CHAPITRE VI
L'EPOPEE NEO-GRECQUE : DIGENIS AKRITAS.
On ne s’attendrait guére 4 ce que la civilisation byzantine, au dixiéme siécle, eit enfanté une épopée. Cette épopée existe cependant; c’est celle de Digénis Akritas, c’est-A-dire Vhomme né de deux races, Grec par sa mére, Arabe par son pére, et le gardien des frontiéres de ?Empire contre les musulmans de l’Euphrate. On l’a appelé aussi Porphyrios et les Persans Farfourious: son vrai nom semble avoir été Panthirios ou Panthir, ce méme
Panthir qui, au témoignage de Nestor, consomma en 941 la ruine de l’armement russe du prince Igor, fut parent de Vempereur Romain Lécapéne et Domestique des Ecoles @ Orient ou commandant en chef des provinces d’Asie. Son épopée nous est parvenue sous une double forme “). D’abord sous forme de cantilénes isolées, d’un caractére évidemment populaire, d’une haute et puissante inspiration, et dans lesquelles abondent les traits épiques et mythologiques. Telles sont les chansons suivantes: Ze fils @Andronic; Porphyrios et ses aventures avec la fille de ’Empereur ; ?Hnlévement d@Eudocie par Digénis, malgré la résistance des parents de la jeune fille; 7’ Anlévement d’ Fudocie par les apélates, bannis ou brigands qui infestaient les montagnes de |’Anatolie; la Chevauchée funebre VEudocie, ramenée & la maison paternelle par le spectre de son frére; le Combat de Digénis et de Charon, c’est-a-dire de la Mort; enfin la cantiléne qui nous montre Akritas sur son lit de fer, sur son lit de mort, étouffant sa femme dans ses bras pour ne pas l’abandonner vivante 4 ses ennemis. D’autres traditions orales courent l’Asie antérieure, de Trébizonde & Vile de Chypre. Digénis Akritas y prend les proportions colossales dun représentant divin de la nationalité grecque, dun Hercule byzantin qui, une derniére fois, fit trembler sur la frontiére de l’Euphrate les hordes barbares qui devaient la franchir aprés sa mort. Ses ennemis mémes ont conservé sa mémoire : dans l’épopée persane, il est question du vaillant Farfouwrious, le gardien des frontiéres romaines; dans Pépopée ottomane,
(1) Constantin Sathas et Emile Legrand, les Exploits de Digénis Akritas, épopée byzantine du x’ siécle, publiée pour la premiére fois d’aprés le manuscrit unique de Trébizonde, Paris, 1875. — E. Legrand, Recueil de chansons populaires grecques, Paris, 1875. — E. Legrand, Collection de monuments pour servir al’ étude de la langue néo-hellénique, Paris et Athénes, 1869-1874, — C. Sathas, Bibliotheca graeca medii evi, Paris et Venise, 1872-4874, — Alexandre Vessélovski, Fragments de l’épopée byzantine dans Vépopée russe, dans le Viestnik Evropy, Saint-Pétersbourg, avril 1873.
Voir mon article de la Revwe des Dewx-Mondes, du 13 aout 1878; une épopée byzantine au diwiéme siécle.
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consacrée au héros turc-Sadji-Battal, on se souvient du général grec Akrateés.
La seconde forme sous laquelle nous est parvenue sa 1égende est celle d’un poéme épique en dix chants, ceuvre évidente d’un lettré de Byzance ou de Trébizonde, mais dans lequel se trouve coordonnée une masse considérable de traditions sur Akritas. Les premiers chants racontent comme son pére Mouzour, l’émir d’Edesse, enlevala fille des Doucas aprés avoir saccagé le palais de ses ancétres; comment les cing fréres de la jeune fille se présentérent les armes 4 la main devant l’émir; comment celui-ci, effrayé autant qu’amoureux, consentit 4 épouser sa captive, a se faire Romain, cest-a-dire chrétien , et & passer au service de V’Empereur. De ce mariage nait Digénis Akritas: a six ans on le baptise; 4 neuf ans, il a terminé toutes ses études; & douze ans, il court les bois, assomme un ours d’un coup de poing, atteint une biche a la course, déchire une lionne furieuse et commence ses campagnes contre les apélates. I] extermine les plus vaillants d’entre eux et fait trophée de leurs massues: il combat leur héroine Maximo, une véritable amazone, qui, comme la Thalestris ad’ Alexandre, veut ensuite appartenir 4 son vainqueur. Il enléve 4 main armée la belle Eudocie, fille du général Doucas, et fait d’elle sa femme; il séduit la fiancée d’un prince grec, fille d’un émir; mélant aux exploits héroiques les exploits amoureux, il se rend fameux dans tout le bassinde ’Euphrate. L’empereur Romain Lécapéne rend visite 4 ce vaillant gardien de ses frontiéres, le comble d’honneur et de présents. Les apélates domptés et disciplinés par lui deviennent les plus fidéles défenseurs de la monarchie; les Sarrasins n’osent approcher des régions que remplit la gloire de son nom. Dans son magnifique chateau de l’Euphrate, orné & lintérieur de marbres précieux et de mosaiques sur fond dor, il mene la vie somptueuse et guerriére d’un prince souverain d’ Asie.
