‹ La Russie EpiqueChapitre 55 sur 72 · LV · texte numérisé non relu

LV

Salomonie est infidéle 4 son mari Salomon. Pour appartenir & celui qu’elle aime, elle a recours au moyen dramatique qui fait le dénouement de Roméo et Juliette. L’amoureux offre 4 Salomonie un breuvage qui la fera tomber en léthargie. Elle s’endort et semble morte. Le roi, son mari, tente plusieurs épreuves sur sa femme : il lui enléve méme un fragment de peau sur la main. Comme elle reste immobile, il la fait ensevelir. C’est alors que lamant, qui était un puissant roi, la fait déterrer par ses gens et Penléve.

Suivant quelques variantes @), l’enlévement a lieu dans de tout autres circonstances. Le tsar infidéle de Constantinople, Vassili Akoulévitch, a entendu parler de la femme de Salomon. Un de ses courtisans, Ivan le Machuré, propose & son maitre Waller la prendre dans Jérusalem : « Nous équiperons un navire de pourpre, sur le navire

(4) Myrdhin, p, 121-128. — Voir Baudry, les Mythes du few et du breuvage céleste dans la Revue germanique du 415 avril 1864 : Picus et Faunus, ces vieilles divinités naturalistes du Latium, tombent dans les mémes piéges que Kitovras, ct, captifs, Jivrent aux hommes le trésor de leur sagesse. Ovide, Fastes, Ill, 54

(2) Surtout dans les bylines. Rybnikof, t. Il, p. 296; t. III, p. 277.

une cabine vermeille, un lit de bois précieux, avec un édredon de cygne, une taie d’oreiller de soie, des rideaux de damas; nous poserons sur la fiéche du lit un oiseau de paradis qui chantera des chansons royales ; nous prendrons quarante fois quarante tonneaux de biére, une coupe qui tiendra une mesure et demie, beaucoup de mets sucrés. »

Ils partent, ils abordent en Judée; l’envoyé entre dans le palais, chez la belle tsarine Salomonie. II fait le signe de la croix, il s*incline devant les saintes images, puis salue la tsarine. Salomon est absent, Ivan le Machuré en profite pour inviter Salomonie 4 venir sur le rivage, a visiter les marchandises d’outre-mer. La tsarine fait sa toilette, revét un riche costume, monte sur le vaisseau rouge. Elle admire le lit, ’oiseau de paradis, la grande coupe héroique. Ivan emplit cette coupe; elle la vide d’un seul trait; mais aussit6t ses jambes se dérobent sous elle et elle tombe endormie. Il est curieux de voir enlever la femme de Salomon par le méme procédé qu’a employé Salomon pour surprendre Kitovras.

Ivan fait alors couper les cables, lever l’ancre; les vents poussent le navire vers Constantinople. Quand Salomonie s’éveille, elle pleure amérement ; mais Ivan lui remplit de nouveau la coupe et lui dit : « Ne pleure pas ton tsar Salomon ; si Dieu nous fait traverser la mer bleue, aborder chez le tsar Vassili Akoulévitch, alors tu seras tsarine, tu auras & boire et A manger royalement ». C’est ainsi qu’elle parvient 4 Constantinople, qu’elle devient la femme de Vassili. Ils vivent un an, deux ans, trois ans dans le bonheur. Ils ne craignent qu’un homme, c’est Salomon.

Pendant un an, pendant deux ans, pendant trois ans, Salomon réunit des troupes, des cavaliers ailés, des coursiers aériens, de vaillantes polénistses. Arrivé prés de Constantinople, il prend les devants sur son armée. « Quand ma corne d’aurochs retentira pour la premiére fois, sellez

et bridez vos bons chevaux; quand elle retentira pour la seconde fois, montez sur vos bons chevaux, quand elle retentira pour la troisiéme fois, accourez, ou ma mort est certaine ». On se souvient du triple signal donné par Roman Dmitriévitch.

