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INTRODUCTION

Les études sur les bylines ou chansons épiques de la Russie ne datent guére que des premiéres années du siécle. En 1804, parurent les Anciennes Poésies russes ; la base de cette publication était un recueil manuscrit attribué a un certain Kircha Danilof et formé, vers le milieu du xvil® siécle, de chansons recueillies parmi les ouvriers des établissements métallurgiques du gouvernement de Perm, appartenant & Procophii Demidof. Ces chansons eurent alors un grand succés de nouveauté: beaucoup de Russes firent pour la premiére fois connaissance avec les héros de l’épopée kiévienne, avec le gracieux prince Vladimir, l’intrépide Dobryna, Ilia de Mourom et autres pourfendeurs de dragons. En 1818, Kalaidovitch fit une seconde ~ édition plus compléte du recueil de Kircha Danilof: elle

comprenait soixante piéces de poésie au lieu de vingt-cing “). Dés ce moment, l’attention des savants fut tenue en éveil. On se rappela que dans plusieurs provinces circulaient parmi les paysans un grand nombre de ces cantilénes héroiques ; on se mit 4 les recueillir et 4 les publier. De 1852 4 1856, M. Sréznevski éditait des dylines qui se chantaient dans les gouvernements d’Oloneiz, de Tomsk et d’Arkhangel.

Les recherches de Rybnikof dans les régions voisines du lac Onéga, de 1859 4 1863, vinrent donner a ces études une impulsion nouvelle. On découvrait tout & coup que la Russie avait eu dans le passé une immense littérature nationale, des trésors de poésie populaire qui lui permettaient de rivaliser avec les races les mieux douées de lEurope. La nation rentrait en possession de ses fastes légendaires. Lorsque l’on vit apparaitre sans cesse 4 la lumiére de nouvelles chansons inédites, ou des variantes plus précieuses que les textes déj& connus, il y eut une surprise analogue & celle que produisit chez nous lapparition des belles épopées francaises qui, vers 1832 ou 1850, sortirent tout armées de la poussiére de nos bibliothéques. Mais, en Russie, ce n’était pas sur des manuscrits, dans une langue presque morte déja, que Von retrouvait ces reliques du passé; c’était de la bouche méme du peuple, comme un héritage séculaire, transmis de pére en fils pendant dinnombrables générations, que l’on recueillait une vivante poésie. La Russie septentrionale, les bords du lac Onéga surtout, forment un admirable milieu épique ou la chanson populaire peut se conserver et vivre. Cela tient précisément & ce que cette rude nature et ces rudes habi-

(4) ALeipzig,en 4819, parut un petit recueil intitulé Furst Wladimir und dessen Tafelrunde, alt-russische Heldenlieder. Cet opuscule anonyme, apparemment composé par un Allemand établi en Russie, comprend, outre des traductions allemandes de Kircha Danilof, certaines piéces dont les originaux russes ne se retrouvent plus,

tants ont mieux gardé leur caractére primitif. Enclins aux superstitions et portés vers le merveilleux, respectueux des vieux usages, plongés dans la bonne vieille ignorance, 4 tel point qu’un homme sachant lire est une rareté sur les bords de ’Onéga, étrangers 4 toute innovation, n’ayant jamais, dit-on, connu le servage, cette nouveauté qui ne remonte guére, aprés tout, qu’au xvi° siécle, libres et énergiques, issus d’une race héroique, descendants des aventuriers novgorodiens qui peuplérent ces apres déserts et soumirent les tribus tchoudes jusqu’a YOural, les hommes du pays septentrional étaient dignes de garder dans leur mémoire et dans leur coeur les traditions de l’épopée nationale. Non-seulementla poésie populaire s’est conservée chez eux, mais elle y a retenu une partie de son énergie créatrice.

Les femmes de la Russie septentrionale chantent encore sur le cercueil des morts les complaintes funéhbres, comme firent les reines et les captives d’Homeére et d’Eschyle, sur les corps d’Hector, de Patrocle et de Polynice. Les pleureuses, douées d’une vive imagination ou d’une grande mémoire poétique, mélent leurs improvisations ou leurs réminiscences aux lamentations de la famille, sur « le brillant soleil qui a disparu de Vautre cdté de la montagne. » C’est dans ce pays que M. Barsof recueillait, il y a trois ans, ses Chants funébres des pays du Nord“. On cite une jeune fille qui improvisa assez récemment une Si belle complainte sur la mort de son frére qu’elle est devenue célébre dans tout le pays, et qu’elle se répéte avec quelques modifications dans tous les cas analogues.

Les découvertes que Rybnikof fit en ce pays privilégié, étonnérent tellement qu’elles inspirérent quelques doutes. Comment aurait-on pu ignorer si longtemps de telles richesses ? Comment un seul homme avait-il pu en si peu

(1) Pritchitania siévernago kraia, Moscou, 41872,

d’années retrouver toute une littérature disparue, recueillir quatre volumes entiers de documents \)? C’est assez le sort des grandes découvertes que d’exciter 4 la fois de vifs enthousiasmes et des méfiances obstinées. Cette fois ce furent les croyants qui eurent pleinement raison contre les sceptiques. Rybnikof prit soin de raconter lui-méme ses nombreux voyages d’exploration, de citer les noms des chanteurs populaires auxquels il devait les diverses bylines, de donner quelques détails sur leur caractére et leur genre de vie, d’exposer les difficultés de tous genres qu’il avait rencontrées dans cette tache.

C’est dans Vhiver de 1859 & 1860 que Rybnikof, employé, & ce qwil parait, dans les usines impériales de Pétrozavodsk, commenea 4 recueillir les monuments de la poésie nationale. Pendant longtemps il n’avait eu a transcrire que des chants de danse ou de mariage, des lamentations funébres, des complaintes religieuses (doukhovnia stikht). ll s’était rendu & la foire de Choungsk ot on lui avait raconté que se réunissaient ordinairement beaucoup de kaliéki ou chanteurs de cantiques spirituels ; mais depuis 1850 la police s’était mise 4 les traquer et leur interdisait de psalmodier sur la voie publique. Pourtant a la priére de Rybnikof les autorités locales réussirent a trouver deux de ces daliéki. Il écrivit sous leur dictée un certain nombre de doukhovma stike. Il obtint des autorités locales que ces pauvres diables ne fussent plus persécutés et les kaliéki reparurent sur les champs de foire. C’était le premier bon office que rendait &3 la muse rustique la science nationale. Jusqu’a présent Rybnikof n’avait eu affaire & aucun chanteur de dylines : il savait seulement par oui-dire quill en existait dans le pays; 4 Choungsk, oti il avait établi son quartier-général, il ne put

(1) Piesni sobrannyia Rybnikovim, 4 vol. in-8, Moscou, Pétrozavodsk et S. Pétersbourg, 1861-4867.

