RÉCITS EN PROSE
Certains grands événements ont eu le privilège de faire naître, en dehors des chroniques, des récits en prose qui portent le nom tantôt de sliazanie, tantôt de slom. La période du joug tatar surtout en a produit un assez grand nombre (*>.
Tel est par exemple le skazanie sur Alexandre Nevski : le début mérite d'être cité pour montrer jusqu'à quel point les légendes helléniques ou orientales avaient pénétré chez les lettrés : ce A notre prince Alexandre laroslavitch, le sage, le doux, l'avisé, à l'intrépide homonyme du tsar Alexandre de Macédoine , au vaillant et fort émule du tsar
Achille! ce récit lui est consacré Il grandit plus que
les autres hommes; sa voix retentissait dans le peuple comme une trompette, son visage était comme celui de Joseph le Beau , sa force était la meilleure moitié de celle de Samson; Dieu lui a donné la sagesse de Salomon et la vaillance du tsar de Rome Eous]}asian » (Vespasienj.
Tel est encore le récit sur l'invasion de Baty et sur les malheurs tragiques de la maison de Riazan: le prince Feodor est mis à mort pour avoir refusé de laisser voir sa femme au khan, sous prétexte que la coutume nationale s'y opposait : la princesse, en apprenant son trépas, se précipite du haut d'une tour avec son flls ; Riazan est livrée aux flammes. Le vaillant capitaine Ipatii, avec 1700 hommes seulement, a fait périr une multitude de Tatars; quand il succombe, son corps est apporté aux pieds du khan, qui lui fait un magnifique éloge funèbre :
(1) Voir une très-curieuse étude de ces Oocuments dans M. Solovief, Istoria Rossii, 1872, t. IV, p. 3bl et s.
(( Écoute, frère Ipatii, dit le l)arbare; tu m'as fait un joli accueil; avec une petite droujina tu m'as tué beaucoup de bogatyrs. Si tu m'avais servi avec cette fidélité, je t'aurais tenu contre mon cœur. » Quand on amène au khan les cinq survivants de la petite troupe, il les questionne à la façon des khans de bylines : « De quelle foi êtes-vous? de quel pays? Pourquoi m'avez-vous fait tant de mal? « Ils lui font cette réponse d'une ironie toute épique : « Nous sommes chrétiens, serviteurs du grand-prince de Riazan, soldats d'ipatii. Nous avons été envoyés par le prince pour te faire accueil, puissant khan, et te faire escorte. Pardonne-nous, seigneur, si nous n'avons pu, nous aussi, verser notre coupe sur l'immense armée tatare. w Mot qui rappelle celui de la Chanson d'Igor : « Le vin sanglant est épuisé. »
Le bataille de Koulikovo ne pouvait manquer d'éveiller l^imagination des lettrés. Pour la première fois les princes de la Russie entière (*), réunis sous le grand-prince de Moscou, avaient présenté la bataille à l'infidèle ; pour la première fois, en rase campagne, dans un solennel jugement de Dieu, les Russes avaient vu fuir leurs oppresseurs. De ce mémorable événement nous avons plus d'un récit.
Le skazanie contemporain, qui a été reproduit en partie dans les chroniques, est un récit assez exact et assez simple, bien qu'il fasse couler le sang des chrétiens et des Tatars « comme une pluie d'orage », et qu'il prête à Mamaï, le khan vaincu, ce discours poétique : « Nos cheveux sont arrachés, nos yeux ne peuvent laisser échapper nos larmes de feu, nos langues sont liées, iws gosiers sont desséchés, nos cœurs se dissolvent, nos reins sont brisés ».
Le skazanie postérieur (2), attribué au prêtre Sophronii, est plus développé et admet une multitude de détails,
(1) Sauf le perfide prince de Riazan.
(2) Snégiref, Isloril. sbornik, t. III (1838).
souvent controuvés, d'un caractère légendaire, qui avaient créance dans le peuple. Chez lui, c'est le diable qui a poussé le khan à cette guerre. Mamaï est un fanfaron qui dit à ses peuples : « Qu'aucun de vous ne laboure ; soyez prêts à aller faire la récolte du blé en Russie ! » L'auteur met en scène la princesse Eudocie qui monte dans son haut terem à la coupole d'or et commence une lamentation ; « mais ses pleurs l'empêchent de parler ; ils coulent comme des ruisseaux rapides «. L'épisode le plus remarquable de ce récit a été reproduit dans une chronique citée plus haut (page 218) : le grand-prince Dmitri et Dmitri de Volynie, vont écouter le sourd gémissement de la terre et en tirent le présage d'une victoire chèrement achetée.