Salomon se déguise en mendiant pour pénétrer dans la ville. Ainsi font Ulysse, Charlemagne, Dobryna Nikitich, a la recherche de leurs femmes. Il va demander l’aumdne sous les fenétres du palais; mais sa femme |’a reconnu; elle lui crié: « Monte, pauvre kalik, dans mon palais de pierre blanche! » Salomon entre, fait le signe de la croix, s’incline devant les images. La tsarine le fait asseoir a la table de chéne, devant la nappe blanche; elle l’abreuve et le rassasie; elle lui fait vider une coupe de biére d’une mesure et demie, et Salomon sent ses jambes se dérober sous lai. Quand il roule sur le parquet de briques, elle le reléve, le met dans un coffre forgé et s’assied sur le couvercle. C’est ainsi que Maria le Blanc-Cygne fait boire a son mari qui la poursuit une coupe enivrante et le métamorphose en rocher. On voit que la légende de Salomon est devenue bien russe : on y retrouve tous les procédés épiques, familiers aux bylines.

Le tsar Vassili rentre 4 la maison. Salomonie lui dit: « Celui que nous craignons depuis un an, depuis deux ans, depuis trois ans, est maintenant enfermé dans un coffre forgé; une femme est assise sur sa téte (le texte russe est méme assez grossier). Eléve une potence dans la campagne rase, avec un lacet de soie et nous y pendrons le tsar Salomon. » Méme acharnement 4 perdre son mari que chez la Cléopatre du conte russe-égyptien.

On dresse la potence. Salomon sort de son coffre et marche au lieu du supplice. Arrivé 1a, il dit 4 son ennemi : « Permets-moi, avant ma mort prompte, de sonner dans ma corne Waurochs: tout jeune j’allais faire paitre les vaches. » — Salomonie s’écrie: « Tsar Vassili, il va

véchapper par quelque ruse, par quelque artifice. » Vassili ne Pécoute pas et Salomon, du premier degré de Véchelle, fait retentir sa corne d’aurochs. Alors on voit toutes les bétes fauves se rassembler, tous les oiseaux accourir. Vassili s’étonne de cette merveille. Salomon lui répond: « Tout jeune j’étais un grand cliasseur: voila pourquoi les bétes se rassemblent et les oiseaux accourent pour contempler mon trépas. » Il monte sur le second échelon et pour la seconde fois, — malgré les supplications de Salomonie, — Vassili lui permet d’emboucher sa corne. « Alors toutes les montagnes, toutes les foréts furent ébranlées, les mers bleues s’agitérent et un grand bruit courut sur les flots. » Il monta sur le troisiéme échelon et pour la troisieme fois souffla dans la corne d’aurochs. Cette fois, accourut une armée immense, de cavaliers ailés, de chevaux aériens, d’audacieuses polénitses. A la potence on attacha trois cordons de soie: au premier on pendit Ivan le Machuré, au second le beau tsar Vassili Akoulévitch, le troisiéme était pour Salomonie. Vainement elle implore son pardon. Le roi Salomon lui répond: « Si tu avais été une femme sage, tu ne serais pas montée sur le vaisseau rouge, tu n’aurais pas bu la liqueur enivrante : mais cette faute, que Dieu te la pardonne! Si tu avais été une femme sage, tu n’aurais pas enfermé un tsar dans un coffre forgé, mais cette faute, que Dieu te la pardonne! Si tu avais été une femme sage, tu n’aurais pas arrangé des cordons de soie pour pendre le roi Salomon, et cette faute, je ne te la pardonne pas. » Et Salomonie fut pendue au cordon de soie.

Dans les diverses variantes, on recueille de curieux détails. C’est en étalant devant elle des pierreries, de riches étoffes, des vétements royaux que l’envoyé séduit Salomonie. Il lui parle de opulence de son maitre, qui cette fois est le roi Porus. Alors lidée d’une trahison entre d’elleméme dans l’Ame perfide de la tsarine. « Tu régneras, lui

