CHAPITRE VII
Le dixième volume (*) de Kiriéevski, nous amène au règne d'Alexandre P'". Grand règne, où la Russie fut tour à tour conquise et conquérante !
L'Occident est ébranlé par une prodigieuse révolution qui s'incarne bientôt dans un de ces hommes merveilleux et funestes , miraculeusement doués, comme on en compte cinq ou six dans l'histoire de l'humanité. A travers toute l'épaisseur de l'Europe, l'empire slave est en
(1) Chants recueillis par P. V. Kiriéevski, édités par M. Bczsonof. — Dixième volume intitulé : Notre siècle dam les chansons historiques de la Russie, Moscou, 1874, in-é", 493 pages.
lutte avec la race française. La Russie est envahie : et quelle invasion ! Dans la langue du peuple, l'armée de Napoléon est encore « l'armée des vingt nations. « Quels événements que la bataille de Borodino, l'incendie de la sainte mère Moscou, la retraite des Français, le funèbre passage de la Bérésina, l'armée russe au cœur de l'Allemagne, l'armée russe sous les murs de Paris, que dis-je? campant à Paris même, au Luxeml)ourg, aux Tuileries ! Il n'est pas une existence d'homme en Europe qui n'ait été profondément remuée par les guerres de la Révolution et de l'Empire. L'image fabuleuse du nouveau César est restée dans toutes les imaginations. Un monde de légendes et de poésies, en France, en Allemagne, en Orient même, est sorti de là. Dans toutes les chaumières du continent s'est étalée quelque estampe grossière, l'image de l'homme au petit chapeau, à la redingote grise. Serait-il possible que, seulement dans l'imagination russe, il n'ait pas laissé de trace, et que la terrible année 1812 n'ait pas eu la vertu de faire jaillir en elle l'étincelle ? Que de promesses dans ce titre de M. Bezsonof : Notre siècle dans les chansons histor'uiues de la Russie !
LE ROI NAPOLÉON ET l'iNVASION FRANÇAISE.
Constatons d'abord que nous n'y trouvons pas de chansons sur les débuts du règne d'Alexandre. Ni la mort de Paul, ni Austerlitz, ni Eylau et Friedland, ni le radeau de Tilsit, ni l'entrevue d'Erfurt, n'ont pénétré dans les cabanes du peuple ; ou si ces grands faits y ont retenti, la poésie populaire ne s'en est point émue. Le recueil commence brusquement par les chansons relatives à « l'Année Douze ; » alors il n'est plus question que de la guerre con-
tre le Fnviiizou:. ou, comme prononce souvent le paysan, avec une forte accentuation de la consonne initiale; le Khrantzouz.
Le peuple, qui n'est point au courant des allées et venues de la diplomatie, qui n'a même jamais ouï parler ni du plénipotentiaire Caulaincourt , ni de l'ambassadeur Kourakine, ni du blociis continental, ni de la question d'Oldenbourg, ni de celle des villes anséatiques, qui ne peut avoir aucune idée précise des griefs relevés par les politiques, ne comprend qu'une chose : l'insolence du Français qui veut venir planter sa tente dans la sainte Moscou aux blanches murailles. Cette impertinente prétention irrite la bile de ses poètes rustiques :
En ce temps-là, dans la terre française — parut un chien d'ennemi, le roi Napoléon. — 11 rassembla une armée en divers pays^ — il chargea ses galères de diverses marchandises; — ces marchandises, c'étaient le plomb et la poudre, — et il écrivit au tsar Alexandre une gazette : — « Je t'en prie, tsar Alexandre, veuille ne point te fâcher. — Prépare-moi des tentes dans Moscou aux murs de pierre, — pi épare-moi, à moi le roi français, ta tente royale. » — Le tsar Alexandre est assis à sa table tout pensif. — Son visage impérial a changé de couleur. — Devant lui se tient un général, — le prince Koutousof en personne. — « Ne crains rien, tsar Alexandre, ne t'effraie pas. — Le chien d'ennemi, nous lui ferons les honneurs de la Russie. — Comme premier service, nous lui offrirons des bombes et des boulets; — comme second service, des balles au libre vol ; — comme hors-d'œuyre, de la mitraille de fer. » — Combien notre tsar Alexandre alors fut réconforté !
Voilà donc la guerre engagée. Le peuple russe n'a con-. serve qu'un souvenir vague de ses péripéties. Dans aucune chanson, je ne vois une allusion précise à la bataille de Borodino, sauf peut-être dans une de celles qui se rapportent à Pierre le Grand, où il est question des Français, et que j'ai déjà donnée ci-dessus, page 319.