Ce poéme, ot les hardies inventions des hommes de la frontiére sont atténuées et affaiblies par le bel esprit et le got timide de Byzance, s’est conservé dans un manuscrit un peu mutilé “).de la bibliothéque publique de Trébizonde. M. Johannidis avait déja signalé en 1870, dans son Histoire et statistique de Trébizonde. Nous en devons la récente publication 4 deux jeunes érudits, MM. Sathas, d’Athénes, et Legrand, de Paris, dont l’activité et la bonne union font autant d’honneur a la science hellénique qu’a la science francaise.
Lorsqu’on n’avait encore publié sur Akritas que les cantilénes isolées ou tragoudia et que Von ne connaissait du poéme anonyme en dix chants que l’indication de M. Johaanidis, M. Alexandre Véssélovski, dans le Messager @ Hurope avril 1875, appelait Pattention des savants sur certains monuments de la littérature populaire des Russes qui évidemment se rattachaient au cycle de Digénis Akritas et qui prouvaient que la gloire du héros byzantin avait dépassé les limites de empire grec, pour pénétrer chez ces Russes vaincus par lui en 941.
Dans un manuscrit en langue slavonne-russe du xIv° ou du xv° siécle (ce méme manuscrit qui renfermait la célébre Chanson @Jgor) se trouvait un poéme intitulé Vie et gestes de Dévgém Akrita. Lillustre historien Karamzine, qui avait lu ce poéme, en a publié quelques fragments. En outre, M. Pypine a rencontré dans un manuscrit russe du xvir° siécle le texte mutilé d’un récit en honneur de ce heros @), Les deux manuscrits slavons, & part quelques variantes, semblent avoir reproduit la méme donnée, mais ils présentent d’importantes différences avec le poéme byzantin.
(1) I] manque notamment tout Je premier livre, la moitié du second, un feuillet du septiéme et la plus grande partie du dixiéme. (2) Publié par M. Pypine dans son appendice a son Essai d'histoire littéraire sur
les récits et contes russes, p. 516-332, et par M. Kostomarof, Pamétniki, Il, 379, Conte du beau Dévgéni.
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Une pauvre veuve, de race royale, a trois fils beaux et braves et une fille d’une ravissante beauté. Un émir arabe, en l’absence des trois fréres, attaque le chateau et enléve la jouvencelle. Une servante accourt auprés de la veuve pour lui annoncer Je désastre : celle-ci dépéche ses trois fils & la recherche de leur sceur. Sur la frontiére des Arabes, ils rencontrent un Sarrasin qui, au lieu de répondre a leurs questions, les attaque avec fureur. Ils le désarment, Pattachent 4 un arbre et passent la Riviére-Rouge. Ils rencontrent 3,000 guerriers de l’émir: le frére ainé attaque Vaile gauche, le second frére le centre, et le cadet Vaile droite. Trois Arabes seulement échappent au ‘carnage. Pendant ce temps, l’émir a un songe: il réve que trois éperviers lassaillent & coups d’aile. Pendant qu’il médite sur cette vision, entrent les trois fréres, qui lui demandent ou est leur sceur. « Chers fréres, répond Pémir, voyez quel malheur : on a massacré la-bas beaucoup de femmes et de jolies filles; votre scour a également péri parce quelle ne voulait. pas faire ma volonté. — Malheur a toi! » s’écrient les trois Romains, et ils vont visiter le champ de carnage, croyant y découvrir le cadavre de leur sceur. Ne l’y trouvant pas, ils reviennent chez l’émir, et lui proposent un combat singulier avec celui d’entre eux que le sort désignera. S’il est vaincu, il rendra la jeune fille; s’il est vainqueur, il pourra massacrer les trois fréres. Trois fois le sort tombe sur le plus jeune, parce qu’il est le frére jumeau de la jeune fille. On se prépare au combat; du cété ot s’arment les trois fréres, resplendit le soleil; du coté ot s’arme l’émir, la nuit s’épaissit. Remarquons ce trait mythique qui rappelle l’éternelle guerre des héros de lumiére. contre les fils des ténébres, d’Iran contre Touran. L’infidéle est vaincu : il promet de se faire chrétien et d’épouser la jeune fille. Elle est la dans une tente, « le visage paré.d’un précieux aimant. » Viennent ensuite les discussions de l’émir avec sa vieille mére,