dit le tentateur, sur le cours.des vents, tu compteras les étoiles au ciel, la lune se meut dans notre royaume. » Avec le caractére mythique de l’aventure, s’accuse la parenté de Salomonie avec l’Astarté de Syrie, Aphrodite grecque, ’Artémis, déesse lunaire, Héléne, enfin, une des personnifications de la lune. La tsarine est déj& toute décidée : « J’irai chez votre tsar Porus le Sage. — C’est pour toi, c’est pour t?emmener que le tsar Porus m’a envoyé.— Pourtant je ne puis quitter le roi Salomon : il est Salomon le Sage. — Tsarine, si tu es décidée 4 venir, je me charge bien de t?emmener. — Si tu t’enfuis par la terre ferme avec moi, le tsar Salomon se changera en béte féroce pour nous poursuivre; si tu m’enléves sur des ailes d’abeille, il deviendra un faucon blanc; si nous fuyons par mer, il nagera comme tin brochet » (le terrible brochet de l’épopée finlandaise : voir aussi Afanasief, Poét. Vozr., II, 151-161). Quand Salomon est conduit au supplice dans une charrette de paysan, il se penche pour regarder les roues, puis tout 4 coup se met 4 sourire. Le tsar Vassili lui en demande la raison: « Je ris en voyant une moitié de la roue s’enfoncer dans la fange et l’autre en sortir. » C’est le mot d’un prince vaincu au roi Sésostris dans les légendes grecques sur l’Egypte. L’ennemi de Salomon ne comprend pas le sens profond de ce mot: « Gloire & Dieu! dit-il, les hommes l’appellent Salomon le Sage, mais c’est un im- ‘pécile ». |

Ve

Cependant Salomon se fait vieux; il voudrait mourir. Mais sa mére I|’a maudit autrefois : il est sur la terre comme un autre Juif-Errant. I] ne pourra mourir avant d’avoir vu les abimes du ciel et les profondeurs de la mer. Il avise aux moyens de remplir cette double condition. Il fait forger

une chaine de fer dune longueur égale 4 la profondeur de la mer et un coffret de fer. I] ordonne 4 sa femme de |’enfermer dans le coffre, de le laisser filer au fond de la mer, mais de ne pas lacher l’autre extrémité de la chaine. Pendant qu'elle était sur le rivage, le tentateur vint 4 passer. Il sut lui persuader que depuis longtemps Salomon et son coffret étaient avalés par les monstres marins; elle 1acha le bout de Ja chaine. Salomon aurait pu rester longtemps dans la mer: mais des diables arrivérent sur le rivage, se disputant plusieurs talismans qu’ils avaient dérobés : le chapeau qui rend invisible, le baton qui frappe tout seul et le tapis volant, quelquefois le bourdon, le bonnet et le manteau de saint Jean. Ils conviennent de s’en rapporter au jugement de Salomon : celui-ci leur fait observer qu’il ne peut ainsi juger du fond de la mer sans avoir vu les objets en litige. Ils repéchent le coffre et Salomon débarque sur le rivage. Il prend le bourdon et fait le signe de croix : les diables s’enfuient en abandonnant leur butin ; ou bien encore il coiffe le bonnet qui rend invisible et disparait en enlevant les autres talismans.

Salomon avait vu les. profondeurs de la mer. Pour visiter les cieux, il attela A une grande corbeille deux oiseaux gigantesques, les Voi “; au bout d’un baton il mit un quartier de viande; pour atteindre cette viande, qui restait toujours au-dessus de leur téte, les oiseaux ne cessaient de voler en haut, si bien que Salomon toucha la volte du ciel; ensuite il placa le quartier de viande au-dessous des oiseaux qui, espérant toujours l’atteindre, redescendaient avec la méme rapidité.

Salomon est devenu orthodoxe dans les contes et bylinesrusses : il fait le signe de la croix ; son ennemi est un tsar paien; il met en fuite les démons avec le bourdon de saint Jean. Si les traditions juives, syriennes, arabes sur

(1) Trés semblables ici aux griffons, @ l’oiseau roc des contes arabes ou 4 l’oiseau zuzele des contes tatars. Radlow, IV, p. 22.

Salomon sont faciles 4 reconnaitre dans ces récits, certains traits ont un caractére profondément slave. Ce n’est plus de la Bible, du Talmud ou du Koran qu’ils procédent : ils rappellent certains contes d’Afanasief, ils rappellent les bylines moscovites ou kiéviennes sur Volga, Roman, Maria le Blanc-Cygne, Sviatogor. Comment expliquer cet élément slave qui s’est fondu si intimement avec )’élément oriental ? M. Bezsonof pense que le héros de ces aventures nest pas seulement le Salomon biblique, mais quwil est en méme temps un autre personnage, Thrace, Géte ou Slave dorigine, celui qu’Hérodote apppelle Zamolxis “). Ce Zamolxis aurait civilisé les Thraces, en introduisant chez eux la civilisation grecque, en leur inculquant le dogme de Vimmortalité de ’ame. Voulant se faire passer pour un personnage surnaturel, il s’était creusé une demeure souterraine dans laquelle iJ disparut subitement & tous les yeux. La quatriéme année il en sortit et raconta qu’il avait été visiter l’autre monde. C’est a cette divinité que les Thraces députaient chaque année quelqu’un des leurs, qu’ils élevaient expirant sur la pointe de leurs piques. Ce Zamolxis s’appelait encore, suivant Hérodote, Gébéléitsis (peut-étre Veéléitsis). Alors il ne serait autre que le dieu slave Veles ou Voloss, protecteur des troupeaux et patron des poétes. Les Slaves, qui habitérent d’abord une partie de la Thrace et du Balkan pour se répandre ensuite dans les plaines du Danube et du Dniéper, auraient emporté avec eux la légende de Zamolxis ou Voloss, le Salomon thrace, légende dont Hérodote nous donne &-peine quelques traits et qui se serait fondue avec les traditions asiatiques dans Pépopée russe de Salomon.

