‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 25 sur 62 · COMMENT LA TRAHISON S'EST INTRODUITE EN RUSSIE · texte numérisé non relu

COMMENT LA TRAHISON S'EST INTRODUITE EN RUSSIE

L'exterminateur de la noblesse russe est resté dans la mémoire du peuple comme un tsar terrible, la main armée d'un épieu de fer et toujours levée, entouré de bourreaux « par dizaines et par demi-cents », prompt à « châtier de châtiments terribles ». « Qu'on me nomme ces trois boïars qu'on dit être trois traîtres, — le premier je le ferai bouillir dans une chaudière; le second, je le ferai empaler; le troisième, je le ferai décapiter (*^ ». Sa constante préoccupation, mêlée chez lui de fureur et d'angoisse, c'est « d'exterminer la trahison ». Enlever, balayer la trahison de la terre russe, c'est le mot que dans l'histoire il a toujours à la bouche. C'est pour cela qu'il a décimé sa noblesse, châtié Novgorod, persécuté saint Philippe; c'est pour cela qu'il a organisé la légion des opritchmks dont les armes parlantes étaient un balai suspendu à la selle de leur coursier. Le peuple lui-même semble avoir trouvé qu'Ivan le Terrible abusait de cette expression : peut-être les masses ignoraient-elles le dessous des cartes ; les craintes du tsar étaient si réelles qu'il entra en négociation avec la reine Elisabeth pour s'assurer, en cas de malheur, un refuge en Angleterre. Pour peindre cette inquiète et lié\Teuse préoccupation du Terri Ide, pour railler ce que l'on croyait chez le tsar un sinistre travers, naquit le conte populaire intitulé : « Comment la trahison s'est introduite

(I) Kiriétvski, VI, p. 71.

en Russie » et qii-e je vais abréger dans la traduction (Rybnikof, II, 232) :

f Le tsar Joann Vassiliéviteli était un tsar sévère et puissant, un "redoutable conquérant des pays étrangers : c'est pour cela qu'on l'appela le Terrible. Un jour il envoya des messagers dans tous les autres Etats pour exiger des tsars et des rois qu'ils payassent tribut à la Russie. Ces princes se concertèrent et lui proposèrent alors trois énigmes : s'il les devinait, ils lui paieraient douze tonneaux d'or ; sinon, ils lui refuseraient le tribut et en outre le détrôneraient. Les trois énigmes étaient : « Qu'y a-t-il de plus aventureux dans le monde ? qu'y a-t-il de plus aimable dans le monde ? qu'y a-t-il de plus doux dans le monde ? » On lui donna rendez vous pour résoudre ces énigmes, auprès d'une certaine pierre blanche, en un certain point de l'Orient, où tous ces princes seraient Rassemblés. Alors le tsar fut très embarrassé : il réunit ses boïars, ses princes et ses sages, et ne put tirer d'eux aucune lumière. Le délai fixé approchait, le tsar se disposait à partir sans avoir trouvé encore de réponse satisfaisante. 11 part; en chemin il avise un paysan qui, dans un lieu désert, bâtissait une église, il n'avait plus que le toit à terminer. Seulement, pour chaque planchette et chaque clou, il redescendait jusqu'à terre. « Dieu t'aide, vieillard, lui dit le tsar. — Merci, brave homme, répondit le paysan. — Eh bien, frère, tu construis une église ? — Comme ta Grâce le voit, » reprit le mougik qui semblait ne pas le reconnaître. — « Mais je vois que pour chaque planchette de bois et pour chaque clou tu descends jusqu'à terre pour remonter ensuite. Tu ferais mieux de prendre à la fois une dizaine de clous et une dizaine de planchettes et de les monter ensemble; ce serait pour toi bien plus avantageux.— Chaque ouvrier connaît son métier; mais je te demanderai à toi, tsar de Russie, où tu vas et dans quel but ? tu vas sans doute en Orient, vers la pierre blanche, pour y deviner les énigmes? Déjà les rois et les princes étrangers t'y attendent. Si tu ne devines pas, tu seras déchu du trône. — Puisqu'il en osf ainsi, ne saistu rien et ne peux-tu m'aider? — Parfaitement, Ivan Vassiliéviteli, tsar de Russie; seulement à une condition: tu recevras un tribut annuel de douze tonneaux d'or; donne-moi un de ces tonneaux, je

t'expliquerai les énigmes et tu continueras à régner; sinon, ton règne est fini ». Ivan promit le tonneau et le vieux lui expliqua les énigmes : « Qu'y a-t-il de plus aventureux dans le monde ? ce sont les deux yeux : de quelque côté qu'on porte les regards, on voit tout en un clin d'œil. — De plus aimable ? c'est le soleil : il réchauffe toutes les créatures et toutes se réjouissent. — De plus doux ? c'est Teau : sans elle on ne peut vivre ».

