‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 11 sur 62 · DEUX CONTES ÉPIQUES SUR VLADIMIR · texte numérisé non relu

DEUX CONTES ÉPIQUES SUR VLADIMIR

Nous avons vu comment une hyline peut devenir une jpobyvaJchtchina, et celle-ci devenir un conte. Nous possédons un récit qui, après avoir perdu sa forme de b}line, nous est parvenu sous ces deux autres formes, et qui a conservé cependant beaucoup de traits mythiques et archaïques. La ])obyvalc1itcMna a oublié le nom du héros^ qui s'appelle Danilo ou Vassili le Tsarévitch dans les variantes du conte. Elle porte ce titre : Le Jeune courtisan malheiireiix (*). On dirait parfois un de ces récits d'aventures qu'affectionnaient Boccace et les conteurs de la Renaissance; mais le nôtre se rattache évidemment au cycle de Vladimir.

Le Jeune courtisan malheureux demeure dans la ville capitale de Kief, chez le gracieux prince Vladimir. « Depuis vingt-cinq ans, se dit-il avec tristesse, je sers fidèlement Vladimir; mais je n'ai reçu de lui ni douce parole, ni coussin moelleux, ni dignité, ni avancement, ni pension. » Ces plaintes sont venues à l'oreille du prince. Vladimir le fait venir. Le jeune homme répète ses paroles et Vladimir

(1) Kiriéevski, t. III. p. 267, un peu abrégé dans ma traduction. Contes d'Afanasier, VI, 60-61.

se prend à lui témoigner de la faveur. Il lui accorde douze zibelines, dont on lui fera une pelisse, un lingot d'or dont on lui fera douze boutons d'or, de la soie dont on lui tissera douze lacets. On retrouve ici une coutume moscovite : le prince récompensait ses gens et même leur payait une partie de leurs appointements en nature , avec les fourrures précieuses et les riches étoffes que renfermaient les magasins royaux du Kremlin. Revêtu de son nouveau costume, le jeune homme assistera à l'office de Pâques.

Mais ce n'est pas pour rien qu'il est le Malheureux. On est déjà à la veille de Pâques, au samedi saint. Les tailleurs refusent de coudre les zibelines , les fondeurs de fondre les boutons, les tisseurs de tisser les lacets. Avec ses fourrures, sa soie et son lingot d'or, le voilà qui n'a pas de quoi se vêtir. Alors, dit le récit, il « laisse pendre sa tête plus bas que ses fortes épaules.» Une vieille femme^ — \2l pohjxalchtchina ignore son nom ou n'aime décidément pas les noms propres, — vient à passer et lui demande la cause de son chagrin. D'abord il la repousse durement, puis se ravise et lui fait confidence de ses peines. Elle lui propose de l'accompagner chez elle.

Ils arrivent à une vieille maison , font résonner le marteau d'or de la porte. Ils entrent; elle le régale, mais le chagrin lui a fait perdre la soif et l'appétit. Elle l'engage à se reposer et se retire en l'enfermant dans la chambre : « Je le vois bien , se dit le Malheureux , c'est fait de moi ; je ne sortirai plus de cette maison pour revoir la lumière du jour. » A une heure du matin, la porte s'ouvre; la vieille reparaît tenant d'une main le flambeau , de l'autre un magnifique costume brodé d'or et d'argent^ avec une toque de zibeline. Quand le Malheureux s'en est revêtu , elle lui donne trois oeufs d'or. Il se rendra à l'ofïîce de Pâques : avec le premier de ces œufs, il ira à Vladimir pour faire avec lui le Christos , le salut de Pâques qui consiste en un baiser , lô don d'un œuf et l'échange des

paroles sacramentelles : Christos voskrésé, Christ est ressuscité! Avec le second de ces œufs, il ira de même à la princesse Apraxie; avec le troisième il reviendra à la vieille maison.

