L’ENFANCE DE PIERRE LE GRAND
« Pourquoi est-il joyeux et serein, dans Moscou, — le tsar orthodoxe Alexis Mikhailovitch? — Dieu lui a fait naitre un fils, un tsarévitch, — le tsarévitch Pierre Alexiévitch, — le premier empereur dans le pays.
« Tous les maitres charpentiers de Russie — de toute la nuit ne dormirent pas; — ils firent un berceau, une barcelonnette, — pour le jeune enfant tsarévitch. — Et les bonnes, les nourrices, — et les jolies filles suivantes — de toute la nuit ne dormirent pas : — elles cousaient un petit drap — de velours blanc, brodé d’or.
« Et les prisons avec les prisonniers ? — Elles furent complétement vidées. — Et les greniers du tsar? — Ils furent ouverts a tous. — Chez le tsar orthodoxe, — on célébre un festin, un
(4) L’influence des exemples d’lvan dut étre considérable sur l’esprit de Pierre le Grand. Le maitre de celui-ci, Zotof, lui proposait souvent le conquérant de Kazan et d’Astrakhan comme un modéle & imiter:
« Quand le tsarévitch était fatigué de lire, Zotof lui prenait le livre des mains et pour le récréer lui racontait les belles actions de son pére le tsar Alexis Mikhailovitch et du tsar Ivan Vassiliévitch, leurs courageuses entreprises de guerre, leurs lointaines et utiles expéditions, leurs batailles et prises de villes et comment ils supportaient, plus que le simple soldat, la fatigue et les privations, et quels avantages ils ont ainsi acquis & l’empire et comme ils ont reculé les frontiéres de la Russie. » Zabiéline, Opyty izoutchénia, etc. (Essais d’enseignement de l'histoire et des antiquités russes). T.I, p. 53, Moscou, 1872.
joyeux banquet. — Les princes se sont réunis, — les boiars sont venus de toutes parts, — les nobles sont accourus, — et tout le peuple de Dieu au banquet, -—- mange et boit et fait bonne chére. »
Cette byline nous offre le tableau exact et vivant de ce qui se passait au palais de Moscou le jour de la naissance dun prince. M. Zabiéline, qui a consacré une étude spéciale aux « enfances » de Pierre “), nous montre Alexis envoyant dans toutes les directions annoncer l’heureuse nouvelle aux boiars, aux officiers de la couronne, aux familiers du palais, aux tsarévitchs vassaux de Géorgie, de Kasimof () et de Sibérie, au patriarche et au clergé, sans oublier le monastére de Troitsa. Les jours suivants, sonneries de cloches 4 toutes les cathédrales du Kremlin, liturgie en grande pompe a |l’Assomption, — réceptions au palais polychrome des tsars, ou le souverain distribuait de ses propres mains a ses sujets des verres de vin et
- @eau-de-vie, des fruits et des confitures, — promotions de nobles 4 la dignité de botars, gratifications de fourrures et de coupons de velours et de soie aux princes de l’Eglise et de l’Etat, — festins splendides ot figurait au dessert un Kremlin en sucreries avec des habitants, des strélitz et des cavaliers. Je ne sais si les jolies filles suivantes et les maitres charpentiers passérent les nuits blanches, mais le jeune Pierre fut entouré de tout le luxe et de tout le confortable alors possibles dans une cour demi-barbare. Son berceau, suivant la coutume nationale, était suspendu aux lambris par des cordes, en sorte qu’on y balancait Penfant plutot qu’on ne l’y bercait. Pierre se développa avec une merveilleuse rapidité : son intelligence précoce contrastait avec la faiblesse d’esprit de ses deux fréres ainés, Feodor et Ivan, issus du premier ma-
(1) Opyty izoutchénia, etc.
