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LA GUERRE DE SEPT ANS

Revenons a la grande histoire. Le plus mémorable événement du régne d’Elisabeth et peut-étre du xvimr° siécle russe, c’est la guerre de Sept Ans. Elle ne fut pas, comme on l’a dit, la satisfaction d’un caprice ou dune rancune de femme ; elle fut le résultat d’une politique sage-et raisonnée. Frédéric II par la conquéte de la Silésie était devenu le plus dangereux voisin de la Russie ; son caractére remuant, sa politique sans scrupule, sa convoitise sans limites, faisaient tout craindre pour l’avenir. Avant lui la Prusse était déja redoutable; grace 4 lui, elle devenait pour la Russie une menace permanente. Son augmentation extraordinaire de puissance amenait relativement un affaiblissement de empire moscovite. Elisabeth ne voulut pas laisser & ses successeurs la Russie plus faible qu’elle ne

LES IMPERATRICES DU XVIII° SIBCLE. 339

Pavait recue. Elle résotut de « briser Jes forces » du mauvais voisin. Elle y réussit par la guerre de Sept Ans. Jamais Frédéric II ne put se relever des défaites de Gross-Jaegersdorff, surtout de Kiinersdoff, ot son armée avait été littéralement écrasée. Catherine II eut par la suite 4 compter avec lui; mais si Elisabeth, avant elle, n’avait maté Frédéric II, jamais Catherine n’etit pu venir a bout du vieux Fritz. Elisabeth a peut-étre retardé d’un demi-siécle l’essor de la Prusse.

Ce n’est pas pour ces considérations que la guerre de Sept Ans laissa un durable souvenir dans la mémoire du peuple russe. Mais en cette guerre les troupes moscovites luitérent glorieusement contre la premiére armée, contre le premier capitaine du siécle. Elles rancgonnérent sa capitale, Berlin. A lui-méme, en personne, elles infligérent une sanglante défaite. Enfin pour la premiére fois l’armée du tsar blanc faisait retentir le tonnerre de son canon hors des limites du monde slave, dans les campagnes de la Germanie. Chose singuliére, nous avons des bylines sur l’affaire de Gross-Jaegersdorff. le bombardement de Ciistrin, la prise de Berlin, nous n’en avons pas sur cette terrible bataille de Kimersdorff, 4 la suite de laquelle le roi de Prusse désespéré écrivaif & Finkenstein : « Cruel malheur, je n’y survivrai pas. Les suites de la bataille sont pires que la bataille... Je ne survivrai pas a la ruine de ma patrie! »

Gross-Jaegersdorff doit surtout sa célébrité 4 un événement épisodique, la mort de Vassili Lapoukhine. « Les notres commencérent a tirer; les nuages de poussiére et de fumée s’élévent; nous ne voyons absolument rien ; on apercoit seulement dans la plaine, dans la verte prairie, Varmée qui se tient en cercle ; Lapoukhine chevauche vers son régiment, il fume une pipe de tabac.». La byline explique que c’est pour se donner du courage. « On se battit, on se massacra — quatorze heures durant; la ba-

taille s’apaisa; on se mit & relever les corps; on ramassa sur le carreau des lieutenants-colonels jusqu’a cing, des colonels jusqu’a cing, des généraux jusqu’a dix ». On releva Lapoukhine encore vivant : « Mes enfants, mes fideles serviteurs ; donnez-moi une feuille de papier, avec de Vencre et une plume; j’écrirai 4 la tsarine~ que c’est Potemkine le général, qui n’était pas a son poste, quia perdu toute l’armée ».

