‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 13 sur 62 · LE HEROS PATRICIEN VASSILI BOUSLAEVITCH · texte numérisé non relu

LE HEROS PATRICIEN VASSILI BOUSLAEVITCH

Le père de Vassili Bouslaévitch était pourtant d'humeur bien tranquille, un bourgeois paisible, un type rare dans Novgorod. « Il était arrivé à quatre-vingt-dix ans et n'avait plus une dent dans la bouche : jamais il n'avait eu de discussion avec la ville de Kief, jamais il ne s'était querellé avec notre mère Moscou aux murailles de pierre (*).

Une légende dit queBouslava, étant déjà vieux, enfin eut un fils : miracle évidemment renouvelé de la Bible ou de quelque vieux motif d'épopée. Il mourut laissant le « doux enfant » sous la tutelle de sa veuve , Avdotia.

Les Novgorodiens, en leur qualité de négociants, semblent avoir été plus lettrés que les autres Russes. Leur héros national reçoit une brillante éducation : on lui apprend à lire, à écrire, à chanter au lutrin. « Chez nous, dans la glorieuse Novgorod, on n'avait jamais vu un tel chantre. »

Le héros perce vite dans l'écolier. Or, terribles sont toujours les commencements des héros. Dans les gaucheries de leur force surhumaine, ils brisent tout ce qu'ils touchent. Vassili jouait avec les jeunes garçons de Novgorod ; mais « ses plaisanteries n'étaient pas légères : celui qu'il prenait par le bras , il lui arrachait le bras de l'épaule; celui qu'il attrapait par la jambe, il lui arrachait

(l)Rybnikof, II, 197. —Addition postérieure, inspirée parles guerres delà république avec les grands-princes de Moscou.

la jambe de la hanche; celui qu'il prenait par le milieu du dos, il lui cassait l'échiné. » Alors les bourgeois de Novgorod viennent porter plainte à la noble veuve, la suppliant de modérer son fils ^*\

Il a quinze ans. C'est l'âge fixé par la légende pour les débuts héroïques. Sa mère l'engage à se choisir une droKr jina. Le mot vient de droiig , ami, parce que tous les membres de cette société guerrière étaient censés frères et amis. Il semble bien que l'idée de la droujina soit en Russie d'importation Scandinave, puisque les anciens Slaves paraissent n'avoir eu d'autre organisation que celle de la commune patriarcale, et que c'est de la droujina de Rourik qu'est sorti le premier état russe. On sait comment se formaient en Scandinavie ces confréries guerrières, et quelles épreuves il fallait soutenir pour y être admis. Celui qui, lorsqu'une pointe de javelot arrivait à un pouce de son visage, ne clignait même pas de la paupière, était seul digne de suivre un roi de mer dans ses aventures. Ce sont des épreuves de ce genre que Vassili va faire subir à ses futurs frères d'armes.

Il écrit sur de petits morceaux de papier : « Celui qui pourra soulever la coupe d'une seule main, celui qui la videra d'un seul coup, celui qui supportera sans sourciller un coup de mon gourdin d'ormeau sera membre de ma vaillante droujina». Il attache ces billets à des flèches et avec son arc les disperse par toute la ville. Les Novgorodiens lisent cette singulière invitation et accourent en foule dans la cour de son palais, au milieu de laquelle il a déposé une grande cuve de vin et une coupe héroïque. Mais les mougiks ne peuvent même pas soulever la coupe, et Vassili les disperse à coups de gourdin.

Alors entre dans la cour Kostia (étymologie probable : Kosf, os) de Novo-torjek. Il prend la coupe d'une seule

(1) Kiriéevski, V, 14.

main, la vide d'un seul trait : elle contenait pourtant quinze pintes. Vassili survient et lui assène un coup terrible de son gourdin ; Kostia ne s'émeut pas, son kolpak n'est même point ébranlé sur sa tête rebelle, ses boucles blondes ne s'agitent pas. Deux autres héros supportent la même épreuve. Alors Vassili les emmène dans son palais, leur fait servir les douces liqueurs et les vins sucrés, les honore grandement et les appelle ses frères : « Et dans Novgorod, ajoute-t-il, nous ne craignons personne. » C'est ainsi que s'est recrutée la clientèle aristocratique, la bande princière.

