‹ La Russie EpiqueChapitre 36 sur 72 · L’ODYSSEE DE PIERRE LE GRAND · texte numérisé non relu

L’ODYSSEE DE PIERRE LE GRAND

Pierre le Grand, le vainqueur d’Azof, partait pour le voyage d’Occident. Il allait chercher 4 leur source méme les arts et les sciences d’Europe, auxquels il n’avait encore été initié que par des aventuriers d’instruction médiocre; mais quel dut étre l’étonnement des paysans de la Moscovie lorsquw’ils apprirent que le tsar blanc allait quitter la Russie, et qu’il voyageait en pays étrangers! En pays étrangers! quelles idées ces mots pouvaient-ils bien représenter a leurs esprits, 4 eux qui ne savaieut pas distinguer la Suéde de Allemagne, qui ignoraient presque la France et |’Angleterre, et pour qui les Occidentaux étaient tous des

niemtsi “), tous des bousowrmanes )? En pays étrangers! pareille chose ne s’était jamais vue. Les prédécesseurs de Pierre quittaient & peine les environs’de Moscou, vivaient au fond de leur palais oriental, garottés dans les lisiéres de la plus minutieuse étiquette byzantine. Qu’allait-il arriver a la Russie veuve de son tsar? au tsar séparé de la Russie « comme une pomme qui s’est détachée du pommier ? » Quels dangers allait-il courir dans ces régions lointaines que imagination russe se représentait a peu prés comme les Grecs d’Homere se représentaient l’Afrique, la Sicile et la mer Noire? Quels Lestrygons et quels Cimmériens, quelles sirénes et quels cyclopes, et peut-étre, — hélas! quels Lotophages, aux philtres pleins d’oubli de la patrie, allait-il rencontrer ? Tourmenté de tant d’inquiétudes et de tant d’étonnements, l’esprit des masses travailla passionnément sur ce theme. Ses réveries se perdirent tantét dans un vague mythique, tantot dans une altération fantastique des faits 4 nous connus. Une légende qui a déja figuré dans les bylines du héros Dobryna Nikitich, sest accrochée, on ne sait comment, au nom de Pierre le Grand, celle du bon compagnon et la riviére Smorodina ®),

Lorsqu’en mars 1697 le tsar passa en Livonie, le gouverneur suédois de Riga, Dalberg, profita de ce que Pierre affectait ’incognito pour se dispenser de lui rendre aucun hommage. Lui et ses compagnons, les grands ambassadeurs, sy virent méme suspectés et surveillés. Le tsar s’étant hasardé a passer prés des fortifications, on menaca de tirer sur lui. Plus tard, dans son manifeste pour la déclaration de guerre a la Suéde, il dénonca ces outrages a ses peuples comme le motif principal de la rupture. Dans les bylines, les choses ne se passent point aussi

(4) Des muets, c’est-a-dire des étrangers et plus spécialement des Allemands. (2) Musulmans, infidéles en général.

(3) Voir ci-dessus page 68.

simplement. Ce n’est plus a Riga, c’est A Stockholm, en terre allemande, que va le tsar, déguisé en marchand doutre-mer (anglais ou hollandais); ce n’est plus avec Dalberg, c’est avec la reine de Suéde qwil est aux prises. Evidemment le peuple avait entendu parler vaguement d’Ulrique-Eléonore, sceur de Charles XII : c’est a elle que revient ’honneur de succéder dans le rdle de nymphe perfide, de dangereuse ennemie du tsar, A la vindicative riviere Smorodina :

« Personne ne sait, personne ne peut dire — ou notre seigneur le tsar se dispose & porter ses pas. — Il a rempli ses vaisseaux @argent pur, — il a orné ses vaisseaux dor étincelant. — Il ne garde avec lui que peu hommes, — seulement des grenadiers du Préobrajenski. — Notre seigneur le tsar blanc ordonne ainsi : — « Ecoutez, écoutez, officiers et soldats! — ne m’appelez plus ni votre tsar, ni votre seigneur; — traitez-moi comme un marchand d’outre-mer... »

» On voit un marchand se promener dans Séekoln (Stockholm) — et personne ne reconnait ce marchand. — Un seul le reconnut : Phetman de Suede. — En toute hate il courut chez la reine : — « Econte, notre mere notre reine! — Ce n’est pas un marchand qui se promene dans la ville : — celui qui s’y promene, c’est le tsar blanc. » — La reine s’avanca sur son escalier rouge; — elle avait les portraits des souverains de sept pays : — a son portrait, elle reconnut le tsar blanc.