(A) Hérodote, IV, 94 ; Creuzer, Religtons de Uantiquité, trad. Guignaut, ¢. I], p. 270.

GHAPITRE IV.

Il est un autre personnage qui appartient a l’Orient non moins qu’a la Gréce, a la fable non moins qu’é Vhistoire, et qui reproduit certains traits de héros plus anciens, et notamment de Salomon. C’est Alexandre le Grand. Sa 1égende s'est formée de son vivant méme “). Vainement, Suivant Lucien, il jette lui-méme dans |’Hydaspe Vhistoire menteuse du rhéteur Aristobule et sourit des flatteuses inventions dsOnésicrite. Charés de Mityléne, son chambellan, et Clitarque mélent audacieusement la fable et la réalité. Plus tard, avec Quinte-Curce et le pseudo-Callisthéne, nous n’aurons plus qu’un roman souvent fantastique.

Mais les peuples qwil avait soumis étaient plus que les Grecs eux-mémes avides de merveilleux et sur leur vainqueur ne trouvaient rien d@’incroyable. En Epire son gsouvenir est resté si vivant que plusieurs traits de ses légendes se retrouvent dans les traditions sur Georges Castriot, le Scander-beg, Alexandre de l’Albanie. Dans le Balkan les chansons bulgares célébrent sa naissance mystérieuse et ses aventures les plus fabuleuses ”).

Chez les Persans, Firdousi l’a glorifié dans le Schah- Named et, pour consoler l’amour-propre national, a fait d’Iskander un frére naturel, un frére ainé de Darius. D’autres écrivains de la méme nation lui font épouser la fille

(A) Chassang, Histoire du Roman, p. 99 et 313. — Talbot, Essat sur la légende d’ Alexandre le Grand dans les romans frangais. (2) Voir M, Auguste Dozon, Rapports sur une mission littératire en Macédoine, Les Chants populaires des Bulgares, Paris, 1874, p. 58 et s.

du roi vaincu et devenir ainsi le souverain légitime de l’Iran. Les rois du Badakhschan, suivant Marco-Polo, prétendaient descendre de son union avec la fille de Darius. Au-x’ siécle Nizami le Persan lui a consacré tout un poéme, l’/skander-Named.

Les historiens et les géographes arabes du moyen-age sont pleins de ce grand souvenir, de sa victoire sur Gog et Magog, qu’il a enclos de portes de fer, scellées du nom de Dieu, dans une vallée du Caucase, d’ow le peuple maudit ne sortira qu’au dernier jour du monde. Cette légende a été consacrée par lautorité presque divine du Koran (XVIII, 82) qui rappelle comment Dieu affermit sur la terre la puissance de Dhoul-Karnain, le seigneur 4 la double corne, investi d’une double royauté, celle de Rowm et celle de Fars, c’est-a-dire celle de la Gréce et celle de la Perse. Le Koran ferait presque du fils de Philippe un missionnaire de l’Islam. Les Juifs, 4 leur tour, le font, dans le pseudo-Callisthéne, s’agenouiller devant Jéhovah et proclamer dans Alexandrie le culte du « seul vrai Dieu, invisible, incorporel, trois fois saint ». Les Juifs, comme le dit M. Talbot, furent peut-étre les plus actifSs propagateurs de sa légende. Enfin dans les traditions de l’Asie chrétienne, ‘le conquérant macédonien devient un précurseur du Christ. Un récit, recueilli chez les Nestoriens de la Perse par M. Perkins et récemment puhlié par M. Sandreczki dans V Ausland (8 novembre 1875), nous montre Alexandre espérant en la venue prochaine du Messie, conquérant toute la terre pour la mettre 4 ses pieds et.lui préparant dans Jérusalem un tréne d’argent massif.