En face d'elle se dresse la libre et égalitaire association des petites gens. Ces mougiks^ qui ne sont pas de taille à soulever la coupe héroïque, ne sont forts que par le nombre et par l'union. Dans Novgorod ils forment la confrérie de Saint-Nicolas : les voilà qui se réunissent pour un joyeux festin. Vassili l'apprend et prétend y avoir place. « Mon cher flls, lui dit sa mère, un hôte invité trouve à se placer ; mais pour l'hôte non invité il n^y a point de place ». — « Où l'on m'assiéra, je prendrai place, répond le téméraire; ce que je pourrai saisir, je le mangerai et le boirai. »

Il part avec ses frères d'armes. Les mougiks ont beau se barricader chez eux. Vassili brise tous les obstacles et s'assied parmi eux. On est bien obligé de le recevoir : le festin continue, et les gabs commencent, suivant l'usage. De quoi se vantera le fils de Bouslava.? Il se. vante de pouvoir tenir tête à tous les mougiks de Novgorod : demain il se rencontrera avec eux sur le grand pont de la Volkhof, seul avec sa droujina. On « frappe le grand pari.» L'enjeu, ce n'est point de l'argent, c'est la tête de Vassili. Vaincu, il périra; vainqueur, les mougiks lui paieront tribut.

Dans quelques chansons, ce n'est pas le peuple que Vassili est venu braver : c'est le prince de Novgorod. Les deux versions répondent également aux données de l'histoire :

un patricien de Novgorod-la-Grande ne craignait ni le prince, ni le peuple.

Vassili rentre chez lui ; les fumées du vin dissipées, il se repent de sa fanfaronnade. Sa mère apprend la cause de sa tristesse. Alors, avec l'autorité souveraine de la veuve-mère, elle renferme dans une cave profonde, verrouille sur lui les portes de fer et les grilles d'acier ; suivant certaines bylines, elle lui verse un breuvage enivrant; suivant d'autres enfin, elle court chez les anciens ou chez le prince de Novgorod, leur ofifre une coupe pleine d'or, une coupe pleine d'argent, une coupe pleine de perles, les suppliant de pardonner à son fils son imprudente bravade. Mais le prince et le peuple sont également inexorables : « Ce qu'il nous faut, ce n'est pas de l'or, de l'argent, ni des perles : c'est la tête rebelle de Vassili Bouslaévitch. »

Cependant au point du jour la droujina de Vassili s'est rencontrée avec tout le peuple de Novgorod sur ce pont de la Volkhof qui fut en effet témoin, suivant l'histoire, de tant de luttes civiles, en attendant qu'il vit les noyades d'Ivan le Terrible et le supplice des derniers chefs républicains. Une journée entière, la droujina lutte contre la multitude, mais Vassili ne paraît pas ; une seconde journée, elle lutte, Vassili n'a point paru ; une troisième journée, elle lutte, avec du sang jusqu'aux genoux, Vassili reste toujours enfermé ou assoupi.

L'absence du héros au moment le plus critique de l'action est une donnée épique que nous trouvons déjà dans les bylines kiéviennes. Ilia de Mourom a bu plus que de raison : il s'endort d'un sommeil héroïque qui dure douze jours. Pendant ces douze jours le sang coule à flots et les chrétiens sont presque accablés par les musulmans. On songe à la retraite d'Achille sous sa tente. L'absence de Vassili a probablement un sens mythique. Cette éclipse qui dure trois jours chez Vassili, douze jours chez Ilia, rappelle involontairement celles du soleil. Le rapproche-

ment est d'autant plus naturel que Vassili est plongé dans une cave profonde, comme le soleil dans les abîmes de l'Océan, et que dans certaines bylines apparaît un personnage énigmatique, une fllle noire ou brune, qui, sur l'ordre d'Avdotia, saisit le héros avec une force irrésistible pour l'entraîner dans la cave : c'est elle encore qui, le moment venu, ira le délivrer. Si cette brune ou cette noire n'est pas la nuit elle-même, elle pourrait bien représenter « l'aurore du soir » et « l'aurore du matin « qui, dans les contes russes, président au coucher et au lever du soleil.