« Ecoutez, écoutez, mes géné:aux suédois ! — Fermez au plus tét les portes de la ville, saisissez au plus tot le tsar blanc. »

Elle cria & haute voix, la reine : —

» Mais notre pere le tsar ne s’effraya de rien. Il avait deviné toutes les pensées des Suédois; il se jeta dans la maison @un paysan : — « Prends de l’argent, paysan, prends 4 volonté, — et conduis-moi sur le rivage de la mer bleue. » — Le paysan en toute hate le conduisit 4 la mer bleue; en toute hate le tsar monta sur le vaisseau ; — il cria & ses soldats, 4 ses matelots : « — Enfants, plus @’ensemble dans vos ‘efforts !-— plus de vitesse 4 ramer, plus de vitesse & voguer! »

Le prétendu danger qu’aurait couru le tsar sur la terre allemande est devenu un motif sur lequel la fantaisie populaire aimait 4 revenir. Voici un conte, reproduit par MM. Bezsonof et Solovief. On y remarquera des intentions hostiles aux nobles russes, qu’on y présente comme les ennemis de Pierre, tandis que son sauveur est un homme du peuple; on y remarquera aussi de singuliers points de rapprochement avec le joli conte de Perrault, ot l’Adroite Princesse pousse le méchant prince Riche-Cautéle dans le tonneau hérissé de clous qwil avait préparé pour elle.

« Lorsque le tsar et ses familiers étaient de l’autre cote de la mer, et qu’ils allaient dans la terre allemande, ils arriverent a Stekoln, et dans la terre allemande le royaume de Séekoln est gouverné par une demoiselle. Et cette demoiselle maltraita le tsar, le mit dans une poéle ardente, et, Payant dté de la poéle, ordonna de le jeter cn prison. Quand ce fut la féte de la demoiselle, les princes et les boiars (de Suede) commencerent 4 lui dire : — « Accorde-nous, 6 reine, la liberté du tsar. » — Et elleleur dit: — « Allez, regardez, et, s'il vit encore; je le mets en liberté & votre priere. » — Les princes et les boiars ayant été regarder, lui dirent : — « Reine, il est vivant. » — Et elle leur dit : — « Puisqwil est vivant, prenez-le. » — Et eux, l’ayant pris, le mirent en liberté. — Il alla trouver nos boiars (les Russes), et nos boiars firent le signe de la croix; puis ils plantérent des clous & Vintérieur dun tonneau et se proposerent de mettre le tsar dans ce tonneau. Un strélitz devina leur projet, courut chez le tsar, qui était sur son lit, et lui dit : -— « Tsar, notre seigneur, daigne te lever et t’en aller. Tu ne sais pas ce qu’on trame contre toi. » — Lui, le tsar, se leva et s’en alla. Alors le strélitz se coucha sur son lit, & sa place. Les boiars vinrent, enleverent ce strélitz de dessus le lit, le mirent dans le tonneau, et le jetérent & la mer, »

Pour la masse du peuple russe, nul doute que le souverain n’ett échappé a la siféne de la Smorodina, a la Circé de Stekoln, & tous les piéges de ses ennemis.

