CHAPITRE PREMIER
Les plus anciens personnages de |’épopée russe tiennent de beaucoup plus prés 4 la mythologie qu’& Vhistoire. Ce sont des héros non pas d’Homére, mais d’Hésiode, des divinités qui sont 4 peine dégagées du panthéisme primitif, des forces naturelles dont la personnification n’est pas entiérement accomplie. Les bylines ne nous ont conservé le nom et les exploits que d’un petit nombre d’entre eux : ils sont les débris d’un vaste panthéon, dans lequel tronaient peut-étre, 4 cdté des dieux russes, ceux des nations finnoises vaincues, et qui a sombré tout entier a VPavénement du christianisme.
Les sources écrites nous ont conservé les noms de quelques-unes de ces divinités proscrites : Dagh-Bog, dieu du soleil ; Voloss, dieu solaire également, qui, de méme qu’Apollon, pasteur chez Adméte, est devenu 4 la fois le protecteur des musiciens et des poétes et le gardien des troupeaux ; Péroun, dieu du tonnerre, c’est-d-dire le soleil en lutte contre les nuées et les ténébres ; Stribog, le pére des vents.
Les chansons rustiques, dont sont accompagnées les danses
et les réjouissances, célébrent encore aujourd’hui Did-Lado, déesse de la fécondité, Iarilo et Koupalo, personnifications du soleil d’été. Les contes populaires de la Russie ont conservé le souvenir d’une multitude de divinités secondaires: Moréna, déesse de la mort ; Kotchtchei l’Immortel et Moroz, qui sont le froid de V’hiver ; la Baba-Yaga, sorte d’ogresse qui semble une image de la nuit ou de la tempéte; le Roi de la mer, qui tient a la fois du Pluton et du Poseidén helléniques; Likho le Borgne, un cyclope russe, personnification du malheur; le Vodianoi, génie des eaux; les Roussalki, nymphes des fleuves et des riviéres; le Léchii et le Lésovik, démons des bois, un malicieux, l’autre secourable; le Domovoi, héte du foyer domestique; les méres Vendredi et Mercredi, redoutables visiteuses, etc. ().
Peut-étre les bylines russes nous aideront-elles 4 reconstituer ’antique Olympe des Slaves.
Les traits mythiques abondent surtout dans les chansons relatives 4 Volga Vseslavitch, Mikoula Sélianinovitch, Sviatogor, Samson et quelques autres personnages semi-divins. Cette premiére génération de dogatyrs, moins héros que divinités, se distingue par des formes vagues, une taille gigantesque, des facultés surhumaines, souvent une force aveugle et déréglée, impuissante 4 se diriger elle-méme, comme sont les forces mémes de la nature. Ce sont des espéces de Titans qui doivent disparaitre, comme ceux de la mythologie hellénique ou scandinave, afin de permettre & une génération nouvelle de héros d’entrer en scéne.
(1) Bestoujef-Rioumine, Rousskava istoria, t.1. Afanasief, Poétitcheskia vozrénia, — Kavéline, cuvres, t.IV, critique dulivre de Terechtchenko, Byt rousskagonaroda,
VOLGA VSESLAVITCH.
Le premier des héros anté-vladimiriens, c’est Volga Vseslavitch. Par certains cétés il est bien plus moderne, plus historique que ses compagnons ; par d’autres cétés il est une divinité mystérieuse, d’un caractére trés archaique. Un serpent avait eu commerce avec sa mére; il s’était enroulé « autour des brodequins de peau verte, autour des bas de soie, il avait touché sa hanche blanche. » Quand il naquit, «la terre humide trembla, la mer bleue s’agita, le poisson s’enfonca dans les abimes marins; l’oiseau s’envola tout en haut dans la nuée; les aurochs et-les élans s’enfuirent au-dela de la montagne; les bétes sauvages ‘se dispersérent dans les bois. » Ce héros, qui bouleverse le monde le jour ow il y fait son entrée, se développe d’une maniére surprenante. A peine-né, il parle, et sa voix retentit comme celle du tonnerre. Fils du serpent, il connait toutes les ruses et tous les artifices de la magie divine; il sait toutes les langues, c’est-a-dire le langage des oiseaux, celui des bétes fauves et celui des poissons. A douze ans, suivant quelques chansons, & quinze ans, suivant les autres, il rassemble une drowjina, c’est-i-dire une de ces bandes héroiques dont s’entourent les premiers princes russes et commence 4 courir la terre slave, chassant et cherchant aventure. I] ordonne 4 ses compagnons de tendre des filets dans la forét sombre pour prendre les bétes fauves; mais pendant trois jours et trois nuits, ils ne prennent rien : alors, pendant que ses compagnons sommeillent, Volga se transforme en loup au pelage gris et se meta trotter par les bois sombres, les foréts touffues, pour endoctriner martres, hermines, liévres, ours, renards et les -
Son LA RUSSIE EPIQUE.
