LES CHATIMENTS DE REBELLES
C’était bien le fils d’Alexis et de Natalie qui était revenu d’Occident ; mais il y avait un tel antagonisme entre la Russie nouvelle qu’il venait de concevoir et la Russie des raskolniks et du Domostroi que la lutte ne pouvait manquer d’éclater. Ce fut d’abord la révolte des strélitz. On en trouvera Vhistoire vraie dans le récit du témoin oculaire Jean-Georges Korb, secrétaire de la légation d’Autriche 4 Moscou “); en voici la légende, ot l’on retrouve a la fois les soudains repentirs des strélitz et leur haine opinidtre contre la tactique nouvelle et l’attirail européen.
« Autrefois le tsar orthodoxe — aimait les strélitz et les comblait de biens. — Maintenant le souverain est irrité contre nous, — il veut exécuter et pendre les strélitz, — couper la téte a leur ataman. — Les strélitz se sont rassemblés en un cercle, ils ont tous ensemble mirement pensé, — et envoyé au tsar leur ataman : — « Va, ataman, va trouver le tsar, — jette-toi aux pieds rapides du tsar, — demande la miséricorde tres grande du tsar; — ne peux-tu, petit pere, pardonner aux strélitz ? — Nous lui prendrons telle ville qwil voudra, nous la prendrons sans plomb, sans poudre, — sans l’attirail de son matériel, — nous la prendrons avec nos poitrines blanches... »
(A) Publié dans la Bibl. russe et polonaise, Paris, 1859.
« Le seigneur le tsar s’avance sur l’Escalier Rouge, — il parle dune voix retentissante : — « Tu m’entends, ataman des strélitz? — Non, point de miséricorde pour vous! — va, rassemble ton armée de strélitz, — conduis les uns sur la Place Rouge, — les autres au champ de Koulikovo; — je décapiterai les uns, pendrai les autres; — & toi, ataman, je te couperai la téte. »
« Alors les pieds rapides du jeune homme fléchissent, — il laisse tomber ses bras blancs, — incline sa téte sur sa poitrine. — laisse échapper sa toque de zibeline.
Lrexécution du prince grand-boiar, ataman des strélitz, nous fait assister au supplice d’un héros imaginaire, et qui semble uniquement la personnification de la révolte; mais beaucoup d’entre eux se considéraient comme des martyrs de la cause nationale, et le trépas de ces gens du peuple fut tout aussi noble qu’aurait pu létre celui d’un « grand-boiar. » Le strélitz Orlof, qui devait faire souche de princes, écarta fiérement Pierre le Grand du billot qui lui était destiné. Pendant que leurs femmes les suivaient en chantant déja, suivant Vusage national, les lamentations funébres, eux non plus « ils ne s*humiliérent pas devant le tsar. »
« Il va, le jeune homme, il ne recule pas, — il regarde fierement
tout le monde, — il ne s’humilie pas devant le tsar. — En avant marche le bourreau terrible, — dans ses mains la hache tran— chante ; — derriere lataman, son pere et sa mere, — son pere et
sa mere et sa jeune épouse.— A travers leurs sanglots ils s’écrient: —« O toi, notre cher enfant! — humilie-toi devant le tsar,— accuse-toi de ta faute, — le tsar peut-étre te pardonnera, — laissera ta téte sur tes fortes épaules. » — Le coour du jeune homme s’en— durcit, — il se raidit, il résiste au tsar, — il n’écoute ni son pére, i sa mere, — il n’a pas de pitié de sa jeune épouse, — il n’a pas de chagrin de ses petits enfants. »
Vient ensuite en 1705 la révolte d’Astrakhan, ot d’autres strélitz égorgérent le voiévode Timoféi Rjevski. Il n’est.
pas le premier gouverneur de la turbulente cité qui ait eu un sort tragique. A qui peut bien se rapporter la chanson que voici : 4 Rjevski, massacré sous Pierre le Grand, ou a Prozorovski, qui périt sous Alexis ?
« Sur Jariviere notre mere, sur la riviere de la Kama — voguent, naviguent les barques des essaouls. — Dans les barques sont, assis les rameurs, — tous hons bewrlaks, tous braves du Volga. — Ils sont assis, freres, en beaux costumes; — ils ont des toques de zi— beline avec le dessus en yelours, — des caftans gris, doublés de damas, — des ceintures en soie d’Astrakhan, — des chemises de taffetas & galons d’or, — des culottes de drap a l’ancienne mode, — des bottes de roussi & bout recourbé. — Ils rament joyeuse— ment, ils chantent des chansons...
