GOUVERNEMENT D IVAN LE TERRIBLE
Plusieurs des grands faits du règne d'Ivan le Terrible ont passé inaperçus, ont été oubliés des chanteurs popu-
laires. Tout ce qui touche à radministration leur est resté étranger. Les députés du clergé, de la noblesse et des marchands réunis pour la première fois en États-Généraux, une organisation municipale donnée aux villes russes, l'Église réformée dans le concile qui publia les Cent articles, les lois codifiées dans le Soudehnik, les nobles réduits à l'obéissance, le clergé privé du droit d'acquérir de nouvelles terres, la mer Blanche ouverte aux Anglais et au commerce européen, la Moscovie en relations diplomatiques avec l'Europe occidentale, une renaissance des lettres russes sous un prince fort lettré luimême, les mines de l'Oural exploitées, les déserts de la Kama se couvrant de villes nouvelles, rimprimerie protégée, sont de grands événements, quoique trop peu dramatiques pour inspirer les faiseurs de bj'lines. Mais c'est sous le nom d'Ivan que paraît pour la première fois la chanson du Pravège où le Terrible intervient comme un Harounal-Raschid, un redresseur de torts, une sorte de justicier à la turque, plus juste que la justice. Il délivre du supplice un 1)011 jeune homme qui était plus à louer qu'à blâmer, puisque ceux qu'il avait volés étaient eux-mêiues des voleurs. Le peuple, et en particulier le peuple russe, a toujours eu d'ailleurs un faible pour les hons comixignoas et leurs exploits.
Au milieu du marché, mes frères, au milieu de la place, — ils frappent un bon compagnon pour le pravège^ — tout nu, nu et déchaussé. — Ils font placé sur la pierre blanche, la pierre brûlante, — le jeune homme est debout, et ne tremble pas. — Ses boucles blondes ne sont pas défaites, — mais des larmes amères coulent de ses yeux — sur son visage rose et blanc.
Il arriva que survint — le tsar orthodoxe en personne — le terrible tsar Ivan Vassiliévitch. — Et que dit le tsar Ivan Vassiliévitch ? — « 0 vous, bourgmestres-jurés ! — pourquoi torturer ce brave jeune homme, — tout nu, lui et déchaussé, ^— après l'avoir exposé sur 1 1 pierre blanche et brûlante ? . . . . »
Les bourgmestres-jurés répondirent : — « 0 toi, notre petit père, tsar orthodoxe — nous le torturons pour un trésor d'or — un trésor d'or et des riches vêtements qu'il a déroVjés, — ni plus, ni moins, quarante mille roubles. »
Alors le tsar orthodoxe dit : — « 0 toi, bon jeune homme — comment ce trésor est-il venu entre tes mains ? »
Le brave jeune homme répondit : — « J'avais une massue de chêne vert, — je mis la massue sur mon épaule — et j'allai, moi brave jeune homme, dans la campagne — dans la campagne, dans la forêt sombre. — J'y trouvai des voleurs, des brigands, — ils se partageaient leur butin, — ils mesuraient l'or au boisseau — et les riches vêtements de couleur par ballots. — Alors je leur ai pris leur butin. »
« Et qu'as-tu fait de ce trésor ?» — « Je Tai répandu dans les cabarets, — j'ai désaltéré tous les pauvres à la taverne — et des vêtements de couleur, j'ai habillé ceux qui étaient nus. »
Le tsar orthodoxe dit : — « 0 vous, bourgmestres-jurés — pour chaque coup vous lui paierez cinquante roubles — et pour le déshonneur vous lui paierez cinq cents roubles. »
Comme fondateur de villes et bâtisseur d'églises, Ivan est cité dans une byline recueillie à Vologda : La colère &u tsar sur Vologcki. Elle raconte comme le tsar voulait faire de cette ville, qu'en effet il fonda vers 1566, la capitale de tout l'empire. Il l'entoure d'une forte muraille, avec de hautes tours et d'inaccessibles créneaux. Au milieu il élève une magnitique cathédrale à la Mère de Dieu ; mais tandis qu'il visitait les travaux de l'église, une brique maudite se détacha de la voûte et tomba sur la tète sage du tsar. Alors il s'irrita, monta sur son bon cheval et retourna à Moscou, maudissant la ville et la rivière glorieuse de Vologda. « Sous cette malédiction du tsar, notre mère la terre humide trembla, et avec elle' trembla la colline qui porte la cité. Les marais devinrent fangeux ; ]i\ Vologda au cours rapide devint un»^ eau dormante, un
marécage trouble et infect, tout couvert de limon et d'une immonde verdure, w Ivan le Terrible devient ici plus qu'un héros; il est presqu'un dieu dont la malédiction a des effets surnaturels. Voilà tout ce qu'on sait sur son administration.
Les Ijylines ne nomment môme pas saint Philippe, cet archevêque de Moscou, qu'Ivan disgracia et peut-être ht périr parce qu'il avait osé intercéder pour les victimes et se déclarer contre les favoris. La légende de saint Philipppe s'est développée tout entière en dehors des bylines et a conservé le caractère purement hagiographique. Au couvent des Garçons {Oti'otchi'inonastyr) de Tver, dans lequel il termina ses jours, on le représente étendu dans sa cellule en costume de moine, expirant, tandis que le meurtrier regagne tout effaré l'escalier. Ce meurtrier c'est Maliouta Skouratof : le peintre affirme hardiment, là où l'histoire s'en tient à des peut-être. Les bylines pouvaient montrer la même hardiesse : l'histoire dramatique, le grand caractère de l'archevêque Philippe étaient l)ien faits pour inspirer le poète populaire.
Le châtiment de Novgorod, les noyades de la Volkhof, n'ont inspiré aucune chanson particulière ; on trouve seulement des allusions isolées à cette fin tragique de la grande république. Lorsqu'Ivan accuse son frère devant le tsar, le poète lui fait dire : « Quand nous marchions de Novgorod sur Pskof, — nous suivions la rive droite de la Volkhof, — mais Feodor suivait la rive gauche; — c'est là qu'il a commis une grande trahison, — il ne faisait périr que les vieillards et les enfants; — les hommes faits, il les enfermait dans des souterrains — pour les remettre ensuite en liberté, sous la lumière du ciel. — Par les rues où tu passais, mon père, — tu sal)rai'<, tu perçais, tu empalais; — par les rues où je passais, — je sabrais, je perçais, j'empalais ; — par les rues où passait Feodor, — il écrivait des lettres de miséricorde ». On \o\\ quo le châti-
ment de Novgorod n'avait pas laissé un souvenir doux : peut-être la poésie populaire en est-elle restée muette d'effroi.