Quant au slovo sur le même sujet, qu'on appelle aussi l'Expédition du Don {Zaclonchtchma), on voit tout d'abord que c'est une sorte de pastiche du slovo sur Igor <*>. L'auteur reproduit servilement ces moyens épiques, ces expressions poétiques que le chantre d'Igor croyait luimême emprunter à Boïane. Il déclare comme lui qu'il va raconter d'après la réalité et d'airrès les hjlines. L'hommage que le poète anonyme avait rendu à Boïane, on le lui rend à lui-même : « On célèbre l'illustre boïar, joueur de rebec dans Kief ». Son émule lui décerne la même épithète glorieuse de xeclitcliennii, celui qui sait, le sorcier, l'enchanteur. « 0 rossignol, oiseau de l'été ! lui dit-il encore ; c'était à toi, rossignol, de gazouiller la gloire de Dmitri ». Le vieux poète avait associé aux exploits d'Igor, celle de VsévoRd, « l'impétueux aurochs » ; l'écrivain du xiv° siècle est tout heureux de trouver, pour jouer le rôle équivalent, un cousin de Dmitri, le prince Vladimir, qui eut en effet une grande part au succès. L'imitation est
(1) Lu Zadonchlchina ou Slovo a élu publiée, un 1852, par Undolski.daus le journal Vrcinénnikl de la Soc. do l'hist. et des antiq. russes de Moscou.
flagrante surtout dans certains passages, ceux-ci par exemple : « Sur la rivière Moscova hennissent les coursiers, les cloches retentissent dans toute la terre russe ; on sonne les trompettes dans Kolomna ; on frappe les tambours dans Serpoukhof , les étendards sont debout sur la rive du grand Dounaï. « — « Frères et princes russes , nous sommes la nichée du grand Vladimir de Kief. Nous ne sommes pas nés pour subir l'insulte ni du faucon , ni de l'épervier, ni du noir corbeau , ce païen de Mamaï » — « Montons sur nos bons chevaux , allons regarder le Don rapide , faisons l'épreuve de nos glaives lithuaniens sur les casques tatars ». Même confusion poétique entre le fracas de la bataille et le déchaînement des éléments. On entend hurler les loups gris , croasser les corbeaux , crier les aigles. Les guerriers russes « cernent la plaine de leurs clameurs, » les étendards du prince rugissent. « La noire terre sous les fers des chevaux est ensemencée d'ossements tatars ». Enfin l'écrivain nous montre les fleuves, les sources et les lacs qui se troublent, les dives qui crient sur la terre russe, et qui « annoncent jusque dans la Crimée, jusqu'à la mer des Saces, jusqu'à Tsarigrad, la gloire des princes russes. »
La lamentation de la laroslavna a son pendant dans le nouveau slovo, avec cette différence que ce sont toutes les princesses, toutes les boïarines et les femmes de capitaines qui se lamentent sur ceux qui ont péri. L'épouse de Dmitri, de grand matin, gémit sur la muraille de Moscou : « 0 Don, rapide rivière, tu te fraies un chemin parmi les montagnes de pierre et tu coules dans la terre des Polo vtsi. Berce sur tes flots mon seigneur, etc. »
Le plus ])eau morceau de ce poème en prose est celui où l'auteur se dégage un moment de cette -imitation servile pour s'abandonner à sa propre inspiration. Les adieux de Dmitri à ses compagnons morts au champ d'honneur sont touchants et nobles :
« Frères boïars, princes, nobles, une place de repos vous a été marquée entre le Don et le Dnieper au champ de Koulikovo , sur la rivière Naprada. Vous avez sacrifié vos têtes pour les saintes églises, pour la terre russe, pour la foi chrétienne. Adieu, frères, et bénissez-nous; à vous tous la couronne éternelle ! »
L'auteur quel qu'il soit du slovo n'est point un inventeur. Quand Dmitri Donskoï rentra vainqueur dans sa capitale, les émules de Boïane, dont le chant s'associait à tous les plaisirs de la cour, commencèrent à célébrer le grandprince, son cousin Vladimir, ses valeureux parents, sa vaillante droujina. Ils chantèrent sur la gouzzïa de véritables zadoncMchini , des poèmes sur la bataille da Don, dont le slow n'est qu'un écho lointain, affaibli sans doute par l'abus du bel esprit et la manie d'imitation littéraire.
BYLINES PRINCIERES. — CYCLE DE MOSCOU.
Nous avons vu les chansons vladimiriennes sur Koulikovo et le tribut payé aux Tatars. Avec les bylines ^;rwicÀ€res^^\no\x% entrons dans le Cycle de Moscou, nous avons affaire à une Russie nouvelle qui ne connaît presque plus celle de Kief, et qui tend à l'unité nationale autour d'une puissante capitale. Encore quelques règnes de princes, et nous arrivons aux tsars de Moscou.
