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LE CYCLE TROYEN CHEZ LES LETTRES

Elles ont eu le méme succés en Russie. MM. Miller et Viazemski, dans leurs études sur la Chanson d’Jgor, rappellent que V’introduction du christianisme grec avait eu pour conséquence d’acclimater en Russie non-seulement la littérature religieuse des Byzantins, mais aussi leur littérature profane. On enseignait le grec dans les écoles russes au xu° siécle; certains princes russes savaient la langue grecque, intermédiaire nécessaire de leurs relations intellectuelles, commerciales ou politiques avec Tsarigrad; il ne manquait pas de lecteurs pour les productions antiques ou récentes du génie hellénique. Dans la premiére moitié du xuir° siécle, un écrivain russe s’excusait devant le prince Nicolas Svatoch de

nvavoir pas étudié Homére étant jeune. Le chroniqueur de Volynie 4 la date de 1232 cite un vers d’Homere qui ne nous est pas parvenu dans les manuscrits. Les poémes de Quintus Smyrne au Iv® siécle (I’Zlade continuée), de Tryphiodore au v° (la Destruction de Trove), de Kolouthos au vi° (’#nlévement d’Heéléne), avaient dui romettre a la mode dans le monde instruit de Russie comme de Byzance les vieilles légendes du cycle troyen-“).

lly avait entre Kief, cette seconde Byzance, et sa métropole du Bosphore, un échange continuel de traditions et de fictions. L’auteur du STovo cite des chansons grecques et occidentales sur les événements qu’il raconte : « Les Allemands et les Vénitiens, nous dit-il, les Grecs et les Moraves, chantent la gloire de Sviatoslaf (qui avait battu Kobak,prince des Polovtsi) et flétrissent Igor qui a laissé au fond de la riviére de Kaiala la force russe, qui a enrichi des dépouilles russes les Petchenégues. » Léon le Diacre croyait au x° siécle saisir des ressemblances entre les rits des Russes et ceux des anciens Grecs. II les attribue 4 l’influence d’Achille et de ses compagnons qui s’établirent, dit-on, sur le littoral russe de la mer Noire. C’est également sur la céte de Crimée que se passe une partie des aventures d’Oreste et d’Iphigénie, ainsi que des aventures maritimes des Argonautes et d’Ulysse ().

Avant méme que les légendes relatives 4 la guerre de Troie eussent pénétréen Russie, sous les auspices de Byzance, ne voyons-nous pas s’établir dans les colonies milésiennes de la mer Nofre un développement tout particulier des mythes d’Achille, d’Héléne, d’Iphigénie et d’Oreste? Achille était pour les habitants d’Olbia et de Borysthénis objet d’un

(A) Au XVIe siécle Ivan le Terrible comparera son ennemi Kourbski a Enée et Anténor, quid’aprés ce que le tsaralu d’eux, ont trahi leur patrie.

(2) Balaklava, parexemple, serajtla ville des Lestrygons; on montre en Crimée la caverne du Cyclope. M. le professeur Brunn, d’Odessa, a prouvé que le promontoire du Parthénion et le temple dela sanguinaire Diane taurique doivent se chercher entre Sébastopol et Balaklava, prés du monastére de Saint-Georges.

culte presque fanatique : on chantait les vers d’Homére 4 sa louange en marchant au combat; on lui avait consacré deux iles 4 P?embouchure du Dniéper “) : celle de Leucé surtout était célébre; elle restait déserte et personne n’osait y séjourner aprés le coucher du soleil; elle était couverte de mouettes, de cygnes, d’alcyons, de cigognes et autres oiseaux de mer, que la dévotion populaire respectait, et qui lui ont peut-étre valu son nom de Leucé : la Blanche. C’est 1a qu’habite Achille, le fils de Thétis, c’est-A-dire de la mer, et qui porte sans doute, a raisor de son origine, le titre de Roi de la mer, Pontarchos. . Il y vit en joie avec son ami Patrocle, avec la belle Héléne, dont il fut un des premiers amants et dont, aprés tant dautres, il est devenu le possesseur incontesté. Il y continue toutes les occupations de sa vie passée. On raconte que ceux qui tentaient d’y aborder entendaient le bruit des armes, le galop des chevaux, les cris des guerriers, sans apercevoir personne. Des marins avaient vu Achille apparaitre sur leur navire, debout sur le grand mat. Ces files sacrées, isolées par le respect et la crainte, livrées uniquement 4 la présence du dieu, ont toujours eu dans les religions antiques un succés d’épouvante : telles furent Deélos dans l’Archipel, Vile de Sein sur les cOtes de la Bretaene, Helgoland et Rugen dans les mers de la Germanie et de la Slavie. Les Héroiques de Philostrate multiplient les anecdotes sur les étrangetés de l’ile de Leucé. Un jour, un marchand qui y était descendu fut rencontré par Achille : celui-ci l’invita A souper, l’entretint.de ses campagnes, des événements de la guerre de Troie, et lui ordonna Waller chercher & Ilion une jeune Troyenne qu'il lui désigna et