Le Jeune courtisan malheureux se rend donc à l'église. Quand les boiars commencent à faire le Christos avec le prince Vladimir, il s'avance à son tour, donne l'œuf et le baiser, d'abord au prince, puis à la princesse Apraxie. Ensuite il se prend à réfléchir : « Si je vais chez la Vieille Femme, elle me reprendra la pelisse de zibeline, et ce sera un grand chagrin pour moi. » Il alla pourtant à la vieille maison et fit retentir le marteau d'or. La porte s'ouvrit et le Malheureux se mit en devoir de faire le Christos avec la Vieille Femme ; alors elle lui dit : « Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire le Christos; mais voici douze clefs, tu les feras tourner dans douze serrures, tu ouvriras douze portes. Tu trouveras quelqu'un avec qui faire le Christos: seulement ne reste pas longtemps à causer. » Le Jeune courtisan malheureux prend les douze clefs, les fait tourner dans les douze serrures, ouvre les douze portes; il entre dans une chambre, et voici que sur un trône d'or est assise une jeune fllle. Pareille beauté n'a jamais été vue dans le monde; de pareille beauté, on n'a jamais ouï parler. Il lui donne son œuf d'or, il reçoit d'elle un mouchoir d'or. Elle lui dit : « Reste avec moi^ Jeune courtisan malheureux, reste que nous causions. « Mais il se souvient des recojiimandations de la Vieille Femme et se hâte de refermer la porte de chêne et de revenir auprès de son hôtesse. « Veuxtu épouser cette jeune fllle? » demande celle-ci. « Hélas, Vieille Femme, comment pourrais-je l'épouser ? — Envoie le prince Vladimir faire la demande, prie la princesse Apraxie de te conduire à l'autel, et la jeune fille sera à toi. Mais si tu n'oljtiens pas cette grâce du prince et de la princesse, point de mariage. »

Le Malheureux présenta sa requête à ses maîtres. "\'la-

dimir ne se souciait pas de faire la demande; Apraxie Fy décida: « Ne nous sert-il pas fidèlement? lui dit-elle, va donc et fais la demande. »

La demande fut bien accueillie , il y eut des noces magnifiques et les deux époux furent très heureux.

Mais un jour Vladimir, assis à la table haute, présidait un festin. Les héros firent bombance et commencèrent à faire leurs vanteries ordinaires. Seul le Malheureux ne disait rien. « Eh bien ! lui dit Vladimir, pourquoi ne te vantes-tu de rien? » — « De quoi me vanter! Je suis content de ma dignité, de ma pension, de mon avancement; je suis content de ma jeune femme : il n'y a pas à Kief de beauté semblable. « Alors de la table basse s'élance Thedka le Moqueur; il joue dans ce récit le rôle de Thersite, qui dans les bylines est dévolu tantôt à Tchourilo, tantôt à Alécha Popovitch. « Prince Vladimir, soleil de Kief, s'écrie Thedka, il y a trois ans que je vis avec sa femme , et personne n'en sait rien. — Si depuis trois ans tu vis avec cette femme, dit Vladimir, tu dois nous en apporter une preuve : son collier d'or orné de croix ; alors seulement je te croirai et t'accorderai ma faveur; et lui, je le reléguerai à la table basse avec les mougiks et les paysans. »

Or, Thedka ne sait pas même où est la maison du Malheureux. Il parcourt les rues de Kief, rencontre la Vieille Femme et lui conte son aventure : elle lui montre la maisou. Il y court et fait résonner le marteau d'or : une servante vient ouvrir. Il s'incline devant elle profondément. « Écoute, jeune fille suivante! sauve-moi dans ce péril extrême; j'ai été au festin du prince Vladimir; j'ai fait le grand pari et engagé ma tête que j'aurais le collier d'or de la femme du Malheureux. Si je l'ai, je prendrai la place du Malheureux, et il sera relégué à la mienne, il balaiera la cour, soignera les poules et chauffera le bain. — ■ Thedka; es-tu marié? — Non. — M'épouseras-tu? — Oui, » Elle lui apporte le collier.

Le Moqueur avait gagné son pari : le Malheureux se voit aussitôt dépouillé de toutes ses charges , relégué à la table basse et réduit à balayer la cour, à soigner les poules et à chauffer le bain.

Le Malheureux songe à se venger de l'épouse qu'il croit infidèle et à laquelle il attribue toutes ses infortunes. « J'irai chez moi; la réprimander et la battre, inutile: je ne la tuerais pas; j'irai, je lui dirai des paroles courtoises et je la ferai monter sur les vaisseaux étrangers sous prétexte d'acheter des étoffes. » Arrivé à la maison , il invite sa femme à se promener. Ils partent bras dessus bras dessous : c'était une joie de voir ce jeune couple.

