LA PRISE DE KAZAN
C'est en 1552 qu'Ivan IV prit Kazan : jamais le peuple russse n'a oublié ce mémorable événement, et nul autre n'a remué aussi profondément les masses. Pendant quatre siècles les Slaves avaient suiji le joug des musulmans : on avait vu les lashaks tatars lever le tribut et faire le dénombrement de la population dans toutes les villes russes ; on avait vu les princes issus de saint Vladimir le Baptiseur s'empresser à la Horde d'or, traverser l'immensité de l'Asie pour aller supplier le Grand-Khan, se traîner aux pieds des tyrans infidèles, dévorer toutes les humiliations, on avait vu des parents et presque des frères se dénoncer mutuellement pour crime de patriotisme. Que de princes russes avaient été retenus prisonniers, attachés au carcan, suppliciés dans les villes du Volga ! Or, dans ces mêmes villes où ses ancêtres avaient rampé devant les khans, dans cette même Kazan où Vassili l'Aveugle avait été captif, Ivan le Terrible entrait en vainqueur ! Ceux qui avaient
(1) Kiriéevski. fasc. VI. — Rybnikof, t. l-III. — Hilferding.
conquis la Russie étaient conquis à leur tour; d'oppresseurs, ils passaient au rang de sujets; les royaumes musulmans devenaient des provinces moscovites; dans les kremlins de Kazan et d'Astrakhan on rasait les mosquées et les alhambras pour y élever des églises et des monastères orthodoxes. Pour la première fois, dans cette lutte quatre fois séculaire, la Russie prenait l'offensive contre l'Asie et devenait conquérante. Ivan le Terrible avait fait le premier pas dans cette marche qui ne devait pas avoir de recul : après Kazan, la Sibérie ; après la Sibérie, la Bachkyrie ; après la Crimée, le Caucase et le Turkestan ; après Khiva... quelles surprises nous réserve l'avenir ? La Russie, une fois debout à la voix d'Ivan, devait pousser sa revanche jusqu'aux bords de l'Amour et de la mer d'Okhotsk ; elle devait poursuivre la race de ses conquérants jusqu'au fond de l'Asie, jusque dans les montagnes et les vallées qui furent le berceau des Gengis-Khan et des Tamerlan. Nous venons d'assister sur l'Amou-Daria au plus récent épisode de la lutte inaugurée en 1552 par le Terrible.
La prise de Kazan, pour les Russes du xvi"^ siècle, ce n'était pas une victoire ordinaire : c'était une conquête, puisque l'antique royaume des Bulgares du Volga, tatarisés par l'invasion du xiii'^ siècle, devenait une voévodie russe; c'était une revanche, puisque la prise de Kazan vengeait Moscou, asservie par Bat)% incendiée par Tokhtamych; c'était une croisade, puisque l'orthodoxie, longtemps humiliée avec la Russie elle-même, se relevait avec elle par l'épée du Terrible et que l'ère des missions s'ouvrait en même temps que celle des conquêtes.
Ce qui a surtout inspiré les trouvères français du moyenâge, ce sont les guerres de Charlemagne contre les Arabes. La foi chrétienne y trouvait son compte comme l'orgueil national. Nos poètes oublièrent volontiers les victoires remportées sur les Saxons, les Slaves, les Bretons, les Basques, les Avars, pour ne se souvenir que des victoires
sur les Sarrasins ; ou plutôt tous les ennemis de Charlemagne se virent transformés en infidèles, tous devinrent des Sarrasins. C'est la guerre contre l'infidèle qui a inspiré nos plus belles chansons de gestes : la Chanson de Roland, la Bataille d'Aliscans, la Prise d'Orange, Aspremont, Fieralras. C'est elle qui en Espagne a inspiré tout le romancero : sans le Maure, que serait le Cid ? Rien d'étonnant si le motif de la Prise de Kazan revient constamment dans les bylines sur Ivan, comme plus tard la prise d'Azof dans les bylines sur Pierre le Grand. Nous citerons le texte de Kiriéevski :
0 vous, hôtes, hôtes invités — hôtes invités, hôtes guerriers !