obstinée musulmane, qui ne veut pas qu’il se fasse chrétien. Il lui représente qu’il s’est battu avec le plus jeune frére et qu’il a été vaincu; si les trois fréres s’en mélent, le pays sera ravagé. Pour persuader également ses guerriers de la nécessité de se soumettre, il leur demande : « Qui d’entre vous désire porter le ravage sur la terre de Gréce ? » et un Arabe qui avait la bouche close de douze serrures répond : « Un seul adolescent a dompté ta valeur; & eux trois, ils conquerraient ton royaume, et tu viens nous parler de ravager la Gréce! Pas un de nous n’en réchapperait. » Ainsi ce n’est pas seulement l’amour pour la jeune fille, c’est aussi le sentiment de la force supérieure des chrétiens qui décide l’émir a se convertir. Parmi toutes ces divergences avec le texte grec, l’action continue dans le manuscrit slavon. On y raconte la naissance de Digénis, ses exploits contre les bétes des foréts, son duel avec Maximo, son amour téméraire pour la fille de Doucas. Vainement on essaie de l’en détourner : le stratége a quatre fils; sa fille aussi est une héroine dont la valeur égale la beauté; beaucoup de tsars et de-rois ont recherché sa main, pas un n’est sorti vivant de ses états. » Entre ces deux femmes guerriéres, Maximo et la fille du stratége, Akritas hésite. Laquelle doit-il épouser? Dans cette indécision, il ouvre le livre magique qui traite «de sa vie et de sa mort. » Il y voit que, s'il épouse Maximo, il a encore seize ans & vivre; sil se rend maitre de la fille du stratége, trente-six ans. Alors il expédie sous bonne garde ses prisonniers, y compris Maximo, rassemble une armée, se munit de riches présents et se met en route pour les états du terrible général. Il entre dans sa capitale, s’arréte sous la fenétre de la bien-aimée. Celle-ci regarde dans la rue et dit: « Le chevalier est beau, mais il nest pas fort. » Le lendemain, il revient 4 la méme place monte sur un cheval blanc dont la criniére est ornée de sonnettes et de grelots. Cette fois, ’héroine est émue
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de tendresse, et sa nourrice part avec ce message : « Soleil aux rayons d’aurore, jeune guerrier, ma maitresse a pitié de toi, et m’envoie te dire : Tu es beau, mais tu n’es pas fort. Comment as-tu ’audace d’approcher de ma maison ? Retourne bien vite chez toi avant le retour de mon pere et de mes fréres. » C’est 4 ce moment dramatique que nous abandonne le texte retrouvé par M. Pypine; nous continuons avec les fragments publiés par Karamsine. Nous y voyons Digénis demander & sa bien-aimée des ren- Seignements sur ce pére et ces fréres si redoutables. Justement les voila qui surviennent. Digénis les bat complétement, puis leur rend la liberté aprés leur avoir pris quelques bijoux comme marque de son triomphe. Il épouse la jeune fille et le manuscrit russe fait une énumération pompeuse des richesses qui composent sa dot.
Le cycle de Digénis Akritas, grace & des traductions en langue slavonne, ne fut donc pas inconnu des lettrés de Pancienne Russie. Il y a plus: leur peuple méme, par je ne sais quelle infiltration de légendes, semble avoir entendu parler du héros grec. Dans des contes et des chan- Sons russes, qu’analyse M. Vessélovski, jil est question d’un certain Anika, originaire d’#vless. Faut-il reconnaitre ici notre Akritas né dans le palais d’Edesse ? ou bien Anika est-il purement russe? M. Vessélovski dit qu’on montre son tombeau dans la vieille Moscovie, prés de Vologda, et que sur cette tombe maudite chaque passant est tenu de jeter une pierre.Si Anika est Akritas, il faut quele souvenir de celui-ci se soit bien déformé et perverti. Anika en effet est un brigand, un impie, qui détruit les églises, outrage les images, massacre le peuple chrétien. I] se met en route dans le dessein de couronner ses crimes par la profanation de Jérusalem. Sur son chemin, il rencontre un champion étrange: il a une téte d’homme, un corps de béte fauve, des pieds de cheval. L’inconnu décline son nom; il s’appelle la Mort. Anika essaie de payer d’au-
dace; il menace son ennemi de le broyer avec sa massue et de le fouler aux pieds. « J’ai fauché bien d’autres héros, répond froidement la Mort, et toi aussi je te faucherai. » L’insolence du brigand s’évanouit; il demande grace, offre un trésor pour se racheter, implore un délai dun an, d’un mois, d’un jour. La Mort inexorable avec une scie invisible lui tranche les os et les veines. Le souvenir du duel d’Akritas et de Charon se retrouve peut-étre dans un conte russe ot la Mort lutte contre un guerrier. Elle lui adresse ces paroles calmes et terribles, bien propres & décourager tout adversaire : « Depuis Adam jusqu’é maintenant, tout ce qui a vécu de tsars et de princes, de voiévodes et de petites gens, de femmes, de jeunes filles et d’enfants, j’ai tout pris. Samson n’était-il pas un héros? sa force n’était-elle pas énorme ? Il avait osé dire : « Sil y avait un anneau fixé dans la terre, je pourrais soulever la terre. » Et cependant je lai pris. Et Alexandre, le tsar de Macédoine, n’était-il pas un brave et hardi compagnon ? Ht le tsar David n’était-il pas un prophéte qui pouvait prédire Vavenir? Et le tsar Salomon n’était-il pas savant et avisé? Et Akir, dans le royaume d’Alivit, n’était-il pas un homme sage? Plus sage que lui ne se rencontra jamais sous la lumiére du soleil. Et cependant il n’a pas osé-disputer avec moi, et je lai pris I »