Il en est de méme au point de vue national : aprés les Perses qui font de lui un frére naturel ou un gendre de Darius, voici le peuple de Misraim qui, dans ce méme pseudo-Callisthéne , ceuvre alexandrine, moitié juive et moitié égyptienne, voit en lui un fils illégitime du pharaon Nectanébo.

Enfin ces nations de Gog et de Magog, ces Touraniens contre lesquels dut sévir le nouveau maitre de l’Iran, viennent lui rendre hommage. Le poéte turc Ahmedi I’a chante. Les Tatars de la Sibérie racontent la merveilleuse aventure d’Iskander le Roumi sur l’Océan ), I] s’embarqua avec ses forts, ses héros et le philosophe Platon. Ils voguérent quinze jours, le seiziéme ils abordérent dans une ile. Ils virent la un ceuf gigantesque, gros comme dix meules de foin et le brisérent. Un oisillon énorme en sortit; il souffia une fois et devint trés-gros, il souffla deux fois et devint plus gros encore. Aussitét Platon s’écria : « Embarquons-nous et fuyons. Ce n’est pas un oiseau, cest un dragon. Quand un dragon a vécu mille ans, il devient un astar, et quand un astar a vécu mille ans, il devient un askar ; c’est un askar que nous avons trouvé. S’il nous atteint, il nous engloutira tous avec le navire. » A peine avait-il parlé que le ciel s’obscurcit terriblement, le tonnerre gronda, l’éclair brilla. C’était Vaskar qui planait sur le navire, d’une aile battait la terre et de Vautre le ciel. Iskander était perdu, quand tout 4 coup Platon, qui avait braqué sa lunette d’approche sur les monts Kaf, s’écria : « Nous sommes sauvés! il y a la deux oiseaux-géants qui font des jeunes askars la pature de leurs petits, et les voila qui arrivent a tire d’aile ! »

En Occident nous n’avons longtemps connu que la légende et non histoire d’Alexandre. Au x1’ siécle, c’est- 4-dire vers le méme temps ot les fables orientales sur Iskander prenaient corps dans le Schah-Nahmed et ’ls- Rkander-Nahmed, en France, Alexandre de Paris et Lambert le Tors nous donnaient li Romans @ Alixandre ® et en Russie s’élaboraient de curieuses Alexandréides. C’est

(1) Radlow, t. IV, p. 505.

(2) Edité par Heinrich Michelant, Stuttgard, 1846.

donc de fables du méme genre que, chez les Slaves et les Francais, comme chez les Arabes et les Persans, s’amusaient les esprits des lettrés et du peuple.

Le Roman @ Alexandre prétend que les bruits qui coururent sur sa dastarderie et la faute de sa mére ne sont que des calomnies contre cette dame respectable. Il connait cependant un certain Vatabus ou Nectanébus qui tout au moins « 4 lnaistre aida l’enfant. » Les récits russes adoptent nettement la dastarderie, et par 1a se rapprochent des chants bulgares du Rhodope. Il y avait, disent-ils, & cette époque, un tsar W@Egypte célébre par ses sorcelleries et son habileté 4 deviner les énigmes. Les tsars des pays voisins, ceux de Perse, d’Ibérie, d’Arabie et d’Ethiopie, sous le commandement de Darius, se coalisérent contre lui. Nectanébus fit une divination avec deux armées de soldats de cire qu’il mit dans Veau et vit que les Egyptiens seraient vaincus. Il s’enfuit : ses sujets éplorés demandérent 4 Neptune ce qu’il était devenu : « Dans trente ans il reviendra sous la figure d’un jeune héros et il vaincra les Perses. » Le tsar égyptien s’était réfugié en Macédoine, ot il vécut incognito, se donnant simplement pour un devin et un habile médecin. Philippe, le tsar de Macédoine, qui avait épousé Olympiade, fille dun tsar d’Ethiopie (c’est la princesse du Sud dont parle la légende de Salomon), s’affligeait de ne pas en avoir d’enfants. Partant pour la guerre, il lui signifia que si elle n’était pas enceinte 4 son retour, il divorcerait. La reine . entend parler de ’habile médecin étranger : c’est lui qui devient le pére d’Alexandre. I] est donc bien le « Reje, serviteur de Dieu, » des chansons du Rhodope. Plus tard, Alexandre tue son pére- le magicien, défait les Perses, sauve les Egyptiens, et accomplit oracle du dieu en leur montrant un jeune Nectanébus, un héros de trente ans.