(4) Constantin Porphyrogénéte dit que les Russes du Xe siécle en arrivant al’fle Saint-Grégoire, prés de l’embouchure du Dniéper, faisaient des sacrifices auprés d’un grand chéne et immolaient des oiseaux vivants Les Russes avaient-ils hérité de la vénération des anc’ens colons grecs pour les hdtes divins des iles de la mer Noire?

qui était du sang royal d’Hector et de Priam. Le marchand, persuadé qu’Achille était amoureux de la jeune fille, partit, Yacheta et V’amena a Leucé. Le soir, Achille engagea le marchand & descendre au rivage, l’invita de nouveau A un festin ou assistait Héléne, lui remboursa l’argent, lui promit sa protection dans son négoce, et, en le congédiant, lui prescrivit d’abandonner la jeune fille sur la plage. A peine le vaisseau s’était-il éloigné du rivage, que le marchand et ses matelots entendireut des cris lamentables : c’était la descendante du Troyen Priam qu’Achille déchirait en mille piéces. On racontait qu’Oreste, qui hanta aussi les rochers de la Chersonnése taurique, descendit a Leucé pour s’excuser du meurtre de Néoptoléme, fils d’Achille. D’autres écrivains ont rapporté Vaventure de Léonyme, général des Crotoniates, qu’un oracle envoya & Leucé, pour y obtenir sa guérison. Lui aussi y vit Héléne : elle le chargea méme de dire au poéte Stésichore que, s’il avait perdu la vue, c’était pour avoir parlé d’elle en termes inconvenants : pour la recouvrer, il devait composer une palinodie “). Du réle que joue Héléne dans les redoutables soupers de Leucé 4 celui que lui attribuent les légendes allemandes du moyen age, il n’y a pas loin. (Voir Henri Heine, de l’ Allemagne.)

Quatre fois auteur du S7ovo parle de Troiane : « letemps de Troiane, » — « le sentier de Troiane, » — « la terre de Troiane, »—« laseptiéme génération depuis Troiane, » génération qui correspond & celle du mystérieux Vseslaf. Qu’estce done que ce Troiane? Certains commentateurs pensent que c’est Trajan, dont le souvenir glorieux a pu passer des peuples danubiens aux tribus du Dniéper ; d’autres y voient le dieu slave Troiane, divinité des régions infernales, dont il est question dans un monument slavon, le Dit de la ré-

(4) Kehler, Mémoire sur les tles ct les courses consacrées &@ Achille dans le Pont- Euain, dans les Mémoires de 1’Académie imp. des sciences de Saint-Pétersbourg, année 1826,

vélation des apdtres. Le prince Viazemski s’est engagé dans une autre voie : il traduit ces expressions par celles-ci : les temps des Troyens, le sentier des traditions troyennes, la septiéme génération depuis la chute de Troie, etc. Il apporte a Pappui de sa thése des arguments spécieux. Tout le monde, dans l’antiquité et au moyen-dge, a voulu descendre des Troyens dont lenom avait retenti dans le monde entier “), Les Romains se recommandent d’Enée, le fils d’Anchise, les Francs de Francus, fils de Priam. A Priam se rattachent aussi les rois d’Angleterre , si on en croit le poéme de Wace, les Slaves et les Polonais, si on en croit Kadlubko, les Bretons et les Normands, si on en croit Nennius, écrivain du sx° siécle. Pourquoi la Russie du Dniéper ne serait-elle pas aussi la « terre de Troie » et Vseslaf de Kief le septiéme descendant de Priam ?

Le poéte de la Chanson @Igor, en effet, n’était pas étranger & la littérature grecque. Le prince Viazemski fait observer que son invocation 4 Bojane est presque une reproduction d’un morceau de l’Héléne d’Euripide, l’inyocation 4 Homére : Homére y est comnaré, presque dans Jes mémes termes, 4 un oiseau harmonieux, au rossignol mélodieux et plaintif. Un autre passage du Slava rappelle les vers d’Homére sur les deux Ajax : dans le S7ovo, les Polovtsi sont comparés 4 des boeufs qui labourent la terre russe ; les deux Ajax, dans l’/liade (XIII, 701), & deux jeunes taureaux attelés 4 la méme charrue, Le prince Viazemski pense donc que la dive qui s’abat sur la terre russe doit étre la diéva, c’est-a-dire la jeune fille, c’est-adire Héléne, toujours vierge malgré ses déportements; il pense que l’Odida, la déesse de l’Injure, qui étend ses ailes de cygne sur la Russie, n’est autre qu’Héléne, cette vivante personnification de la haine et de la discorde, qui ne peut se montrer sans embraser les cceurs des dieux,

(1) Benott de Sainte-More et le roman de Trote, par M. Aristide Joly. Paris, 1870-74,

des hommes, des demi-dieux, pour laquelle ont péri tant de Grecs et de Troyens, et qui est bien une femme-cygne, puisqu’elle est née d’un ceuf.

