chaumiéres russes a voulu associer & son immortalité: elle a chanté Dolgorouki, Chérémétief surtout, dont le village natal de Pavlovo a fourni-un notable contingent de légendes. Toutefois la préférence populaire, parmi les auxiliaires du régénérateur, s’adresse évidemment 4 des héros moins célébres dans Vhistoire, et plus chers aux masses pour des motifs 4 nous inconnus. Lefort, Apraxine, Bruce, Bauer, sont dédaignés; on se souvient surtout des héros cosaques : Kotchoubey, Iskra, Palei, Ivan Zamorianine. De méme que dans l’épopée napoléonienne, a coté des grandes personnalités héroiques, 4 cdté de Kléber, Ney, Murat, il y a place pour l’héroisme des types collectifs; de méme que art et la légende ont immortalisé le erognard, le mamelouck, le fantassin des Pyramides, le cuirassier de Borodino, le lancier de Poniatovski, le grenadier de Waterloo, de méme, & cdté des Palei et des Chérémétief, le peuple russe a voulu consacrer les auxiliaires obscurs et anonymes de Pierre le Grand, le co-
(4) Il vous a parlé, grand’mére !
Il yous a parlé!
saque du Don, le Zaporogue, le strélitz, le soldat discipliné & Veuropéenne, le dragon, le canonnier.
Les noms de ses ennemis ont aussi une part dans sa gloire : on n’a oublié ni le roi Charles, ni ses lieutenants , Lewenhaupt ou Schlippenbach, ni le traitre Mazeppa, ni les rebelles qui s’attirérent le courroux du tsar. Sur ces derniers, la chanson en sait toujours plus long que Vhistoire; tour 4 tour passent devant nous Flor Minaévitch, Senka Manotsof, Nekrassof, Rytchof, Ephrémof, Skorlighine-Karyghine, qui, apprenant lexécution de ses complices, « prit une hache et un billot, — alla porter sa
téte au voiévode: — Ecoute, petit pére, grand voiévode, — je viens apporter ma téte: — j’ai pris avec moi la hache et le billot. — Mes amis, mes fréres, sont déca-
pités, — tous décapités, tous pendus; — ordonne de couper aussi ma téte rebelle. »
Ce n’est pas toujours au sein méme de V’armée cosaque du Don, comme le eroient certains critiques, que naquirent les chansons a la gloire des cosaques. On ena recueilli dans les villages des gouvernements de Simbirsk, Saratof, Tambof “), Parmi les ennemis ou les amis du tsar, les hommes de la steppe attirent d’une facon particuliére la sympathique attention des masses. Le libre cosaque était en tout ’opposé du paysan serf, et c’est précisément pour ce motif que tout ce qui tenait au cosaque intéressait le mougik. Courbé sous le fouet, les lourdes redevances,:-la corvée pour le maitre et pour le tsar, les réquisitions et le recrutement, il révait, lui aussi « @’aller faire un tour dans la campagne rase, » et de retrouver sous la tente la liberté que lui ont ravie les ukases de Boris Godounof. Ce
(4) Voir Kiriéevski, t.VIII, p. 34,78, 89,98, 104, 103, 174, 320. — Sur Krasnochtchokof, ataman de cosaques sous Elisabeth, on a recueilli des chansons dans les gouvernements d’Arkhangel, Orenbourg, Moscou, Riazan, Kalouga, Toula: ibid, IX, p. 448, 474 —sur]’ataman Platof, sous Alexandre I, dans les gouvernements de Moscou, Arkhangel, Orel, Toula, Riazan, Vologda, Ibid, t. X, 27, 29, 33 et suiv.
ne sont que plaintes des gouverneurs, plaintes des propriétaires sur cette fuite du cultivateur et du contribuable vers les riviéres du sud, sur cette dépopulation continue de la terre au profit de la steppe. La poésie populaire, elle aussi, incline vers la steppe, et entoure de rayons plus lumineux les vagabonds des fleuves que les triomphateurs de la guerre suédoise. Pourtant la gloire russe, la gloire acquise dans la terrible lutte de vingt et un ans,n’a pas brillé vainement pour elle. On reconnaitra dans nos chants quelques-unes des péripéties de ce grand drame du nord qui eut pour dénouement la ruine de la Suéde. On y retrouvera Erestfer, Schlisselbourg, Revel, Wyborg, et celle qui domine tout « le groupe altier des batailles, » POLTAVA !