Les conteurs russes, partant sans doute de la prétendue ambassade des Romains 4 Alexandre, qu’ont rapportée

Quinte-Curce et le faux Callisthéne, ou confondant la Lycaonie d’Asie-Mineure avec la Lucanie italienne, font voyager Alexandre dans la péninsule latine, et les Romains, qui alors n’avaient pas de tsar, le recoivent dans Rome et le font encenser par leurs prétres.

L’Alexandre russe combat toutes sortes de monstres, notamment des fourmis colossales, qui rappellent celles des récits d’Hérodote, des hommes 4 tétes de chien, des hommes-chevaux qu’on appelle tantét des Polkanes et tantot des centaures. I] apprend les langues des oiseaux et s’instruit de leurs moeurs et de leurs secrets. Il descend au fond de la’ mer, épisode qui a été repris par notre Roman @ Alexandre et qui rappelle la descente de Salomon ou de Sadko. Dans les récits russes, comme dans le roman francais, il s’éléve au ciel avec deux griffons, qui rappellent les oiseaux Voi du héros juif. Comme lui encore, il se rend maitre de la pierre qui brille d’elle-méme en péchant dans un lac le poisson qui la renferme dans son ventre : cet épisode rappelle la péche du brochet mythique, qui avala l’étincelle céleste, dans le Kalévala. Alexandre va jusqu’aux ites Fortunées de l’Océan indien. I] converse avec des arbres qui lui prédisent sa mort et l’extermination de sa postérité.

Voici le récit russe sur la défaite de Gog et Magog : « Il y eut un tsar Alexandre de Macédoine : c’était un bogatyr parmi les bogatyrs, et son armée était composée ‘uniquement de héros. Partout ot il portait ses armes, il était victorieux. Il soumit tous les royaumes de la terre, il alla jusqu’au bout du monde et y trouva des barbares tels que lui-méme en fut épouvanteé; ils étaient plus cruels que les bétes fauves ; ils mangeaient des hommes vivants. L’un n’avait qu’un ceil au milieu du front ‘et Vautre trois ; Pun n’avait qwune jambe et l’autre trois, et celui-ci courait si vite qu’on ett dit une fléche lancée par un arc. Le nom de ces peuples était Gog et Magog. Ces nations sauvages ne

purent tenir devant lui et prirent la fuite ; il les poursuivit et les chassa dans des gorges, des précipices et des montagnes si affreuses que le conte ne saurait l’exprimer, ni la plume Jécrire. Sur leurs tétes, d’une montagne a Vautre, il construisit une votite, sur laquelle il placa des tuyaux; puis il s’en alla. Quand le vent souffle dans ces tuyaux, il se fait un bruit épouvantable et les nations sauvages s’écrient : « On le voit, Alexandre de Macédoine vit encore! » Et Gog et Magog vivent encore et ils continuent 4 avoir peur d’Alexandre, et ils sortiront des montagnes quand la fin du monde sera venue “), »

Il est & remarquer qu’Alexandre, comme Salomon, comme les autres héros des récits russes, y prend couleur orthodoxe. Aprés avoir été juif dans le faux Callisthéne et musulman dans le Koran, le voila chrétien orthodoxe ! Il guerroie contre les nations infidéles et punit Gog et Magog de leur paganisme. II est le fondateur de la sainte Byzance comme son lieutenant Antiochus de lorthodoxe Antioche. Il transporte d’Egypte & Alexandrie les reliques de saint Jérémie le Prophéte ®. Son nom se retrouve souvent dans les monuments du moyen-Age russe comme Synonyme de sagesse, de bravoure et de force. (Voir cidessus page 230, l’éloge d’Alexandre Nevski.)

(1) Afanasief, Contes, VI, 64, Poétitcheskia, etc., t. Il, p. 434. (2) Bezsonof, dans Kiriéevski, t. II, p. CLXXVIII et S.— Afanasief, ibid.

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