obtenir aucun renseignement précis. Personne & Choungsk ne s’intéressait aux bylines; les ¢chinovniks (employés et fonctionnaires), regardaient une telle curiosité comme Oiseuse ; les marchands ne s’occupaient que de leurs affaires ; Choungsk était déja une localité de mceurs trop modernes pour qu’on y ett conservé le godt et l’intelligence de ces vieilles chansous. Beaucoup de Russes étaient prévenus contre ce genre de littérature par leurs scrupules religieux. L’église ne défendait-eHe pas de « chanter des chansons sataniques et de scandaliser son prochain “). » On parla cependant & Rybnikof d’un tailleur de Poudoje, qui portait le sobriquet de Boutylka (la bouteille) et qui errait de village en village dans tout le pays au-dela de l’Onéga, travaillant de son métier et chantant des bylines. C’était donc de l’autre cdté du lac qu’il fallait chercher ce bienheureux pays owt avec les moeurs antiques s’était conservé le gotit des choses héroiques. Pour se.rencontrer enfin avec Boutylka, Rybnikof franchit Onéga, deux fois au cceur de Vhiver, en le traversant sur la glace, une fois en été dans une mauvaise barque. Il se passa prés de deux ans avant qu’il pit mettre la main sur le chanteur vagabond.

En 1860, Rybnikof fut chargé par le gouvernement de la province de recueillir des matériaux pour la statistique du pays. Cette mission administrative facilitait la tache scientifique qu’il s’était donnée : elle lui permettait d’étudier de plus prés la maniére de vivre des paysans, elle constituait d’ailleurs une espéce de congé qui |’autorisait & dépouiller tout caractére officiel. Or, le paysan de YOnéga a une .certaine défiance, une certaine crainte du fonctionnaire; il s’imagine toujours que homme du gouvernement vient 14 «pour quelque affaire qui le concerne. »

(1) Voir le Domostrot ou Economie domestique du pope Silvestre, l’auménier d'Ivan le Terrible.

Rybnikof répudia le frac de tchinovnik pour revétir le costume national russe, c’est--dire le long caftan bleu et les grandes bottes recouvrant le pantalon, costume qu’affectionne la classe des marchands et qui est une sorte de compromis entre les habillements orientaux proscrits par Pierre le Grand, et l’habit occidental. Mais Vhabit ne suffit pas: il faut en outre imspirer confiance par un certain respect des idées du paysan et de sa maniére de vivre. Sous ce rapport Rybnikof pouvait passer pour un fervent.

Un beau matin de mai il se rend au havre de Pétrozavodsk et se met en quéte d’un bateau pour Poudoje. Il rencontre 14 beaucoup de gens qui venaient de Poudoje, de Poviénets et du pays « au-dela de l’Onéga ». A peine attendaient-ils que la glace fit rompue: ils bravaient les hasards de cette périlleuse navigation pour renouer les communications interrompues par le long hiver et venir échanger leur poisson et leurs ceufS contre une provision de farine. Rybnikof trouva une barque qui repartait pour le rivage ot il voulait se rendre. Cette barque fangeuse, avec ses voiles rapiécées, ses rames grossiéres, n’avait rien d’engageant. C’était presque risquer sa vie que s’y confier : ?Onéga est trés-orageux. Rybnikof pourtant ne semble pas avoir hésité: c’est la bonne mine du patron qui le décide : il devine en lui un gai compagnon, disposé a causer. I] part; mais les vents étant contraires, les rameurs épuisés abordent dans une ile déserte, boisée et marécageuse, a douze verstes seulement du point de départ. On s’abrite sous un mauvais hangar, asile ordinaire des navigateurs las ou malheureux, qui était déja plein de gens échoués la de divers cétés. Rybnikof se couche sur un sac pres du feu de bivouac et fait contre fortune bon coeur. La fortune le récompense de tant de résignation.

« Je m’étais endormi, raconte-t-il, sans m’en apercevoir. Je fus réveillé par des sons étranges. Jusqu’alors j’avais

CHANSONS EPIQUES DE LA RUSSIE. ih

entendu beaucoup de chansons et de cantiques spirituels ; mais cette mélodie m’était inconnue. Pendant longtemps jhésitai & m’éveiller, & préter l’oreille pour distinguer les paroles du chanteur: j’étais trop heureux de rester sous une impression si nouvelle pour moi. En entr’ouvrant les yeux je vis assis a deux ou trois pas de moi, un paysan & cheveux gris, avec une barbe blanche et touffue, des yeux éveillés et un air de bonne humeur. C’était lui qui chantait: assis sur des écorces auprés dwrfeu presque éteint, il s’adressait tantét & un de ses voisins, tantdt 4 un autre et sa chanson était parfois interrompue par des rires. Quand il Veut finie, il en commenca une autre; c’était celle de Sadko, le riche marchand “). On pense bien qu’en un instant je fus sur pied. Je priai ce paysan de répéter ce qu'il venait de chanter et je me mis & écrire sous sa dictée. »

Rybnikof était maintenant sur la trace de ce qu’il cherchait. I] trouvait enfin un chanteur de bylines; on allait lui en indiquer d’autres: sans doute, dit-il, « j’ai souvent entendu par la suite des bylines remarquables ; je me souviens de maints beaux airs anciens ; je les ai entendus de chanteurs qui avaient une voix excellente et une diction admirable ; mais je dois le dire en vérité ; jamais je n’ai éprouvé une impression aussi vive que celle que produisirent alors sur moi d’assez médiocres variantes, chantées par la voix cassée du vieux Léontii, dans Vile déserte de Choui. »

Le savant avait gaegné la confiance de ses compagnons de bivouac. Toute la nuit la conversation fut des plus animées. Les paysans parlérent librement des croyances, des superstitions, des vieilles coutumes de leurs villages : « en peu de temps, continue auteur, je pus me faire une idée de toute la démonologie d’outre-Onéga. »

(1) Voir plus loin, sur la légende de Sadko, le chapitre intitulé Cycle de Novgorodla-Grande.