amener dans le piége. Il ordonne ensuite 4 ses compagnons de tendre des filets pour prendre des oiseaux; pendant qu’ils dorment, il se transforme en faucon lumineux, pour chasser dans les rets oies sauvages, hérons, cygnes et canards. Il ordonne 4 ses compagnons de tendre des filets pour prendre les poissons : cette fois‘ Volga se change en brochet pour aller chercher jusqu’au fond des eaux l’esturgeon et le sterlet.
Mais la chasse et la péche ne suffisent pas & remplir la vie d’un héros. La ville de Kief est menacée par le roi des Indes, ou par le sultan des Tures, suivant les variantes. Volga arme contre lui sa drowjina. Avant tout il faudrait savoir ce que médite le sultan. Volga délibére avec ses compagnons pour décider qui l’on enverra en éclaireur. Si Yon envoie quelqu’un des vieux, il faudra Vattendre trop longtemps; quelqu’un d’Age mir, il se laissera enivrer par ls vin; quelqu’un de jeune, il s’amusera avec les jeunes filles et bavardera avec les vieilles. Décidément Volga partira luiméme. Il se transforme en petit oiseau, vole sous les nues et arrive & Tsarigrad (la ville des ¢sars ou des empereurs grecs, Constantinople). Il se pose sur la fenétre du sultan et entend toute sa conversation avec la sultane.
Le tsar projette d’envahir la Russie, d’y conquérir neuf villes pour doter ses neuf fils. Il promet & sa favorite une pelisse neuve. Alors Volga Vseslavitch se transforme en hermine pour se glisser dans l’arsenal du sultan: ia, comme ces rats dont parle Hérodote, qui 4 la voix d’un prétre égyptien désarmérent une armée d’envahisseurs, il ronge les cordes des arcs, arrache aux fléches leurs pointes d’acier; méme dans certaines variantes, il brise les chiens des fusils et mouille les tonneaux de poudre. Puis, transformé en loup, il court aux écuries et coupe la gorge a tous les coursiers. Le royaume des Indes ou la terre de Turquie sont maintenant 4 la merci de sa drowjina. Elle massacre le sultan et la sultane, extermine toute la popu-
lation, & l’exception des belles jeunes filles; elle égorge enfants et vieillards, «n’en laissant méme pas pour la semence » et revient en Russie chargée de butin. Dans une chanson citée par M. Oreste Miller, les compagnons.de Volga ne savent comment franchir les hautes murailles de Tsarigrad et ses portes d'ivoire: il n’y a passage que pour une fourmi. Volga se transforme en fourmi et transforme également tous ses compagnons. Quand ils sont entrés, ils reprennent leur figure de héros et pillent la ville.
Volga a pour pére un serpent: ce mythe se retrouve dans un grand nombre de traditions aryennes. Alexandre le Grand, dans la légende, a pour pére le magicien Nectanébo qui, pour s’approcher d’Olympias, a pris la forme d’un dragon ailé ; suivant d’autres récits, ce serpent n’était autre que le grand Jupiter. Dans Frédégaire, le héros éponyme de toute la dynastie mérovingienne doit le jour & une aventure non moins fantastique : un jour que sa mére était assise sur le rivage de l’Océan, un monstre marin sortit des flots et la rendit féconde. A la méme idée se rattachent les légendes sur Mélusine ou la femme-serpent du chateau de Lusignan et l’origine démoniaque de Robert le Diable. Un souvenir. de mythe du serpent se retrouve dans le poéme de Wace: Arthur doit le jour a Uter-penn-dragon qui, pour tromper sa mére, a pris la figure de son mari légitime. Ces prétentions 4 une batardise divine se retrouvent dans des traditions non aryennes : Sémiramis est fille de la femme-poisson, Dercéto ).
