‹ La Russie EpiqueChapitre 58 sur 72 · HELENE DANS LES MONUMENTS POPULAIRES · texte numérisé non relu

HELENE DANS LES MONUMENTS POPULAIRES

Mais le S7ovo n’est pas le seul monument russe ow revit le souvenir d’Héléne. Cette héroine, fille & la fois de Jupiter et d’une odieuse mére, & la fois divine et sinistre, rayonnant d’une beauté toujours funeste, resplendissant femme parmi les femmes, astre parmi les astres, reine du ciel comme Achille est roi de la mer, type surhumain que le génie dun Homére s’est plu & humaniser et 4 parer de perfections infinies, type divin qui a ses analogues dans presque tous les panthéons, a passé, sans perdre de son éclat, des légendes helléniques dans les traditions du moyen-dage allemand. Le moyen-dge russe pouvait-il lienorer ? Elle y a été pius connne peut-tre du peuple que des lettrés.

Un des contes russes ot il est impossible de la méconnaitre, c’est celui des sept Siméons “). Par leur nombre, ils rappellent les sept Eons des gnostiques ; par leur nom, le magicien Siméon qui s’attache 4 la fortune d’Héléne; comme Siméon et les sept Eons, les sept Siméons sont a la poursuite de la beauté par excellence. Nous allons étudier successivement deux variantes différentes du méme conte.

Les sept Siméons sont nés tous ensemble d’une vieille femme dont le vieux mari vient de mourir ®. Le tsar du

(4) Les Sitméons ou Sémions rappellent les Semones du Latium. Bréal, Hercule et Cacus, p. B1-36.

(2) Afanasief, Contes, III, 22.

HELENE LA BELLE. 415 pays les fait venir et leur demande quel métier ils exercent. « Moi, dit le premier, je puis forger une colonne de fer de douze toises de hauteur. — Moi, dit le second, je puis la planter en terre. — Moi, dit le troisiéme, je puis grimper au sommet et regarder au loin, bien loin, tout ce quise passe dans le monde. — Moi, je puis batir un navire qui ira sur la mer comme sur la terre. — Moi, je puis commercer de diverses marchandises en pays étrangers. — Moi, je puis avec ce navire, son équipage et son chargement, plonger dans la mer, naviguer sous l’eau et revenir & la surface quand il le faudra. » Quand vint le tour du septiéme frére: « Moi, dit-il, je suis un voleur ; je puis dérober tout ce qui me plait ». Le tsar ne voulut pas entendre parler d’une telle profession dans ses états et il enjoignit au voleur de choisir dans trois jours. un autre métier ou de quitter le pays.

Il se trouva qu’alors le tsar était éperdiment amoureux dune jeune fille qui habitait au-dela des montagnes, audela des mers, et personne ne pouvait la lui amener pour qwil Vépousat. Il réunit ses boiars et ses voiévodes et ceux-ci lui conseillérent de recourir aux talents de Siméon le voleur et de ses fréres.

Le lendemain, le premier Siméon forge sa colonne de fer, le second la plante en terre, le troisiéme monte au sommet et se met 4 regarder ce qui se passe dans le monde. Il voit les mers bleues sur lesquelles apparaissent comme des taches noires les navires; il voit des villes, des villages et une multitude de nations. Il ne voit pas la jeune fille dont le tsar est amoureux. A la fin il remarque & la fenétre d’un lointain palais une jeune fille d’une beauté admirable: elle avait la peau si fine qu’on voyait la moélle circuler dans ses os “). Il descendit faire son

(1) M. Heuzey, dans son Acarnanie, parle d’une princesse légendaire dont la peau était si fine qu’on voyait couler dans sa gorge le vin qu’elle buvait. En Lorraine, la légende de la Belle de Ludre.

rapport au tsar; immédiatement le quatriéme Siméon dut construire un navire, que le cinquiéme chargea de marchandises et de curiosités, puis tous les sept partirent pour ce pays lointain.

Il arrivérent au palais de la belle. Siméon le voleur s’était procuré un chat de Sibérie qui savait cent gentillesses et dont les tours émerveillérent la jeune fille ainsi que tout le peuple. Il lui persuada de venir visiter son navire, d’en examiner la construction et de regarder toutes les bétes connues ou inconnues qu’il avait apportées avec lui. « La tsarévna demanda la permission 4 son pére et, le soir, avec ses suivantes et ses bonnes, elle alla regarder le navire de Siméon avec ses bétes connues ou inconnues. Elle arrive : le jeune Siméon la recoit sur la berge et la supplie de ne: pas s‘irriter, mais de vouloir bien laisser sur le rivage ses suivantes et ses bonnes et de monter seule sur le vaisseau : « J’ai la, dit-il, beaucoup de bétes curieuses et trés-belles; celle qui te plaira est 4 toi; mais donner a toutes les autres, aux suivantes et aux bonnes, ce qui leur plairait, nous ne le pouvons ». La tsarévna consentit et ordonna a sessuivantes de l’attendre sur le rivage; elle suivit Siméon sur le navire pour en contempler les merveilles et les animaux étonnants. Dés qu’elle fut montée, les matelots couperent les cables et le navire commenca & gagner la mer bleue. » On dépécha une flotte de guerre A sa poursuite, mais le sixiéme Siméon fit 4 propos plonger le navire sous la mer et ne reparut a la surface que lorsque tout danger fut passé.