Le vieux Léontii, qui repartait avec ses compagnons pour Vautre bord du lac, offre & Rybnikof de continuer le voyage dans leur barque. Celui-ci accepte avec enthousiasme cette proposition : il se trouvait dans le milieu poétique qwil avait cherché, pourquoi le quitter? Léontii chante pendant toute la traversée, tantot pour donner du coeur aux rameurs, tantdt pour amuser les femmes, tantot pour faire entendre & Rybnikof quelque byline qui lui revient 4 la mémoire. On continue le voyage dilots en ilots, sans oublier de Moine, ce dangereux banc de sable qui dans les jours de tempéte a vu périr bien des barques. On arrive enfin au village de Sérédko. Une bonne femme prend le sac de Rybnikof et le laisse tomber. Un juron échappe & ce dernier; « Le diable t’emporte, je te l’avais bien dit.» —« Ah, mon pigeon, dit la vieille, mon beau soleil, pourquoi dis-tu pareille chose? I] n’est pas convenable 4 un voyageur d’invoquer le diable. » On expliqua & Rybnikof qwil existait en effet dans le pays une superstition qui attribuait un pouvoir terrible 4 la malédiction d’un voyageur. Un étranger vint un jour a passer, raconte la tradition ; les pécheurs lui firent une petite place auprés de leur feu de bivouac, mais négligérent de lui offrir une part de leur maigre festin: « Je vois, dit ’étranger, que vous n’avez guére de poisson : ce sera toujours ainsi. » I] dit, se leva et disparut. Depuis ce jour on ne prend plus de poisson dans la baie et les pécheurs sont obligés d’aller au loin. Les traits curieux, dont abonde le récit de Rybnikof, aident a faire comprendre dans quel milieu social s’est conservée et se conserve encore la poésie héroique de la Russie.

Prés de la vivait un chanteur de bylines célébre dans tout le pays, Trofime Rabinine. Rybnikof pria son nouvel ami Léontii de le conduire chez lui. Mais Léontii Vavertit que ’homme était fier, que sionne l’y préparait d’avance, on n’obtiendrait rien de lui. Pourtant l’entrevue eut lieu : Rahinine refusa d’abord de chanter, pour ce motif que

c’était jour de jetine. Bon pour les cantiques spirituels , mais les bylines sont chants profanes. Rybnikof s’efforce de vaincre ces scrupules; une conviction ardente devait animer les paroles de cet admirateur des épopées rustiques: « Dans les cantiques, dis-je 4 Trofime, on chante les saints personnages pour l’édification des auditeurs ; dans les bylines, on célébre lantiquité la plus reculée, les anciens princes, les héros de la sainte Russie. Tu sais toiméme qu’a la fin des bylines on dit toujours: « A lamer bleue, pour qu’elle ‘soit calme, 4 tous les gens de bien, pour qwils écoutent. » Trofime se laissa convaincre et Rybnikof fut bien payé de sa peine.

« La mélodie des bylines, dit-il, est assez monotone; la voix de Rabinine, qui a au moins soixante-cing ans, n’est pas trés-sonore; mais ce qui est admirable, c’est le talent avec lequel il donne & chaque vers toute sa valeur. Plus d’une fois j’ai jeté la plume, j’ai écouté avidement le récit, sauf & prier ensuite Rabinine de répéter ce qu’il avait chanté, et méme alors c’était avec regret que je me mettais a écrire. Ou Rabinine avait-il pu prendre cette diction magistrale qui mettait chaque image en lumiére, donnait 4 chaque mot sa valeur propre? »

La science de Rabinine est hautement prisée de ses compatriotes. Quand il prend place dans une barque, on le dispense de ramer ; quand son tour est venu, ily a toujours quelqu’un qui saisit Vaviron & sa place : « Viens avec nous, lui disent les pécheurs, nous travaillerons pour toi ; raconte-nous des histoires, jamais nous ne nous lasserons de t’entendre. »

Aprés Boutylka, qui est un tailleur vagabond, aprés Léontii, qui est un journalier, aprés Rabinine, qui est un pécheur, bien d’autres types de chanteurs défilent dans le récit de Rybnikof. Voici le vieux Kousma Romanof, qui est aveugle, qui essaie par une coquetterie singuliére, de dissimuler une partie de ses 90 ans et quwHilferding

retrouvera plus tard en bonne santé ; voici Térentii Jévlef, qui fuit le monde et qui vit 4 ’écart comme un sauvage sur un champ qwil a défriché; voici Pierre Kornilof, encore un aveugle; voici Bogdanof, un paysan madré, mais de courte mémoire, qui essaie de tromper le savant en fabriquant des bylines avec les vers épars qu’il se rappelle; voici Nikifor Prokhorof qui chante pendant deux soirées entiéres, pendant que sa cabane s’emplit des voisins accourus; voici André Sorokine, l’aubergiste, dont les bylines sont les plus completes et dont les variantes présentent les traits les plus archaiques.

Dans un village, Rybnikof est presque obligé de chasser & courre un chanteur. Celui-ci, en voyant arriver un étranger qui avait lair d’un fonctionnaire, était sorti par sa porte de derriére et se sauvait du coté du bois. Rybnikof le poursuivit & cheval, lui coupa la retraite et riant aux éclats de Vaventure, essaya de le rassurer. Le paysan lui avoua que pour certaine affaire de forét brtlée, il craignait en effet une visite des tchinovniks. Mais une fois calmé, il s’assit & terre & cété de son vainqueur et ne se fit pas prier pour chanter ce qu’il savait.

C’est dans sept ou huit communes, au plus, du rivage oriental de’ ’Onéga que Rybnikof et d’autres aprés lui ont retrouvé vivantes les traditions poétiques. La presque tous les paysans savent quelques bylines ; les femmes ellesmémes chantent ce qu’elles appellent les vieidles histoires de femmes (babyi starini), ou les femmes jouent.en effet un réle plusimportant et qui, sans perdre touta fait le caractére épique, touchent cependant au fabliau: telles sont les aventures de Tchourilo, de Khoténe Bloudovitch, d’Ivan Godinovitch, de Kastriouk Temroukovitch, beau-frére du tsar, de Grichka le défroqué et de Marina. Rybnikof cite un trait qui montre bien Vintérét que chez tout le monde excitent les bylines, et combien cette poésie a gardé encore de vitalité. Nikifor Prokhorof racontait Vaventure du héros Ilia, au

moment ou son ennemi et son fils, le Mauconnier, va lui oter la vie; un des nombreux spectateurs prit alors la parole pour rappeler, plutét & l’étranger qu’a ses compatriotes, cette circonstance qu’Ilia « ne devait pas mourir en bataille. » Sauf dans ces régions privilégiées, on peut dire que la poésie héroique a perdu du terrain, méme dans le gouvernement d’Olonetz. A Pétrozavodsk, les anciens du pays racontaient 4 Rybnikof que cinquante ans auparavant c’était une coutume dans cette petite ville, non-seulement parmi les bourgeois et les marchands, mais méme parmi les tchinovniks, de se réunir le soir pour entendre chanter des bylines; depuis, cette littérature nationale est tombée dans l’oubli et lindifférence; il n’y a méme plus de chanteurs dans le pays.