Le don de prendre & volonté toute espéce de forme, attribué aussi 4 Loki, le dieu scandinave, appartient 4 l’une des plus mystérieuses divinités du panthéon hellénique, & ce Protée qui pouvait se changer en animal, en flamme ardente, en onde fuyante, et qui exprime bien V’idée des transformations infinies de Pondoyante nature.
(1) J. Ménant. Babylone et la Chaidée, Paris, Maisonneuve, A874, p. 44.
Protée semble avec Pan, un souvenir du panthéisme primitif conservé dans le polythéisme grec. Périclyméne, dans une autre légende grecque, avait obtenu de Neptune la faculté de se transformer en aigle pour voler au milieu des oiseaux, en serpent, en essaim d’abeilles, et enfin, comme le dit expressément un scoliaste, en fourmi. Or, nous avons vu Volga prendre cette forme pour se glisser dans la forteresse du sultan des Turcs. MM. Miller et Viazemski ont signalé le rapport qui existe entre la légendedes compagnons de Volga changés en fourmis et le nom des compagnons d’Achille, les Myrmidons. On sait que la légende d’Achille a été fort populaire dans les cités grecques de la Scythie méridionale, qu’elle y a méme pris des développements particuliers, inconnus dans la Hellade proprement dite. Des colonies helléniques, la gloire d’Achille a dai se répandre chez les tribus scythiques ou slaves qui les avoisinaient : la fable achilléenne a donc pu s’implanter dans la Russie du sud, et les poétes populaires, lorsqu’ils ont créé la figure des héros nationaux, ont pu emprunter plus d’un trait au type héroique du fils de Thétis “).
Bien que la faculté accordée aux dieux et méme aux héros de revétir différentes formes se retrouve dans toutes les mythologies, on peut dire que ce mythe est presque autochthone dans les régions occupées par les Slaves russes. Hérodote parle d’une nation tout entiére, les Neures, qui avaient la faculté de se changer en loups une partie de année. Au dire de Solinus, une autre nation, apparemment slave, en Istrie, jouissait du méme privilége. Or si le loup-garou a, été connu et redouté chez les Scandinaves, les Bretons, les Germains, les Francais ®, il n’a
(4) Voir dans les Mémo'res de l’Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, année 1826, le mémoire de Keehler surles tiles et les courses consacrées a Achille dans le Pont-Euzin,
(2) Nos chansons populaires ont conservé peu de traces mythiques. Citons pourtant dans les Instructions relatives aux poéstes populaires de la France, la chanson de Marguerite. La rédaction n’en est pas trés-ancienne, mais la donnée premiére
guére existé chez nous qu’aé l’état d’individu : c’est seulement dans les pays slaves qu’on nous signale des nations entiéres de loups-garous.
Jusqwici le type de Volga nous apparait comme un Protée russe, comme une expression de la variété des phénoménes qui peuvent modifier la substance permanente du monde. Il faut bien cependant le tirer de ces ténébres cosmogoniques et lui faire prendre pied sur la terre kiévienne. Ce Volga qui a pour pére le serpent, dont la naissance fait trembler la terre et s’émouvoir les mers, qui nous apparait plus souvent sous la forme d’oiseau ou de poisson que sous la forme humaine, est un homme pourtant, un héros historique, dont la personnalité se trouve bizarrement confondue avec celle d’une divinité antique et qui se trouve avoir en quelque sorte deux natures.
Volga semble un de ces princes varégues qui, au Ix° siécle, vinrent de la Scandinavie pour régner sur les tribus slaves. Les bylines qui portent son nom offrent un tableau exact de la vie princiére 4 cette époque : nous voyons Volga assembler autour de lui une drowjina, vivre avec ses compagnons dans une sorte d’égalité héroique, n’étre parmi eux qu’un /rére ainé parmi des fréres cadets, subsister de la péche et de la chasse, parcourir la terre russe pour y lever des tributs, s’armer pour la défendre contre l’ennemi extérieur, parfois aussi, dans certaines chansons, mettre A la raison des paysans rebelles qui refusent de payer l’impét, ou qui détruisent les ponts qu’il
remonte & une époque ow les anathémes del’Eglise n’avaient pas encore réussi a transformer nos vieux mythes en superstitions diaboliques.