Cette fllle noire n'est pas inexorable. Dans l'épopée et la légende , les éléments cèdent à la force de la prière ou de la magie, à la puissance des runes et des conjurations, Josué arrête le soleil pour allonger le jour; Jupiter l'arrête également pour prolonger une nuit d'amour. Au matin du quatrième jour, les frères d'armes de Vassili supplient la fille noire de ne pas les abandonner en ce danger extrême. L'étrange héroïne saisit un fléau et abat des files entières de Novgorodiens. Puis elle court au cachot de Vassili et lui crie : « Ce n'est pas tout de se vanter dans les festins, il faut se montrer dans les combats. Tes compagnons d'armes ont tons la tête rompue des coups de marteau, le front enveloppé de bandelettes, et tu dors! » Alors il brise les portes de fer et les grilles d'acier. Comme sa mère lui a caché ses armes héroïques et son bon cheval, il prend ce qui lui tombe sous la main : un essieu de chariot. Ains firent maints héros d'épopée : Dobryna assomme le Serpent de la Montagne avec son bonnet, Ivan.Doul)rovitch s'arme d'un essieu de charrette, Bove Korolévitch, d'un énorme balai, Sankarchana, le frère de Krichna, d'un soc de charrue. Samson extermine les Philistins avec une mâchoire d'âne. Rabelais lui-même munit son frère Jean dos Entommeures d'un gourdin Ibrmidaljlo, Vassili accourt au pont de laVolkhof. « Ma brave droujina, ce n'est pas moi qui vous ai livrés, c'est ma no)»le mère qui vous a

livrés. » Il regagne bien vite le temps perdu : « lorsqu'il frappe en avant, il fraie une route, lorsqu'il frappe en arrière, il trace une rue. » Les mougiks sont étendus I)ar monceaux, par montagnes. Ils vont chercher au monastère de Saint-Cyrille, un personnage étrange, un de ces kaliki dans lesquels M. Stasof croit reconnaître une reproduction des ascètes divins du boudhisme, devenus des pèlerins ou des moines chrétiens dans les rédactions postérieures. C'est le fi'^re ixir échange de croix [krestovii Jjmf) de Vassili. En guise de casque, il a pris dans le clocher une cloche qui pèse treize mille livres et s'en est coiffé le chef. Vassili, lors de sa fanfaronnade, avait déclaré excepter du pari les trois monastères de la Transfiguration, de Saint-Cyrille et de la Vierge de Smolensk; il avait excepté nommément ^ow. frère de croix et son parrain. « Ah! mon frère de croix , s'écrie-t-il impatienté, c'est le diable qui t'amène sur mon chemin; l'affaire est chaude ici; ce sont nos tètes , frère, qui sont enjeu. » Mais le kalik Ta frappé de son bâton : suivant des versions très modernisées, il est venu le fusil sur l'épaule. D'un coup de son essieu de chariot, Vassili pulvérise la cloche sur la tète de son frère : « quant au frère, il est déjà mort. » Alors s'avance au-devant de lui un autre kalik, son parrain, le Vieux-Pèlerin, comme l'appelle la chanson. » Celui-ci a sur la tête une cloche de quarante mille livres. c( Écoute, mon cher filleul, ne fanfaronne pas, mon jeune coq : n'attaque pas ton parrain !» — « C'est le diable qui t'amène sur mon chemin, « répète encore Vassili. Sous ses coups, la cloche colossale vole en éclats: du front de son parrain jaillissent les deux yeux. On lui « chante gloire » (le de ])rofwidis).