Ils montent sur un vaisseau. « La jeter à l'eau? pensait le Malheureux. Elle est plus forte que moi; c'est moi qu'elle jetterait à l'eau. » Le négociant leur étale ses marchandises ; mais il ne peut se lasser de regarder la jeune femme; il ne peut en détacher ses yeux. Le Malheureux le prend à part : « Qu'as-tu à regarder et à fixer ma femme? tu ne peux détacher d'elle tes yeux. » — « Ah, brave compagnon, jamais, en aucun pays, je n'ai vu semblable beauté. — Eh bien, seigneur marchand, achète-moi ma femme; je te la vends. — Tu veux railler, bon compagnon ;, et te rire de moi. Comment achèterais-je une telle beauté ? — Donne-moi mille roubles elle est à toi ! » Le marché est conclu, le Malheureux revient à terre, le navire s'éloigne.

La Vieille Femme s'inquiète de l'absence de sa fille : elle va la redemander à Vladimir. Mais le prince la fait chasser : « Qu'on me rosse cette vieille chienne, s'écria-til, elle a déshonoré un brave serviteur; elle a marié une fille sans honneur au Jeune courtisan malheureux. » Et les mougiks chassèrent la Vieille à coups de balai.

Cependant le marchand fait voile vers le royaume de Portugal. En chemin il veut user sur la femme qu'il a achetée de tous ses droits. Mais elle le saisit par les flancs

et le précipite dans la mer bleue. Puis, s'adressant à l'équipage : « Ecoutez, vous, gens de travail. Si vous vous avisez de raconter ce que vous avez vu, je vous jetterai tous dans la- mer bleue. »

On arriva dans le royaume de Portugal. Notre héroïne fit de riches présents au roi et obtint de commercer sans payer de droits. Au bout de trois ans, ce prince vint à mourir : on se mit en devoir d'élire un nouveau roi. Il fat convenu que celui dont le cierge d'or, placé auprès des 'portes royales (*>, s'enflammerait spontanément deviendrait roi. Les princes, les boïars, les voiévodes, les marchands, les étrangers eux-mêmes firent successivement l'essai. Aucun ne réussit. Alors l'héroïne coupe ses cheveux, revêt un habit masculin et vient placer un cierge d'or près des portes royales. Le cierge s'allume spontanément. L'étranger est proclamé roi et reçoit les serments du peuple et des grands.

Trois années se passent encore : le nouveau prince comble de bienfaits tous ses sujets. Puis il obtient de son peuple la permission de faire un voyage. « Laissez-moi aller à Kief, chez le gracieux prince Vladimir : glorieuse est la ville de Kief, elle se dresse dans sa splendeur. «

On part, on arrive au port de Kief. Sous les pas du roi étranger, Vladimir fait étendre des draperies, il lui donne son propre char, il le reçoit à sa table. Le roi demande à loger dans la vieille maison, où habite la Vieille Femme. Celle-ci raconte alors à son hôte inconnu qu'elle a été la femme du roi de Portugal, mais que l'ennemi l'a chassée de ses Etats. Le roi élu se trouve donc être en même temps l'héritière légitime du trône.

Le lendemain elle demande à Vladimir : « Personne ne saurait-il me chauff'er un bain de vapeur ? — Qu'on appelle

(1) Les portes royales sont celles qui, dans les églises orthodoxes, s'ouvrent au milieu de l'iconostase.

le Jeune courtisan malheureux, répond Vladimir, il s'entend parfaitement à chauffer les bains. » On l'appela : il vint, rejeta le pied droit en arrière, croisa ses mains sur sa poitrine, en signe de soumission. Le roi lui demanda : « Sais-tu chauffer convenablement un bain? — Je les chauffe pour Vladimir, puis-je ne pas faire de même pour toii? »

Quand le bain fut prêt, ils entrèrent tous deux dans l'étuve. Le roi ordonna au Malheureux de se déshabiller. « Comment oserais-je me déshabiller devant toi ! — Déshabille-toi, je vais en faire autant. » Quand ils se furent déshabillés, « Me reconnais-tu ? dit le roi. — « Tu es ma femme bien-aimée. »

Alors elle s'habilla en reine, lui en roi et ils revinrent auprès de Vladimir. Celui-ci s'étonna fort de l'aventure et leur rendit beaucoup d'honneurs. On se mit à la recherche de Thedka qui avoua son crime et ses calomnies. On lui trancha la tête, qu'on apporta à la reine. Les deux époux allèrent en Portugal et y régnèrent heureusement.