« Qwest-ce qui blanchit donc la-bas surl’eau? — Ce quiblanchit, e’est le payillon du gouverneur, celui qu’ils attendent et qu’amene le malheur. Le gouverneur d’Astrakhan comprit tout et dit: — « Ecoutez, vous tous, bowrlaks, hommes libres; prenez montrésor d’or tant qu’il vous plaira, — prenez mes habits de gouverneur, en étoffes de couleur, — prenez mes objets rares qui viennent W@outre-mer, — prenez toutes mes richesses d’Astrakhan ».—« Non! disent les bons bourlaks, les hommes libres, — ce qui nous est précieux, ce n’est pas ton trésor,; — ni précieux ton habit de gouverneur, — ni précieuses tes raretés d’outre-mer, — ni précieuses tes bagatellesd’Astrakhan; ce qui nous est précieux, c’est ta téte». — Et ils couperent au gouverneur sa téte rebelle, — ils jeterent sa téte dans la mer Volga, — et les bons compagnons firent des moqueries sur elle: — «Es-tu plus heureux, gouverneur, d’avoir été méchant pour nous? — Ah! tu nous battais, nons tuais, nous exilais! — ah! tu tirais sur nos femmes, nos enfants, & nos portes! »
Les cosaques du Don ne se révoltérent que l’année suivante. L’occasion de leur conflit avec le gouvernement fut la défense qu’on leur intima de donner asile aux paysans qui s’enfuyaient de chez leurs maitres et aux contribuables qui cherchaient contre ’impdt un refuge dans les villages privilégiés du Don. L’empire n’entendait plus que la
oie LA RUSSIE EPIQUE.
« force cosaque » s’accrtit de sa substance. Alors Boulavine, Frolof, Nekrassof, Dranyi, appelérent aux armes les « amateurs de promenade. » Les insurgés furent d’abord assez heureux : ils égorgérent le prince George Dolgorouki, battirent les Russes sur la Liskovata, prirent Tcherkask, menacérent Azof, le tout en protestant de leur fidelité au tsar, et accusant les voiévodes d’avoir agi « sans son ordre. » Le frére du mort, Vassili Dolgorouki, fut chargé de la répression. Les recommandations clémentes de Pierre et les dissensions des. chefs cosaques favorisérent ses progrés. Au premier insuccés, Boulavine fut égorgé. Dranyi et Frolof s’enfuirent chacun de son cété, et Nekrassof, avec 2,000 hommes seulement, se refugia dans le Kouhan.
On peut se demander pourquoi le héros des chansons sur la révolte se trouve étre non pas Boulavine, qui commanda en chef, mais son leutenant Nekrassof, pourquoi onle fait s’enfuir sur le Dniéper et non dans le Kouban, pourquoi on lui donne 40,000 hommes au lieu de 2,000 : cependant ce qwil faut remarquer dans cette byline, c’est une précision presque historique dans l’exposé des griefs des insurgés. On dirait que le poéte s’est contenté de versifier la requéte qui fut réellement adressée au tsar par Boulavine en mai 1708. Du reste, dans tous les exposés de ce genre, dans celui des strélitz & Chein en 1698, comme dans celuides Astrakhanais & Apraxine en 1705, ce sont toujours les mémes griefs qui reparaissent : violation des anciennes libertés, fardeau écrasant des impdts, recrutement militaire, exactions et cruautés des gouverneurs, la foi orthodoxe mise en péril par les Allemands, les attentats aux longues barbes et au costume national, linfection sacrilége du tabac et autres nouveautés abominables.
« Nekrassof est parti, il a emmené, — de guerriers, quarante mille hommes, — sans parler des vieux qui ont vieilli, — sans parler
des jeunes qui sont trop jeunes, — sans parler des batards et des sang-mélés. — Le soir donc, ils se sont assemblés, — & minuit, ils ont tiré aux champs, — au point du jour, ils ont franchi — le glorienx, le paisible Don. — Sur le glorieux fleuve Dniéper, ils se sont arrétés... — Ce n’est pas une letfre qwil écrit, — ce n’est pas avec la plume, avec lencre; — c’est avec ses larmes qwil écrit, avec ses larmes brilantes, — au comte Dolgorouki:—« Ona vouluw raser aux vieuwx leur barbe, leurs moustaches, — on a voulu prendre les jeunes — pour en faire des soldats. — Tu es venu chez nous, sur le paisible Don; — sans ordre du tsar tutes mis — a ravager la contrée; — alors nous avons abandonné — nos biens et notre avoir; — nous sommes partis de la vallée — ou coule le cher, le paisible Don, — nous nous sommes rendus en Pobéissance — du sultan des Turcs; — il nous a recus — avec honneur, avec gloire; — il nous a donné un cheval, — un cheval magnifique, — avec une selle tcherkesse. »
Depuis ce temps, les rancunes contre la Grande-Russie se sont évanouies; une chanson, née sur Ja terre méme de Varmée du Don, prouve que Nekrassof n’a plus été considéré par ses compatriotes, quil voulait affranchir, que comme un traitre et un renégat.