Il est intéressant de savoir comment les piéces les plus anciennes, dont la formation presque spontanée remonte au xur° siécle et peut-étre méme au xI°, ont pu se conserver jusqu’a nos jours. Rybnikof ne parait pas avoir trouvé trace dans le pays de corporations de chanteurs, analogues a celles de la Petite-Russie. Les hylines sont transmises simplement par les anciens aux plus jeunes. Ainsi André Sorokine tenait de son pére cette science précieuse qui ne contribuait pas peu a achalander son auberge. Rabinine avait appris ses bylines, les unes de son oncle Ignace Andréef, les autres d’un certain Kokotine qui était aubergiste & Saint-Pétershourg, et qui avait formé un recueil manuscrit de chansons; d’autres enfin @un personnage fort original, le pécheur Ilia Eloustafief, dont le souvenir est encore vivant 4 Kiji. Il était le premier conteur de tout le gouvernement d’Olonetz : quelquefois on se réunissait un certain nombre autour de lui et les paysans lui disaient : « Voyons, Ilia, chante-nous une byline. — Donnez-moi une poltine, et je vous chanterai une byline. » Le plus riche de la bande donnait la piéce de monnaie demandeée, et il commencait & chanter. Comme

héritier de son trésor de poésie, il laissait aprés lui Jef son fils, qui eut lui-méme pour fils Térentii Jevlef: voila donc toute une dynastie de chanteurs que nous pouvons suivre pendant trois générations. Mais comme Ilia chantait en public, il était devenu en quelque sorte un chef d’école; outre ses héritiers naturels, il eut parmi ses éléves deux hommes surtout qui lui font honneur, Kouzma Romanof et Rabinine, qui passe aujourd’hui pour le premier du pays.

Nous venons d’employer tour 4 tour le nom de chanteurs ‘et de conteurs. Aucune de ces deux expressions n’est absolument exacte. Le chant des bylines est moins un chant quwune déclamation musicale. Les chanteurs portent le nom de skavitéli, qui proprement signifie conteurs. A la différence des kodzars de la Petite-Russie, ils ne s’accompagnent d’aucun instrument. Pourtant le souvenir d’un autre temps, ou sans doute on s’accompagnait du rebec ou de la gouzzla, revit dans cette expression : jouer wne chanson. Les airs des bylines présentent une certaine monotonie. Ce sont les nuances du débit qui leur font produire tout leur effet. Tantét le méme récitatif est « trés-gai s’il s’agit de Stavre le musicien, mélancolique s’il s’agit de Potyk,.solennel si l’on en vient & Volga et Mikoula». Mais au fond Rabinine, par exemple, n’a guére que deux airs, son rival Kouzma Romanof que deux ou trois. Quant & les noter, c’est chose presque impossible : Rybnikof l’a essayé et n’a pas réussi; des spécialistes aprés lui n’ont pas été plus heureux. Nous verrons que la notation des airs petits-russiens offre la méme difficulté.

Daprés le récit de Rybnikof, il semble bien que les skaxitéli ne font pas de leur chant un métier. Ils chantent pour divertir et égayer leurs compatriotes qui leur rendent en échange quelques menus services. L’exemple (ilia Eloustafief et de sa poltine ne prouve rien; son meilleur éléve Rabinine se défendait de rien accepter de Rybnikof; celui-ci lui ayant fait un petit présent, il lui en offrit

un autre d’égale valeur. Il n’y a du reste rien d’établi a cet égard ; tantét les skazitéli refusent argent; tantdt ils Vacceptent, soit comme indemnité du temps perdu, soit comme récompense de leur peine. Une bonne femme qui savait des babyi starini, fit méme son prix d’avance.

Il faut se garder de confondre les skazitéli et les haliéhi, auxquels Rybnikof s’était d’abord adressé. Les premiers chantent pour leur plaisir ou celui de leurs amis; les seconds font de leur talent un gagne-pain; ils errent de village en village, de foire en foire et parcourent ainsi plusieurs gouvernements. Les premiers redisent des bylines, les seconds ne savent guére que des cantiques spirituels. Ceux-ci sont presque toujours des estropiés, des aveugles, de pauvres diables.

Les Aaliéki s’en vont «sur la route, la large route, » par les hameaux et les villages, chantant ce qu’ils savent, apprenant de nouveaux chants, et A chaque pas dépensant et accroissant leurs richesses poétiques. Dans la belle galerie qu’a formée & Moscou un simple particulier, M. Trétiakof, et quil a, par un patriotisme bien entendu, uniquement composée d’ceuvres russes, une toile de Prianichnikof représente les kaliéhi pérékhojié. 11 sont la, deux pauvres diables, que conduit un enfant, appuyés sur leur baton d’aubépine, la téte nue, brilés par l’ardent été russe, l’un borgne, Yautre aveugle comme l’Homére de la légende et vénérable par cette barbe blanche qui fait de tout vieux paysan une maniére de patriarche, le pantalon en loques, les pieds nus, poudreux, endurcis par un éternel vagabondage. Arrétés devant une chaumiére, ils chantent en chceur leurs plus beaux airs.On voit qwils sont las, qwils ont faim et soif. Ils espérent «]’aumdne qui sauve, — pour l’amour du Christ, le tsar du ciel, — pour l’amour de la sainte mére de Dieu ").»

(14) Voyez la Chanson des quarante kaliki dans le fascicule III. p. 82, du recueil Kiriéevski, qui marque comme une transition entre les haltki héroiques des anciens ages etles kalickt souffreteux de notre temps.

Ils donnent leur chansons pour un peu de pain. En les écoutant, les enfants arrétent leurs jeux, les jeunes femmes Se prennent a réver.

Dans une chanson que colportent les kaliéki, ils expliquent & leur facon comment a pris naissance leur corporation. Elle a une sainte origine et c’est une mission divine qwils ont recue.

« C’était au milieu de l’été brdlant, la veille de l’Ascension du Christ; la confrérie des pauvres était tout en pleurs : Hélas ! Christ, tsar du ciel, & qui nous laisses-tu ? & qui nous confies-tu? qui voudra nous nourrir? qui nous donnera les vétements et les chaussures, nous protégera contre la sombre nuit? » Et le Christ, le tsar du ciel, leur dit : « Ne pleurez pas, confrérie des pauvres, je vous donnerai une montagne abrupte, une montagne d’or. Vous saurez bien la posséder, la partager entre vous; alors vous serez rassasiés et contents, habillés et chaussés, protégés contre la sombre nuit. » Et Jean Bouche d’Or prend la parole : « Christ, tsar du ciel, permets-moi de dire un mot, pour la confrérie des pauvres, des malheureux. Ne leur donne pas une montagne d’or; ils ne sauront pas la posséder, ni prendre l’or, ni le partager entre eux. Bientot découvriront cette montagne les princes et les boiars , bientdt les évéques et les puissants, bientdt les marchands. Ils leur prendront leur montagne, leur montagne d’or ; ils partageront l’or entre les princes et les riches, ne laisseront rien aux pauvres diables. Il sera Voccasion de maint massacre, de maint égorgement, et les pauvres n’auront rien pour vivre... Donne & la confrérie des pauvres ton saint nom. Ils s’en iront par le monde, ils glorifieront le Christ, ils te loueront 4 chaque heure ; alors ils seront contents et rassasiés, habillés et chaussés, protégés contre la ‘sombre nuit. » Et le Christ, le roi du ciel dit: « Trés-bien, Jean Bouche d’Or ! Tu as su dire ton mot pour la confrérie des pauvres; pour toi voici

une bouche d’or. » Et nous, nous chantons : « Alleluia ! » Ce que célébrent les kaliéki, ce sont les miracles de saint: Nicolas, la chasteté du beau Joseph, le martyre de saint Georges le Brave, ou les terreurs du jugement dernier. Mais c’est aux shkazitéli qu’il faut demander les hauts faits d’Ilia de Mourom et des bogatyrs de Kief. Or, nous Yavons vu, ils restent sédentaires dans leurs villages de POnéga, occupés surtout de péche et d’agriculture.

