CLASSIFICATION DES DOCUMENTS EPIQUES
Du XII" siècle au xvi", l'histoire poétique de la Russie semble s'appauvrir. Du moins n'est-ce plus dans les chansons qu'il faut chercher les inventions épiques. De Vladimir à Ivan le Terrible il se foit un grand vide dans les
recueils de l)ylines : tandis que Vladimir retient autour de son nom les faits héroïques qui ont pu se passer trois cent cinquante ans après sa mort, Ivan IV, de son côté, éclipse ses i)r(''décesseurs des cent cinquante dernières années pour s'ai)proprier leur gloire.
Il est possible que le peuple russe, même pendant cette période, n'ait pas cessé d'inventer et de chanter, et que ses chants ne nous soient pas parvenus ; mais on peut supposer aussi que les événements qui se sont succédé pendant cette longue période n'ont pas eu le don de frapper assez vivement son imagination pour lui faire oublier l'âge héroïque de Kief. Le démembrement de la Russie en une infinité de principautés rivales suivit de près les règnes de saint Vladimir et de laroslaf le Grand, qui avaient réuni toute la terre russe sous leur sceptre. Or le peuple n'a jamais aimé cette multiplicité ; il a pour l'unité un goût naturel; les héros de son choix sont ceux qui à certains moments réunissent toutes les forces d'une nation et résument en eux les énergies de tout un peuple; Charlemagne ou Vladimir, voilà les noms autour desquels il se plaît à grouper un monde de légendes, une légion de héros. Mais l'anarchie princière ou féodale, en Russie comme en France, le rebute et le désoriente. Il dédaigne les Myrmidons auxquels «Jupiter livre le monde», il rit de voir, de la pourpre du géant,
A dix rois de cette taille Faire dix habits complets.
Alors, méprisant le présent, il se réfugie dans le passé ; il ne voit plus que Vladimir ; et si quelqu'un de ses héritiers accomplit par hasard une action d'éclat, c'est encore à Vladimir ou à l'un de ses paladins qu'il la rapporte.
Le fait capital de l'histoire de Russie pendant cette période, c'est la conquête tatare, le joug mongol. Les états russes vaincus deviennent tributaires des infidèles; les
princes vont se prosterner à la Horde ou subissent dans leurs capitales l'insolence des 5^57^«^5. Cette longue période de compression était peu propre à éveiller l'imagination populaire. Les Tatars avaient vaincu les princes russes par la politique non moins que par les armes ; c'était encore par leur politique, bien plus que par le sabre, qu'ils les retenaient sous le joug : ceux-ci n'avaient à s'en prendre de leur sujétion qu'à eux-mêmes, à leurs discordes, à leurs ambitions, à leurs honteux calculs ; les princes de Moscou surtout acceptaient avec joie d'être les serviteurs des khans pour devenir les maîtres des autres princes; ils cherchaient à tirer de leur humiliation la puissance politique et financière ; ils se firent les fermiers de l'impôt tatar pour s'assujétir les autres princes chrétiens, et de leur honte battirent monnaie. Ce n'est pas de tels souvenirs qu'un peuple aime à se rappeler : plus que jamais il revenait aux temps glorieux où Vladimir de Kief était la terreur de ces mêmes nomades, aujourd'hui les oppresseurs du peuple orthodoxe.
L'histoire légendaire de la Russie, pour cette période, doit se chercher ailleurs que dans les bylines.