Il n'est pas douteux que cette potycaJchtchina ne doive se rattacher au cycle de Vladimir ; outre qu'on y retrouve à chaque pas, malgré le naufrage général des noms propres, ceux de Vladimir le gracieux prince, de la princesse Apraxie , de Kief la glorieuse capitale , outre qu'Alécha Popovitch reparaît dans une des variantes, le tableau de la cour princière est exactement celui que nous présentent les bylines. Vladimir est le prince gracieux par excellence, affable pour les siens et pour les étrangers, aussi prompt à disgracier an serviteur fidèle qu'à faire justice sévère, présidant d'éternels festins, encourageant ses bogatyrs à de dangereuses vanteries.

Sous beaucoup de rapports, notre héroïne anonyme raj)pelle la Vassilissa de la chanson sur Stavre le musicien. Comme Stavre, le Malheureux vante sottement sa femme et par là s'attire une disgrâce. L'un est plongé dans un cachot, l'autre relégué à la l)asse-conr. Tous deux sont

délivrés par leurs femmes. Notre princesse est, comme Vassilissa, une véritable polénitsa : son mari sait très-bien qu'elle lui est supérieure en force, et qu'il ne peut ni la tuer, ni la jeter à la mer. Elle dompte à elle seule tout l'équipage du navire. Comme Vassilissa, elle revêt le costume masculin et se présente audacieusement à la cour de Vladimir, non plus comme messager terrible, mais comme un roi étranger ; elle s'informe indirectement de ce qu'est devenu son mari ; elle le tire de l'ol^scurité sous prétexte qu'elle a besoin de ses talents de chauflfeur de poêle, de même que Vassilissa prétendait admirer le talent musical de Stavre. Il y a dans les deux récits une aventure de bain, quoique présentée différemment. La reconnaissance a lieu dans des circonstances analogues : Vassilissa découvre sa poitrine, la reine de Portugal se découvre tout entière.

Ce conte est tellement empreint du caractère mythique, qu'il n'est pas étonnant d'y trouver des rapprochements avec beaucoup d'autres légendes. Il rappelle l'histoire de Joseph qui, vendu par ses frères , parvient aax grandeurs dans la terre où il devait servir comme esclave, et, après avoir fait subir quelques épreuves à ses frères, se révèle tout à coup comme libérateur et bienfaiteur : notre héroïne, vendue par son mari, reine dans le pays où elle devait être servante, le délivre à son tour. Il rappelle aussi la légende germanique de Geneviève de Brabant, calomniée par le traître Golo comme notre héroïne l'est par Thedka, condamnée à mort par son époux, miraculeusement sauvée, et assistant au supplice du traître.

Dans le Tuti-Nameh nous voyons une héroïne persane dont l'histoire ressemble encore mieux à celle de la reine de Portugal. Elle est persécutée par son beau-frère qui n'a pu la séduire et qui en l'absence de son mari la fait lapider. Elle survit à ce supplice, court nombre d'aventures, inspirant partout la passion, et partout restant fidèle. Elle

monte sur un vaisseau et aussitôt tous les matelots deviennent amoureux d'elle ; mais Dieu vient à son secours : le navire est frappé de la foudre et réduit en cendres avec tout ce qu'il renfermait, à l'exception de la jeune femme. Elle se réfugie dans un couvent où elle devient une bienfaitrice universelle, comme l'héroïne kiévienne sur le trône de Portugal. Elle triomphe à la fin de tous ses ennemis ; seulement elle ne se venge d'eux qu'en leur faisant du bien (*).

Mais au fond, ces quatre légendes de la reine de Portugal, de Joseph vendu par ses frères, de Geneviève de Brabant, de l'héroïne persane, ne sont que des dérivations d'un même mythe. Les détails évidemment astronomiques dont abonde le conte russe, cette Vieille Femme dans la vieille maison noire, cette beauté éblouissante qui n'a pas sa pareille dans le monde, ces douze clefs qui ouvrent douze serrures, allusion évidente aux douze heures ou aux douze mois, le cierge d'or qui s'allume spontanément, tout nous autorise à chercher l'explication mythique.