Les bylines dites ])nncières sont rares et en général peu remarquables. La chanson du prince Dmitri qui se venge cruellement des railleries de Domna , celle du prince Vassili qui se noie dans la mer et dont la femme prend le voile, celle du prince Michel dont la méchante mère fait
(l)Kiriéevski, V, 92-190, Kniajeskia.
LA PÉRIODE PRINCIBRE. 235
mourir en son absence sa femme bien-aimée, celle du prince Volkonski, qui fait périr son serviteur Vania parce qu'il a eu commerce avec la princesse^ ont un fond historique très faible, un intérêt épique presque nul. Ces noms de princes s'eifacent aisément de ce récit banal ; la chanson devient alors une byline anonyme. Ce genre de ballade est d'ailleurs celui qui se rapproche le plus des gwerziou bretons publiés par M. Luzel ou des chansons de 'pauvres du centre de la France.
La chanson sur le Prince Daniel a un caractère tout différent. Mais à quel personnage historique la rapporter? Peut-être à Daniel de Gallicie ? Il fut en effet plusieurs fois assailli par des révoltes et mourut en 1264. « Le prince Danilo se promène , il va par la route , regarde les belles, arrête sur elles ses regards, leur dit de douces paroles , leur promet des voiles de soie : « Belles demoiselles, belles jeunes filles, chantez-moi la chanson sur le vaillant héros Ilia de Mourom, sur Georges le tsarévitch, brave et flls de brave, comment il guerroya contre lesTurcs, comment il prit le sultan, l'enduisit de goudron et extermina toute la Turquerie». — « Nous note chanterons pas ces chansons.... mais nous t'en chanterons une sur toi, celle de Danilo la canaille, le brigand et le mécréant, le misérable et le païen «. Alors Danilo pâlit : il les fit toutes châtier, à toutes couper la tête. Mais le peuple entier se souleva, se mit à chasser les gardes, courut chez Danilo pour le percer de coups. »
Le souvenir odieux des haskaks mongols, de leurs exactions et de leur tyrannie s'est conservé dans la chanson des Princes de Tver. Chtchelkane le Tatar ne s'est pas trouvé à la cour du khan le jour où il a distribué les terres et les cités à ses capitaines : il était parti pour le pays lointain de Lithuanie, au-delà de la mer ])leue, afin d'y recueillir les tributs. Aux princes il prend cent roubles, aux boïars cinquante, aux paysans cinq; celui qui n'a pas d'argent,
il lui prend ses enfants; celui qui n'a pas d'enfants, il lui prend sa femme ; celui qui n'a pas de femme , il le prend comme esclave. Quand il revint à la Horde, il se plaignit au khan : « Tu as mis Vassili à Plessa, Gordéi à Vologda, Akliraméi à Kostroma : donne-moi Tver l'antique, Tver le riche. »Le khan lui promet Tver si Chtchelkane consent à tuer son propre fils et à boire son sang. Aussitôt le maudit égorgea son fils, il remplit une coupe de sang, de sang chaud, il but la coupe de sang, et le khan lui donna Tver. Chtchelkane se mit à juger dans Tver, à déshonorer les veuves, à honnir les jeunes filles, à insulter tous les habitants , à rire sur toutes les maisons. « Alors les anciens du peuple portèrent plainte aux deux princes de Tver; ils offrirent ensuite des présents au tyran. Mais le tyran les outragea et la patience leur échappa. L'un le prit par les cheveux, l'autre par les jambes; ils le déchirèrent et le mirent à mort. Personne ne fut inquiété ]^our ce fait. »
Le poète populaire se trompe : la ville fut au contraire cruellement punie de son insurrection de 1327 contre le haskak Chevkal : Tver fut saccagée par les hordes du khan ; les princes de Tver, Alexandre et ses frères, qui s'étaient mis à la tête des révoltés et qui avaient brûlé le baskak dans le palais, furent obligés de fuir.
La byline sur le prince Roman Dmitriévitch est la plus remarquable de l'épopée princière. Deux guerriers lithuaniens, deux neveux du roi Tsimbal, méditent de porter la guerre sur la terre russe. Leur oncle fait tous ses efl'orts pour les en détourner. « Le prince Roman est haljile et rusé, leur dit-il, il sait la langue des animaux. » Les jeunes gens n'écoutent rien : « Bah ! le prince Roman Dmitriévitch n'osera même pas se montrer devant nos yeux Ijrillants. » Les voilà qui ravagent la terre russe, incendient les villes et les villages ; ils enlèvent la sœur bienaimée de Roman avec sou petit neveu âgé de trois mois.