— faut-il vous dire, hôtes, une merveille, — une merveille non petite : — comment le tsar Ivan prit Kazan ?
Il ouvrit la sape sous la rivière Kazanka — il poussa la mine sous la ville de Kazan, — il entassa des tonneaux, des tonneaux de chêne, — avec la poudre à canon, noire, violente, — il alluma la mèche de cire vierge. — Les Tatars de Kazan étaient debout sur leurs murs — sur leurs murs, ils lui montraient leurs derrières.
— « Tiens, seigneur tsar, voilà comme tu prendras Kazan ! » Le cœur du tsar s'irrita, — il ordonna de châtier et de pendre ses canonniers.
Des hommes sages sortirent des rangs — des hommes sages, des hommes raisonnables. — « 0 toi, seigneur tsar, Ivan Vassiliévitch — n'ordonne pas, seigneur, de nous faire pendre et châtier,
— ordonne-nous de dire un mot : — la mèche se consume vite à l'air lil)re, — mais dans un souterrain la mèche brûle lentement.
Le tsar n'eut pas le temps de prononcer un mot — que la ville de Kazan commença à crouler — à crouler, à tomber, à sauter de tous côtés, — à jeter dans la rivière tous les Tatars de Kazan.
Et maintenant (*) notre seigneur se réjouit, — notre seigneur ordonne de récompenser ses canonniers : — à chaque canonnier cinquante roubles — et à Tun d'eux cinq cents roubles. — Pourquoi
(1) l'emprunte cet alinéa à un autre texte de Kiriéovski, fasc. VI, p. C.
cinq cents? Parce qu'il est venu près du tsar, — venu en face du tsar et lui a tenu le discours. »
Cette courte byline reproduit avec une grande précision les traits les plus caractéristiques du grand événement. C'est le premier siège régulier qu'aient fait les Russes : Ivan s'était assuré le concours d'un ingénieur allemand et disposait d'une artillerie formidable (150 pièces de canon) ; on traça suivant toutes les règles les lignes de circonvallation, on creusa des tranchées, on éleva des parapets avec des gabions, surtout, comme le dit la chanson, « on poussa la sape, » d'abord sous la rivière Kazanka, si bien qu'on fit sauter une fontaine située au pied des murailles, avec tous ceux qui venaient y puiser l'eau. C'est également avec la sape et la mine qu'on éventra les remparts les plus rapprochés du Volga (*) et qu'on ouvrit les deux brèches par lesquelles se précipita l'armée moscovite. Les chanteurs russes ont encore sur le cœur les gestes inconvenants que se permirent les assiégés debout sur leurs remparts : or le prince Kourbski raconte qu'en effet les magiciens tatars se rendaient au soleil levant sur les murailles de la ville , relevaient leurs robes et faisaient toutes sortes de contorsions. L'écrivain guerrier demeure persuadé qu'ils déchaînaient ainsi sur le camp des Russes les tempêtes et les pluies torrentielles. Pour relever le moral de ses soldats superstitieux, Ivan dut faire venir de Moscou une croix miraculeuse dont la vertu fit cesser aussitôt la force de ces enchiantements.
Les chanteurs populaires ont peine à se persuader qu'un siège si fameux n'ait pas duré fort longtemps. Les longues attentes d'ailleurs conviennent à l'épopée. Kazan est devenu pour eux comme un siège de Troie. Ivan reste huit ans sous ses murs (six semaines suivant l'histoire, du 19 août au 2 octobre). Pour d'autres ce terme de huit ans ne suffit
(1) Une des bylines prétend que d'un seul coup il sauta quarante-trois mille Tatars !
