‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 26 sur 62 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

CALAMITÉS ET GRANDEURS DU XVIl'^ SIÈCLE.

Entre la mort d'Ivan et la naissance de Pierre le Grand, il y a un espace de près de cent années. Cette période historique est remplie d'événements tragiques, de désastres inouïs, de grandes guerres glorieusement conduites. La vieille dynastie russe, celle qui avait fait l'unité et la gran-

(1) L'histoire d'Ivan le Terrible a été étudiée en ces derniers temps dans un esprit plus sympathique et plus scientifique; on a cherché à replacer Ivan dans le temps et le milieu où il a vécu, au lieu de faire de lui un thème à déclamations morales. Voir notamment M. Solovief, htoria Rossii, t. VI, Zabiélinc, Vie privée des tsarines de Moscou.— M. Kostomarof, dans sa récente Hiitoire de Russie par biographies, Moscou, 1874, t. I,et M. Ralston, £ar?î/ Russian History, sont revenus à l'ancien point de vue. — Dans la littérature russe, Ivan le Terrible a été souvent mis en scène, notamment par Meï dans son drame de la Pskovienne (Pskovilanku)^ par le comte Alexis Tolstoï, dont les lettres déplrrent la perle récente, dans son roman du Prince Sére'braniiy et âa.ïïs son drame de la Mort d'Ivan le Terrible. En iS7ô, on a. joue au théâtre Marie un opéra sur Irmak et la conquête de la Sibérie. M. Tchaef a repris la byline intitulée le tzar veut tuer son fils et en a tiré une pièce intéressante , publiée en 1808, dans les Bc'sie'dy de la Soc. des Amis de la litt. russe.

deur de la nation s'éteint, le Terrible a pour héritier un adolescent souffreteux, faible d'esprit et de corps, doux et résigné, à douter qu'il soit du sang d'Ivan IV, un moine et un saint sur le trône. Ivan avait laissé encore un autre fils, Dmitri : Boris Godounof le fait assassiner, et sur les ruines de la maison d'Ivan, aux dépens du sang de celui qui avait été son maître, il usurpe ce trône qui pendant quatre cents ans n'était pas sorti de la même famille. La fin misérable du dernier rejeton de tant de grandsprinces et de tsars russes, l'élévation du meurtrier à ce pouvoir qui était la création de ceux qu'il supplantait, épouvanta la Russie. Vainement l'usurpateur s'applique à lui donner la prospérité, la sécurité, la gloire même. Sur sa main on voit le sang de l'enfant royal, et l'on s'attend vaguement à des choses terribles. Ce crime que Boris avait cru pouvoir faire oublier, qu'il avait cru enseveli dans la terre avec la victime, y a germé, en quelque sorte, et a fait lever une ^uoisson de colère et de malédiction. Cet enfant que l'on a pu voir raidi par la mort, la gorge ouverte, le voilà qui, dit-on, est ressuscité. Il est en armes à la frontière de Pologne, revendiquant la couronne de ses ancêtres, invoquant les serments prêtés à sa famille. La victime semble être sortie de sa tombe; un spectre sanglant menace le trône du nouveau tsar; pour venger Dmitri l'assassiné, apparaît Dmitri l'imposteur. Boris Godounof, en versant un sang auguste, avait rendu tout possible. Un moine défroqué , Grégori Otrépief, punissait l'usurpation par une usurpation plus insolente. Il se donna i)our le fils d'Ivan le Terrible. Un noble polonais, Mnichek, palatin de Sandomir, promit au prétendu tsar de Moscou la main de sa fille et des secours en hommes et en argent. Le roi de Pologne et le pape romain, heureux d'avoir un prétexte pour bouleverser la Russie orthodoxe, l'assurèrent secrètement de leur concours. Dans la Moscovie même, tous les mécontents du régime nouveau, toutes les classes que le

poids toujours aggravé de l'État accablait, tous les éléments de désordre que pouvait contenir un empire en voie de transformation, se trouvèrent aussitôt en état d'insurrection ouverte ou latente. Beaucoup crurent à la résurrection du véritable Dmitri et, par respect de leurs serments, amour du sang royal, enthousiasme pour l'enfant miraculeux, se portèrent au-devant de lui. Le plus grand nombre ne cherchait qu'un prétexte de troubles et de révolutions.

