‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 12 sur 62 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Quand les antres Slaves de la Russie primitive ne possédaient encore que des gorodichtché , forteresses en terre et en palissades au milieu des bois, ceux de l'Ilmen avaient fait de Novgorod une des plus grandes cités du nord. Bien avant le temps où l'histoire écrite fait mention d'elle , elle a été riche et prospère. Les fouilles récemment entreprises par M. Ivanovski dans les nombreuses tombes païennes du gouvernement de Novgorod montrent que le luxe avait atteint un assez grand développement, surtout parmi les femmes, et que ces Slaves étaient déjà en relations commerciales avec l'Orient. Comme la Russie novgorodienne est arrivée à une certaine organisation bien avant la Russie kiévienne , la poésie épique devrait y être plus ancienne. Les guerres perpétuelles avec les Tchoudes, les Scandinaves, les Prussiens païens, les tribus lithuaniennes et finnoises, les aventures de voyages sur toutes les mers et sur tous les lacs du nord, prêtaient à un vaste développement de l'épopée. Que d'exploits n'avait pas à chanter cette race héroïque de guerriers et de marins! Pourtant le cycle novgorodien est beaucoup moins considérable que le cycle de Kief. Au lieu de cette pléiade de bogatyrs qui forment la cour du Beau-Soleil , il ne nous présente guère que deux types : celui de Vassili Bouslaévitch et celui de Sadko le marchand. On pourrait y ajouter celui d'Akoundine, dont la légende s'est conservée, non dans les bylines, mais dans les contes en prose ;, et celui de Terentichtché, le mari trompé, qui n'est qu'un héros de fabliau.

Comme les chansons qui se rapportent à ce cycle présentent des traits fort archaïques, d'un caractère mythique très prononcé , il faut leur attribuer la même antiquité qu'à celle du cycle kiévien.

Ce n'est pas à Novgorod même qu'on les recueille aujourd'hui de la bouche du peuple, pas plus qu'on ne recueille à Kief les chansons du cycle kiévien. Celles qu'ont publiées Rybnikof, Hilferding, Kiriéevski, ont été retrouvées, comme les bylines kiéviennes, surtout dans la région de l'Onega : les mêmes chanteurs qui récitent les aventures d'Ilia de Mourom ou de Dobryna récitent également celles de Vassili Bousiaévitch ou de Sadko. Les deux cycles se sont conservés dans le même pays , et ce n'est ni le pays de Novgorod, ni celui de Kief.

Ces deux cycles ont cependant un caractère assez différent. Tandis que celui de Kief est très compréhensif, tandis qu'autour de Vladimir il prend à tâche de grouper les héros partis des régions les plus extrêmes de la Russie , le cycle de Novgorod reste à part. Ses héros ne paraissent jamais à la cour du Beau-Soleil : ils n'obéissent pas à ce centre d'attraction qui agit sur les bogatyrs de Mourom comme sur ceux de Riazan, de Cracovie et de Gallicie. Ils restent de purs Novgorodiens, complètement réfractaires à l'influence de la première capitale russe. De même que, dans l'histoire, Novgorod vit pendant cinq siècles d'une existence absolument indépendante, l'épopée novgorodienne est restée isolée en Russie (*). Comme toutes les productions intellectuelles de la vieille Novgorod , comme ses chroniques , comme ses vies de saints mêmes , elle conserve un caractère particulariste fort marqué.

(1) Pourtant Rybnikof, II, p. 197, représente Vassili à la tible de Vladimir, se vantant de pouvoir avec sa droujina démolir Kief et Moscou et luttant, non plus contre les mougiks de Novgorod, mais contre ceux de Kief. Dans Hilferding, p. 9, Sadko est en relations avec Volga, etc. Mais dans l'ensemble on peut dire que l'épopée novgorodienne est fans relations avec celle de Kief.

Le motif dominant de l'épopée kiévienne , c'est la lutte éternelle des bogatyrs contre les ennemis de la terre russe, contre les représentants fabuleux ou historiques des races nomades du sud, contre les dragons et les géants d'abord, plus tard contre les Polovtsi, les Tatars, les Turcs. Or jamais les Polovtsi n'ont touché au territoire de Novgorod; les Tatars eux-mêmes, au temps de la grande invasion, se sont arrêtés à la croix d'Ignace, c'est-à-dire à cinquante verstes de la ville. Effrayés à l'aspect des forêts touffues qui isolaient la cité de l'Ilmen du reste de la Russie , ils rebroussèrent chemin. L'épopée novgorodienne répond bien à ce que l'histoire nous apprend de Novgorod. La lutte contre l'ennemi du dehors , cette grande préoccupation des bylines kiéviennes, n'existe pas dans celles qui portent le nom de cette république. On n'y connaît d'autres guerres que la guerre civile ; si les héros s'en vont en pays musulman, c'est ordinairement pour y commercer avec l'infidèle, non pour l'y combattre. Ils sont les Vénitiens de la croisade russe. Dans toutes les chansons dont elle forme le centre, Novgorod nous apparaît presque uniquement sous ces deux aspects que nous connaissons déjà par ses chroniques : une cité de hardis marchands, d'audacieux explorateurs, que n'effrayèrent ni les mers orageuses, ni les fleuves inconnus, ni les immenses déserts du nord, qui étendirent leur commerce de la Flandre à la Grèce, de la Scandinavie au royaume d'Astrakhan , qui couvrirent la Russie septentrionale de leurs colonies et subjuguèrent les tribus tchoudes ou finnoises, du lac Peipous aux monts Ourals; — une turbulente république, où l'amour de la liberté individuelle aboutissait, comme dans la république de Pologne, à la négation de l'État, où la race slave, dans l'entière expansion de ses vertus et de ses défauts, était devenue comme ingouvernable , où la lutte se poursuivait sans trêve entre les grandes familles et le peuple, entre les clientèles des boïars et les confréries des marchands, où

les deux quartiers que sépare la Volkhof, celui de Sainte- Sophie et celui du Commerce, semblaient toujours prêts à se livrer bataille sur le grand pont. L'épopée novgorodienne fournit comme le commentaire poétique de ces tragiques annales.

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