Ei

Rybnikof avait répondu aux doutes et aux défiances par un récit détaillé de ses recherches. Le récent voyage d’Hilferding dans les régions de l’Onéga vient d’éter tout prétexte aux sceptiques. Dans les mémes villages et de la bouche des mémes chanteurs, il a pu recueillir 318 chansons dont beaucoup sont des piéces nouvelles ou des variantes inédites ().

Pour avoir une idée de l’ardeur qu’apportent les savants russes 4 l’étude de ces antiquités nationales, il faut suivre Hilferding, en juin 1871, dans ses explorations 4 travers les sauvages régions de l’Onéga. « Il y avait longtemps, écrit-il, que je me proposais de visiter notre pays septentrional ; je voulais voir ces populations qui en sont encore ala période de la lutte primitive contre les rigueurs de la nature ennemie. Ce qui m/’attirait surtout dans le gouvernement d’Olonetz, c’était le désir d’entendre au moins un de ces admirables rhapsodes qu’y a trouvés Rybnikof; mais, considérant que le recueil de Rybnikof est le fruit

d’un séjour de plusieurs années dans le pays et que

(1) Onejskia byliny sapisannyia A, F. Hilferdingom, Saint-Pétersbourg, 41875, grand in-8.

moi-méme je ne disposais que de deux mois seulement, je n’imaginais pas d’abord pouvoir rien y faire de sérieux. Je ne voulais que me donner la satisfaction personnelle de voir quelques chanteurs de bylines. Un hasard heureux amena bientdt le touriste 4 devenir un collectionneur ».Ce hasard heureux, c’est la rencontre du rhapsode populaire Jef Erémief. Hilferding est tout surpris de lui entendre débiter une piéce de vers, la plus compléte et la plus archaique qu’il eit encore trouvée, sur la Circé russe, Marina. Jef Erémief était un schismatique, un raskolnik, et jusqu’alors on avait cru que ces dissidents ne chantaient pas de bylines. C’était une mine d’or que le savant venait de découvrir, une source inépuisable de chansons inédites. Dés ce moment, Hilferding n’a plus un jour de repos. Le voila qui se met a la recherche des chanteurs et des chanteuses, qui se fait cahoter par des chemins impossibles dans des véhicules horriblement primitifs. En moins de deux mois, il visite plus de trente villages, entend soixante-dix rhapsodes, parmi lesquels il retrouve un assez grand nombre de ceux qu’avait déja entendu Rybnikof “). Il écrit sous leur dictée les chansons qui forment un énorme volume de 1,336 colonnes.

Le bruit de ses libéralités, sa réputation de bonté, s’étaient répandus au loin. De cinquante verstes 4 la ronde, les aédes rustiques accouraient 4 son quartier-général ; souvent ils étaient obligés d’attendre leur tour d’audience un ou deux jours. Pendant ce temps, Hilferding, sous la dictée de l’un d’eux, écrivait des bylines « jusqu’A complet épuisement physique. » Ce rude et passionné labeur a peutétre abrégé ses jours: l’année suivante, en juin 1872, il était enlevé & sa famille et 4 la science.

(1) Dans le recueil d’Hilferding on trouvera le portrait de deux rhapsodes auxquels Rybnikof et lui doivent beaucoup de chansons; Trofime Rabinine et Vassili Chtchégolénok, deux types trés caractéristiques, & la fois énergiques, tranquilles et intelligents du paysan dé la Russie septentrionale.

Dans le récit quwil nous a laissé de son dernier voyage, ce quil y a surtout de touchant, c’est sa vive sympathie pour les habitants du pays septentrional qui ménent une vie si dure dans cette nature maratre. « La situation matérielle de ’habitant est encore tolérable sur les bords de VOnéga, parce qwil reste en communication avec Saint- Pétersbourg; mais plus loin vers le nord et vers l’est, on ne voit que la forét, la forét et le marécage, et encore la forét. Les lacs dispersés dans le pays servent tout au plus & faire communiquer entre eux les villages et les hameaux. Le climat. y est tel que le sol y refuse tous les produits sais lesquels nous n’imaginons pas que le paysan russe puisse subsister : on n’y trouve ni chou, ni sarrasin, ni concombre, ni oignon. L’avoine préparée de diverses maniéres y forme la base de la nourriture. » La charrette nationale des Russes, la ¢élégue est inconnue en ce pays: elle devient impossible sur ces landes marécageuses. Méme en été, on y voyage dans des espéces de traineaux. Pour les transports, on se sert d’une sorte de tombereau avec deux roues de bois, de forme polygonale plutdt qu’arrondie. |

Hilferding sait inspirer confiance aux dissidents, si longtemps persécutés, et que la vue d’un habit bourgeois suffisait 4 rendre muets. Il prend le parti du pauvre paysan contre les tracasseries de ladministration forestiére. I] sait combien ce sol est avare : la maigre moisson ne peut miurir que dans les terres récemment défrichées, fécondées par la cendre des sapiniéres incendiées. Faut-il donc, pour protéger la forét contre les défrichements, faire mourir de faim Vhabitant? Il cause familiérement avec les chanteurs, s’informe de leurs affaires, de leur famille, de leur village. Il tient 4 connaitre le milieu dans lequel ils ont vécu: ces renseignements ne sont-ils pas d’ailleurs indispensables, si l’on veut étre fixé sur Vorigine et la transmission des bylines? Hilferding a pu constater une