(2) Kasimof (gouvernement de Riazan), a été jusqu’ala fin du XVII¢ siécle la capitale d’un petit état tatar soumis 4 Moscou.
riage d’Alexis. A quatre ans, ses jeux méme faisaient présager ’homme de téte et d’énergie. On lui apprenait l’histoire au moyen d’images coloriées importées d’Allemagne, et M. Zabiéline fait le compte des tambours crevés par lui, des fusils et des sabres qui flattérent d’abord ses instincts guerriers. Le peuple lui-méme a pu étre frappé des promesses de génie qui éclataient déja dans cet enfant. Aussi est-il le seul des fils d’Alexis dont il paraisse se souvenir, et, quand son pére au lit de mort est mis en demeure de se choisir un héritier, le poéte rustique, oublieux de Vhistoire, ne lui met qu’un nom sur les lévres :
« Oh! dis-moi, notre pere, tsar orthodoxe, — tsar orthodoxe Alexis Mikhailovitch, — & qui laisses—tu ta souveraineté ,—a qui remets-tu le tsarat de Moscou? » — A la téte du tsar étaient les popes et les diacres, — du cdté ot brilaient les cierges, — et ils chantaient les prieres des morts, — a ses pieds se tenaient tous les boiars, — et cest ainsi que parla le tsar orthodoxe : —« Je laisse ma souveraineté — au tsarévitch Pierre Alexiévitch, — je confie le tsarat de Moscou — au boiar prince Galitzine. » — Et le tsar orthodoxe rendit ’ame. »
En réalité, Alexis eut pour successeur son fils ainé Feodor, et lorsqu’a sa mort les boiars donnérent le tréne au jeune Pierre, ’ambitieuse Sophie ameuta les strélitz, fit couronner avec Pierre limbécile Ivan, et prétendit régner sous leur nom. Le bras droit de la tsarévna, son homme Etat et son général, fut le prince Vassili Galitzine. Is voulurent justifier leur pouvoir par des succés diplomatiques et militaires. Ils entrérent dans la coalition de Venise, de la Pologne et de l’Autriche contre le Z'wrc, et le prince dirigea deux campagnes contre les Tatars de Crimée. Malgré les efforts du gouvernement pour les représenter comme des triomphes, elles n’eurent qu’un succés médiocre. Aussi, dans une de nos chansons, le prince Galitzine ne sait littéralement sur quel pied et par
quel chemin rentrer 4 Moscou. Il est str de l’accueil de Sophie, mais comment sera-t-il regu du jeune souverain ?
« Comme une bécasse qui se proméne sur le marais (!), — le prince Galitzine se promeéne dans la prairie... — Il réfléchit et médite profondément. — Par ow le prince, par ot doit-il marcher ? — Par la vaste plaine, le prince ? il y aura de la poussiere. — Par le bois ombreux, le prince? il fera sombre. — Par Ja prairie, le prince ? la terre est détrempée. — Par la rue, le prince? il aurait honte. — Enfin le prince a chevauché par larue de Tver, —la glorieuse rue de Tver et la Nouvelle-Slobode.
« Le prince Galitzine s’est rendu — ala cathédrale de Kazan ; — le prince Galitzine a 6té — sa toque de zibeline; — le prince Galitzine trois fois — s’est prosterne sur la terre ; — le prince Galitzine a prié, — et se rend au palais du Kremlin.
« Lorsqu’il descend de cheval — dans le palais du Kremlin, — voici que vient & sa rencontre — notre mere la tsaréyna, — la tsarévna Sophie Alexiévna. »
Sophie, en effet, autant pour satisfaire a ses propres sentiments que pour en imposer 4 l’opinion, préparait un triomphe 4 son héros. Elle sortit en procession au-devant de ’armée, accompagnée du clergé, des boiars et du peuple, précédée des saintes icdnes, jusqu’a la porte de Serpoukhof. Aprés avoir admis les généraux au baise-main, elle revint avec eux, toujours en procession, jusqu’au Kremlin, ot le tsar Ivan leur fit une réception solennelle. Le tsar Pierre n’y était plus. Il avait défendu a4 sa sceur de prendre part & une cérémonie publique, elle avait bravé sa défense. Dans sa colére, il quitta Moscou. Cette marque de défaveur ne passa point inapercue. L’emprisonnement de Galitzine aprés la chute de Sophie, son procés, son exil, renouvelérent le souvenir de sa premiére disgrace, et alors dans les campagnes d’Orel naquit cette chanson :
(2) Homére a bien comparé Ajax aun ane!