Cette chanson, qui semble d’un témoin oculaire, reproduit avec une grande précision les traits caractéristiques de la bataille. Les Russes vainquirent, en effet, sans y vour et sans savoir comment. La bataille fut réellement longue et acharnée. Elle infligea méme aux Russes des pertes cruelles, et ce fut un véritable abatis de généraux : deux furent tués et huit blessés plus ou moins griévement. D’autres variantes se plaignent, avec raison, comme nous le voyons par les mémoires de Bolotof, des désavantages de la position russe. Puis, ce qui frappa tout-le monde, amis et ennemis, ce fut ’incapacité du général en chef, la nullité absolue du commandement : chacun se battit et vainquit 4 sa téte. En outre les uerniéres paroles prétées a ‘Lapoukhine prouvent que cette victoire, pour laquelle on tira le canon 4 Saint-Pétersbourg, fit aux soldats russes Vimpression d’une défaite. Ce fut d’ailleurs limpression que leur laissa toute la guerre de Sept Ans : une fatalité étrange, parfaitement expliquée cependant par le récent historien de la Russie, rendait inutiles tous leurs efforts ; avait-on mis en piéces ’armée prussienne, on n’en rétrogradait pas moins jusqu’éa la frontiére. Que ce fut Apraxine, Fermor, Soltykof ou Boutourline qui commandat en chef, c’était toujours la méme manceuvre. Le peuple et les soldats étaient convaincus quwil y avait la quelque trahison : de 1a les paroles accusatrices du Lapoukhine légendaire. Mais 4 qui s’en prendre? qui est le traitre? ici les soupcons s’égarent et s’attaquent tour 4 tour 4 différents

chefs. Dans le texte que j’ai traduit, le traitre est le général Potemkine ; mais Potemkine ne fut général que sous Catherine II. Otez ce nom, laissez un vide dans le vers accusateur : ce vide sera une sorte de niche, comme celles de certaines satires de Boileau, ot viendront se placer tour a tour « le général Apraxine », « le général Souvorot », etc., si bien qu’a la fin, cette chanson sur Gross- Jaegersdorff devient un monument de honte, un piiori sur lequel s’inscrivaient les noms des plus grandes familles de Russie. Comme elle faisait cependant partie obligée du répertoire des chanteurs de régiments, les chefs militaires prirent des mesures pour en effacer les noms propres. M. Bezsonof nous en offre un texte complétement expurgé, ou il n’est question ni de Lapoukhine, ni d’Apraxine. Le vers compromettant y est remplacé par celui-ci : « Son nom, inutile de le dire ici ».

Parmi les génératix d’Elisabeth, celui qui a toutes les sympathies des chansons populaires, c’est naturellement un cosaque, le seul général cosaque de l’armée, le brigadier Krasnochtchokof. Qu’était-ce que Krasnochtchokof? Vers 1758 parut la curicuse Lettre Wun voyageur a Riga, qui était une critique fort sérieuse de larmée russe. De Vinfanterie et deg dragons, l’écrivain militaire passe aux troupes irréguliéres: il dit que les Kalmouks en forment l’élite, mais que les cosaques ne sont bons qu’a harceler ’ennemi et que (ailleurs on ne sait pas s’en servir. Les meilleurs cosaques sont encore ceux du Don. « Ces cosaques, continue lauteur, ont une confiance absolue en leur chef, le brigadier Krasnochtchokof : ils disent qu’il est sorcier “, Le général en chef Lapoukhine m/’assura que c’était vrai, et, comme je lui disais qu’en Allemagne on ne croyait pas aux sorciers, il me répondit : « Est-il possible qu’on ne croie pas 4 une chose si assurée? » J’ai eu l’oc-

(4) Voir ci-dessus pages 56 et 237, sur la sorcellerie des chefs russes et scandtnayves.

casion de voir et d’entretenir ce fameux Krasnochtchokof. Toute son habileté consiste en ce qu’au signal donné par un coup de canon, il atteint le but de sa pique ou de sa fiéche, et aussi en ce que, suivant ses propres paroles, il n’y a pas de quartier 4 espérer de lui. C’est surtout sa parenté avec le favori Razoumovski qui |’a fait distinguer » “.

