LA CONQUETE DE LA SIBERIE
La prise de Kazan dans l'iiistoire russe, c'est comme la prise de Grenade dans l'histoire d'Isabelle-la-Catholique. La conquête de la Sibérie fut une autre épopée, une L%isiade russe : Irmak Timoféévitch est bien le digne émule des héros espagnols ou portugais ses contemporains, des conquistadores. Comme Pizarre, comme Cortez, il s'aventure dans un monde nouveau ; avec quelques centaines d'hommes, il ose entreprendre de subjuguer un vaste empire ; il franchit des fleuves inconnus, il bat de grandes armées, il fait prisonniers de puissants souverains. A son maître, il rapporte une couronne, la couronne de Sibérie, à ajouter à celles de Moscou, de Kazan et d'Astrakhan. Les bylines sur Irmak sont pourtant peu nombreuses ; peut-être aussi ne s'élèvent-elles pas à la hauteur d'événements si merveilleux. Les légendes proprement dites, presque hagiographiques, comme celles qui ont été rédigées au xvii'' siècle sur Irmak, sacrifient plus au fantastique. Elles racontent comment les Tatars retrouvèrent le corps du conquérant dans l'Irtych, et le reconnurent à sa cuirasse de fer ornée d'un aigle d'or, présent funeste du tsar ; comment les Tatars le placèrent sur un échafaud et en firent un but pour tirer de l'arc pendant six semaines ; comment les oiseaux de proie voltigèrent par nuées immenses autour du cadavre sans oser y toucher; comment des visions effrayantes obligèrent les infidèles à lui faire de magnifiques funérailles, où trente bœufs furent immolés et mangés; comment sur sa cendre des miracles s'opérèrent, une colonne de feu se dressa, et comment les prêtres musulmans, pour mettre fin à ces merveilles, cachèrent si bien la tombe
qu'on n'a jamais pula retrouver <*>. Ce cosaque rebelle, devenu un héros du christianisme, un missionnaire armé, un martyr et un thaumaturge, est honoré encore aujourd'hui par l'Église grecque, qui prie pour le repos de son âme. Plus heureux que Pizarre et Cortez, plus heureux que Christophe Colomb, — cet « ambassadeur de Dieu » dont on demandait naguère la canonisation, — Irmak Timoféévitch est devenu presque un saint dans l'Église : il l'est tout à fait dans les légendes. Rendons-lui un autre hommage : ce conquérant cosaque montra plus d'humanité que presque tous ses émules espagnols.
On voit que toute la matière épique ne se trouve pas dans les bylines. Celles que nous possédons sur Irmak sont assez pauvres de merveilleux. En revanche elles présensentent une exactitude historique remarquable. Elles racontent avec assez de précision les brigandages qui attirèrent sur Irmak et ses compagnons la colère du tsar, leur résolution de racheter leurs forfaits, la capture du tsar Koutchoum (^), la présentation des cosaques à Ivan IV, la mort du héros qui se noya dans « la rapide rivière léniséï » (').
De l'épopée sibérienne nous citerons seulement une byline. On y voit les cosaques apporter leur soumission à Ivan : ils prennent avec eux une hache, comme firent les strélitz repentants, après leur première révolte. Prendre avec soi la hache et le billot, c'est montrer plus clairement qu'on se rend à discrétion, que, suivant l'expression russe, « on apporte sa tête. » Il faut remarquer avec quel art le poète rustique s'est appliqué à rendre l'impression de respect, de religieuse terreur, qui s'empare du hardi cosaque lorsqu'il pénètre dans le palais impérial et s'approche du redoutable Escalier Rouge. Il s'avance « lentement et respectueusement. » Mais il ne faut qu'un mot de ces vils
(1) Karamzine, Histoire de l'empire de Russie, trad. française, t. IX. p. 517. (3) Ce ne fut pas Koutcbonm, mais Mahmelkoul qui fut pris un 158i par Irmak. (5) C'est dans rirtych qu'il périt.
courtisans , objets constants de la haine du peuple et des chanteurs populaires, pour réveiller la fierté du cosaque et lui mettre le sabre à la main.