Il faut la chercher : 1° dans les chroniques : comme celles d'Occident, elles continuent à mêler aux faits historiques les traditions épiques qui avaient cours dans le peuple ;
2° Dans les Vies de saints ; or, ici la légende prend un caractère particulier ; les héros dont elles nous entretiennent accomplissent en effet maints exploits et atteignent parfois, dans l'histoire comme dans la tradition, à la grandeur épique; mais c'est surtout contre leurs passions qu'ils sont en lutte, et l'ennemi qu'ils cherchent à vaincre, ce n'est plus Tougarine ni Soloveï le brigand. Telles sont les Vies de saint Théodose, qui fonda le monastère des Cryptes, où tant de saints ont vécu dans des souterrains, sans jamais voir la lumière du jour, et autour duquel s'est
formé tout un cycle de légendes pieuses <*); — de saint Serge qui déserta le monde pour s'enfoncer dans les profondes forets de la Moscovie, où il n'eut longtemps d'autre compagnon qu'un ours, mais où il fonda le plus puissant monastère de la Grande-Paissie ; — de saint Stéphane de Perm et de tant d'autres convertisseurs de peuples ou fondateurs de couvents, vainqueurs des forêts et des solitudes, véritables bogatyrs de l'orthodoxie. A ces hagiographies, il faut ajouter certaines Vies de princes russes qui eux aussi sont devenus des saints : celle de Michel, prince de Tver, qui fut mis à mort, ou pour employer le style sacré, martyrisé à la Horde en 1318, sur l'ordre du khan Ousbeck et par les intrigues du prince de Moscou. On y raconte sa mort courageuse, les miracles qui s'accomplirent sur son tombeau. Il repose aujourd'hui dans une châsse d'argent à la cathédrale de Tver et plusieurs tableaux y perpétuent le souvenir de son ex]iïoit (^). Mais cette vie de saint Michel de Tver et le merveilleux qu'elle met en œuvre rappellent les Actes des martyrs et nullement l'épopée antique.
3° Dans les chansons des kaliéM.
4° Dans certains récits en prose qui portent la trace d'une inspiration épique.
CHANSONS DES KALIEKI.
Le ton des chansons des haliéM rappelle celui des Vies de saints. Le merveilleux chrétien y tient presque entière-
(1) Voir dans la Rexiue des Deux-Mondes du 15 décembre 1874, mon article sur Kief et le Congrès archéologique.
("2) Dans la langue ecclésiastique, exploit s'applique aussi bien h la mort d'un martyr, aux pénitences et aux austérités d'un moine, qu'aux hauts faits militaires d'un héros.
rement la place du merveilleux épique. Voyez par exemple la chanson sur la mort de Boris et de Glèbe, deux fils de saint Vladimir, qui furent assassinés par leur frère Sviatopolk, et qui, réunis par l'église russe dans le même culte comme dans le même tombeau, sont devenus en quelque sorte inséparables dans la vénération du peuple, de vrais Dioscures chrétiens. Ce récit poétique diffère complètement de celui de la chronique de Nestor, qui s'éloigne elle-même notablement du récit qu'a fait le même auteur dans sa Vie des saints Boris et Glèbe. La version des kaliéki a subi dans la transmission orale quelques altérations : elles portent principalement sur les noms propres : non sur les noms sacrés des deux saints, mais sur celui de leur persécuteur Svintopolk, qui devient tantôt Sviati-Polki (saints régiments), tantôt Oporkhal, Apolchi, et Ipolchi : évidemment ce nom ancien, tombé en désuétude, ne disait plus rien aux chanteurs vagabonds. Les deux jeunes princes, dans le cantique spirituel, sont de véritables saints, c'est-àdire résignés à outrance. Les MUéM ont admis dans ces chansons plusieurs traits assez curieux qui ne se trouvent que chez eux : l'épisode de la mère qui supplie ses deux flls de ne pas se rendre à la perfide invitation de leur meurtrier; — la mention que le corps des deux frères resta abandonné trente-trois ans (ailleurs trente ans) et que « nul n'y toucha, ni bête féroce, ni oiseau, ni humidité nébuleuse, ni ardeur corruptrice du soleil : » détail contraire d'ailleurs au récit de la chronique, car les deux frères furent aussitôt déposés dans l'église Saint-Basile ; — enfin la conclusion vengeresse de la complainte : « Le Seigneur envo}'a du ciel deux anges, avec la lance et le sceptre ; il leur ordonna d'ouvrir la terre sous les pieds du meurtrier; ils fendirent et ébranlèrent le sol; le monde tout entier s'émut, comme les vagues de la mer bleue. Il croyait, le méchant, que c'était le paradis qui s'ouvrait; mais il disparut, le barbare, à travers le soi. » Les jeunes
princes, chez les kaliéki, ne sont pas seulement résignés, ils sont assotis et presque lâches. Ils demandent, à genoux et en larmoyant, la vie à leur frère, offrant de le servir comme esclaves.