La Vieille Femme, c'est la nuit, dont l'éclatante aurore est la fille. Dans le Rigveda, l'aurore est assez souvent l'amante et l'épouse du soleil. Ils se rendent de mutuels services : tantôt le soleil délivre l'aurore (c'est le Malheureux qui tire la jeune fllle de la vieille maison), tantôt c'est l'aurore qui au matin confond les ennemis du soleil et prépare son avènement. « L'aurore, dit M. de Gubernatis, en citant à l'appui de chaque assertion quelque texte des Védas, — l'aurore, se montre à son mari resplendissante comme une épousée dont la mère a fait la toilette, elle dévoile son corps ; pareille à une baigneuse, la brillante laisse voir son corps dont les voiles sont tombés, etc. » Cette scène -astronomique est précisément celle que

(1) Voir aussi Radlow, Proben der Volkslitteratur der TUrkischen Stamme Sild- Sibiriens, t. IV, de la trad. allemande, das Wcib ah FiXrst, p. 141-143. MOme donnée que dans le Tuti-Nameh.

la 'pdbyvcdcMcliina place d'abord dans la douzième chambre de la vieille maison, puis dans une étuve. Les deux brillants époux ont des envieux : les monstres de la nuit ou de l'hiver font contre eux des machinations ; dans notre récit la Vieille Femme, c'est-à-dire la nuit, conspire avec les ennemis de sa fille, puisque c'est elle qui indique au Moqueur le chemin de la maison. Les ennemis du soleil et de l'aurore réussissent à brouiller les amants; le soleil tue ou fait disparaître l'aurore ; puis lui-même subit une éclipse : c'est ainsi que le Malheureux est relégué à la basse-cour. Alors apparaît de nouveau l'aurore, confon-dant ses persécuteurs, libératrice de son mari.

Ce qui s'applique à l'aurore peut aussi s'appliquer au printemps, cette aurore de l'année. La première révélation de la jeune fllle dans notre conte coïncide avec les fêtes de Pâques.

L'épisode du cierge d'or qui s'allume spontanément se retrouve dans un conte d'Afanasief (L 53,. Le vieux tsar vient de mourir ; on proclame que celui dont le cierge s'allumera spontanément sera reconnu pour son successeur : un jeune homme survient et c'est lui qui a cette fortune : il épouse en outre la fllle du tsar. Les deux contes renferment évidemment le mythe de la mort quotidienne du vieux soleil, c'est-à-dire de son coucher, et de l'avènement d'un jeune soleil dont le cierge d'or s'allume au matin, devant les portes royales, c'est-à-dire devant les portes du ciel. Dans le conte d'Afanasief, le jeune soleil épouse la fille du vieux, c'est-à-dire l'aurore. Un reflet de ce mythe, évidemment très-ancien, se retrouve dans le récit légendaire d'Hérodote sur l'élection du roi de Perse : celui-là régnera dont le coursier hennira le premier aux rayons du soleil levant ('^

(1) Sur les rapports symboliques du cheval et du soleil, voir ci-dessus, page 4S, notei. —Hérodote. III. 86. — Dans un conte kirghiz de Radlow, III, 88, le rayon du soleil- tombe sur l'arc de celui des quatre frères qui doit régner.

Enfin le conte ou plutôt les contes qui forment comme des variantes de notre pofjymïchtchina achèvent de transporter nos héros dans le monde mythologique. Dans l'un d'eux, la jeune fille porte le nom d'Oiseau-Cygne, dans l'autre elle devient Hélène la Belle.

Parmi les récits légendaires dont abonde la chronique de Nestor, se trouve la bataille de la Troubège et le combat singulier d'un champion russe contre un géant petchenègue. Le vieil historien raconte que le prince des nomades offrit à Vladimir de décider la querelle par un duel entre deux guerriers. Vladimir fit alors crier dans tout le camp : « Est-il quelqu'un qui veuille combattre avec un Petchenègue ? » Personne ne se montra. Vladimir était dans la plus profonde affliction lorsque se présenta un vieillard qui lui dit : « Prince, j'ai mon plus jeune fils que j'ai laissé à la maison. Déjà dans son enfance il ne s'est trouvé personne qui pût le vaincre. Un jour qu'il tenait une peau de bœuf et que je le grondais, il se fâcha contre moi et déchira la peau en deux ». Vladimir s'empresse de faire venir le jeune garçon qui lui dit : « Prince je ne sais quelle est ma force, éprouvez-moi, n'avez-vous pas un bœuf grand et fort ? » On amena un bœuf grand et fort ; Vladimir ordonna de l'exciter en le piquant avec un fer rouge. Alors on lâcha le bœuf devant le jeune garçon ; celui-ci saisit le bœuf par le flanc et lui arracha autant de chair et de peau que sa main put en contenir. Vladimir lui dit : c{ Tu peux maintenant lutter avec le Petchenègue ». Les Petchenègues, dès le lendemain, font avancer leur champion qui était merveilleusement grand et effrayant. Quand il vit le tenant de Vladimir, il se mit à rire, car il lui allait à peine à mi-corps. On avait dessiné entre les deux armées un champ clos. Les deux guerriers marchèrent l'un contre l'autre et s'emi)oignèrent corps à cori)s. Mais le Russe serra le Petchenègue dans ses bras si fort qu'il le jeta mort sur la place». Les Petchenègues épou-

vantés prirent la fuite et les Russes en firent un grand carnage. Le nom du champion vainqueur devint celui d'une ville nouvelle, Péréïaslaf.