Sur la mère "Volga, sur la Kama, — vivent les cosaques, les hommes libres, — cosaques du Don, de la crèle. (du Caucase), du Jaïk, — ils ont pour ataman — Irmak, fils de Timofée.
Comme résonne la trompette d'or, — s'élève sa voix sonore, retentissante, — et Irmak, fils de Timofée, parle ainsi : « Ecoutez, frères, écoutez-moi ! — permettez à Irmak d'ouvrir un avis. — L'été brûlant va nous quitter, — le froid hiver s'approche. — Où, cosaques, irons-nous passer l'hiver?
Sur le Volga, où l'on nous traite de brigands ? — sur le JaiTi? la marche est longue, — sous Kazan? mais le tsar terrible campe sous Kazan, — le terrible tsar Ivan Vassiliévitch : — il a sous lui une puissante armée, — ni plus ni moins, quarante mille hommes.
Faut-il frères , ou ne faut-il pas aller sur la rivière d'Irtych ?
— nous prendrons, frères, la ville de Tobolsk, — nous irons demander au tsar notre pardon, prenons la hache et la lance ».
Irmak, fils de Timofée, — monta alors son meilleur cheval
— et il partit pour demander au tsar sa grâce.
Irmak s'avance, — il conduit sa troupe, — il marche lentement et respectueusement, — il chemine dans la vaste cour, — la vaste cour du tsar, — vers l'Escalier Rouge. — Il descend de son bon cheval — lentement et respectueusement, — il s'avance, Irmak, — vers le palais blanc du tsar, — il s'avance, Irmak, fils de Timofée,
— lentement et respectueusement, — il entre dans le palais du tsar. « Salut, notre petit père, tsar orthodoxe, — Ivan, fils de Vassili!
— Je suis venu à toi, moi Irmak, demander grâce, — j'ai fait des folies, des escapades, moi Irmak, — dans la plaine et sur la mer bleue ; — j'ai pillé, moi Irmak, les navires de perles, — les navires perses et musulmans, — et même les vaisseaux de l'empire ; — les vaisseaux de l'empire qui n'avaient pas les marques, — qui ne portaient pas les armes tsariennes. »
Alors parla notre père, le tsar orthodoxe: —«Parlez! vous, princes et boïars — les boïars de mon conseil ! — f(ue nous reste-t-il a faire d'irmak? — faut-il le pendre ou lui couper la tète? "
L'un des boïars du conseil dit alors : — « Ce ne serait pas encore assez pour nous — de pendre Irmak ou de lui couper la tête. » — Alors Irmak fils de Timofée parla ainsi : « Maudit boïar, tu n'es pas un conseiller du tsar. — Tu veux sans jugement me décapiter, me pendre 1 » Sa force héroïque se souleva, — son sang de héros bouillonna, — Irmak tira du fourreau son glaive tranchant, — il coupa la tête au boïar à la force du glaive; -^ elle roula dans les appartements du tsar. — Irmak sent qu'il a fait un malheur, il en est troublé, de ce malheur ! — Mais les boïars du conseil s'épouvantèrent, — s'enfuirent des appartements tsariens
Il est curieux de rapprocher des bylines russes sur la conquête de la Sibérie et la mort d'Irmak les traditions qui se sont conservées chez les descendants des vaincus. Parmi les récits que M. Radio w en a recueilli chez les Tatars sibériens, celui-ci surtout m'a paru caractéristique (IV, 179; voir aussi pages 11, 263, 271) :
« Jadis, à ce qu'on raconte, Irmak vint et s'établit sur le Tobol. Là il péchait des sterlets, et quand il prenait de gros poissons, il les envoyait au prince. Le karatscha Bi avait deux fils, deux bons tireurs. Comme ils revenaient d'expédition, ils virent Irmak qui, sur l'autre bord de la rivière, amorçait ses hameçons. Ils se moquèrent d'Irmak, tirèrent sur lui, n'atteignirent pas sa tête, mais firent tomber son bonnet. La seconde fois, ils tirèrent sur l'amorce qu'il tenait à la main, sans atteindre sa main. La troisième fois, ils tirèrent et coupèrent le crin de sa ligne.