L'énergique Godounof vient à mourir : c'est le signal de la trahison universelle; ses généraux, ses soldats, son peuple, passent du côté d'Otrépief. On vit alors en Russie un spectacle inouï dans les fastes de l'Europe : il faut remonter jusqu'à l'Orient antique, à la Perse de Cambyse et du faux Smerdis, pour trouver l'exemple d'une telle surprise : un moine vagabond ceignit la couronne du Terrible et fut proclamé tsar dans Moscou. La mère du véritable Dmitri, comme pour se venger du monde entier, reconnut publiquement pour son fils un aventurier qui la saluait impératrice-mère, un brigand qui la vengeait. A ses côtés, il fit asseoir la fille de Mnichek, Marina, l'astucieuse et impudique Polonaise, dont le nom se trouva dès lors mêlé à tous les malheurs de la Russie, car, à la mort du premier imposteur, elle n'hésita pas à reconnaître pour son mari celui qui prit sa place.

Le règne du faux Dmitri dura trente jours. Il suffît qu'il régnât pour que l'imposture éclatât à tous les yeux. L'ami des Polonais , le contempteur de la religion et des mœurs russes, eut bientôt tout le monde contre lui. Vassili Chouïski, *en si peu de jours, avait déjà eu le temps de comploter , d'être condamné à mort et gracié ; gracié , il se mit à la tête d'un nouveau complot. Le faux Dmitri est assailli la nuit dans son palais , massacré au pied de l'Escalier Rouge; comme son cadavre, enseveli dans un faubourg, suscite des gelées pernicieuses, pour en finir avec ses maléfices, son corps est brûlé. De ses cendres on

chargea un canon, qu'on tira dans la direction qu'il avait suivie pour venir à Moscou.

Les Russes , cette nation si dévouée à ses princes, étaient sortis de l'obéissance. Ces sujets du Terrible avaient cessé de trembler et d'aimer. Contre Vassili proclamé tsar, on laisse s'élever un nouvel imposteur. Son neveu, le brave Skopin Cliouïski, défend un moment le trône ébranlé ; mais il meurt et emporte avec lui la fortune de la dynastie. On prétendit qu'il avait été empoisonné par ses oncles, peutêtre par ce tsar qu'il sauvait. La guerre civile se déchaîne sur la Russie ; ou plutôt c'est un bouleversement social , un débordement de violences privées, de brigandages : les serfs révoltés , les cosaques licencieux , font rage d'un bout à l'autre de la Moscovie. C'est une période de troubles plus affreuse que nos guerres de religion et peut-être que la guerre de Trente Ans. L'étranger ne manque pas d'intervenir : les Suédois entrent comme amis , puis s'emparent de Novgorod-la-Grande ; les Polonais réclament le trône pour le fils de leur roi ; Vassili , tsar de Russie , est prisonnier dans Varsovie; une armée lithaanienne pénètre dans Moscou , tient garnison au Kremlin, dans le palais d'Ivan IV. La population essaie de se soulever contre l'ennemi héréditaire : elle ne réussit qu'à faire brûler Moscou. Lapounof tente d'en chasser les Polonais , il est assassiné par ses cosaques indisciplinés.

Les calamités qui frappaient sans relâche la Russie, comme un châtiment du crime de Boris et des serments prêtés successivement à tant de souverains, ne prirent un terme que dans leur excès même. Alors les honnêtes gens, les patriotes s'unirent et formèrent contre l'étranger et les traîtres une sainte ligue. Les moines de Troïtsa appelèrent les villes russes à la croisade contre l'hérétique ; un boucher de Nijni-Novgorod, Minine, arma les cités du Volga; le prince Pojarski prit le commandement de l'insurrection ; les Polonais, enfermés dans le Kremlin , réduits à manger

de la chair humaine, durent capituler ; Moscou fut délivrée. Alors on réunit, dans une grande assemblée nationale, les députés du clergé, de la noblesse, des marchands, les délégués des villes et des provinces. L'assemblée décerna la couronne à un enfant de quatorze ans, dont le père, le métropolite Philarète, s'était distingué par son patriotisme et ses services. C'est ainsi que la dynastie des Romanof monta, par le suffrage populaire, sur un trône absolu.