Le nom d’Héléne ne se trouve pas dans cette premiére variante. Ce récit, qui rappelle celui de l’enlévement de Salomonie, reproduit aussi presque tous les détails de l’enlévement d@’Io par les Phéniciens, dans Hérodote (1. I, ch. 4).

Dans l’autre variante ), non-seulement le nom d’Héléne

(4) Viazemski, Zamtéchania na Slovo, p. 372

reparait, mais la fable y prend un caractére si archaique que M. le prince Viazemski croit y trouver l’explication des divergences qu’on remarque dans les traditions grecques les plus anciennes sur la fille de Jupiter. On sait qu’Homére, par exemple, nous montre Héléne restant dans les murs de Troie pendant les dix ans du siége : quand elle parait, les vieillards eux-mémes sont émus de sa beauté et ne trouvent pas que l’on ait versé trop de sang pour une telle femme. Dans Hérodote et Euripide au contraire, c’est pour le fantéme, pour le spectre d’Héléne que se battaient les Grecs et les Troyens. La véritable Héléne avait trouvé un asile loin des combats chez le roi d’Egypte, et c’est IA que Ménélas la retrouva aprés les dix années révolues. Or, ce don de paraitre et de disparaitre que posséde Héléne, le conte russe ’arendu 4 merveille :

« Quand la jeune princesse vit ?Océan profond et qu’elle ne vit plus le rivage, et sur le rivage ses bonnes, ses nourrices et ses jolies filles suivantes, elle se mit 4 pleurer, a sangloter, 4 verser des larmes briilantes. « Hélas! mon pére, ma chére mére, arrachez-moi 4 cette dure captivité, 4 ce grand vaisseau. Je volerai au-devant de vous, comme un cygne blanc, et je me poserai sur la fenétre aux grilles dor. » Aussitét dit, aussitét fait. La jeune princesse se transforma en un cygne blanc et vola sur l’Océan, sur la mer profonde, vers son ¢erem bien orné. Alors le septiéme Siméon dit au cinquiéme: « Prends ta fléche d’acier et vise & Vaile droite du cygne blanc. Le cinquiéme Siméon tira, et plus vite encore le sixiéme Siméon regut le cygne blanc dans ses bras et ’apporta sur le grand navire. » Et alors le cygne blanc redevint comme auparavant une jeune princesse, Héléne la Belle. »

Dans le conte d’Ivan le -tsarévitch et de loiseau de feu, Vhéroine est encore Héléne la Belle et elle s’entend parfaitement A s’échapper d’une prison, tout comme |’Héléne des récits grecs échappe 4a surveillance du roi d’Egypte,

oT

sous prétexte d’aller faire un sacrifice aux manes de son mari, mais en réalité pour s’enfuir avec ce dernier.

Ivan le tsarévitch s’est glissé dans le chateau du tsar Dalmate pour lui dérober V’oiseau de feu et n’a pas réussi: ' Dalmate veut d’abord le tuer, puis lui donne la vie et lui promet l’oiseau de feu s’il peut lui procurer le cheval & la criniére de feu qui est dans le chateau du tsar Aphron. Ivan ne réussit pas mieux chez ce dernier, qui cependant lui fait également grace de la vie et lui promet le cheval sil lui améne Héléne la Belle. Ivan, dans ses entreprises, est aidé par un loup auquel il a rendu service autrefois. Il part avec lui pour le chateau d’Héléne, qui est situé au-dela de vingt-sept pays, de trente royaumes, et alors il apercoit Héléne la Belle derriére une grille dor, se promenant avec ses bonnes et ses nourrices dans un jardin merveilleux. Le loup enléve la jeune fille, la charge sur son dos avec lvan et court si vite que les gens lancés & sa poursuite ne peuvent latteindre. Arrivé chez le tsar Aphron, Ivan recoit de lui le cheval 4 la criniére dor; mais que lui.donne-t-il en échange? Héléne la Belle? non, mais le loup qui a pris la forme d’Héléne, et qui aprés quelque temps redevient un loup, et va retrouver le couple fugitif. Ainsi, c’est encore un fantéme d’Héléne, qui, au chateau d’Aphron, comme dans les remparts d’Ilion, trompe tous les yeux. Ivan opére ensuite l’échange du loup métamorphosé en cheval contre Poiseau de feu, et avec son triple butin, loiseau de feu, le cheval 4 la criniére de feu et la fille de roi, revient au chateau de son pére ou, aprés d’autres aventures, il épouse Héléne la Belle.