Tout le jour je suis fille, Et la nuit blanche biche.
Toutes les chasseries Sont apres moi la nuit, etc.
Marguerite est tuée parson frére dans une chasse nocturne. Il donne un festin ov I’on sert les membres de la biche, il s’inquiéte de/l’absence de sa seur. Une voix humaine sort du plat et lui révéle le mystére sanglant.
a établis sur les riviéres. Volga fait tout ce que pouvait faire au Ix® siécle un prince varégue: la Russie n’avait pas alors d’autre gouvernement.
Le Volga des bylines neserait autre que le prince Oleg de la chronique de Nestor. Comme Oleg, Volga commence a quinze ans sa carriére militaire. Le grand exploit d’Oleg cest son expédition (en 907) contre Constantinople : nous voyons également Volga mener sa dvowjina contre Tsarigrad. Mais comme les chanteurs populaires ne comprenaient plus rien 4 lattaque d’un prince russe contre le tsar orthodoxe de Gréce, ils ont substitué 4 ce dernier, soit le souverain des Indes, soit le sultan des Turcs, usurpateur du tréne de Byzance. Dans Nestor, histoire d’Oleg est a peine moins fantastique que dans les bylines. Le chroniqueur russe n’a pu se défendre d’insérer dans son histoire une multitude de récits légendaires, qui prouvent qu’autour du nom d’Oleg s’était formé tout un cycle épique. Ce cycle a péri, et nous n’en avons que ces débris. Quand Nestor raconte qu’Oleg fit adapter des roues 4 ses vaisseaux et déployer leurs voiles pour naviguer sur la terre ferme; que ces navires, poussés par le vent, traversérent la plaine de Thrace et arrivérent 4 travers champs jusqu’aux portes de Constantinople ; que les Grecs lui offrirent des mets empoisonnés, mais qu’il devina leur perfidie; qu’il suspendit son bouclier a la Porte-d’Or ; qu’un devin lui prédit que son cheval favori le ferait périr et qu’Oleg voulut sur le squelette desséché de ce méme cheval triompher de l’imposture du devin; quw’un serpent sortit du crane blanchi du coursier et piqua mortellement le héros, il est incontestable que nous avons ici non de l’histoire, mais de l’épopée.
Nestor ajoute que les Russes idolatres, émerveillés de la perspicacité d’Oleg, Pappelaient viéchtchii, le Sage ou plutdét le Sorcier “). De sorcier A loup-garou, la distance
(1) Dans les sagas scandinaves, Odin et Gylf sont &lafois de vaillants guerriers et de puissants magiciens, Geffroy, Histoire des Etats scandinaves, p. 27, 16.
CYCLE DES HEROS PRIMITIFS. ae
nest pas grande : Vimagination populaire l’a aisément franchie. Le vainqueur de Byzance lui parut bien capable de se métamorphoser en brochet et méme en fourmi. II n’est pas le seul des grands chefs slaves 4 qui le peuple ait accordé cette diabolique faculté. Luitprand, un évéque italien, un historien sérieux , raconte qu’un prince bulgare, fils du grand tsar Siméon, était un sorcier si accompli qwil pouvait en un clin-d’ceil se changer en loup ou en toute autre béte. Nous verrons lauteur de la Chanson d’Igor, célébrer la gloire de Vseslaf, prince de Kief, qui, la nuit, « courait sous la forme dun loup, arrivait 4 Tmoutorakhan avant le chant du coq, traversant ainsi la route du soleil. »
On remarque que le héros Volga porte dans les bylines le nom patronymique de Vseslavitch, ou fils de Vseslaf. Il est possible que lVimagination des masses ait voulu donner & Oleg, le sorcier, un pére non moins fameux par ses sorcelleries, le rapide loup-garou qui en une nuit pouvait aller des bords du Dniéper 4 ceux du détroit d’Iénikale.
TE MIKOULA SELIANINOVITCH.