Ni son frère, ni son j^^ère de croix n'ont pu arrêter la fureur de Vassili. C'en est fait des Novgorodiens : il n'en laissera « même pas pour la semence. » Quel secours espérer contre lui? Nul autre que celui de sa mère. Nous

CYCLE DE i?OVGOROD-LA-GRANDE. 139

avons, vil quelle est la majesté de la veuve-mère , de la matrone russe. Elle peut tout sur son flls, comme la matrone romaine. C'est à Novgorod surtout que le pouvoir politique des femmes a été considérable; la race des héroïnes s'y est d'ailleurs conservée plus longtemps que dans la Russie moscovite. Quand Novgorod luttait au xv° siècle contre Ivan le Grand, ce fut une femme Marfli la fossadnitsa qui se fit le chef du mouvement , arma ses fils et ses clients, souleva le peuple dans les assemblées, commanda les troupes de la république.

Alors intervient une scène qui rappelle celle de Coriolan; où les sénateurs , les prêtres , les diefix mêmes ont échoué, la mère de Coriolan réussit. Ainsi fera la mère de Vassili: elle seule arrêtera ce furieux patricien, enragé contre la plèbe novgorodienne. Elle prend son casque et ses armes, l'héroïne; suivant d'autres variantes, elle s'élance dans la rue en pure chemise, tant sa hâte est grande. Elle saisit son fils par derrière et l'enlace de ses bras ; « Écoute, mon doux enfant, calme ton cœur de héros; ne t'irrite pas contre ta souveraine, ta mère; cesse un combat meurtrier; garde de ces mougiks au moins pour la semence. » Vassili laisse échapper le fer de sa main blanche et dit : « Madame ma mère, ma lumière, tu es une femme rusée, tu as su retenir ma force énorme, tu as été assez habile pour me prendre par derrière. Si tu m'avais pris par devant, tu ne serais déjà plus au monde. » C'est qu'en eff"et ces héros, semblables aux fanatiques berseki/'S de la Scandinavie, ne peuvent plus se maîtriser dans le combat. Ilia, pour retirer Irmak de la mêlée, en est réduit à le saisir avec des gaffes de fer.

Une autre variante prête au héros ces belles paroles : « Ah ! ma chère mère ; je n'aurais écouté personne ; mais j'ai écouté ma mère ; de ne pas t'obéir je n'ai pas le droit. » C'est presque la réponse de Coriolan.

Mais Coriolan se retire vaincu ; Vassili est victorieux.

Tout Novgorod lui apporte sa soumission, s*o fifre à lui payer tribut. Chaque boulanger donnera un pain; chaque pâtissier .un craquelin; les jeunes femmes paieront le droit de mariage, les lavandières le droit de laver; ainsi pour tous les gens de métier, — à l'exception des popes et des diacres. Dans un conte en prose, utile commentaire de nos bylines, il est dit que Vassili devient alors prince de Novgorod comme l'avait été son père. On lui prête un mot qui caractérise bien cette oligarchie commerçante comme le fut celle de Florence. Dans la scène des gals^, il ne veut pas se vanter de ses richesses : « J'ai des trésors, des biens et de la fortune ; mai» ce n'est pas moi qui les ai amassés , c'est mon père. » Avec de tels scrupules on fait une bonne maison. Caton l'Ancien eût approuvé une telle maxime.

Après les guerres civiles, quelle carrière s'ouvrait à l'activité des héros novgorodiens ? Courir les lacs , les rivières et les déserts du nord, inquiéter les autres principautés russes, soumettre au tribut les Tchoudes, les Tchérémisses, les Mordves, les Zyrianes, les Votiaques, et autres peuplades des régions du nord. C'est de Novgorod surtout que partent ces essaims de bons compagnons, ver sacrum d'aventuriers, qui allèrent fonder des colonies nouvelles sur la Dvina, le Volga, la Kama et qui étendirent les possessions novgorodiennes jusqu'en Sibérie. Mais souvent ces tons com'pagnons créèrent plus d'un embarras à la république en insultant les frontières des puissants états russes du centre. Telle est la vie que mène, dans les contes populaires, un héros national de Novgorod, Akoundine : il éprouve le besoin de vivre au grand air, en pleine liberté; il s'embarque sur son canot aux rames en bois d'érable et descend la Volkhof ; il rencontre un vieux pèlerin, son oncle, qui, sur le point d'expirer, lui remet l'épée de son père ; avec cette Ijonne épée il va conquérir à Novgorod des terres nouvelles ; il détruit une armée tatare qui assiégeait la ville de Rostislaf

