LES GUERRES DE TURQUIE
Les chansons sur les guerres de Turquie, au temps de Catherine II, ont célébré presque tous les grands événements et les grands noms de ces campagnes. On y entend nommer tour à tour Otchakof, Bender, Schumla, Silistrie, Kaffa, les lignes de Pérékop. On y célèbre Roumantsot", Potemkine et Souvorof. Mais les bylines populaires ont déjà d'importunes rivales dans les cantates officielles. De même que, dans le joli conte d'Andersen, le rossignol de l'empereur chinois s'enfuit dans les bois, lorsqu'on introduit dans le palais un rossignol mécanique, de même la muse populaire se tait quand les courtisans se mettent à chanter. Cette poésie d'automate lui fait sans doute trop de honte et de dépit.
Nous relèverons encore quelques traits épiques dans une byline sur la prise d'Otchakof. Les portes en sont fermées, les soldats de garde sont endormis ; mais la fille du roi [korolévna), la jolie fille ne dort pas. C'est toujours la fille infidèle de l'enchanteur, la volage korolécna de Berlin, la Tarpéia des légendes romaines, la Pisidice des légendes grecques, qui livra à Achille la ville de Métliymne et qui fut lapidée par ses ordres. Elle se lève, prend les clefs d'or et introduit son séducteur dans la place.
Les guerres de Catherine II contre la Turquie étaient dignes pourtant d'enflammer l'enthousiasme populaire : pour la première fois la Crimée, où tant de milliers de captifs russes avaient été emmenés comme esclaves, où
tant de fois les khans avaient reçu le tribut des tsars de Moscou, était subjuguée. Dans la conquête de la Tauride par Catherine, la prise de Kazan par Ivan avait un digne pendant. On voyait ces terribles Turcs, qui avaient contraint Pierre le Grand à capituler sur le Pruth, reculer devant les armées russes. Pour la première fois depuis les temps presque fabule ax de Sviatoslaf, conquérant de la Bulgarie au x" siècle, les légions slaves apparaissaient sur le Danube. Elles menaçaient cette cité prestigieuse de Tsarigrad , la ville des tsars, cette Constantinople des anciens empereurs orthodoxes, dont les saints et les devins avaient promis la conquête aux hommes rouges du nord, qui depuis le xv'' siècle semblait leur patrimoine légitime, dont l'aigle à double tête figurait déjà dans le blason de leurs empereurs. Le monde chrétien allait prendre la revanche de Kossovo, où était tombé le dernier tsar de Serbie, de Varna, où avaient succombé les princes du Danube, de Constantinople, sous les murs de laquelle avait péri le dernier empereur aux brodequins de pourpre. L'Orient tout entier frémit alors, du Monténégro aux îles de l'Archipel, du Balkan au cap Ténare... La poésie populaire russe, devant cette imminente réalisation du plus cher désir de la nation, resta au-dessous de sa tâche.
Pourtant lorsque la Russie déploya son pavillon sur toutes les mers de l'Europe, quand la flotte russe, sous Spiridof, franchit le Cattégat, le Pas-de-Calais, le détroit de Gibraltar, et que, sillonnant les flots étonnés de la Méditerranée, elle apparut sur les côtes de la Grèce et jusque dans le Bosphore, quelques cordes essayèrent de frémir sur les gouzzlas rustiques : la chanson sur Spiridof n'est pas d'un grand souffle; du moins elle a cette naïveté qui prouve son origine populaire :
« Ce n'est pas de fleurs (juc se couvre la raer bleue, ce n'est pas d'azur que resplendit lu Méditerranée; c'est de vaisseaux ((ue
la mer bleue s'est fleurie, c'est des voiles de toile blanche, c'est des paYillons russes aux brillantes couleurs.
« Ce n'est pas le faucon qui vole sous la nue, c'est le général Spiridof qui vogue sur son vaisseau. Il console les matelots russes, il les console, il les réconforte :
« N'ayez pas regret, enfants , de votre pays; soyez sûrs que nous ne périrons pas sur la mer bleue ; nous rentrerons victorieux dans la Russie-, nous reverrons nos pères et nos mères, nous reverrons les frères et les sœurs, nos jeunes épouses, nos chers petits enfants.
« Et les matelots oublient leur chagrin; et avec joie ils veulent encore être là. »
Nous avons vu que le paysan russe n'est pas militaire de sa nature. Encore moins est-il marin. La Russie avec son immense étendue de plaines et son littoral si restreint, est un des pays les moins maritimes de l'Europe. Il n'y a pas là comme dans notre Normandie, notre Bretagne, notre Aquitaine, notre Languedoc, notre Provence, une race indigène d'hommes de mer, que les eaux viennent chercher, viennent tenter jusque dans les anses du rivage et les estuaires profonds, et qui malgré les perfidies de l'élément liquide restent d'audacieux amphibies. Même sur leurs côtes actuelles, sauf celles de la mer Blanche, les Russes ne sont pas indigènes ; ils ont trouvé établis avant eux, sur la Baltique les Allemands, sur la mer Noire les nomades. Les Zaporogues et les cosaques du Don ont seuls pendant longtemps revendiqué le droit des Slaves russes sur le Pont-Euxin. La mer, pour le paysan de l'intérieur, est quelque chose de lointain, d'inconnu, de terrible. C'est ce dernier sentiment qui dut dominer dans les campagnes du centre, quand on y apprit l'exploit de Spiridof. On put croire qu'il avait atteint, peut-être dépassé les extrémités du monde. On tâchait de se représenter, dans les chaumières, à quelle nostalgie , à quelles terreurs le pauvre
marin russe devait être en proie. Non ! quoiqu^en dît Spiridof, il ne pouvait pas espérer en revenir : la mer, aussi audacieusement l^ravée, ne rendrait pas sa proie.
On pardonnera cette pusillanimité au paysan. Les héros russes des temps anciens n'ont-ils pas eu cette crainte superstitieuse de la mer. Suspendus sur ses abîmes, ils ne se sentaient plus des coeurs de bogatyrs : « Peut-on délibérer avec la mer ? répondaient-ils à Igor qui voulait les entraîner encore une fois contre Tsarigrad. Notre retour ne doit point se faire par terre, mais sur le gouffre des ondes, où tous nous pouvons rencontrer la mort w (Nestor). Le même sentiment se retrouvait neuf siècles après chez les matelots que Spiridof, par une autre route, conduisait à cette même cité de Tsarigrad !