Si l'on veut voir combien une tradition populaire, qui reste dans des données assez raisonnables tant qu'elle est fixée par l'écriture, peut dégénérer lorsqu'elle est livrée aux hasards de la transmission orale , il n'y a qu'à comparer ce récit de Nestor avec un conte d'Afanasief , qui a dû s'inspirer de la même légende. Ce qui a surnagé dans la mémoire du peuple, ce sont surtout les détails de la recherche d'un champion, de la douleur éprouvée par le prince russe, qui n'en voit se présenter aucun, du sillon tracé pour former le champ clos, enfin de la peau de bœuf déchirée. Mais quand les Petchenègues eurent disparu de la Scythie méridionale, leur nom pouvait-il leur survivre ? Le conteur populaire avait depuis longtemps oublié ces ennemis acharnés de ses ancêtres : à la place du Petchenègue, il met naturellemement le dragon légendaire, ravisseur comme lui des belles captives russes. De là est né le récit intitulé le Conte de Nikita le Corroyeur, que nous abrégerons un peu.

Auprès de Kief, apparut un serpent ailé ; il imposait au peuple un terrible tribut : par chaque maison une belle jeune fille; il prenait la jeune fille et la dévorait. Vint le tour de la fille du tsar. Le serpent prit la tsarévna et l'emporta dans sa caverne ; pourtant il ne la mangea pas ; elle était fort belle ; il fit d'elle sa femme. Quand il prenait son vol pour exercer ses brigandages , il l'enfermait dans la caverne pour qu'elle ne pût en sortir. Elle avait un chien, elle lui remit un billet où elle demandait secours à ses parents. Ceux-ci lui répondirent par cet autre billet : « Tâche de savoir qui est plus fort que le serpent ». Pour le savoir il fallait le lui demander, et malgré la sottise habituelle aux dragons, il se fit longtemps prier. A la fin il dit que l'homme plus fort que lui, c'était Nikita le

Oorroyeur, qui habitait Kief. Le tsar courut aussitôt chez ce corroj^eur : quand celui-ci vit le tsar venir à lui, il fut saisi d'effroi; ses mains tremblèrent, et, comme il tenait dans ses mains douze peaux de bœuf, du treml élément elles furent déchirées. Le champion de notre conte est un peu poltron : toutes les supplications du prince ne peuvent le décider à se mesurer avec le serpent. On s'avisa alors de réunir cinq mille petits enfants qu'on envoya supplier le corroyeur. Celui-ci en voyant les larmes de tous ces enfants se mit lui-même à pleurer. Alors il prit 12,000 livres de chanvre, les trempa de goudron et s'en fit une cuirasse pour que le serpent ne pût le mordre. 11 alla relancer la bête dans son antre, lutta avec elle et la terrassa. Le serpent se mit alors à l'implorer. « Ne me tue pas, Nikita le corroyeur. Personne dans le monde n'est plus fort que nous deux ; partageons-nous également le monde entier, toute la terre. Tu régneras dans une moitié, je resterai dans l'autre». Nikita feint d'y consentir: pour tracer la ligne de partage, il attèle le dragon à une charrue dont le soc pesait 12,000 livres et trace un sillon qui va de Kief jusqu'à la mer Caspienne. Le serpent s'arrête sur le rivage, mais Nikita lui dit : « Nous avons partagé la terre, il faut partager aussi la mer, pour que tu ne viennes pas dire ensuite qu'on t'a pris tes eaux ». Le serpent continue le sillon dans la mer, où il est tué ou noyé par Nikita. Le sillon, ajoute ce conte, se voit encore aujourd'hui; il a deux toises de profondeur. On laboure à droite et à gauche sans y toucher, et ceux qui ne savent pas qui l'a creusé l'appellent simplement le Fossé.

Nous avons vu dans les bylines une troisième forme de la même légende : Dobryna luttant contre le serpent de la rivière Poutchaï pour lui reprendre la fille ou la nièce de Vladimir.

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