et tue un monstre de notre connaisance^ le dragon tatar Tougarine, qui était venu exiger les tributs arriérés ; il délivre Mourom des infidèles, il extermine des païens qui lui demandent le péage sur l'Oka et assujettit lui-même au tribut le royaume d'Astrakhan. Un autre type novgorodien est probablement ce Soloveï Boudimirovitch que nous avons rencontré à la cour de Vladimir, au moment où il suit le Dnieper, cette grande voie commerciale des Slaves de l'Ilmen. Il faut bien qu'il soit de cette grande république de marchands héroïques, puisqu'on troilve sur son vaisseau à la fois les produits de Constantinople et de la Syrie, les pelleteries de la Sibérie et ces peaux d'ours blancs qu'on ne trouvait qu'à la limite des possessions novgorodiennes, sur les bords de l'Océan glacial.

Vassili Bouslaévitch est aussi un coureur de mer : « Dans sa jeunesse il a beaucoup tué, beaucoup pillé : maintenant qu'on est vieux, il faut songer à sauver son âme. »

Alors il entreprend le pèlerinage de Jérusalem. C'est ainsi que Robert le Diable, ce Normand, ce proche parent des princes varègues de la Russie, va chercher en Terre- Sainte le pardon de ses crimes. Les pèlerins russes y ont peut-être précédé les pèlerins d'Occident. Les bylines du cycle kiévien nous montrent les kaliki revenant de Jérusalem en passant par Constantinople et Kief.

Vassili équipe un vaisseau, réunit ses trente bons compagnons. Il demande à sa mère sa bénédiction : « Je vais à Jérusalem, avec ma droujina intrépide ; je veux me prosterner aux saints lieux, me baigner dans la rivière du Jourdain. » — « Quand tu iras à de bonnes œuvres, je te donnerai toujours ma bénédiction; mais quand tu vas au brigandage, mon enfant, tu n'as pas ma bénédiction, car tu es alors un fardeau pour la terre humide. » Elle donne à ce croisé, suivant une variante (*), « beaucoup de poudre

(1) Kiriéevski, V, 2b.

et de plomb, des provisions de bouche et un fusil au longcanon. » Il monte sur le vaisseau aux flancs vermeils, traverse le lac Ilmen et s'informe du plus court chemin pour Jérusalem : « Jusqu'à Jérusalem, en droite ligne, sept semaines; en faisant un détour, il faut dix-huit mois. Sur la Caspienne sont cantonnés des brigands qui pillent les vaisseaux. » Donc c'est par la mer Caspienne que prendra le fils de Bouslava. On arrive à une haute montagne, la montagne sarrasine : en chemin, Vassili rencontre un crâne humain desséché : il le pousse du pied pour l'écarter. Le crâne lui dit alors : « Ecoute, Vassili Bouslaévitch; pourquoi me repousses-tu? je te valais bien, jeune homme; moi aussi je fus un héros ; sache que sur cette montagne sarrasine, où gît ma tête vide, la tête vide d'un brave, reposera aussi la tête de Vassili. » Vassili cracha et passa: « Ou bien c'est un ennemi qui parle en toi, tête maudite, ou bien c'est l'esprit impur. » Cette rencontre avec un crâne dans le désert rappelle la rencontre du Rousslan des contes populaires avec la tête coupée d'un géant, ou encore l'aventure du prince Oleg avec la tête de son cheval; le crâne humain, comme celui du coursier, sert d'interprète ou d'instrument à la fatalité. Au sommet de la même montagne, il y a une pierre qui porte cette inscription : « Celui qui essaiera de me sauter en long se rompra le cou. » Vassili, incrédule à tous les présages, continue son chemin, comme, dans le cycle des héros primitifs, fit Sviatogor.