« Salut, seigneur le tsar, notre espérance,— quels presents faistu, tsar notre maitre, aux seigneurs? — Aux seigneurs, je donne des dignités, aux marchands, des cités. — Mais 4 moi, tsar notre maitre, donne-moi une ville, — donne-moi une ville : Malo—Jaroslavets,.. — Moi, prince Galitzine, je te donnerai, — chien de voleur, je te donnerai — deux poteaux avec une solive en travers — et, pour ton cou, un cordon de soie. » '
Pendant que Galitzine et Sophie gouvernaient la Russie, que faisait le tsar Pierre? Entouré d’étrangers ou de jeunes Russes gagnés aux idées européennes, il jouait au soldat avec les palefreniers et les polissons de Kolomenskoe, ou réparait une vieille barque hollandaise échouée sur le lac d’Ismailof, Sophie et ses courtisans disaient : « L’enfant s’amuse; » mais, tout en s’amusant avec son bataillon Vamuseurs (potiéchuié konioukt), il jetait les bases de la flotte et de ’armée nouvelle. Devenu le maitre, il se mélait encore, en simple combattant, & des actions simulées, batailles, prises de villes, enlévements de redoutes. Ce spectacle d’un tsar de Russie confondu parmi ses sujets sous un uniforme de sous-officier ou de lieutenant, exposé a recevoir, comme le premier venu, les coups et les horions, ne pouvait manquer de frapper imagination des masses. Dans -les bylines sur Ivan le Terrible, on voit celui-ci présider 4 des luttes d’athlétes dans la cour du palais, mais avec toute la gravité qui convient 4 un despote oriental. La fantaisie des chanteurs prend plus de liberté avec Pierre le Grand : lui-méme descend dans l’aréne et lutte avec un de ses soldats. Et il semble que le poéte, tout en prétant au fils d’Alexis une taille et une vigueur herculéennes, ait tenu 4 faire sentir que le peuple, méme représenté par un jeune garcon, est encore supérieur en force aux héros.
« Dans le palais, le palais impérial, — sur l’Escalier, ’Escalier Rouge, —l’on voyait une table rallonges; —a cette table était assis
— le tsar orthodoxe Pierre Alexiévitch. — Devant lui sont debout les princes, les boiars. — Le tsar orthodoxe parle ainsi : — « Ecoutez, vous, les princes, les bolars!— y a-t-il parmi vous un amateur — pour lutter avec le tsar blanc, — pour passer le temps, pour amuser le tsar? » — Tous les princes, les boiars, s’*épouvanterent, — dans le palais tous se disperserent; — mais debout devant lui se tient un dragon, — un jeune dragon de vingt-cinq ans. — Il parle en ces termes au tsar blanc : —« Ecoute, écoute, tsar orthodoxe, — tsar orthodoxe, Pierre Alexiévitch! — n’ordonne pas de me chatier, de me pendre; — ordonne-moi de dire un mot... Je suis jaloux de lutter avec le tsar blanc, — pour passer le temps, pour amuser le tsar. » — « Si tu me terrasses, jeune dragon, je te ferai grace, — si tu es vaincu, je te couperai la téte.» — Le jeune dragon dit alors: — « La volonté de Dieu soit faite, et celle du tsar | »
« Le tsar orthodoxe ceignit sa ceinture de soie, — il sortit avec le jeune dragon; ils s’empoignérent... De la main gauche, le jeune dragon le renversa; — de la main droite, il le soutint, — il l’empécha de toucher la terre humide. — Et le tsar orthodoxe parla ainsi: « Mille graces, dragon, pour tes efforts... — Quel don, quel cadeau vais—je te faire? — Des villages ou des domaines, — ou bien un coffre plein dor? » — « Je ne veux ni villages ni domaines, — ni un cher coffre plein d’or; — accorde—moi de boire Peau-de-vie sans payer, — dans tous les cabarets de la couronne. »