Ne retrouvons-nous pas, en effet, dans cette cantilène, et la rivière de la Moscova, qui, dans les bulletins de Napoléon, donne son nom à la bataille, et cette figure légendaire du grand ca[)itaine avec sa fameuse lunette d'approche entre les mains? Mais une raison qui peut faire rejeter cette interprétation, c'est que jamais la bataille de Borodino, bien qu'elle ait eu pour conséquence l'abandon de Moscou, n'a été considérée par le peuple russe comme une défaite. Koutousof l'avait audacieusement, dans son rapport à l'empereur Alexandre, présentée comme un succès. Dans toute la Russie, on avait chanté des Te Deum. D'ailleurs, la destruction totale de l'armée française suivit de si près cette victoire chèrement achetée par elle, que le peuple russe en resta aux affirmations de Koutousof. Dans la chanson suivante, autre exemple de cette crédulité. Après l'incendie de Moscou, dans un intérêt politique facile à comprendre, Koutousof, Rostopchine surtout, s'étaient empressés de signaler les Français à la haine des masses, comme les auteurs du désastre. L'histoire a rétabli les faits ; mais l'histoire est-elle faite pour les masses ?
Elle ne dormait pas la jeune fille, ne sommeillait pas. — En songe elle voyait, — comme le Français ruinait Moscou, — et d'un bout à l'autre la brûlait.
Le même sentiment d'aversion contre les prétendus incendiaires de Moscou se retrouve dans la pièce suivante où il semble que la destruction de la ville n'ait fait que redoubler les sentiments de vénération et d'orgueil qu'elle inspirait à toute la nation russe :
Elle est ravagée la route — de Mojaïsk à Moscou. — Et qui donc Ta ravagée? — C'est l'ennemi, le brigand français: — il est allé vivre en son pays. — 11 est retourné à Paris, — et s'est pris à glorifier Paris. — Ne te glorifie pas, brigand de Français, — de ton fameux Paris. — Car chez nous, en Russie, — nous avons mieux
que Paris, — nous avons mieux et plus beau! — Comme il fait bon vivre à Moscou! — Moscou est bellement parée, — bâtie de pierre de roche, — sablée de sable jaune. . .
Dans toutes ces chansons, il y a si peu de précision, qu'il est difficile de reconnaître les faits historiques. La suivante présente ceci de remarquable que deux événements au moins y sont indiqués avec quelque clarté : la reprise de Smolensk après le départ des Français et le désastre de la Bérésina. En réalité Smolensk fut repris sans combat : les Russes n'y trouvèrent que des maraudeurs qui passèrent alors un mauvais moment. La populace avait commencé à les jeter dans les flammes des maisons ou dans les trous creusés dans la glace, lorsque les troupes régulières survinrent et firent cesser le désordre. Peutêtre, les noyades dont parle notre byline sont-elles simplement ces supplices de prisonniers de guerre ; peut-être aussi a-t-on confond a ici la Bérézina avec le Dnieper, sur lequel est bâti Smolensk :
Plus haut que la ville de Smolensk, — plus bas que le village de Krasnoé, — sous un bois verdoyant — sous le bouleau au feuillage bouclé, — était le camp de l'armée russe, — des soldats de la garde.
Ils sont assis, pensifs, regardant la ville de Smolensk : — les régiments ennemis se sont emparés de la ville de Smolensk, — tout ce qu'il y a de sacré est entre des mains ennemies. — « Comment, frères, faut-il nous y prendre pour délivrer la ville de Smolensk, — délivrer Smolensk et battre l'ennemi ?» — Tout à coup on bat la générale, à la tente du commandant. — Tous les soldats tressaillirent, — prirent leurs fusils et se mirent en rang. — Alors le prince Volkonski passa sur le front de l'armée , — le prince "Volkonski, commandant de ces soldats. — « 0 vous, braves soldats, fidèles à l'empereur, — fidèles à l'empereur, obéissants aux chefs! — Nous allons déhvrer la ville de Smolensk. » — Alors ils s'avancèrent pour délivrer Smolensk et chasser les Français. —
Ils chargèrent leurs fusils et tirèrent sur eux. — Ils en tuèrent beaucoup, firent un carnage, prirent le reste. — Ceux qu'ils prirent, ils les noyèrent dans la rivière Bérézina. — Après la noyade, ils se reposèrent sur la verte prairie, — et sur la prairie chantèrent en cercle des chansons.