« Qui, done, freres, nous a dit — que sur notre pere, le Don paisible, — le cosaque Ignatouchka Nekrassof — était devenu un traitre? — Comment a-t-il trahi — le service du tsar blanc? — Comment a-t-il été perfide — envers notre souverain?... — Il n’était pas seul &s’enfuir du Don; — des cosaques le suivaient; — non des vieux, des vetérans, mais de stupides jeunes gens. — Voici le discours quil leur fit, — notre traitre: — « Cosaques, abandonnez — la foi chrétienne ; — cosaques, embrassez — la foi musulmane... » Nous couperons la téte a Ignatouchka, — sa téte de rebelle; — nous irons de nouveau — servir le tsar blanc. »
Le plus célébre épisode de cette lutte de Pierre le Grand contre les éléments indisciplinés du monde russe, c’est la trahison de Mazeppa. Ceiui-ci avait captivé a ce point la
confiance du tsar que, lorsque les polkovntks Iskra et Kotchoubey dénoncérent les menées de Vhetman avec Charles XII et Stanislas Leszcezinski, Pierre le Grand refusa de les croire : arrétés comme calomniateurs, ils confessérent dans les tortures leur prétendu mensonge et furent décapités. Un autre rival de Mazeppa, l’héroique aventurier Palei, lui fut également sacrifié et envoyé en Sibérie. Quand la grande trahison fut enfin découverte, 4 Kief, a Moscou, dans toutes les cathédrales de la Russie, au son des cloches et 4 la lueur des cierges, Mazeppa fut solennellement excommunié, et encore aujourd’hui son nom se retrouve, a cdté de ceux des terribles cosaques Stenko Razine et Pougatchef, dans les anathémes de l’église orthodoxe. Dans les chants de Ukraine, en langue petite-russienne, sa trahison est énergiquement flétrie : elle était presque une apostasie, car il avait fait cause commune avec les Polonais, les pans, odieux a la fois comme catholiques et comme anciens dominateurs du pays. On l’appelle yan Mazeppa, Mazeppa Vexcommunsé et le musulman, qui a voulu faire le tsar 4 Moscou. Par contre, son ennemi Palei, vrai chrétien, vrai Russe, vrai cosaque, est le héros de la situation. Charles XII et l’ataman rebelle viennent d’envahir la terre orthodoxe :
« Ils sont tombés sur les gens du tsar, — ils ont tué beaucoup de gens du tsar — dans la ville de Batourine; — ils ont détruit, égorgé — beaucoup d’hommes et de femmes; — ils ont profané les églises, — foulé aux pieds les saintes icénes... — Bientot arrive Siméon Palei, — lors du grand caréme, au printemps, — chez le tsar blanc, dans sa capitale. — Sa lumiére, le tsar orthodoxe, — éprouva une trés grande joie — d’avoir pour héte le grand chevalier, — le chevalier Siméon Palei. — Quand Mazeppase douta — que lui, Mazeppa lexcommunié, — le malheur le poursuiyait, — il dit alors au roi de Suede — les paroles que voici : — « Mon bienfaiteur, roi de Suéde,— toi, mon illustre maitre! — si nous ne pouyons prendre Poltava, — il vaudrait mieux nous enfuir —
de dessous la ville de Poltava,— de peur que les Moscovites n’aient la demence — de nous y cerner avec toi. » —« Téte insensée, Mazeppa! — n’ai-je pas une armée pour me défendre — et des retranchements pour mon armée? — Je puis aller encore chez le tsar blanc, — chez le tsar, dans sa capitale. » — Le jour de Saint-Nicolas, sous les murailles de Poltava, —’ voila qu’apparait Palei, — avec lui, le prince Chérémétief. — Alors, et plus vite que cela, le roi de Suede — avec Mazeppa se mit a fuir secrétement. — Tous se sauverent al’autre bord du Dniéper.
Le vieil hetman, réfugié & Bender avec le roi de Suéde et enterré un an aprés 4 Varnitza, semble avoir laissé peu de sympathie dans cette Ukraine dont il fut le dernier chef élu:
« Ila réussi, Mazeppa, ’excommunié, — a camper sous Poltava; — mais paslongtemps les catholiques — ne tinrentleur camp sous Poltava. — « Hors dvici, chiens d’esclaves! » a ditle tsar de Moscou; — ils se sont éparpillés comme une gerbe.