fois de plus que la poésie populaire est bien la propriété exclusive du peuple: tous les rhapsodes qu’il a entendus sont des paysans. On lui avait bien parlé d’un sacristain et d’un diacre : il s’est trouvé que ces demi-bourgeois ne connaissaient que des contes ou des cantiques spirituels, mais ne savaient pas de bylines. Presque tous les favoris de la muse sont complétement illetirés ; sur soixante-dix rhapsodes, Hilferding n’en a trouvé que cinq qui eussent quelque instruction. Il a plaisir 4 louer leur désintéressement. Un jeune paysan retournait chez lui enchanté de la générosité du savant et disait & haute voix « quwil se garderait bien 4 l’avenir de laisser échapper une byline et qwil en apprendrait le plus possible, puisqu’il voyait que cette connaissance avait son prix. » Les chanteurs ne comprennent pas toujours ce quwils chantent: la langue a vieilli et plus d’un vers s’est altéré. Si on leur demande compte d’une expression singuliére ou d’un passage obscur, ils répondent invariablement : « Cela se chante ainsi, » ou bien : « Les anciens chantaient ainsi; nous ne savons ce que cela veut dire. » Aucun détail merveilleux ne leur semble incroyable; ils admettent trés-bien qu’Ilia de Mourom ait pu brandir une massue de 1,600 livres ou tuer d’une seule fois 40,000 brigands. Ils pensent simplement que les hommes étaient plus forts en ce temps-l4 qu’aujourd’hui. Ce qui prouve la ténacité de la mémoire populaire, c’est que le paysan de l’Onéga continue 4 chanter les « chénes robustes, » et « la stipe de la prairie » et « la plantureuse campagne, » bien que ces traits de la nature kiévienne ne répondent en rien & la nature qu’il a sous les yeux, et que de sa vie il n’ait vu un chéne. II parle de casques, de carquois et de massues d’acier, bien qu’il n’ait méme pas une idée de ces sortes d’armes, de « l’aurochs au poil brun » et du « lion rugissant. » bien que ces animaux qui ont pu exister dans l’ancienne Scythie, lui soient aussi inconnus que les quadrupédes australiens. C’est grace A ce

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respect pour la tradition“), & cette habitude de chanter comme ont chanté les anciens, que tant de traits, inintelligibles pour le paysan, infiniment précieux pour le mythologue et Vhistorien, ont pu se conserver dans les bylines. Les fables épiques ont ainsi passé presque sans altération avec les migrations populaires, des plaines du sud dans les déserts du nord et des temps héroiques aux générations contemporaines.

Dans Vintervalle qui s’étend entre l’apparition du dernier volume de Rybnikof et celui d’Hilferding, la Société des Amis de la Littérature Russe, avait confié 4 M. Bezsonof le soin de publier les chansons recueillies par Kiriéevski. Les quatre premiers fascicules sont consacrés, comme la grande masse des bylines recueillies par Rybnikof et Hilferding, au cycle de Kief @. Le recueil de Kircha Danilof avait été formé dans le gouvernement de Perm; ceux de Rybnikof et dHilferding sur les bords de l’Onéga; celui de Kiriéevski a ceci de particulier qu’il nous offre des chansons réunies sur presque tous les points de la Grande- Russie, et méme en -Sibérie. Il montre comment les bylines ont pu se propager sur une iinense étendue et se retrouver pourtant identiques dans leurs traits essentiels, d’un bout & VPautre des possessions moscovites, partout ot retentit la langue grande-russienne. Dans les chansons de VOnéga et de la Sibérie, dans celles d’Arkhangel et de Saratof, on retrouve les mémes personnages, les mémes aventures, presque les mémes tours et les mémes expressions poétiques que dans celles qu’on a pu noter dans la Russie centrale, 4 Moscou, 4 Riazan et 4 Toula.

(1) Ces scrupules n’ont pas empéché qu’ilne’se glissat parfois dans les bylines des détails étrangement modernes. C’est ainsi quele héros Volga se change en hermine pour ronger les fusils du sultan de Turquie. C’est ainsi qu’on voit des héros écrire sur du papier timbré, ou encore, sur le point d’attaquer un dragon ou un géant, braquer sur lui une lunette d’approche.

(2) Piesni sobrannyia Kiriéevskim. Moscou, 1868-41874, in-8, 10 fascicules ou volumes.

Bien que la plupart des textes d’une méme chanson en reproduisent assez fidélement les données essentielles, on est surpris de la quantité des variantes recueillies. Dans une méme région, les versions d’une méme chanson peuvent différer profondément. Hilferding a remarqué que, rien que dans le pays de l’Onéga, on peut établir deux groupes bien distincts : les villages du rivage occidental et ceux du rivage oriental du lac ; dans les premiers, les textes sont toujours plus développés ; dans les seconds, toujours plus concis. Dans les premiers, les bylines comprennent quelquefois un millier de vers et les skazitéli y affectionnent le vers de huit ou neuf syllabes; dans les seconds, on évite les répétitions, les digressions, on ne dépasse pas deux ou trois cents vers, et l’on affectionne le vers de cing ou six syllabes. Etant donné un méme systeéme de bylines, il y a encore d’importantes variantes 4 constater, quelquefois dans le méme village, aur chanteur 4 un autre, et qui ne portent pas seulement sur des expressions ou des vers isolés, mais sur des développements entiers. Rybnikof croit qu’elles tiennent soit au maitre dont le skazitel les a apprises, soit au caractére et presque au tempérament de ce dernier. Par exemple le vieux Kousma Romanof, qui emploie toujours dans la conversation les expressions les plus courtoises et les plus caressantes, donne le méme tour a ses bylines. Le sauvage Térentii Jevlef préfére au contraire les expressions dures et farouches.

Ce quia le plus contribué 4 maintenir 4 peu prés intacte, malgré tant de siécles écoulés, cette poésie abandonnée a tous les hasards de la transmission orale, c’est cette salutaire contrainte de la mesure et du rhythme. Mais Hilferding remarque déja que beaucoup de chanteurs n’en

CHANSONS EPIQUES DE LA RUSSIE. g'

tiennent qu’un compte médiocre ; au point de vue du respect de la mesure, il distribue ceux qu'il a entendus en trois groupes. Chez ceux du dernier groupe, beaucoup de vers sont boiteux, mais encore ce sont des vers. Quelquefois le vers est tout & fait brisé, on n’a plus que de la prose. C’est ce qui est arrivé pour la belle byline de Sviatogor se couchant dans son cercueil. On dirait un collier de perles dont le fil se rompt tout-4-coup et dont les grains nacrés roulent sur le sol. Quand une byline est pour ainsi dire égrenée, elle devient une pobyvalchichina, une sorte de conte. Pour étre éparpillées, les perlesn’ont pas perduleur prix. Dans les pobyvalchichines, il y a de précieux joyaux historiques et mythiques. Cette transformation de la byline est un fait des plus remarquables. Quand la poésie épique était encore réellement vivante, quand le paysan avait encore le souffle inspiré des vieux rhapsodes, rien de plus. facile que de refaire le poéme détruit. La flamme créatrice était alors dans toute sa force, on pouvait remettre la pobyvalchtchina dans le foyer ardent et la forger 4 nouveau. Maintenant le foyer et la forge sont éteints. Le paysan a encore assez d’oreille pour sc.ur qu’un vers est faux, mais plus assez de génie poétique pour créer 4 nouveau.