On sait quelle part revient dans le désastre de Napoléon à la cavalerie cosaque. Cette troupe légère, incapable de tenir contre une cavalerie régulière, contre une armée saine et bien nourrie, faisait le désespoir de nos malheureuses colonnes, épuisées de froid et de privations. Le 'peuple lui a assigné un rôle plus héroïque. Les vainqueurs de Napoléon, ce n'est pas l'armée régulière, ce sont les cosaques du Don :
Ce ne sont pas deux nuages, deux nuages menaçants qui se sont rencontrés — ce sont deux armées puissantes qui se sont heurtées, — l'armée française avec la russe. — Comme les Français faisaient aux Russes beaucoup de mal, — alors, comme un brillant faucon sur la montagne, — le tsar x\lexandre est accouru à l'armée sur son cheval rapide, — il gourmande et injurie le général russe : — « Pourquoi, pourquoi donc a-t-on si mal agi ? — Pourquoi avoir mis en arrière les régiments du Don? > — Notre tsar Alexandre n'avait pas fini de parler, — que du côté droit accourent les régiments du Don. — En avant vole le général Platof, — il a tiré son sabre tranchant, son sabre nu. — Ils ont couché les lances aiguës sur les noires crinières, — ils ont poussé le cri de guerre et chargé Tennemi. — L'armée française s'arrête épouvantée, — les étendards de Bonaparte ont reculé. — Alors le tsar Alexandre fut extrêmement réjoui. — Il nomme chevaliers tous les cosaques du Don, — les sous- officiers, il les nomme tous officiers ; — des officiers, il fait des majors, — des majors, il fait des colonels, — des colonels, il fait des généraux.
Dans l'armée, c'est toujours le cosaque qui est le favori des masses ; de tous les généraux, le plus populaire a été l'hetman Platof. A en croire les chansons, « c'est lui qui
allait par toute l'armée; — à tous il donnait des ordres,
— à tous des commandements, — à tous des marcheroutes ». C'est avec lui « qu'il fait beau mourir pour le tzar. » Bref, la place d'honneur qu'ont occupée Ilia de Mourom dans l'épopée kiévienne, Paleï dans celle de Pierre-le- Grand, Krasnochtchokof, dans les chansons sur Elisabeth, est échue dans les bylines de « l'année douze » à Platof, le chef de cette téméraire cavalerie, qui précéda partout l'armée régulière de plusieurs marches, en Russie, en Prusse, en Westphalie, à Cassel, d'où à elle seule elle chassa le roi napoléonien Jérôme. Parmi les chansons qui courent sur Platof, voici la plus répandue :
Terre de la sainte Russie, — tu as éprouvé bien des infortunes.
— Mais gloire, gloire à toi ! — Gloire au cosaque Plalof! — Le tsar f aimait, — il l'invita chez lui. — lui rasa la barbe^ — enleva les broderies de son costume, — le déguisa en marchand, — lui donna un passe-poit — et l'envoya chez le Français.
Le cosaque Platof se rendit donc — à la cour de France. — La fille du Français, Arina — dit ces paroles au marchand : — « Marchand, mon cher marchand, — viens à moi sur l'escalier. » — Elle le prit par la main droite, — le fit entrer dans le palais , — lui versa un verre de vin : — «Bois un verre, deux verres, si tu veux; — mais dis-moi tout ce que tu sais — sur le cosaque Platof. »
— « On peut le reconnaître ainsi : — 11 a des pattes rouges sur les épaules, — des broderies sur la poitrine. » — « Marchand, mon cher marchand, montre-moi son portrait. » — Platof lui présenta son portrait, — et soudain il s'enfuit.