Le tsar remercia le vieux, se rendit à la pierre blanche, expliqua les énigmes et reçut les douze tonneaux d'or, avec lesquels il revint dans ses états. « Qu'en pensez-vous, dit-il alors à ses boïars, donner un tonneau d'or à ce vieux, n'est-ce pas beaucoup ? Nous avons une armée et beaucoup de troupes à entretenir. Mais le vieux quelles dépenses a-t-il ? que fera-t-il de son or ? Ne vaut-il pas mieux agir ainsi ? du tonneau d'or nous retirerons les deux tiers de son contenu que nous remplacerons par du sable, en sorte qu'il ne remarque rien, et nous lui donnerons le tonneau. » Tous furent de son avis. Aussitôt dit, aussitôt fait. On transporta ensuite le tonneau au lieu où le vieillard construisait son église, et le tsar lui dit : « Dieu t'aide, bon vieillard ! Je te remercie humblemont pour ton conseil; j'ai reçu ce qu'on m'avait promis; à ton tour, viens et reçois le tonneau que je t'ai promis ».

Le vieillard répondit : «t Eh bien ! tsar de Russie, Ivan Vassiliévitch, Ivan le Terrible ! C'est toi-même qui as introduit la trahison dans la Russie orthodoxe, et de ce jour jamais tu ne pourras l'extirper, ni toi, ni aucun autre ; et la cause de tout le mal, tsar, c'est toi-même. Pourquoi me tromper ? Je t'ai sauvé la vie et la couronne; pour cela tu m'avais promis un tonneau d'or ; au lieu d'or, tu le remplis de sable ». Le tsar vit que le vieux n'était pas un homme ordinaire et il le supplia avec larmes d'accepter un autre tonneau. » Je n'ai pas besoin de ton or, dit le vieillard ; je puis vivre sans ton or. Ce qu'il me faut, ce n'est pas de l'or, c'est la justice : c'est toi-même qui es le traître, et cette trahison, je le répète, restera en Russie pendant les siècles des siècles. Maintenant tsar, adieu ! poursuis ton chemin, continue à régner. » — Et à l'instant tout disparut, et le vieux, et l'église, sans laisser de trace. Et le tsar Ivan comprit que ce vieillard, c'était Dieu lui-même.

A en croire le conte, c'est donc depuis ce temps que nous voyons Ivan soulever sans cesse, nouveau Sisj^phe^ avec une sueur d'angoisse, avec une tension d'esprit et de muscles épouvantable, ce rocher de la trahison qui sans cesse retombe sur lui pour l'écraser. Après le prince Kourbski, Novgorod; après Novgorod, Basmanof et Viazemski; après Basmanof et Viazemski, son cousin A'iadimir; après Vladimir, Vorotinski; après ses ennemis, ses serviteurs, et après ses serviteurs, ses confidents les plus intimes et ses complices les plus compromis !

La grandeur réelle d'Ivan n'a cependant pas échappé à l'observation populaire. Les chansons lui donnent le surnom de Prézriïel, le jjei'spicace; sa tête est une « tête sage », comme celle du roi Salomon. C'est lui le premier qui a porté le titre de tsar : l'a-t-il emprunté à Tsarigrad, à Constantinople,, conquise par les Turcs ? l'a-t-il arraché, comme une dépouille opime, au dernier tsar de Kazan, Siméon ? Les bylines hésitent sur cette question d'origine. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le premier il s'est proclamé l'héritier dos tsars d'Assyrie, de Babylonie, de Jérusalem, de Rome, de Constantinople. Il a fait de Moscou une troisième Rome, une seconde Constantinople. Le premier il a « revêtu la pourpre impériale, pris en main le sceptre tsarien ». Si.Pierre-le-Grand a été « le premier empereur dans le pays, » Ivan a été le premier tsar de Moscou.

Quand il meurt, « la nation russe pleure son tsar terrible ». « Il était terriljle, grand Dieu, et miséricordieux. Miséricordieux pour les bons, il pendait les méchants ». On ajoute, il ( st vrai : « à tort, à raison, il infligeait des châtiments terribles ». Fut-il bon ou méchant? les bylines n'osent conclure. Il leur sui'fit qu'il api)araisse grand et redoutable. Elles ont longtemps contribué à faire à Ivan une réputation supportal)le, avant que la découverte des récits du prince Kourbski et d'autres ennemis du tsar n'eussent provoque} contre.' lui une réaction exagérée. Ka-

ramzine, à qui le Terrible doit surtout sa disgTuce, Karamzine qui donna le sig"nal des attaques contre Ivan, s'étonne que les chansons populaires soient pour lui si indulgentes : « Dans la mémoire du peuple, remarque l'éminent historien, la brillante renommée d'Ivan a survécu au souvenir de ses mauvaises qualités (*). »

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