Ce rapprochement n’a rien de forcé. L’Obida secoue ses ailes de cygne sur les bords du Don et de la mer Noire : or, c’est bien en ces régions que les Héroiques font habiter Héléne : quand elle célébre ses noces avec Achille, « Poseidén et Amphitrite, toutes les Néréides, toutes les riviéres, tous les dieux qui habitent le Pont et la mer Méotide vinrent célébrer ce mariage. » Héléne se trouve donc en relation non-seulement avec le Borysthéne ou Dniéper, mais avec le Tanais ou Don. C’est sur ces rivages, infestés au xuI° siécle par les Polovtsi, qu’elle a eu toutes ses aventures ; c’est 14 que suivant une tradition elle fut immolée avec Ménélas sur l’autel de Diane par Iphigénie; cest 1a qu’elle s’unit par un mariage posthume avec Achille.

L’Ohida, c’est VInjure, la discorde entre les princes russes. Mais Héléne n’est-elle pas un objet éternel de désunion entre les dieux et les rois de la Gréce? Dans les chants cypriaques, Stasinos iui donne pour mére la Discorde elle-méme, l’cdieuse Erynnis, la cruelle Némésis. Poursuivie par Jupiter, celle-ci se change en oie : Jupiter se métamorphose en cygne-et.la rend mére d’Héléne et des Dioscures. Fille de Némésis, Héléne est elle-méme Erynnis, la Discorde. Elle porte ce nom dans lA gamemnon d’Eschyle (vers 749), dans Oreste d’Euripide (vers 1389). Virgile Pappelle : « Zroje et patrie communis Frynnis.»

L’Odida appelle sur la Russie les temps féconds en malheurs. Mais quel est le but de Jupiter en engendrant Hélene? Ce sont les chants cypriaques qui nous l’apprennent encore : Jupiter, trouvant que Vespéce humaine se multipliait outre mesure, donna le jour a Héléne précisément pour diminuer le nombre des hommes.

Le caractére sinistre V@Héléne se révéle encore dans sa

signification astronomique. Sous le nom d’Héléne Uranie, elle est l’astre le plus funeste aux navigateurs. Elle incendie de ses feux, et le navire, et ses agrés : quand elle darde Ses rayons sur un vaisseau, les matelots savent qu’ils sont perdus sans ressource (le grammairien Lactance cité par Viazemski, p. 221).

Et pourtant, malgré ses déportements, ses nombreux amants et maris, elle est toujours la diéva, la vierge. On Va identifiée 4 Vénus-Uranie, 4 Diane, 4 Iphigénie. En sa qualité de femme-cygne, il dépend toujours d’elle de recouvrer sa virginité “). En sa qualité de déesse sidérale, elle est & Vabri des passions des hommes. Combien de fois n’ont-ils serré dans leurs bras que son fantéme! Euripide l’appelle dans Oreste « la vierge de Laconie. »

Dans l’explication que donnent saint Irénée et les gnostiques des récits sur Héléne, elle est le symbole de la discorde dans le ciel, la rupture de l’harmonie dans le monde des Eons : c’est elle quia créé les anges qui ont ensuite fait le monde matériel et périssable: persécutée par les autres Eons, elle est contrainte de nrendre de temps A autre une forme humaine: cest cet Eon féminin qui fut Héléne la Belle’au temps du siége de Troie; c’est lui qui fut Héléne la Prostituée, que le magicien Siméon, le semeur de toutes les hérésies, acheta en Phénicie et qui Paccompagnait partout.

Héléne, c’est aussi Lilith, cette premiére femme d’Adam qui, suivant les talmudistes, fut créée le sixiéme jour, qui refusa d’obéir 4 son mari, s’enfuit, fut poursuivie par les anges de Dieu, qui préside & la mortalité de notre race et qui commande a d’innombrables légions de diables.

Les anciens Grecs reconnaissaient déj& chez Héléne la double nature de femme et d’oiseau. Dans l’Oreste d’Euripide, un personnage s’écrie : « Je hurle le chant du cer-

(4) Voir ci-dessus, pages 91 et 219.

cueil d’une voix sauvage. C’est 4 cause de l’ceil de beauté, né de l’oiseau aux ailes de cygne, de la funeste Héléne, fruit de Léda. »

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