Le second des héros de la vieille génération est un paysan. En son honneur s’est conservée cette chanson lyrique :
«O Mikoula Sélianinovitch (fils du villageois) ; c’est toi qui avais la jument Léve-la-7éte qui portait sa téte jusqu’aux nuages. — J] vint un jour a la ville de Kief; il en emporta deux outres de sel; dans chaque outre il y en avait seize cents livres. — Et alors le bon Mikoula cultivait, labourait; du sillon il arrachait les pins et les sapins: il y faisait croitre le seigle et ?emportait chez lui
pour le faire moudre. — Et moi je brasserai la biére et jinviterai des hdtes; et je boirai 4 la santé de Mikoulichka et je le glorifierai ; c’était & toi, bon Mikoula, de cultiver, de labourer; c’était 4 toi, bon Mikoula, de faire ceuvre de paysan. » Mikoula est donc Hercule rustique qui apparait 4 Porigine des temps, qui défriche les sombres foréts primitives, qui fait pousser sur le sillon nouveau le seigle, ce maigre froment du nord. Ce Triptoléme russe est la personnification du paysan, non pas du paysan tel que l’ont fait dix siécles d’oppression, trois siécles de servage légal, mais tel quwil a pu étre au début, avant toute conquéte varégue ou tatare, libre cultivateur de la terre russe, vivant dans sa commune souveraine comme dans une rénublique patriarcale , défendant ses droits méme contre le prince varégue, aprés lavoir appelé pour régner sur le pays.
M. Miller a raison d’insister sur ce fait que l’épopée russe est la seule peut-étre (avec l’épopée finlandaise du Kalévala) ot un grand réle héroique soit dévolu A un défricheur du sol. C’est & cela surtout qu’on reconnait que les bylines ont été faites par le peuple et pour le peuple. Les chansons de gestes francaises, par exemple, ont un caractere plus aristocratique : nos trouvéres pensaient avant tout a leur auditoire de barons et de nobles guerriers : jamais ils ne se seraient avisés de les humilier devant un héros-vilain.
Dans une byline célébre, Mikoula est mis en présence du representant par excellence de la caste princiére, en présence de Volga, le vaillant chef. On y saisit lopposition qui s’est perpétuée pendant toute la durée de Vhistoire russe entre le pays, c’est-a-dire l’élément indigéne, et le kniaze, c’est-i-dire le principe d’autorité importé du dehors. La byline ne manifeste aucune hostilité contre Volga : mais c’est & Mikoula qu’elle donne tout V’avantage.
Volga, le fort guerrier, chevauche avec sa bande héroique, sa drowjina intrépide, et va de pays en pays pour recueillir le tribut des villes slaves. Soudain il entend dans la campagne le bruit d’une charrue ; il entend crier les membrures de bois, sonner contre les pierres le soc d’acier. Volga et ses hommes se dirigent vers le laboureur, mais ils marchent toute une journée sans l’apercevoir. Et toujours retentissait le bruit de la charrue fantastique et le choc de l’acier sur les pierres du sillon’ Volga chevauche une seconde journée sans apercevoir personne. Ainsi, fait observer M. Oreste Miller, le tableau s’étend et prend des dimensions colossales : c’est comme une poétique re-. présentation de cette plaine sans bornes dont se compose la terre russe; le laboureur la sillonne avec une force si prodigieuse, il se transporte avec tant de rapidité d’un pays & autre qu’on ne peut voir en lui qu’un travailleur divin, le représentant et le patron de lagriculture en Russie.
Au matin seulement de la troisiéme journée, Volga rencontre enfin Mikoula le villageois, qui, de sa puissante charrue, trace les raies profondes, extirpe les souches, arrache les rocs. Volga le salue et engage conversation avec lui. « Dieu t’aide, bonlaboureur, 4 cultiver, défricher, & faire oeuvre de laboureur, a tracer des sillons d’un pays a Yautre, 4 en arracher les pierres et les racines ». Mikoula lui rend son salut et lui raconte: qu’un jour, comme il se rendait 4 la ville voisine, les gens de la-bas ont osé lui réclamer un péage ; mais c’est avec son baton qu'il les a payés, et alors «ceux qui étaient ‘debout se sont assis et ceux qui étaient assis se sont couchés pour toujours. » Emerveillé de ce récit, Volga engage le paysan 4 entrer dans sa drowjina. Mikoulay consent, mais 4 une condition : c’est qu’on arrachera le soc du sillon pour le jeter dans un buisson. Volga envoie un de ses hommes; mais ce guerrier robuste ne peut méme imprimer un mouvement a
la charrue. Le chef varégue envoie cing autres braves : ils ne peuvent & eux tous en venir 4 bout. Volga envoie dix hommes, puis toute sa drowjina : ils ne sont pas plus heureux. I] descend lui-méme de cheval, met les deux bras 4 la besogne et se reconnait vaincu. Le laboureur s’approche alors, d’une seule main enléve la charrue, et la lance jusque dans les nuages, d’ot elle retombe sur un buisson de cytise. La bande militaire part avec sa nouvelle recrue, Mikoula est monté sur son cheval de paysan quw’il a dételé de la charrue ; mais quel cheval! Méme quand la bonne jument rustique marche au trot, aucun des coursiers de “guerre ne peut la suivre au galop. — Voila sous quels traits imposants le peuple russe s’est représenté le héros laboureur, le héros slave par excellence, en opposition au héros d’aventures, au héros varégue Volga, fils de Vseslaf.