Roman se plaint alors de son grand âge : « Ah! ma jeunesse , ma jeunesse ! comme je savais, dans mon jeune temps, voler dans les bois, noir corbeau, bondir dans la campagne, loup gris, courir les montagnes abruptes, blanche hermine, nager dans la mer bleue, gris canard ! Ah ! vieillesse, vieillesse profonde ! c'est mal à propos que tu as vieilli le bon compagnon, courbé ma pauvre tête, rouillé mon cœur vaillant, fait grisonner mes boucles blondes. » Toutefois il réunit ses princes et ses boïars, il leur annonce que les deux Lithuaniens menacent la glorieuse Moscou. Il rassemble une armée et arrive sur les bords de la Smorodina. Les guerriers coupent des baguettes de tilleul et les jettent dans le courant après que chacun a écrit son nom sur la sienne. Ceux dont les baguettes s'enfoncent sont destinés à périr ; ceux dont les baguettes remontent le courant seront blessés ; ceux dont les baguettes descendent le fleuve resteront saufs. Le prince Roman renvoie les guerriers des deux premières catégories et ne garde avec lui que ceux de la troisième.
Dans certaines variantes. Roman regarde comment boivent ses hommes : ceux qui puisent l'eau dans les casques survivront, ceux qui boivent en se couchant périront. Il renvoie ces derniers. L'épreuve rappelle assez bien celles que le Gédéon de la Bible fait subir à ses hommes pour n'en conserver que le tiers avec lui.
Roman fait ensuite ses recommandations à son armée : « Au premier signal que je donnerai, noir corbeau, sellez et bridez vos bons chevaux ; au second signal que je donnerai, noir corbeau , montez sur vos bons chevaux : au troisième signal, accourez au plus vite, si vous voulez me trouver vivant. »
Aussitôt il se change en corbeau et vole au camp des Lithuaniens ; pendant la nuit , transformé en loup , il égorge les chevaux ; transformé en hermine, il détruit les arcs, les sabres et les fusils. Dans une tente, est captive sa
sœur avec son fils, et Fenfant, Agé de trois mois, dit tout à coup : « Écoute, ma mère, mère chérie, Nastasia Dmitriévna! ton frère bien-aimé, mon oncle trotte dans la tente, transformé en blanche hermine, à la fine taille. Il va nous délivrer de captivité. » Ces mots donnent l'éveil aux ennemis. On poursuit l'hermine qui se glisse au dehors, et redevient un corbeau qui s'envole sur un chêne : là Roman fait entendre le premier croassement, le premier signal : « Ne croasse pas, prince de Moscou, noir corbeau ! lui crient les Lithuaniens. Autrement nous tendrons nos arcs, nous ajusterons nos flèches d'acier, nous percerons le noir corbeau, nous jetterons ton corps sur la terre humide, nous disperserons tes plumes dans la campagne, nous répandrons ton sang sur le chêne vert ; une prompte mort sera ton partage. »
Il croassa pour la seconde fois et ses ennemis réitérèrent leurs menaces. Au troisième croassement, la cavalerie russe fondit sur les Lithuaniens ; ceux-ci ne retrouvèrent plus ni leurs arcs, ni leurs sabres ; ils furent hachés, taillés en pièces. Les deux frères tombèrent prisonniers : à l'aîné on creva ses yeux brillants, au cadet on coupa ses pieds rapides ; on chargea le boiteux [sur l'aveugle et on les renvoj^a à Tsimbal, roi de Lithuanie. Cet épisode des pieds coupés et des yeux crevés ne rappelle-t-il pas le mythe védique de l'aveugle et du boiteux qui s'entr'aident et auxquels l'aurore rendra la santé ?
Quand le roi de Lithuanie les vit revenir en cet état : « Ah ! mes chers chevaliers, mes conseillers, je vous l'avais bien dit, braves compagnons! N'allez pas dans la sainte Russie, chez le prince Roman Dmitriévitch. Le prince Roman est sage et rusé; il sait la langue des corbeaux, il sait toutes les langues des oiseaux ! »
Cette curieuse byline a pourtant un fondement historique. M. Bezsonof cite la chronique de Volynie qui attribue en 1196 à Roman (de Gallicie, et non pas de Moscou :
il n'y a jamais eu de Roman, prince de Moscou), une brillante campagne contre les latvagues de Lithuanie, en punition de ce qu'ils avaient ravagé ses possessions. Quant à cette réputation de sagesse ou de sorcellerie, aux légendes de métamorphoses qui ont servi de base à la byline, peut-être en retrouve-t-on l'écho dans la même chronique : « Roman, par la sagesse de son esprit, marchait dans la voie de Dieu, car il se lançait sur les païens comme le lion, son cœur s'irritait comme celui du Joupcervier, il les détruisait comme un crocodile, il parcourait leur terre comme un aigle, il était vaillant comme Yau- Toclis (*). » Ce qui n'est que métaphore chez le chroniqueur prend une fantastique réalité dans la chauson épique.