encore pas : Ivan reste sous Kazan « trente années révolues, — trente années révolues et encore trois ans. »
Toutes les grandes catastrophes, dans la poésie épique, doivent être annoncées par quelque présage. Le chanteur populaire nous introduit dans l'Ilion tatar, dans le palais de Siméon, tsar de Kazan. La tsarine Hélène s'éveille ; au tsar Siméon elle raconte son rêve : « Lève-toi , éveilletoi, tsar Siméon; cette nuit j'ai peu dormi; en songe j'ai vu beaucoup; j'ai vu, du puissant empire de Moscou, comme un aigle bleu-noir qui volait, comme une nuée menaçante qui s'élevait, et qui venait fondre sur notre royaume ». L'aigle, c'est Ivan « avec ses régiments d'infanterie, avec ses vieux cosaques. » Quand il fut victorieux, la tsarine Hélène, encline à la trahison envers les siens, comme le sont dans les bylines ou dans nos chansons de gestes presque toutes les princesses sarrasines, s'empresse de se soumettre au vainqueur : « Elle répand le sel sur un pain, elle court joyeuse au-devant du prince de Moscou. Il fut clément pour la tsarine, il la convertit à la foi chrétienne ; on coupa les cheveux à la tsarine pour le monastère; mais en punition de l'orgueil du tsar Siméon^, et parce qu'il n'était pas venu au-devant du prince de Moscou, on lui arracha avec une faucille ses yeux brillants. Ivan lui prit la couronne tsarienne, il lui prit la pourpre tsarienne, il lui prit le sceptre de tsar. » L'histoire dit en effet qu'Ivan ne voulut du butin de Kazan que ce qui avait appartenu au souverain : la couronne , le sceptre et l'étendard. Mais il n'est pas vrai qu'il ait traité si rigoureusement le vaincu. — Yédiguer, fait prisonnier, consentit à recevoir le baptême, prit le nom de Siméon que lui donne la byline et devint un grand seigneur de la cour moscovite. Le Terrible est moins cruel dans l'histoire que dans la légende : il est plus humain que ne le souhaiterait l'épopée. Sa conduite avec Yédiguer fut digne des paroles mélancoliques qu'il laissa tomber, comme un
autre Scipion, sur cette grande ruine de Kazan. A la vue des cadavres ennemis on dit en effet qu'il s'écria : « Ils ne sont pas chrétiens , et cependant ce sont des hommes ! »
Ce siège fameux, ce siège si long dans les bylines, ne pouvait manquer d'ébranler la Russie tout entière. Une byline du pays de Simbirsk nous montre les cosaques du Don, cette aventureuse colonie grande-russienne, audacieusement jetée en pays musulman, entre les Tatars de Crimée et ceux du Volga, se disposant à marcher sur Kazan, cette ville qui « se dresse sur des ossements humains » et sous les murs de laquelle campe éternellement Ivan le Terrible :
L'essaoïil a parlé, comme s'il soufflait dans la trompette,— Tataman a parlé, comme s'il jouait sur le chalumeau: — «N'avons-nous pas assez, enfants, d'être sur la mer, — n'est-il pas temps, enfants, d'aller en Russie? — puisque sous la ville de Kazan se tient le tsar blanc, — se tient le tsar blanc, le tsar Ivan Vassiliévitch. — Ce n'est pas depuis un an, depuis deux ans, — c'est depuis sept ans qu'il se tient là. — Il s'irrite de ne pas prendre Kazan, il veut s'en aller. — Courons donc, enfants, courons à son secours, — à son secours sur le Volga, notre mère I — Et comment, enfants, passerons-nous devant les villes ? — Le soir nous saluerons le glorieux tsarat d'Astrakhan, — la ville de Tsaritsine , à la nuit profonde, — la brillante ville de Saratof, à la blanche aurore, — Volsk et Khvalinsk en plein jour luisant, — ... Nous ne saluons pas Syzrane et Samara, — nous nous arrêtons aux abruptes montagnes de Jégoulsk ; — nous plantons les piquets de sapin blanc, — nous jetons les amarres de soie, — nous plaçons les planches de cyprès, — nous débarquons, enfants, sur le rivage sec, — nous débarquons, enfants, sur la berge abrupte, — nous contemplons, enfants, de la montagne, la vallée, — nous pillons, enfants, trois grands navires ; — nous envoyons , enfants, une lettre — au tsar Ivan Vassiliévitch : — i On va prendre la ville de Kazan en trois heures >.