Combien de fois ce nom magique ne revient-il pas dans les contes russes? Dans'un autre récit, on voit une Héléne dont tous les fils de rois et tous les héros recherchent la main. Elle est assise, impassible et muette divinité, sur un tréne dor, élevé sur une estrade, que supportent douze colonnes : celui-la seul ’épousera qui d’un bond de son

cheval pourra s’enlever jusqu’A sa hauteur et déposer un baiser sur ses lévres. Un seul réussit, c’est Petit-Jean (Vania), le fils cadet d’un pauvre homme qui vient de mourir, le seul des trois fréres qui soit resté pour dire des priéres sur la tombe paternelle. Son pére le récompense, comme fit la marraine de Cendrillon, en lui donnant de riches vétements et un cheval héroique. Vania sort triomphant de l’épreuve; quand ensuite on cherche le triomphateur, Vania a disparu : il reste caché dans la foule, en habit de paysan, redevenu Petit-Jean comme devant. Il entend humblement la proclamation de la princesse qui offre au vainqueur sa main et la moitié de son royaume. « Je lui ai plu quand je me suis montré 4 elle en galant Seigneur, ce n’est pas avec ce mauvais cafetan que je lui inspirerai l’amour. » Mais les grands yeux de la fiancée, qui découvrent tout ce qui se passe dans le monde entier, ont distingué dans la foule et Héléne la Belle, devant les peuples étonnés, devant les deux fréres jaloux, fait asseoir Petit-Jean sur son tréne “4,

En général, quand il y a dans la littérature populaire des Russes quelque ravissante jeune fille a enlever, et aussi quelque féminine trahison & commettre, ce nom qui rappelle 4 la fois une beauté divine et une perversité originelle, vient presque naturellement s’appliquer 4 Vhéroine. Dans une chanson de noces, citée par le prince Viazemski, la mariée se plaint d’étre captive comme un blanc cygne aux pieds noirs, d’étre arrachée aux flots jaunes de la riviére natale, 4 ses eaux paisibles et profondes, aux cygnes blancs ses compagnes, pour étre trainée en un pays lointain, dans une terre étrangére, dans une maison inconnue ow elle trouvera un beau-pere irrité, une belle-mére grondeuse, oti les sages beaux-fréres la regarderont de travers, ot les stupides belles-sceurs voudront la déchirer. Et quel nom

(4) Afanasief, Contes, VI, 26.

porte dans la chanson ce beau cygne plaintif? Il s’appelle « la gentille Héléne Ivanovna. »

Dans une byline publiée par M. Kostomarof, Ilia et ses compagnons ont vaincu Tougarine et d’autres bogatyrs de Constantinople. Or, la souveraine qui régne sur Tsarigrad, s’appelle la tsarine orthodoxe Héléne : la fille de Tyndare était si bien au fond de la réverie populaire que nous la voyons reparaitre sous toutes les formes et sous tous les déguisements.

Le type d’Héléne, tantét puissante divinité, tantét vierge enchanteresse, tantodt femme perfide, a donc servi & former plusieurs types d’héroines. C’est Héléne la Belle qui sauve son mari, le Jeune courtisan malheureux, dans une des variantes de notre pobyvalchtchine : mais c’est elle encore, qui, sous le nom de Vassilissa, parait dans les autres variantes : il faut donc Vassimiler 4 la Vassilissa des contes, la fille de Venchanteur ou du Roi de la Mer, habile enchanteresse elle-méme et qui réussit 4 fuir avec le bien-aimé, en déjouant tous les sortiléges paternels. L’Héléne héroique, sceur épique de Brunehilde et des walkyries, c’est encore la Vassilissa de la byline, délivrant de prison son mari Stavre le musicien.

Zabava, qu’enléve le Serpent de la Montagne et qui voudrait bien se faire enlever-par Solovet Boudimirovitch, Apraxia, que les envoyés de Vladimir prennent de force, dans la maison de son pére, roi de la sombre Lithuanie, cest toujours Héléne, éternellement poursuivie, éternellement ravie. La malice d’Apraxia, son penchant & Vinfidélité, lui viennent peut-étre de l’épouse de Ménélas. Quant a Salomonie, la femme de Salomon, elle participe A la fois de la Lilith talmudique et de ’Héléne homérique.

Héléne, fille de Jupiter, a des traits lumineux, grands et bons; fille d’Erynnis, née de Paccouplement de deux brutes divines, elle a un cété ténébreux, sinistre, démoniaque. La perversité de la femme-cygne, de Phéroine de dis-

DIGENIS AKRITAS. 42]

corde, née pour la diminution de l’espéce humaine, de la redoutable enchanteresse habile 4 se dérober, a se transformer, a ne laisser 4 sa place qu’un fant6éme, se retrouve surtout chez ces Marina, ces Mariaaux plumages de cygne, qui métamorphosent Dobryna en aurochs, obligent Potyk a descendre vivant dans la tombe, changent Ivan Gostiny en rocher ou le crucifient 4 la muraille, qui sont toujours prétes a passer aux bras du Tatar et qui ont des accointances suspectes avec l’antique confident de la femme, le Serpent.

Si Pon retrouve dans les monuments populaires de la Russie tant de traits du mythe d’Héléne et jusqu’a son nom, le mythe d’Achille ne pouvait pas y étre complétement inconnu. Nousavons déja signalé plusieurs analogies entre le roi des Myrmidons et Volga Vseslavich, le chef dune droujina de fourmis.

Page 1