Tel est dans histoire Phomme qui, dans les chansons populaires, est devenu le principal héros de la guerre de Sept Ans. Tous les exploits audacieux lui sont attribués. C’est lui qui a pris Berlin, c’est lui qui, déguisé en marchand, s’introduit & la cour du roi de Prusse, comme Ilia de Mourom auprés d’Idolichtché, ou Pierre le Grand chez la reine de Suéde. Le roi de Prusse ne l’a pas reconnu ; il a sauté sur ses pieds rapides, il lui a versé un verre de vodka : « Prends, mon bon marchand. Mais dans la terre de Russie, — je connais tous vos généraux, — il enest un seulement que je ne connais pas, — c’est le général Krasnochtchokof. Je donnerais beaucoup d’argent — pour voir Krasnochtchokof. » Alors Krasnochtchokof parle ainsi : « A quoi bon donner de Vargent? tu le reconnaitras 4 ceci : les boucles de ses chevcux sont comme celles de mon pere; le noir bonnet sur sa téte est comme celui de mon frére, etc. » Avant que le roi de Prusse ait eu le temps de le reconnaitre & ce portrait, le cosaque saute sur son bon cheval et, pasgant sous les fenétres du roi, lui crie : « Corbeau, noir corbeau! tu n’as pas su, corbeau — saisir le brillant faucon, — le retenir dans tes fortes Serres ».

Avec tous les autres généraux russes, le peuple soupconne quelque trahison : avec les généraux d’origine étrangere, il en est certain. Sa haine nationale se fait jour

(1) Solovief, Istoria Rossti, t. XXIV, p. 217. On prétait & Krasnochtchokof un mot fércce : il voulait dompter la Suéde en exterminant toute la population male. Ses cosaques se signalérent en 1743 dans Ja dévastation de la Finlande. Ibid., t. XXI, p. 224.

par exemple dans un pamphlet de 1743 “), un dialogue entre deux soldats russes, ot on demande notamment a Elisabeth la destitution de Lascy et de Mitnich. C’est précisément ce Lascy qui, dans les bylines, est accusé de la grande trahison : il est le Ganelon du Roland cosaque :

« Nous allons chanter, enfants, une vieille chanson — une chanson que nous ne chantons jamais sans pleurer, celle du brave cavalier Krasnochtchokof, comment trépas lui advint.

« C’est Vun traitre qwune mort prématurée lui vint, c’est de Pierre Pétrof, le fils de Lascy @). C’est lui qui écrivit, pour le trahir, a ’ennemi, — a l’ennemi en terre suédoise — au général de Parmée ennemie :

« Jai voulu faire savoir & mon ennemi, que demain matin Krasnochtchokof se met en campagne, avec un faible détachement de cosaques. »

« C’est de la que mort prompte lui advint, — par Pierre Pétrof, fils de Lascy ».

Si les bylines font mourir Krasnochtchokof en trahison, elles ne renoncent pas 4 le faire mourir d’autres facons. Les héros semblent posséder plusieurs vies 4 perdre héroiquement. Dans certaines chansons, il tombe au pouvoir du khan de Crimée, recoit les mémes offres, fait les mémes réponses que le prince Pojarski et souffre le méme martyre. Ailleurs, c’est de Prusse qu’il revient, blessé, mourant et se tenant & peine sur son cheval. Au premier coup d’ceil sa mére croit qu’il est ivre. I] la détrompe en ces termes : « Ah! madame, ma mére chérie! — non, je ne reviens pas du cabaret de la couronne,— non, je n’ai pas bu leau-de-vie du tsar, —c’est notre ennemi le roi de Prusse qui m’a régalé, — régalé de trois boissons differentes : son premier vin, c’est le sabre tranchant, — le.

(1) Solovief, Istoria Rossii, t. XXI, p. 273.

(2) Lessen, dans les bylines.

second vin, le fusil qui lance la flamme, — le troisieme vin, la fléche d’acier ».

Krasnochtchokof est devenu si populaire, non-seulement sur la terre du Don, mais de l’Oural & Moscou, d’Orenbourg & Arkhangel, que dans plus d'une des anciennes chansons on a gratté les noms des vieux héros pour leur substituer celui du général cosaque.