Cette histoire de Pierre le Grand par le peuple est forcément incompléte. Beaucoup de ses réformes, dont l’ensemble constitue Pune des grandes révolutions modernes , échappérent 4 la foule. Lorsqu’il organisait Varistocratie russe sur les bases d’une noblesse de fonctionnaires, qu’il faisait du clergé réduit 4 Vobéissance une des forces de son état, qu’il émancipait la femme russe, établissait des imprimeries, inventait un alphabet et des caractéres nouveaux, formait d’ouvrages traduits de langues d’Occident, la premiére bibliothéque civile de sa nation, lorsqu’il créait tout ce qui fait état moderne : une administration et une diplomatie, une flotte et une armée, une industrie nationale et une société. intelligente, — lorsqu’il enfantait la Russie 4 la vie européenne, le cosaque nomade ne voyait ou ne comprenait rien, le paysan ne sentait que les épreuves et les douleurs de la transformation. Evidemment il ne pouvait passer dans les chants populaires que ce que le peuple avait saisi, s’était approprié, assimilé du grand spectacle étalé 4 ses yeux, et méme tout ce que le peuple en a compris n’est pas arrive jusqu’a nous. Sans parler des chansons que la négligence des lettres du
xvi’ siécle a laissées se perdre, combien de ces méditations du paysan et du cosaque sur le fils d’Alexis n’ont pas réussi A se formuler dans la phrase épique! La poésie de la Régénération, aprés avoir un moment illuminé ces cerveaux obscurs, y est définitivement restée a l’état latent; elle n’a pu prendre, pour s’échapper au dehors, pour voyager sur les lévres des hommes, les pieds rapides du vers et les ailes infatigables de la chanson.
Ces idées, ces souvenirs, ces impressions un peu vagues sur le grand homme ne pouvaient manquer de subir une déformation en tombant dans des imaginations hantées déja par des créations poétiques antérieures. L’image de Pierre le Grand s’est parfois altérée au point de se confondre avec les images de héros plus anciens. Le fondateur de Saint- Pétersbourg a beau étre le créateur méme de la Russie moderne, il n’en est pas moins le dernier des bogatyrs russes. Sa taille gigantesque, son esprit aventureux, ses dangers sur terre et sur mer, ses voyages, que Voltaire trouvait si extraordinaires, tout le rapproche des temps épiques. Par ses réformes, il appartient au siécle de Frédéric Il; par son caractére et par certaines particularités de sa vie, il est contemporain des bons compagnons des Ages antiques. Ceux-ci accomplissaient leurs exploits sur les grands fleuves duSud; Pierrea pris pour champ de ses prouesses une scéne européenne, la mer Baltique. Oleg a suspendu son bouclier 4 la Porte-d’Or de Zsarigrad (Constantinople); Pierre a vu s’ouvrir devant lui les portes des capitales de l’Occident. Il a remplacé les grands coups dépée par les grands coups de politique. Oleg a rapporté de ses courses l’or de Bysance, Pierre un butin autrement précieux, la civilisation de Paris, de Londres et d’Amsterdam.
Il ne faudra donc pas s’étonner si le peuple russe a rattaché au nom de Pierre le Grand plus d’une chanson destinée 4 célébrer d’autres exploits. Plus d’une circons-
tance de la légende de Dobryna Nikitich ou d’llia de Mourom s’est fondue ainsi dans la légende de Poltava.
Il y a un homme surtout dont le cycle poétique va fournir bien des traits 4 celui de Pierre Alexiévitch. Lui aussi a été 4 la fois un tsar et un bogatyr : c’est Ivan le Terrible. Le réle d’Ivan au xvi° et celui de Pierre au commencement au xvul® siécle présentent d’étranges analogies. Tous deux furent des révolutionnaires et des fondateurs ; apres une guerre acharnée, sanguinaire, contre les choses du passé, ils créérent, l’un le tsarat de Moscou, l’autre empire de Russie. Tous deux virent leur enfance exploitée par des tuteurs, leur sommeil brisé par le fracas des émeutes; ils souffrirent des vices de la société russe avant d’en entreprendre la réformation. Tous deux furent en butte, pendant toute leur vie, a des complots qwils réprimérent avec une épouvantable rigueur : la boucherie des strélitz en 1698 n’a rien 4 envier aux écorcheries de boiars sous Ivan le Terrible, sur cette méme Place Rouge du Kremlin. Ils envoyérent leurs femmes au couvent et furent meurtriers de leurs fils ainés. D’une haute intelligence, d’une instruction supérieure 4 leur époque, avec un gout semblable pour les étrangers et de la curiosité pour les arts de lOccident, laborieux, infatigables autant qu implacables, passionnément dévoués a leur mission, leurs grandes idées politiques leur sont communes. Ivan, avant Pierre, avait convoité les provinces baltiques, recu les navigateurs européens dans ses ports, étendu ses intrigues en Pologne et jalonné, par la conquéte de Kazan et d’Astrakhan, la route de la mer Noire et de la Caspienne. Par leurs vices comme par leurs vertus, ils furent deux personnifications éminentes du Russe par excellence, le Grand-Russe. Ivan, abhorré des nobles, redouté du clergé, dont il avait entamé les revenus avant que Pierre osat toucher a leur propriété, laissa dans le peuple le souvenir dun héros et. d’un justicier. Les crimes et les infamies
des boiars pendant la « période des troubles » ne justifiaient que trop ses éternelles accusations de trahison. On peut dire que le fils de Vassili est & beaucoup @égards le précurseur du fils d’Alexis “) et que le peuple, opprimé par les seigneurs et les voiévodes, ruiné par les brigands et les guerres civiles, ne cessa de regretter Ivan le Terrible que lorsque Pierre le Terrible parut.
Nous allons assister 4 la naissance de notre héros.
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