« Ot est-il maintenant, ce Mazeppa, — l’ennemi, l’excommunié? — Ou le sort |’a-t-il conduit, ce loup, — avec ses louveteaux, ses heiduques? — Des gens disent qu’a Bender — il est arrivé malheur & Mazeppa. — Grande verité que sa gloire — s’est perdue en pure perte, — lorsque la terre de Bender — a recu son corps musulman. »
Il faut remarquer, au point de vue de lascendant proeressif de la Grande-Russie sur les autres nationalités russes au profit de Vunité, ce double anathéme qui vient frapper les derniers représentants du particularisme méridional. Les derniéres tentatives d’indépendance sont condamnées comme des trahisons : Nekrassof est maudit dans la terre du Don, Mazeppa excommunié dans les chansons des cosaques de |’Ukraine.
La lutte entre la Russie ancienne et la Russie nouvelle ne se poursuivait pas seulement sur la Place Rouge de Moscou, dans les stappes du Volga, du Don et du Dnié.
per : elle se continuait au sein méme de la famille impériale. Le régénérateur trouvait dans les siens les plus dangereux ennemis de ses créations. Sa femme Eudocie, son beau-frére Abraham Lapoukhine, le tsarévitch Alexis, étaient 4 la cour méme le noyau d’une coterie réactionnaire. Aussi quand Pierre le Grand revint d’Europe, son premier mot fut qu’il ne voulait plus revoir une épouse détestée. Elle fut répudiée et envoyée dans un couvent de Rostof. Ivan le Terrible n’agissait pas autrement. Entre les chants du xvi° siécle qui célébrent la retraite de la tsarine Anna Koltovskot et ceux du xvui° sur la tsarine Eudocie, aucune différence dans l’inspiration.
« Mon époux inclément m’injurie, — il m’ordonne d’étre religieuse : — « Je ne t'aime plus: coupe ta chevelure; — je te prends la soutane; — pour tes cheveux coupés, je te donnerai cent roubles; pour ta soutane, je t’en donnerai mille. — Je te batirai une cellule, — toute neuve et toute petite. — On y percera trois fenétres, — la premiere sur Véglise de Dieu, — la seconde sur la campagne rase, — la troisieme sur le vert jardin....
« Devant la cellule passaient les vieux, — les chanteurs errants, les kaliki. — Ils virent avec étonnement la cellule: — « Que veut done dire cette cellule, — et que signifie cette religieuse, — cette religieuse si jeune, — cette religieuse dans la cellule? — Pour quel péché fait—elle pénitence? — C’en est un bien grand, sans doute, qu’elle expie. » — « Hélas! hélas! chanteurs errants | — Avez-vous si peu de sagacité? — Pouvez-vous le demander?.. — C'est le tsar lui-méme qui m’a coupé les cheveux, — c’est Pierre I** qui m’a donné le froe, — avec sa méchanceté de serpent (1)... »
Nous ne trouvons dans le recueil de Kiriéevski aucun chant qui fasse allusion & l’épisode le plus tragique du
(1) M. Bezsonof (Kiriéeyski, t. IX, p. 103) dit que, lenom de la tsarine, rappelant
au prince des souvenirs désagréables, pendant longtemps les chansons qui portaient son nom furent proscrites.
PIERRE LE GRAND. ilu
réene de Pierre le Grand, le procés du tsarévitch et cette mort mystérieuse sur laquelle les historiens de notre temps en sont encore aux conjectures. La tentation de chanter la mort d’Alexis devait étre d’autant plus grande ‘qué la littérature populaire sur Ivan le Terrible offrait des modeéles pour le récit du drame. En 1705, Matféef, ambassadeur de Russie 4 Paris, écrivait que les ennemis de Pierre le Grand cherchaient a le noircir 4 la cour et. dans l’opinion francaise. On prétendait qu’il avait-voulu faire périr son fils, que Menchikof, chargé de l’exécution, lui avait substitué un strélitz, que le tsar, revenu & la raison, avait été fou de douleur, et qu’alors Menchikot lui avait ramené le tsarévitch vivant. Peut-on méconnaitre ici une véritable réédition, 4 ’usage des ennemis du grand tsar, des vieilles bylines sur Ivan et Feodor ? Notez qu’en 1705 rien ne pouvait faire présager une rupture entre Pierre et son fils; c’était dix ans avant la fuite du tsarévitch en Allemagne et treize ans avant le procés, que circulaient en Europe ces malveillantes fictions. Si cette légende avait réellement pris corps dans la poésie populaire, nous devrions avoir quelque chose de fort semblable aux chansons du XvI° siécle qui ont pour titre : le Tsar veut tuer son fils. Mais la réalité est plus effrayante que la légende : le tsarévitch torturé trois fois, déchiré du knout sous les yeux d’un juge inexorable, qui avait cessé de se sentir pére, expirant peut-étre d’épuisement apres cette horrible question, sans que nul des nombreux personnages officiels qui assistérent & ce drame ténébreux en ait trahi le mystére 4 la postérité,... voilA qui laisse bien loin les plus tragiques inventions des poétes rustiques.
Mie