Dans l’épopée germanique, Thor, le patron des travailleurs, est constamment primé par Odin, le guerrier: c’est tout le contraire dans l’épopée slave ; mais sous le paysan épique se cache une divinité. Peut-étre Mikoula est-il ce prince Kola (Kola-xais, le prince de la charrue) dont nous parle Hérodote (IV, 5). Suivant l’historien grec, Kola-xais était, dans les traditions scythiques, un des trois fils du premier homme. C’est pour lui que tomba du ciel une charrue d’or brilant, sur laquelle nul autre que lui ne put porter la main. Peut-étre aussi le grand saint Nicolas (les paysans prononcent IMikoula) n’occupe-t-il un rang aussi élevé dans la vénération du mougik russe, que parce qwil a pris la place du Sélianinovitch. Un conte populaire recueilli par Afanasief nous montre saint Nicolas continuant a protéger l’agriculture et enseignant au.mougik le moyen de détourner les effets de la colére de saint Elie, un bienheureux qui a succédé aux dieux solaires, et dont le courroux, manifesté par les ouragans de gréle, est surtout redoutable dans les jours d’été.
Il est bien remarquable que les Slaves de la Russie mé-
ridionale, héritiers de ces Scythes d’Hérodote qui s’enorgueillissaient du surnom de lJadoureurs, aient réservé les deux places d’honneur dans leurs poémes nationaux 4 deux héros de la charrue: 4 Mikoula, le fils du villageois, 4 Ilia, le fils du paysan.
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SVIATOGOR ET SAMSON.
Swatogor et Samson, ce sont les vrais Titans de la mythologie slave, des géants enivrés de leur force démesurée. « Sil y avait un anneau au ciel et un anneau a la terre, s’écrie un jour Sviatogor, je prendrais celui-ci de la main droite, celui-la de la main gauche, et je rapprocherais pour les confondre le ciel et la terre. » Dieu voulut punir cette parole dorgueil. Sviatogor, passant un jour a cheval dans la steppe, vit un vieux homme qui le pria de Vaider 4 charger son sac. Le héros veut enlever le sac du bout de son fouet, i] ne peut, — du bout de son doigt, il échoue encore, — de sa forte main, il ne réussit pas mieux. « Jamais, depuis tant d’années que je cours le monde, je n’ai vu semblable merveille !» I] saute 4 bas de son cheval, et des deux mains, avec un effort immense, essaie de soulever ce maudit sac. Une sueur de sang ruisselle de son front. Il croit enfin avoir enlevé le sac jusqu’a la hauteur de ses genoux ; mais c’est lui-méme qui s’est enfoncé dans le sol jusqu’aux genoux. Il croit Pavoir enlevé jusqu’a sa ceinture, mais c’est lui-méme qui s’est enfoncé jusqu’a la ceinture. Quelques chansons disent que Dieu se contenta de lui avoir infiigé cette lecon de modestie: dans le petit sac il avait mis toute la pesanteur de la terre. D’autres veulent que Sviatogor (la MZontagne-Sainte) soit resté depuis ce temps enraciné dans le sol comme un roc sourcilleux.