Une byline peut subir encore un autre genre d’altération, qui porte sur le nom propre. Celui-ci finit par s’altérer & tel point dans la transmission, qu’il devient méconnaissable; quelquefois on le remplace arbitrairement ; plus souvent on finit par le supprimer. Alors la byline sort de la catégorie des bylines vladimiriennes, novgorodiennes, princiéres, moscovites, pour entrer dans celle des bylines anonymes. Nous en donnons plus loin un exemple, celui de la byline sur Ze don compagnon et la riviére Smorodina.

Ce mot de byline, dont l’étymologie semble étre dylo (a existé), est assez ancien. II se trouve déja dans Ja Chanson @Igor qui est du x1° siécle. A cette époque, la cour des princes russes était pleine de chanteurs qui s’accompa-

gnaient de la gowzzla, et S. Théodose Pechtcherski en était scandalisé. Dans les bylines mémes nous trouvons des héros qui chantent, comme Sadko le marchand, Solovei le rot de mer, Stavre le musicien, Dobryna Nikitich.

M. Bezsonof regrette qu’on ait songé si tard 4 fixer par Vécriture les bylines. En effet, le premier manuscrit que nous en -ayons, celui de James Richard, qui ne contient que quelques piéces, remonte seulement 4 1619; celui de Kircha Danilof est du xvi° siécle ; c’est de nos jours seulement qu’on s’est occupé activement de recueillir les chants populaires ; si on avait attendu encore une génération, plus d’un skazitel, aujourd’hui octogénaire ou centenaire, aurait disparu emportant avec lui dans la tombe des poémes de premier ordre.

Il n’y a pas bien longtemps, en somme, que le don divin s’est retiré du peuple: Pierre le Grand a été encore le cenue dun grand mouvement poétique. Sur le roi de Prusse Frédéric II, méme sur l’invasion francaise de 1812, nous avons quelques beaux morceaux. Nous voyons que les chansons naissent ordinairement presque aussitét aprés les événements ; le faux Dmiti: sneurt en 1606, et treize ans aprés on peut recueillir des bylines sur son aventure. D’autre part, il ne semble pas que la puissance de transmission, 4 défaut de la puissance de création, se soit fort affaiblie depuis un siécle. De notre temps on a collectionné des piéces d’une plus haute inspiration et d’une rédaction plus archaique que celles qui furent au xvi’ siécle réunies par Kircha Danilof. Les variantes de ce recueil manuscrit ne sont pas toujours préférables 4 celles que Rybnikof ou Hilferding ont naguére retrouvées sur les bords de l’Onéga. On peut dire qu’il n’était que temps de se mettre & l’ceuvre ; mais peut-étre était-il encore temps.

Que les bylines aient été recueillies au x1x° siécle, au Xvur° siécle ou en 1619, il n’en est pas moins vrai que nous devons absolument et uniquement leur conservation A

la tradition orale. O’est en cela que Vhistoire de l’épopée russe différe complétement de la ndétre. En France notre trésor poétique se compose presque entiérement de chansons de gestes qui nous ont été conservées par les manuscrits. En Russie, au contraire, on ne peut guére citer qu’un grand morceau d’épopée nationale qui se soit conservé jusqu’a nous par l’écriture : c’est la Chanson d’Igor. En révanche la Russie a des centaines de chansons héroiques avec d’innombrables variantes; ces cantilénes sont d’une importance capitale; elles permettent de reconstituer toute une histoire légendaire de la Russie, de remonter méme 4 ses traditions mythiques. Peut-on leur comparer ce que nous avons recueilli chez nous en ce genre ? Les Gwerziow de la Basse-Bretagne, les chants de pauvres du Velay et du Forez, les poésies nationales du Languedoc et de la Provence, tout ce quia été recueilli dans ces derniers temps de la bouche de notre peuple ne présentent ni l’antiquité, ni Vintérét poétique, ni limportance historique des chansons russes. Parmi celles qui ont été réunies vers 1853, sous les auspices de notre ministére de l’instruction publique, un trés-petit nombre supporteraient la comparaison. Je citerai, par exemple, la chanson sur /e Maréchal Biron qui doit remonter au xviI° siécle, et qui rappelle tout & fait les bylines moscovites de la méme époque “). On peut dire en somme que sans les manuscrits nous n’aurions pas eu d’épopée francaise, tandis que sans la transmission orale, il n’y aurait pas d’épopée russe.

Toutes les chansons populaires des Russes n’entrent pas dans notre sujet. Les cantiques spirituels des kaliéhi, qui font objet d’une des plus belles publications de M. Bezsonof tiendront peu de place dans ce livre. Nous ne parlerons pas des chansons de danse, de mariage, de funérailles.

(1) Instructions relatives aux poésies populaires de la France, Paris, 1833, p. 29.

D’autre part la matiére épique, Vhistoire légendaire n’est pas enfermée uniquement dans les chansons. Sans sortir de la tradition orale, les pobyvalchtchines qui ne sont que des bylines en prose, certains contes historiques et mythiques, completent souvent et expliquent les bylines. Tels sont par exemple les contes sur Ilia de Mourom, sur Dobryna, sur Akoundine et sur Vassili Bouslaévitch, les aventuriers novgorodiens, sur Ivan le Terrible et la maniére dont la trahison s’est introduite dans la terre russe, sur Pierre le Grand et ses aventures sur les lacs du Nord. Les proverbes, les énigmes, les chansons de danse et de mariage, renferment également des traits épiques et historiques.

Enfin les anciennes chroniques, celles de Nestor de Kief, par exemple, n’ont pas été composées uniquement d’aprés les documents historiques, fort rares & cette époque. Outre les chroniqueurs grecs qui lui servaient de modéles, outre certaines piéces authentiques comme les traités de commerce entre la Russie et Byzance, Vhistorien kiévien avait pour source d’information la tradition orale. Or en ces siécles de vive imagination, la tradition orale conservait plus de traits légendaires que de faits réels.

Dans les récits de Tite-Live sur l’arrivée des Troyens, sur Romulus et Remus, Numa Pompilius et la nymphe Kgérie, Tullus et les trois Horaces, Horatius Coclés, la vierge Clélie, Mucius Scévola, les Tarquins et Porsenna, on whésite pas 4 reconnaitré aujourd’hui l’écho des cantilénes héroiques, des chansons épiques de la vieille Italie. Ce sont également des traditions légendaires que nous retrouvons dans les premiers récits de Nestor. Les exploits d’Oleg contre les Grecs ; la vengeance exercée par Olga contre les Drévlianes, meurtriers deson mari; les divers piéges tendus a leurs ambassadeurs; Vincendie de Korosténe au moyen de pigeons et de moineaux, porteurs comme les renards du Samson biblique de brandons allumés; la proposition de mariage faite par l’empereur grec a la vieille princesse ;

la lutte de subtilité qui s’engage entre les deux souverains; plus tard Vhistoire de Vladimir et de sa femme Rognéda, dont les projets vindicatifs rappellent la vengeance de la femme d’Alboin; le propos de Dobrynaau sujet des Bulgares qui portent des bottes et des tribus slaves qui portent des laptis; le combat du champion Péréiaslaf contre le géant des Petchenégues; la ruse des habitants de Bielgorod qui font voir aux députés des assiégeants un puits rempli de farine et un autre rempli d’hydromel, =- tous ces traits et bien d’autres encore constituent dans les chroniques de Nestor la part de l’épopée.