Dans la chanson sur Alexandre Nevski , l'invasion mongole est présentée comme un châtiment envoyé par le ciel pour le peu de foi des Russes. Ce prince, fameux par sa victoire sur les Suédois près de la Neva, n'est pas moins célèbre par sa prudence vis-à-vis des nomades : il se rendit comme les autres princes à la Horde et tâcha comme eux de faire tourner son humiliation au profit de sa puissance; quand les Novgorodiens refusèrent le tribut aux Tatars et entreprirent de se défendre, c'est lui qui les en empêcha, employant à la fois la prière, la menace et la force. On est fort surpris de le retrouver dans les chants des TialiéM « battant et chassant les impurs Tatars. » Les chanteurs vagabonds terminent leur complainte par une oraison à saint Alexandre Nevski.
Il est visil^le qu'ils sympathisent avec les princes qui préférèrent à la prudence humaine une sainte audace. Ils tiennent compte à Michel de Tchernigof, qui pourtant alla aussi s'humilier à la Horde, de ses moindres velléités de résistance : « Alors parurent en Russie deux brillants giierriers avec des glaives de feu; Michel et Feodor de Tchernigof ceignirent les diadèmes russes , délivrèrent la sainte Russie qui était sur le bord de l'abîme et eux-mêmes, ces saints, trouvèrent la mort des martyrs à l'impure Horde. » Il y a peut-être ici une association d'idées , une contusion glorieuse entre Michel de Tchernigof et son homonyme, l'archange Michel au glaive de feu.
La chanson sur Dmitri, le vainqueur de Koulikovo, est fort originale : c'est une des plus belles que nous devions aux kaliéki. La scène se passe neuf années après cette mémorable bataille contre les Tatars, que notre peintre français Yvon a fixée sur la toile en 1850.
« La veille du samedi de la Saint-Dmitrl, dans la sainte cathédrale de TAssomption , saint Cyprien le métropolite chantait la messe: le prince Dmitri y assistait avec sa princesse Eudocie, avec ses princes et ses boïars, avec ses fameux capitaines.
Tout à coup le prince Dmitri cessa de prier ; il s'appuya contre une colonne; il fut soudain ravi en esprit : ses yeux spirituels s'ouvrirent; il eut une vision étrange.
Ce ne sont plus les cierges qui brûlent devant les icônes; ce ne sont plus les chants sacrés qu'il entend; ce qu'il voit, c'est la campagne rase, le champ de bataille de Koulikovo. 11 est parsemé de cadavres de chrétiens et de Tatars; les corps des chrétiens sont comme une cire fondante, les Tatars comme la poix noire.
Sur ce champ de Koulikovo, se promène la très sainte Mère de Dieu; derrière elle les anges du Seigneur, les anges et les saints archanges, avec des cierges lumineux; ils chantent les chants sacrés sur ces reliques des guerriers orthodoxes; c'est la Mère de Dieu elle-même qui les encense, et du ciel des couronnes descendent sur eux.
Et la Mère de Dieu a demandé :« Oùdoncest le prince Dmitri y» — L'apôtre Pierre lui répond : « Le prince Dmitri est dans la ville de Moscou, dans la sainte cathédrale de l'Assomption; il y entend la liturgie avec sa princesse Eudocie , avec ses princes et ses boïars, avec ses fameux capitaines. »
La Mère de Dieu dit alors : « Le prince Dmitri n'est pas à sa place : il dort conduire les chœurs des martyrs ; pour sa princesse , il y a place dans mon troupeau. i>
Alors la vision s'évanouit. Dans le temple brillaient les cierges, sur les images resplendissaient les pierreries. Dmitri revint à lui, veçsa des larmes abondantes, et parla ainsi :
« Sachez que l'heure de ma mort est proche ; bientôt je serai couché dans le cercueil et ma princesse prendra le voile. »
En mémoire de 1 étrange vision, il institua le samedi do la Saint Dmitri (» ! i>
(1) Bczsonof, K'iUnhi prrc'khnjii', fasc III, p. fi7ô : Le samedi de Dmitri.