Sviatogor n’est pas seulement enivré de sa force : il en
reste parfois accablé : elle lui pése comme un lourd fardeau et le rend presque incapable de se mouvoir. Il est & charge 4 la terre, la mére humide, qui ne peut qu’a grand’peine le porter. Dans une byline publiée par Hilferding, on voit qu’il est interdit 4 Sviatogor de mettre désormais le pied sur la Russie : il lui est seulement permis d’errer « par les hautes montagnes, sur les rochers massifs. » Dans un conte rapporté par Aksakof, un géant, sans doute Sviatogor, est étendu sur une montagne. Ilia de Mourom voudrait le provoquer a combattre; mais ses plus formidables coups de massue, comme ceux de Thor sur le géant endormi, le tirent 4 peine de sa réverie: il croit que ce sont de petites pierres: qui tombent sur lui. Au troisiéme coup il se retourne et dit au héros: « Tu es fort parmi les hommes: reste fort parmi eux; avec moi tu ne saurais te mesurer. Vois quelle est ma taille: la terre ne peut me porter: j’ai enfin trouvé cette montagne et je me suis couché sur elle. »
C’est du jour seulement ot les Titans primitifs ont été ensevelis sous les montagnes entassées par eux, que l’dge héroique a commencé en Gréce. C’est du jour ot Sviatogor est pétrifié dans la Montagne-Sainte, ou étendu sur ses roches, enseveli sous le poids de sa propre force, que le champ reste libre aux dogatyrs russes. Pourtant nous verrons Sviatogor suivre un instant la méme.voie qu’un des vaillants de la seconde génération et devenir le frére darmes d’Ilia de Mourom.
Dans un autre récit Sviatogor succombe 4 la singuliere destinée que le Forgeron du nord) a forgée pour lui: elle Poblige & épouser une fille qui habite un royaume
(1) Peut-étre est-ce le dieu finnois, adoré en Esthonie, Karelainen le forgeron, (VoirRichter, Geschichte der deutschen Ostsée provinzen, t. 1, p. $9), ou le forgeron Ilmarinen du Kalévala de Finlande, ou Tvashtur, le forgeron des Védas. Ce mysté- Tieux cabire dunord, qu’on appelle simplement le Kousnetz, le Forgeron, paraitavoir été remplacé dans le calendrier russe par les saints inséparables Cosmas et Damien.
au bord de la mer. Il part avec l’intention de tuer la fiancée qu’on lui impose. Il entre dans la chaumiére de la jeune fille qu'il trouve seule 4 la maison. Depuis trente ans elle git dans la pourriture et sa peau ressemble & une écorce de sapin. Le héros tire son couteau, lui en frappe la poitrine, dépose une piéce de monnaie 4 cété d’elle et s’en va. Mais il n’avait fait qu’ouvrir la peau informe ot la jeune fille était emprisonnée depuis sa naissance (). Elle en sort guérie, ravissante: d’une beauté pareille on n’a jamais oul parler. Elle s’en va dans la Montagne-Sainte ot Samson ne tarde pas 4 la rencontrer: épris de ses charmes, il ?épouse sans la reconnaitre. Mais le soir des noces il retrouve attachée au cou de la mariée la piéce de monnaie que jadis il avait posée auprés d’elle. Alors il vit « qu’au jugement de Dieu on n’échappe pas avec un bon cheval, car la sentence court devant vous. »
Samson se confond parfois avec Sviatogor, et celui-ci s’appelle dans quelques bylines Sviatogor-Samson. Quand on les chante séparément, on leur attribue 4 peu prés les mémes exploits : Samson lui aussi se vante, si la terre avait un anneau, de pouvoir soulever la terre. Ce qui le distingue c’est le trait biblique des cheveux angéliques qui lui donnent toute sa force. On ne peut douter qu’une certaine influence du livre sacré n’ait présidé 4 la formation de ce type: la légende hébraique a pu faire son chemin aux pays russes, soit par les marchands arabes qui l’ont trouvée en Orient, soit par les plus anciens missionnaires chrétiens. Une byline spécialement consacrée & Samson reproduit assez exactement le récit biblique, mais elle y méle nombre de traits profanes empruntés a la légende de Sviatogor.
(4) Dans les Védas une jeune fille, Apala, estégalementrevétue d’une hideuse peau de porc; Indra consent a passer sur elle avec le gouvernail de son char, lui déchire cette peau : elle en sort éblouissante, C’estle mythe de l’aurore délivrée parle soleil. A. de Gubernatis, t. IJ, p. 4.
