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L’EPOPEE DU CRIME : VANKA KAINE

En France, au xvii® siécle, il s’est formé autour du capitaine Mandrin et de Cartouche je ne sais quelle auréole de célébrité. Ils ont été les héros de maintes chansons et de maints récits. Encore aujourd’hui les petits livres ot sont consignées leurs aventures ont un succés de colportage égal a celui de la Bibliothéque Bleue. Les masses opprimées par le fisc rapace, l’administration tracassiére du temps, se vengeaient en témoignant ce vif intérét a leurs victimes. Le Cartouche du xviri® siécle russe, c’est

Vanka Kaine, de son vrai nom, Ivan Osipovitch ; comme le notre, il est né, il a grandi dans les boues de la capitale. Il est un produit admirable d’une civilisation a la fois barbare et corrompue. I] aimait les aventures de coupe-jarrets , les belles filles, les vieilles chansons, les mots salés. Ce gibier de potence était dans.son genre un bel-esprit, digne de servir de centre & toute une littérature de prison. Presque toujours une société est responsable des monstres quelle produit. Vanka était né serf: son maitre le traitait cruellement; unjour, pour je ne sais quelle faute , il le fit attacher dans sa cour, 4 cété de son ours. L’ours par hasard avait diné: il fit grace 4 son compagnon de chaine. Vanka dénonce son maitre, qui avait commis un crime, et va joindre une bande de voleurs. I] écume la ville pendant bien des années. En 1741, il demande pardon « & Dieu et & Sa Majesté. » Ses talents le font admetire dans la police. Pour payer sa bienvenue, il livre trentequatre de ses complices; il fait arréter 238 voleurs ou déserteurs; il monte-en grade et gagne dans la confiance du gouvernement. Il ne tarde pas 4 en abuser pour faire ses petites affaires. Un jour il menace de la torture une femme de soldat, ’épouvante et, sous le knout, lui arrache une promesse de mariage: de la salle de la question il ’emméne & l’autel. Il a renoué des relations amicales avec tous les voleurs de Moscou: il protége leurs expéditions, partage avec eux le butin. En plein jour il fait attaquer et dépouiller un riche marchand, enlever la fille d’un soldat. Il est dénonce, arrété, interrogé : son. interrogatoire été conservé aux archives de Moscou. Il est condamné mort, puis gracié en souvenir de ses services, knouté outrance et envoyé aux travaux forces ").

Les chansons n’ont pas laissé échapper une seule de ces intéressantes aventures. Avec maintes expressions qui ap-

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(4) Solovief, Istoria Rosstt, t. XXII, p. 268 et suivantes.

LES IMPERATRICES DU XVIII° SIECLE. Boul

partiennent au vocabulaire spécial des prisons “), elles célébrent avec une assez grande exactitude « les Expéditions d’Ivan Osipof », « Dounacha, la bonne amie d’Ivan », « le mariage de Kaine », « les amusements de Kaine et le jeu du roi Salomon », « la derniére chanson d’Ivan Osipot». Je ne résisterai pas a la tentation d’en citer quelques vers pour donner une idée de la verve moitié épique, moitié railleuse de ces cantilénes. Le tsar le fait venir et le somme de révéler ses complices :

« Je te dirai, tsar orthodoxe, notre espérance, — je te dirai toute la vérité; — de camarades, j’en avais quatre avec moi : le premier, c’était la nuit sombre; le second, mon couteau d’acier; le troisiéme, mon bon cheval : le quatriéme, mon arc recourbé; mes éclaireurs, c’étaient mes fiéches d’acier ® ». — Et que dit notre espérance, le tsar orthodoxe ? — «Tu sais faire le brigand et tu-sais répondre. Aussi, enfant, vais-je t’accorder une faveur: une haute maison au milieu des champs, composée de deux poteaux avec une poutre transversale. »

Emilian Pougatchef est un brigand d’une volée plus haute, non plus un écumeur de rues, mais un coureur de fleuves, un rebelle qui sous Catherine II a pris des forteresses, gagné des batailles en rase campagne, déchainé la guerre sociale sur toute la Russie orientale. Les chansons qu’on a recueillies sur lui dans les campagnes de Simbirsk et d’Orenbourg lui sont presque sympathiques, et cette sympathie coupable est comme un reste de l’anarchie qwil déchaina en cescontrées. Dans ces poésies, on lui donne un air de grandeur presque épique : quand il s’insurgea sur le Jaik, « lariviére du Jaik roula du sang, les montagnes abruptes

(1) Par exemple « loger dans la chaumiére froide » (p. 19) signifie: « assassiner quelqu’un et le jeter dans un puits ».

(2) Kaine n’avyait que faire de bon cheval, d’arcrecourbé et de fléches d’acier; mais le yoleur des rues a emprunté ce morceau aux chansons sur les brigands de grandes routes; il enreléve la saveur par Ja jolie chute quile termine.

bondirent, la terre humide trembla, l’oiseau s’enfuit de son nid, et le poisson s’enfonga dans les ondes. » Ne dirait-on pas le génie et presque le dieu de la révolution ? Emilian est traité de bon compagnon, de brave cosaque. Son cheval héroique bronche et verse des pleurs en songeant a la mort prochaine de son maitre. Une chanson recueillie Kalouga, dans la Russie centrale, est moins bienveillante pour lagitateur : « Dans la Sainte Russie apparut alors un chien scélérat, un maudit, Pougatchef le cosaque..... On amena ce chien gotiter ’hospitalité de Moscou; on le chatia, ce chien, sur la place publique; on l’écartela, on lui coupa la téte ». La vieille Russie agricole lui est, comme on le voit, moins sympathique que la jeune Russie aventuriére du Volga.

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