S'il resta là longtemps ou non , nous n'en savons rien. Mais voici qu'il demanda à Koutchoum-Khan de la terre grand comme une peau de bœuf. Le prince la lui accorda. Alors Irmak découpa la peau en une lanière extrêmement fine; il planta un bâton en terre, fixa un des bouts de sa lanière au bâton et avec l'autre décrivit un cercle. Il prit la terre contenue dans ce cercle et s'y établit ('lll continua
(1) i)n retrouve ici la légende sur la peau de bœuf de Didon et la Byrsa, nom de la citadelle de Carthage. Les Mordves du Volga ont conserve une tradition analogue
à pêcher, envoyant au prince les plus gros et les plus beaux de ses poissons.
Un matin le prince se leva et ordonna à ses gens d'apporter les poissons. Ils virent que ces poissons ressemblaient à des soldats. Le prince dit alors : « Plus tard les Russes prendront cette terre. « Quelque temps se passa, Irmak disparut et Ton ne sut ce qu'il était devenu.
Trois ans après , il reparut sur un vaisseau qui descendait le fleuve Vagaï. Le peuple célébrait ce jour-là une fête. Quand on aperçut le vaisseau, on se disait : « Voilà un navire qui vient. Est-ce l'ennemi? est-ce un ami? » Sur le vaisseau il y avait beaucoup d'hommes. Le combat s'engagea : les Tatars commencèrent à tirer sur les étrangers; mais ceux-ci ne bougeaient pas et restaient immobiles à leur place : « Ce ne sont pas des hommes, se disait-on, ce sont des statues peintes. » Deux des tireurs remarquèrent alors qu'il y avait au vaisseau un trou par lequel ses défenseurs pouvaient tirer. Ils se mirent en devoir d'aller tirer eux-mêmes par cette embrasure sur les gens du vaisseau. Ils endossèrent leur cuirasse, mais on leur dit : « Comment ! c'est en cuirasse que vous voulez montrer votre courage ! « Ils eurent honte , ôtèrent leur cuirasse , s'avancèrent sur le rivage et commencèrent à tirer par le trou du vaisseau où ils tuèrent beaucoup d'hommes. L'un des Tatars s'avisa de se jeter à la rivière et d'escalader le navire; un des soldats l'aperçut et lui trancha la tête. L'autre, qui était resté à terre, vit sur le vaisseau Irmak qui . revêtu de sa cuirasse, tirait des coups de fusil. Tous deux s'ajustèrent en même temps et firent feu. La balle du Tatar atteignit Irmak, celle d'Irmak atteignit le Tatar : tous
sur la prise de possession do leur pays par les Russes qui y fondèrent Nijni-Novgorod/a cette différence près que dans le récit des Mordves il n'est pas question de peau. Leurs ancêtres eurent l'imprudence de donner aux Russes une poignée de terre et un peu d'eau. Depuis ce temps les Russes possèdent la terre et Teau. C'est en suivant la même idée que les Perses d'Uérodote demandaient aux Grecs «la terre et l'eau ».
deux moururent. Le combat continua : les gens d'Irmak furent victorieux, ceux de Koutchoum-Khan se mirent en déroute. Le prince avec son peuple s'enfuit le long de l'Irtych et se tourna vers les terres du Grand-Khan. — Telle est l'épopée sibérienne des vaincus.