Samson a Vimprudence de révéler 4 sa femme le secret de sa force. Quand vient le jour de sa féte, Samson donne un festin, s’y enivre plus encore que ses convives, et s’endort d’un profond sommeil. Elle en profite pour lui raser la téte et lui crever les yeux : « Ah femme! serpent maudit: tu m’as perdu pour les siécles des siecles. » Elle donne au héros déchu une servante. esclave et le voila qui erre de maison en maison. Sa vue ne lui revint pas; mais ses cheveux repoussérent, et il « commenga a avoir dans les épaules une grande force. » Il se fait conduire a son palais ot. sa femme danse et se réjouit. « Alors Samson, le héros de la sainte Russie, s’avance vers la colonne de pierre qui soutient le grand angle du palais : il la saisit de ses mains blanches, il fait écrouler le palais de pierre. Sous sa ruine périt Samson le dogatyr: on lui chante gloire (on célébre ses funérailles) ».
A cet Age primitif, presque chaotique, de la poésie populaire, ou régnent surtout les personnifications des éléments indomptés, appartiennent presque tous les monstres qu’eurent 4 combatire les héros de lage suivant : dragons, serpents, harpyes, géants échappés 4 la grande destruction des Titans, génies des nuées, des ténébres, des miasmes pestilents, souverains des profondeurs maritimes: comme ce Roi de la mer que rencontrera Sadko de Novgorod, comme Chark-Vélikane, le « maudit géant », que combat Diouk Stépanovitch, un des paladins de Vladimir. Chark- Vélikane, soit quwil ait & peine forme humaine, soit que, comme Sviatogor, il soit accablé de sa propre force, ne
Ss
peut méme pas marcher 4 la rencontre de son ennemi :
«il se roule tantét sur un cété, tantdt sur un autre ». C’est un reptile plutot qu’un héros; on sent que ce géant doit étre quelque brouillard ou quelque nuée d’orage.
Mais dans lesrangs mémes des bogatyrs kiéviens, alignés en bataille contre l’armée des énergies mauvaises, nous en trouvons plusieurs dont la personnalité n’est pas bien définie : Polkane le géant, par exemple, n’est pas dégagé de toute bestialité : dans certains récits il est représenté comme une sorte de centaure, moitié homme, moitié cheval. Le héros Soukhman, c’est-a-dire le sec, le desséchant, est-il une personnification du soleil d’été ? Est-il un fleuve? on le croirait, car lorsque, disgracié par Vladimir, il arrache les compresses de feuilles qu’il avait posées sur ses blessures, il s’écrie : « Coule,riviére Soukhman, coule, mon sang bouillant, coule, mon sang versé pour des ingrats. » Un autre des serviteurs de Vladimir, Dounai tue sa femme Nastasie et se tue aprés elle : il devient immédiatement un fleuve (Dounai, le Danube) et Nastasie une riviére. Le héros Don Ivanovitch ne semble pas étre autre chose que le Don. Le Dniéper s’intitule fils de roi. Kolyvan, est-il bien un bogatyr russe comme le suppose une byline qui lui fait monter la garde aux barriéres de Kief? N’est-il pas plutdt un demi-dieu dorigine finnoise. Le géant tchoude Kolyvan ou Kalew-le-Vieux, dieu national des Esthoniens, est enseveli, comme Sviatogor, dans une tombe colossale, qu’il s’est creusée lui-méme}; sur lui, sa veuve a entassé les masses de rochers qui forment aujourd@hui la montagne sur laquelle s’éléve Reval “). Est-il étonnant qu’un dieu finnois figure parmi les héros de la cour de Vladimir, puisque nous voyons les tribus tchoudes fournir leurs contingents aux armées qu’Oleg ou Igor poussérent contre Constantinople ?
Dans le personnage méme de Vladimir, et chez la plupart
(4) Richter, Geschichte der deutschen Ostseeprovinzen, I,.p. 64.
de ses guerriers, on retrouvera mélés aux faits historiques une multitude de traits mythiques. Mais aucun d’eux ne présentera au méme degré le caractére de naturalisme divin que Polkane, ’homme-béte, Sviatogor-Samson, l’hommemontagne, Mikoula, le dieu de l’agriculture, et méme, malgré ses rapports avec Oleg, que Volga Vseslavitch, Phomme-Protée. Aprés avoir étudié ces personnages mystérieux, qui comme les viewx dieux d’Eschyle, sont obligés de faire place 4 de plus jeunes, arrivons aux héros plus humains, au moins en apparence, du cycle kiévien.