Le règne des deux premiers Romanof, c'est la réparation des maux de la guerre civile , c'est la revanche contre ceux qui les ont causés et exploités. Novgorod est enlevée à la Suède j, Smolensk à la Pologne. Le soulèvement des cosaques Zaporogues et des populations petites-russiennes contre leurs seigneurs polonais fournit à la Moscovie l'occasion d'intervenir à son tour dans les affaires de ses voisins. Bogdan Khmelniçki , le libérateur de l'Ukraine, appelle à son secours le tsar de Moscou, le tsar blanc. Kief , cette ancienne capitale de la Russie , la cité des Vladimirs, la forteresse aux portes de laquelle veillèrent les Ilia de Mourom et les Dobryna, après trois siècles de domination lithuanienne , fait retour à la Russie.

Enfin Alexis Mikhaïlovitch, en assiégeant Riga, retrouve la trace d'Ivan le Terrible sur les rivages baltiques et en montre le chemin à son fils.

Il semble que tant d'événements retentissants, dont le peuple ressentit directement la douloureuse atteinte, il semble que l'étrange aventure d'Otrépief, la violation du sol national par les armées de la sonibre Lit/maiiie, la brillante revanche de Smolensk et de Kief, auraient dû passionner la muse populaire. Pourtant nous n'avons sur ce siècle si rempli qu'un petit nombre de chansons. La masse se refuse à suivre l'histoire dans son développement nouveau. Elle s'attache à deux ou trois personnages qui pour elle absorbent la ^'ie nationale. Le Beau-Soleil et ses paladins, Ivan, le tsar terrible, Pierre Alexiévitch, le

premier empereur, sont comme trois sommets entourés d'une perpétuelle lumière; mais entre ces sommets, il y a une dépression marquée. Ils ont fait le vide entre eux; ils se dressent isolés sur l'épopée russe: à peine si quelques rares chansons permettent de relier, de l'un à l'autre, la chaîne des temps.

Les bylines sur la période intermédiaire entre le premier tsar et le premier empereur peuvent se grouper sous une douzaine de titres : le meurtre de Dmitri par Boris Godounof , Otrépief et sa femme Marina, l'entrée en campagne et la mort de Skopin Chouïski, la disparition du tsar Vassili, l'assassinat de Lapounof , les brigandages du prêtre Semen, la prise d'armes de Minine et Pojarski, l'élection de Michel Romanof, la mort de Pojarski, la réunion des États pour savoir s'il faut arracher Smolensk aux Polonais, la révolte du cosaque du Don, Stenko Razine,' l'échec d'Alexis sous Riga. Sur tous ces sujets, en tenant compte de toutes les variantes, le recueil ;de Kiriéevski ne renferme que soixante et dix pièces : celui de Rybnikof huit, et celui d'Hilferding douze.

Il est à'remarquer que plusieurs des bylines reproduites par M. Bezsonof dans la collection Kiriéevski sont consignées dans des manuscrits presque contemporains des événements. Ainsi Richard James, bachelier d'Oxford et aumônier de l'ambassade d'Angleterre, qui vint en Russie et habita Moscou en 1619, c'est-à-dire quatorze ans seulement après l'aventure du faux Dmitri, profita de ses loisirs pour faire un recueil des chansons qui couraient déjà sur la période des troubles. Il existe un autre recueil manuscrit, également presque contemporain, celui qui a appartenu à Kalaïdovitch et qui ne remonte qu'à l'année 1688.

Dans cette histoire de Russie par le peuple nous indiquerons surtout les traits qui la distingue de l'histoire savante et réfléchie.

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