Parmi les bylines dont nous aurons 4 nous occuper, il y a deux catégories bien distinctes 4 établir. Les unes se rapportent aux traditions les plus anciennes des pays slaves, aux vaillants paladins de Vladimir, prince de Kief, aux hardis aventuriers de Novgorod-la-Grande. Ce sont de beaucoup les plus nombreuses et leur formation remonte évidemment 4 une époque ot le génie populaire était dans toute sa force; ce sont de beaucoup les plus anciennes. Ces bylines qui nous raménent parfois aux origines mémes de la Russie paienne et dans lesquelles élément légendaire est beaucoup plus considérable que élément historique sont la véritable richesse poétique de la Russie. C’est dans ces chansons qu’il faut chercher la trace des anciennes religions slaves et méme de la plus vieille mythologie aryenne; ce sont elles qui présentent tant de points de comparaison avec les monuments les plus augustes de notre race, des Védas aux Fddas, d’Homére et du Ramaydna aux Niebelungen et aux légendes celtiques. Elles resteront pour Vhistorien, pour le mythologue, pour le philologue, un champ fécond de découvertes. ing

Les chansons de la seconde catégorie forment 4 proprement parler l’épopée historique des Russes. Quelque hardies que soient ici les fictions du poéte, on retrouve toujours a

leur base quelque fait réel plus ou moins altéré; on peut lés commenter d’une maniére suivie & aide des chroniques et elles peuvent servir de commentaires aux monuments de histoire positive.

L’épopée tout 4 fait légendaire a donné naissance aux cycles des héros primitifs, de Kief, de Novgorod-la-Grande. L’épopée historique forme le cycle de Moscou; elle se compose d’un assez grand nombre de bylines dont l’action a pour centre cette capitale de la Grande-Russie. Elles commencent avec la période tatare et se continuent presque jusqu’a nos jours.

Deux noms surtout dominentle cycle de Moscou: un héros du xvi° siécle et un héros du xvum*, Ivan le Terrible et Pierre le Grand. Depuis les premiers princes de la vieille Russie jusqu’aux empereurs contemporains, les bylines sont toujours assez nombreuses pour former comme un ensemble complet, une véritable histoire traditionnelle de la Russie, qui naturellement présente avec Vhistoire réelle, Phistoire écrite, de singuliéres divergences.

Mais que ces chansons se rapportent 4 Vladimir, prince de Kief, ou 4 l’empereur Nicolas, elles reproduisent également ces procédés particuliers de style qu’on appelle homériques, bien quwils soient communs a toutes les poésies primitives. D’abord les répétitions textuelles, dans la méme chanson, de développements entiers. Le poéte, aprés avoir exposé l’action pour son propre compte, la fera raconter plus loin, dans des termes identiques, par quelqu’un des acteurs. Si la méme action se répéte trois fois, ~-et le nombre trois est presque sacramentel, — trois fois de suite le poéte l’exposera dans les mémes termes. Ce procédé a peut-étre pour effet d’augmenter l’intérét, d’accroitre ’émotion & chaque répétition nouvelle: mais ce succés du chanteur suppose un auditoire extrémement neuf.

La peinture des passions n’est jamais bien développée :

un certain nombre d’expressions convenues servent & exprimer la joie, la douleur, la surprise, )’empressement, Yépouvante. Les passions se manifestent moins par des discours que par les actions violentes qu’elles inspirent.

Les épithétes 4 la fagon d’Homére abondent dans ces vers antiques : on saute sur ses pieds rapides, on prend son interlocuteur par ses mains Jlanches, par son anneau dor, on le baise sur ses lévres sucrées. Une téte porte invariablement l’épithéte de redelle, fit-elle sur les plus honnétes épaules du monde. Le tsar est toujours le tsar orthodome, les héros et les brigands sont toujours les dons jeunes hommes, les bons compagnons. On ne sort pas du bois ombreux, de la campagne rase, des lacs profonds, des montagnes grises, de la mer bleve, du soleil rouge (ou beau : du reste ce qui est rouge est presque toujours beau chez un peuple primitif). Les fleuves deviennent la mére Volga, ou notre péere, le paisible Don. La terre est notre mére, la terre humide ; cette épithéte dhumide qui s’applique également au chéne doit avoir un autre sens, celui de fort, robuste, imbibé de sucs puissants. Maintes comparaisons sont tirées du loup gris, de l’aurochs fawve, du cygne blanc, du faucon lumineuxz “ : la voix humaine rappelle au poéte la trompette d’or et le clairon d’argent. Une des épithétes les plus difficiles 4 expliquer est celle du vin vert.

Un poéte rustique n’est pas tenu d’étre un géographe de premier ordre. Sa topographie est toujours un peu vague. Les montagnes et les cours d’eau doht il cite les noms ne se trouvent pas facilement sur la carte. Tels sont, par exemple, les monts Sarrasins, les monts de Sion, les Saintes-Montagnes, la riviére Smorodina.

L’épopée ne s’est jamais astreinte & la majesté, 4 la

(1) Le faucon a conservé cette épithéte de lumineua, parce que dans les Védas Agni, Indra prennent cette forme. L’oiseau de proie dévient alors une image du feu, de Ja foudre, du soleil, de la lumiére. A. de Gubernatis, t. II, le Faucon,

dignité qu’affecte la tragédie. Elle ne s’est jamais guindée sur cette chaussure génante qu’on appelle le cothurne. Elle passe librement du sublime au trivial, et du solennel au bouffon. Dans Homére, a cété de scénes comme celles d’Apollon dardant ses fléches sur le camp des Grecs, d’Hector recevant les adieux d’Andromaque, de Priam aux genoux du meurtrier de son fils, on voit Achille et Agamemnon s’insulter grossiérement. La lutte d’Ulysse et du mendiant Iros, qui précéde de si peu un tragique dénouement, est du comique populaire. Méme liberté dallure dans lépopée russe : la muse rustique ne dédaigne pas les aventures de fabliaux, les maris trompés ou les amants surpris ; elle aime les expressions proverbiales, et méme les mots rouges, comme on dit en russe, c’est-a-dire les gros mots que les pudibonds éditeurs ont été obligés de remplacer par des points. On jugera mieux de ces poésies par les analyses ou les extraits qui vont suivre.

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