Il est étonnant que les poètes populaires n'aient rien dit des guerres de Livonie , oii Ivan apparaît comme un précurseur de Pierre le Grand, s'inspirant comme lui de l'idée d'ouvrir à la Russie un débouché sur les mers de l'Europe et la civilisation occidentale. Les bylines ne connaissent que les Tatars : mais l'artiste qui éleva en 1862 le fameux monument de Novgorod nous a donné un Ivan plus complet. Aux pieds du Terrible, qui tient en main le globe du monde et le sceptre impérial, sont étendus , d'un côté le Tatar à la tête rasée, de l'autre l'Allemand tout bardé de fer, le représentant de l'ordre germanique des Porte- Glaives, dont Ivan a pour jamais brisé la puissance.
On n'a qu'un petit nombre de chansons sur une campagne contre les Tatars de Crimée , auxquels le tsar aurait enlevé près de Serpoukhof une fille du « khan de Turquie, » et sur le siège de Pskof que le Roi (celui de Pologne), ce chien maudit ('), attaqua vainement, car le voiévode Chouïski anéantit toute son armée. Les guerres contre la Pologne et la Crimée pendant les deux siècles suivants ont pu faire oublier celles d'Ivan IV.
LES FEMMES D'iVAN LE TERRIBLE.
Mais ce que nul de ses successeurs ne pouvait faire oublier, c'étaient les singularités de sa vie privée. Ivan le
(1) Le « chien maudit » c'est le brave Etienne Bathory. Après trois mois d'attaques inutiles, lorsqu'il eut perdu beaucoup de ses troupes polonaises et hongroises, il fut oblige do lever le siège (1881).
Terrible rappelle, en apparence du moins, Henri VIII d'Angleterre ou la Barbe-Bleue de nos contes, ces terribles polygames. Il eut jusqu'à sept femmes : l'église ne consentit qu'avec peine à ses troisième et quatrième mariages; aussi les trois dernières épouses ne furent-elles pas considérées comme des tsarines : et, bien que la dernière, Maria Nagoï, lui eût donné un fils, il faisait négocier en Angleterre son mariage avec une cousine de la grande Elisabeth. Ses trois premières femmes, AnastasieRomanof, Maria la Tcherkesse , Marfa Sobakine , furent , à ce que prétendit le tsar, empoisonnées par leurs ennemis : il les vengea cruellement. Karamsine incline à penser qu'Ivan ne cherchait que des prétextes pour sévir et qu'il calomniait son entourage. M. Zabiéline, dans son curieux livre sur la Vie privée des tsarines russes (*)^ a prouvé que les courtisans moscovites de ce temps étaient capables de tous les crimes. La quatrième femme, Anna Koltovskoï, fut disgraciée par Ivan et enfermée dans un monastère. Les autres moururent, ce semble, de mort naturelle; Maria Nagoï survécut à son époux. Donc une seule de ses femmes eut à subir sa disgrâce : il ne l'envoya pas à l'échafaud, comme eût fait Henri VIII ; il l'envoya au couvent.
De toutes ces épouses celle qui exerça la plus salutaire influence sur le cœur farouche du tsar, celle qui fut la plus aimée de la nation, celle qui, par sa popularité, prépara celle des Romanof , c'est la première femme d'Ivan IV , la mère des tsarévitchs Ivan et Feodor, Anastasie Romanof. Sa mort fut un deuil public et les bylines se font l'écho des regrets qu'elle excita. Anastasie appelle le tsar à son lit de mort et lui fait de touchantes recommandations : « Sois bon , sois clément , — pour ces deux faucons brillants, mes deux tsarévitchs; — sois bon, sois clément, — pour tes serviteurs fidèles , — pour tes princes,
(1) Voir mon article de la Revue des Deux-Mondei sur les Tsarines de Moscou, 1«' cet. 1873.