Il va et les cosaques de la Caspienne qui devaient le dépouiller sont saisis d'effroi rien qu'à son approche. Leurs atamans s'écrient : « Voilà trente ans que nous sommes sur cette île, jamais nous n'avons vu pareille panique; sûrement c'est Vassili Bouslaévitch qui s'avance : son vol est celui du faucon, sa conduite est celle d'un brave. » Au lieu de l'attaquer, ils lui font des présents. Vassili, comme Ilia de Mourom, a pris le chemin par lequel il devait être tué, et il n'a pas été tué.

Il arrive à Jérusalem, il entre à l'église cathédrale et fait dire une messe pour sa mère ; aux popes et aux diacres il donne son argent sans compter. Il arrive au Jourdain : une vieille femme l'avertit de ne pas s'y baigner nu, parce que seul Jésus-Christ s'y est baigné ainsi. « Notre Vassili ne croit ni aux songes, ni aux prophéties. » répondent les hommes de la droujina. Dans une variante, Vassili lui réplique d'une façon assez grivoise. Il se baigne nu et ses compagnons tout habillés. Cette défense, sous •danger de mort, de se baigner dans un fleuve rappelle assez bien Dobryna et la rivière aux courants de feu. Une idée chrétienne s'est substituée à une réminiscence mythologique.

A son retour de Palestine, Vassili reprend le chemin de la patrie et repasse par la montagne sarrasine, au sommet de laquelle est la pierre mystérieuse (*). Les hommes de la droujina s'amusent à la sauter en largeur : Vassili prétend la sauter en longueur. Il tombe de cheval et se tue. Il s'était baigné nu dans le Jourdain; il avait craché sur le crâne prophétique; il avait méprisé l'avertissement donné par l'inscription. La fatalité avait barre sur lui : le héros novgorodien, ce type national des aventuriers de l'Ilmen, trouvait aux pays lointains une mort inévitable après une pareille vie. Suivant quelques variantes, il resta pétrifié auprès de la pierre fatale (^). Il aurait ainsi la même fin que Sviatogor, le héros du cycle primitif, qu'Ilia de Mourom et les bogatyrs du cycle kiévien (').

(1) Quelquefois cette pierre est la pierre par excellence, centre du inonde, la pierre Atatyr (l'électre, l'ambre, ou l'aimant). Voir Afanasief Poétitcheskia vosrenia, II, 142 ; III, 800. On sait le lôle que jouent dans les récits merveilleux de l'Orier.t la montagne inaccessible ou encore la montagne d'aimant.

(2) Rybnikof, II, 208.

(3) Dans la bylinc de Kiriéevski sur la disparition des héros, Vassili est nommément cité parmi ceux qui furent alors pétrifiés dans la Sainte-Montagne.

L'épopée de Vassili Bouslaévitch abonde en traits merveilleux : la fille noire, plus forte que le héros invincible; les deux kaliki avec leurs prodigieux casques de bronze ('); la tôte de mort qui parle et la pierre qu'on ne peut franchir. Mais dans Tensemble elle est une épopée historique : le type de Vassih reproduit à merveille le caractère novgorodien : ses aventures sont celles de son peuple, comme le furent celles de l'Hercule tyrien. Dans les annales de Novgorod, le nom de Vassili n'est pas inconnu : comme Vladimir, Ilia, Dobryna, il a eu une certaine réalité historique; l'indication de la chronique est fort brève : à la date de 1171 « mourut à Novgorod \e ^^ossadnili Vaska Bouslaévitch. « Ce Vaska (diminutif de Vassili) n'aurait donc pas été prince de Novgorod comme le dit le conte de Tchoulkof (^), mais bien ])ossadnik, c'est-à-dire chef suprême de la cité et son représentant vis-à-vis du prince.

Page 1