La prise de Berlin par Krasnochtchokof (et non plus, comme dans lhistoire, par Totleben, Tchernichef et Panine) est racontée avec maints-détails épiques. La captive, ce n’est plus Berlin, c’est tantdt la fille du roi, tantét sa femme, tantdt simplement Ja Prussienne, qui est surprise en l’absence du Prouss ou du Proussak. Elle se laisse enlever assez facilement : les princesses d’épopées ont toujours un faible pour ’ennemi de leur pére et de leur mari. Dans les contes, la fille du puissant magicien est toujours dintelligence avec ’amant et emploie ses propres ruses magiques 4 confondre celles de son pére. Comme le fait remarquer M. Bezsonof, c’est un procédé fonciérement épique que de représenter une ville sous la figure d’une femme ou d’une jeune fille : c’est ainsi que, dans la Chanson @Igor, Vseslaf aime comme une fiancée sa ville de Kief.

Berlin rappelle ici la fille du magicien dans les contes : Frédéric luieméme devient, dans les bylines, un redoutable sorcier, un enchanteur qui peut prendre toutes les formes, un insaisissable Protée. « Dis-moi, fille du roi, demande Krasnochtchokof, ot s’est enfui le roi de Prusse? — Je vous l’ai crié, et vous n’avez pas entendu; j’ai agité mon mouchoir de soie, et vous n’avez pas vu. Il s’est posé sur la fenétre, pigeon bleu-noir ; il s’est étendu sous la table, chat gris; il s’est envolé de la chambre, brillant faucon; il s’est abattu sur la fange noire, sombre corbeau; il s’est jeté dans la mer bleue, blanc poisson; il a nagé vers les iles, gris canard. » Le roi-sorcier reparait ensuite «au

milieu de son armée, vaillant jeune homme.» Il y a une quinzaine de chansons sur ce motif. Se figure-t-on Frédéric II, l’allié de Louis XV, lami de Voltaire et de Maupertuis, le correspondant des encyclopédistes, devenu tout a coup un loup-garou, un enchanteur des contes de Perrault ?

Dans d’autres chansons, la physionomie historique de Fredéric II est bien rendue. I] reste insaisissable comme le faucon qui vole ou le canard qui plonge; il est le roi cruel, qui a fait endurer aux pauvres soldats russes tant de souffrances et de privations, qui les a régalés de trois rudes boissons et par lequel on se figure toujours, méme victorieux, avoir été vaincu. «Il nous a chassés, chassés, le roi de Prusse, chassés vers une autre terre, vers la frontiére ; il nous a torturés par la faim, non pas un an, ni deux ans, mais quatre années ».

Ailleurs on rencontre une allusion trés précise a cette bigarrure de l’armée prussienne, composée en partie d’aventuriers étrangers, de mercenaires, méme de prisonniers de guerre, d’éléments singuliérement disparates, auxquels une discipline de fer donnait seule figure d’armeée : « Chez le roi cruel, — il y a des troupes étrangéres qui ne sont pas siennes, — des troupes louées, faites prisonnieres. ».

En revanche Frédéric nous apparait, dans certaines bylines, plus découragé encore que son ennemi le pauvre soldat russe, pleurant sur sa capitale prise, sur son armee detruite. Ces chansons rustiques sont ici une curieuse paraphrase des fameuses lettres du roi de Prusse a Voltaire ou a Finkenstein, aprés Kinersdorff. Du haut d’une montagne, il contemple tristement sa ville tombée au pouvoir du tsar blanc : « J’ai mis 4 te batir, ma pauvre forteresse, trente-trois années; on t’a detruite en trois heures ! » Combien de fois n’a-t-il pas pu croire, en effet, que la puissance prussienne, élevee non pas seulement en trente-

trois ans, mais en deux siécles de longue patience, allait étre renversée dans une seule journée ?

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