pour tes boïars du conseil — poui^ tout ce peuple chrétien. » Ivan ne devait être bon ni pour ses sujets, ni même pour ses fils. Le poète met encore dans la bouche de la tsarine une autre recommandation : « Ne te marie pas après moi, tsar, dans la Lithuanie maudite, — avec Maria la fille de Temrouk; marie-toi plutôt dans notre Moscou, la ville de pierre blanche. »
Ce ûit pourtant cette Maria qu'Ivan le Terrible épousa en secondes noces. Elle n'était pas une Polonaise, une (( Lithuanienne maudite », comme le veut la chanson : elle était fille de Temrouk, un des princes tcherkesses. Mais le peuple ne distinguait pas entre Tcherkesses et Tatars ; il confondait surtout dans la même haine les Tatars et les Lithuaniens, \si sombre Lithuanie, comme disent déjà les bylines sur Vladimir et Apraxie. Ces haines nationales fiirent encore avivées par les événements qui suivirent l'extinction de la famille d'Ivan : c'est peut-être par un effet rétrospectif que Maria Temroukovna paraît si odieuse aux poètes rustiques : on l'a confondue sans doute avec Marina la Polonaise, l'épouse du faux Dmitri. L'histoire nous apprend que cette Tcherkesse était une musulmane baptisée à la veille de son mariage, une véritable barbare, dont le caractère cruel et sauvage ne pouvait influer heureusement sur celui d'Ivan.
Son frère, un farouche Asiatique, Michel Kastriouk, fut plus tard accusé d'avoir empoisonné ou fait empoisonner la troisième femme d'Ivan. Celui-ci fit empaler son beaufrère. La haine que le peuple nourrissait contre ce barbare, contre les Tatars « à la nuque pouilleuse» ('), contre « les pans et les uhlans de Pologne », a survécu à ce cruel supplice. Dans une de nos chansons, on se donne le plaisir de faire rosser Kastriouk par deux champions russes. Cette byline présente réellement quelques reflets épiques. Kas-
(l)Rybnikof 11,221.
triouk à la table du tsar prend le rôle des insulteurs païens de l'ancien cycle. Comme la polénitsa au faucon, il menace, si on ne lui oppose pas de forts lutteurs , « de prendre par force Moscou, la ville de pierre, de faire son entrée dans le Kremlin, de lever tribut sur le tsar et sur le peuple. » Il a les façons brusques et bestiales des géants Idolichtché ou Tougarine : quand on l'avertit que les lutteurs sont là, il saute par-dessus la table du tsar qu'il déshonore ainsi, « il renverse trois cents escabelles, il écrase trois cents boiars, il écrase cinq cents cosaques du Don. » Il « siffle comme un serpent , il rugit à la manière des bêtes fauves.» (*) Enfin, dans certaines variantes, la manière dont le champion russe terrasse Kastriouk est la vraie façon héroïque, celle qu'Ilia ou Dobryna emploient avec leurs ennemis. « Il enlève Kastriouk plus haut que l'arbre qui se dresse, plus haut que le nuage qui marche : d'un côté tombent les jambes, de l'autre roule la tête. » Deux frères étaient venus pour le combattre, il a suffi du plus jeune pour le terrasser! Ordinairement la lutte a un caractère tragi-comique. On ne se contente pas d'échiner le champion des Tatars et des Polonais; on le bafoue, on le hue.
Kastriouk, fils de Temrouk, — dit à son beau-frère bien aimé :
— « Que diable! Vous n'avez pas déjeunes athlètes, — de jeunes athlètes bien dressés ?» — Vasia le champion dit alors :
« Ecoute, seigneur, tsar terrible! — si Dieu le permet et que saint Nicolas m'aide, — je vaincrai Kastriouk, — je le ferai sortir de ses habits — et je le chasserai tout nu. »
Le tsar terrible Ivan Vassiliévitch répond : — « Si Dieu t'assiste — et que saint Nicolas t'aide à vaincre Kastriouk, — de le faire sortir de ses habits — et de le mettre tout nu dans la cour,
— je te donnerai cinquante roubles. »
Vasia prit Kastriouk par le pied gauche, — il le saisit et l'enleva par le pied droit, — il jeta Kastriouk sur le parquet de
(1) Vor ci-dessus, page B2.
briques, — lui déchira la peau du dos, — lui brisa la peau du ventre — et le fit sortir tout nu de ses habits : — c'était fini de Kastriouk Temroukovitch....