Voyez-le, dans une de ces chansons, voguer a pleines voiles loin d’une terre perfide :

« Chez nous, sur la mer bleue, — voguait, fuyait le navire aux flancs vernis, — le navire & la belle parure, — le navire orné de perles. — Tous ses agres étaient de soie, — tous ses matelots étaient des colonels, — tous ses passagers étaient des généraux. — Ala proue se tenait le tsar orthodoxe, — le tsar orthodoxe, Pierre Alexiévitch; — au gouvernail est assis un jeune Allemand. — Ilfuit, le navire, loin de la terre suédoise, — vers notre mére, la sainte Russie. »

Pierre le Grand avait aussi des ennemis dans le peuple. Sa passion pour les choses européennes, ses violentes entreprises sur les institutions, les moeurs, le costume national, avaient armé contre lui les conservateurs et les fanatiques. De 1a ces conspirations qui laissent leur trace de sang 4 toutes les pages de son histoire; de 1a les révoltes des strélitz, V’insurrection d’Astrakhan, le soulévement des cosaques du Don; de 1a ces complots qui avaient des ramifications jusque dans sa famille, qui amenérent la répudiation de sa premiére femme et la mise en jugement de son fils ainé. La haine contre les réformes se manifestait surtout par la propagation de bruits malveillants, de nouvelles sinistres. Ecoutez ce prétre qui s’entretient avec Vofficier en retraite Anika Akimitch Popof: « La vie est dure aujourd’hui, dit le prétre; les anciens impdts sont levés 4 la rigueur, et par surcroit les gens de finance se sont mis & percevoir des droits sur les bains, sur les cabanes, sur les moulins, sur les abeilles; on défend de couper le bois, de pécher dans la riviére, et il est écrit que l’Antechrist ne tardera pas 4 naitre de la race de Danovo. » Et Anika de répondre : « L’Antechrist est né. Ecoute bien : la race de Danovo s’explique par la race tsarienne. Pierre est né, non pas de la premiére femme d’Alexis, mais de la seconde : donc il est né d’un adultére, la pre-

miére femme étant la seule légitime. » Et le prétre concluait sur cette remarque : « Il est écrit dans les livres que sous le régne de ’Antechrist i1 y aura de terribles charges sur le peuple, et maintenant les temps sont durs. »

La fondation de Pétersbourg, suivie de. l’abandon de Moscou, acheva d’aigrir les esprits. Tous les jours on prédisait que cette ville allemande, batie par des mains hérétiques; allait disparaitre : un jour, on chercherait vainement sous les eaux la place de cette cité maudite par Dieu, et les grandes inondations de 1715 et de 1721, ot. Pierre manqua de se noyer (sur la Perspective Nevski!), semblaient donner quelque fondement 4 ces rumeurs. Ce n’était pas assez de représenter le tsar comme |’Antechrist et sa mére Natalie comme la fausse vierge, la femme adultére des prophéties; suivant d’autres, elle n’aurait méme pas été la mére du prince : elle ne serait accouchée que d’une fille, 4 laquelle on substitua le fils d’une boiarine. Comme cette version, qui le faisait encore naitre d’une Russe, n’expliquait pas son gotit pour les habits allemands, les constructions allemandes, les femmes allemandes, comme Anna Moéns et Catherine, on contait qu’il n’était fils ni de son pére ni de sa mére, qu'il était fils du Genhevois Lefort ou d’un chirurgien allemand “),

Le voyage en Occident ne pouvait manquer d’étre exploité par les malveillants. — « Oui, disait-on, Pierre était tombé entre les mains de la reine de Suéde, mais il y était resté. On nous avait changé le tsar non plus en nourrice, mais en voyage. Celui qui était sorti de prison, ce était pas le fils d’Alexis, mais un faux Peter, un Allemand, qui, 4 peine arrivé dans la terre russe, avait voulu en faire une Allemagne. Dans la révolte d’Astra- khan, en 1705, on entendait les strélitz et les vaskolniks

(1) Solovief, [storia Rossii, t. XV, p. 145, 162: t. XVI, p. 30. — Herrmann, Russland unter Peter dem Grossen, Leipzig, 1872, p. 107-108.

sentretenir ainsi dans les rues de la ville : « Le bruit court que le tsar est mort; est-ce vrai? — Oui, on dit qu’il est mort. — Non, il vit, mais il est prisonnier 4 Stekoin, attaché & un poteau; celui qui est A Moscou n’est pas le vrai tsar! »

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