Le tsar prit sa Maria Temroukovna — la mena bien loin en rase campagne, — lui envoya une balle droit au cœur. — Dieu ait son âme ! — Il écouta les conseils de son oncle bien-aimé — et se maria dans Moscou, la ville de pierre blanche, — dans Moscou, dans la sainte Russie (Kiriéevski, VI, 118).
Ordinairement le tsar recommande de ne pas tuer son beau-frère, mais de le faire sortir tout nu de ses habits. Kastriouk se sauve alors au milieu des huées et se réfugie soit dans l'écurie, parmi les chiens, soit dans Tétable à pourceaux.
Sa sœur le vit — Maria Temroukovna — du haut de son terem, — par la fenêtre de bois sculpté :
i 0 toi mougik, mougik, fils de mougik, — graine d'orties, — pourquoi as-tu battu Kastriouk? — Pourquoi as-tu déchiré ses vêtements? — Pourquoi l'as-tu mis tout nu ?
Notre tsar terrible dit, — le tsai* Ivan Vassilîévitch : « Et toi, commère, fille de commère ! — les Tatars sont de même graine que toi : — il ne me convient pas — qu'un Tatar fasse le fanfaron. — mais il me convient que le paysan s'amuse » (Ibidem, p. 124).
Lorsqu'une tsarine orthodoxe, fût-elle issue de la plus basse condition, devenait une souveraine, pour les Russes elle n'en restait pas moins une sujette, une esclave pour son mari, fùt-elle sortie de la plus noble famille princière. Après l'avoir élevée, il pouvait l'humilier : il pouvait la répudier, l'enfermer dans un couvent. C'est ainsi queVassili, pour cause de stérilité, répudia et cloîtra Solomonie : son fils Ivan traita de la même manière sa quatrième femme Anna Koltovskoï; il eût volontiers cloîtré aussi la septième, Maria Nagoï. Les bylines ont conservé le souvenir ému de ces infortunes souveraines :
Tout est triste chez nous dans Moscou : — tristement sonne la grande cloche. — Le tsar s'est irrité contre la tsarine , — il envoie la tsarine loin de ses yeux, — là-bas dans la ville de Sousdal, — là-bas au monastère Pokrovski
Comme la tsarine se promenait dans le palais — et murmurait plaintivement! — « 0 vous, palais de pierre, — palais de pierre blanche, palais de pourpre! — Est-ce que vraiment je ne me promènerai plus ici? — je ne m'assiérai plus aux tables de cyprès, — je ne goûterai plus les mets sucrés, — je ne mangerai plus le cygne blanc — je n'enlendr^i plus les douces paroles de mon tsar? »
Elle sortit alors, la tsarine sur l'escalier, — elle cria à haute voix, de sa petite voix : — « 0 vous, mes petits écuyers — petits
écuyers, coureurs à cheval, — chargez le chariot, mais ne vous
hâtez pas, — sortez de Moscou, mais ne vous hâtez pas ! —
Peut-être notre seigneur tsar s'adoucira, — peut-être il ordonnera de revenir». — Et que répondent les jeunes écuyers? — c 0 toi, notre mère, la tsarine, — Marfa Matféevna, — peut-être bien le tsar s'adoucira — peut-être bien reviendrez-vous ? >
Non , il ne s'adoucira pas ! non , elle ne reviendra pas ! Pendant qu'elle se berce d'illusions trompeuses et que lentement , « sans se hâter, » chemine le chariot, voilà que déjà l'on entend les cloches du monastère; voilà que l'abbesse s'avance processionnellement au-devant d'elle avec toutes ses religieuses; voilà qu'elles la prennent par ses mains blanches et la conduisent dans sa cellule, « non pour une heure, non pour un jour, mais pour toute la vie. »