Il monta sur son cheval, — et sortit du palais, — comme un oiseau qui s'envole. — Il s'approcha, Platof le cosaque, — de la fenêtre du Français ; — « Ah! corbeau, brigand de Français! — Ah ! corneille maudite, — tu n'as pas eu le talent — de prendre le brillant faucon, — le cosaque Platof. »
Ce singulier motif est reproduit chez M. Bezsonof, dans quinze variantes. On l'a retrouvé, quoique avec de no-
tables différences, dans presque tous les gouvernements de la Russie. Très souvent Fénigmatique Arina, personnage presque mythique, qui rappelle les enchanteresses des bylines kiéviennes , est remplacée tout simplement par le Français ou le roi français, ou encore Bonaj^arte. Quand on questionne le faux marchand sur Platof, il s'amuse à faire son propre portrait; ou bien le Français lui ayant dit qu'il donnerait beaucoup d'argent pour le connaître : « A quoi bon perdre ton argent? s'écrie Platof : — c'est bien facile de le connaître. — Assieds-toi en face de moi, regarde-moi bien : — Platof est tout à fait comme moi. » Un des traits de cette ballade aurait pu choquer le peuple : c'est lorsque le héros coupe sa barbe. Or, dans une chanson cosaque, on dit à Pierre le Grand, l'ennemi des longues barbes et des longs vêtements : « Ne nous fais pas couper la barbe, fais-nous plutôt couper la tète. » Dans le texte que j'ai traduit, on a trouvé un moyen de tourner la difficulté à l'honneur de Platof : c'est le tsar en personne qui, de ses propres mains impériales, lui « rasa la barbe. »
En somme, on a vu que la tempête de l'année 1812 a eu son contre-coup dans l'imagination populaire. La déclaration de guerre de Napoléon, cette armée « rassemblée en beaucoup de pays » qu'il traînait après lui, cet incendie de Moscou dont les jeunes filles rêvent la nuit, cette route ravagée de Mojaïsk, cette retraite où les Français laissent leurs os, ces cruelles vengeances après la reprise de Smolensk , ces grandes levées de milices russes qui font verser tant de larmes dans les chaumières, ces cris de joie des cosaques à l'appel du tsar, ont laissé leurs traces dans la i)oésie rustique. Sans doute on pourrait s'attendre à trouver plus d'abondance, plus de variété, plus de précision dans ces chansons. Il est étrange que les noms de Borodino , de Malojaroslavets ne s'y trouvent même pas. Il y a des allusions, mais bien vagues, à la
Bérésina. Dans quelques variantes, c'est le Volga, ou même le DouncCi qu'il s'agit de faire passer aux troupes , et l'on ne voit pas trop pourquoi. J'ai déjà attiré l'attention du public français sur les Récits de témoins oculaires de l'année 12, recueillis récemment, de la bouche des gens du peuple, par une dame de Moscou et publiés sous le pseudonyme de Tolytchef. Or, dans les récits de ces vieux marchands, de ces vieux pensionnaires d'hospices, de ces vieilles religieuses, que l'auteur a interrogés, quelle variété de scènes ! On y voit comme on vivait à Moscou dans les caves des maisons incendiées, dans les cellules des couvents occupés par les Français, dans les villages harcelés par les maraudeurs ; comment on s'en allait parfois à l'aventure, avec quelque argent dans sa poche et son vieux père sur les épaules; comment tantôt on fusillait, on noyait sans pitié les traînards français , et tantôt , au contraire, éma des souffrances des prisonniers, on leur donnait son dernier morceau de pain.
Nos chansons populaires sont bien vagues, bien sèches à côté de ces récits. Que de noms fameux de la guerre patriotique ont échappé au poète populaire ! Il sort rarement de cette expression vague : le Français; il ne sait qu'un nom propre : Bonaparte , Napoléon ou Poléon. Il ne connaît ni Davoust , ni Ney , le prince de la Moscova , ni Eugène , le vice-roi d'Italie , ni Murât , qui avec son costume théâtral , son haut panache , sa bravoure téméraire , n'aurait pas dû passer inaperça. Môme sur les chefs russes', nous trouvons peu de détails. Alexandre P'' ordinairement ne joue pas le plus beau rôle : quand il reçoit le message insolent du roi français, « son visage impérial change de couleur — et ses jamljes et ses bras blancs sont brisés. » Il faut que ses généraux lui remontent le moral. Ailleurs le grand-duc Constantin apparaît pour exhorter les trou[)es. Dans une autre chanson, « Koutousof, prince de Smolciisk , — a foulé les Français dans la boue, — le
général Platof — a châtié les traînards, — le prince Wittgenstein — a marché sur Paris. » Voilà la liste complète des généraux qui sont cités dans ces chansons. Mais Bagration, Miloradovitch, Doktorof, Barklay de Tolly, Tchitchakof y sont inconnus.
Si l'on compare maintenant ces chansons à celles qui célèbrent Vladimir, Ivan IV ou Pierre le Grand, on est surpris de cette décadence de la poésie populaire. Elle a été moins bien inspirée par cette guerre d'indépendance que par les exploits fabuleux des bogatyrs de Kief, par la prise de Kazan, par la défaite de Charles XII. Même la guerre de Sept Ans sous Elisabeth a fait éclore plus de chansons, et de meilleures.
Dans les chants épiques sur 1812, M. Bezsonof constate lui-même un singulier manque d'originalité. On n'y trouve plus d'invention, plus de motifs nouveaux. Ce repas que l'on doit servir aux Français, les bombes et les boulets pour premier service, les canonniers pour marmitons, etc., — tout cela se retrouve déjà dans les souvenirs de la guerre contre Charles XII. L'empereur Alexandre est atterré en recevant la lettre de Napoléon ; mais nous voyons, dans les cycles précédents, même terreur chez Elisabeth, qui reçoit une lettre de Prusse, chez Catherine II, qui reçoit une lettre de Turquie : elles sont également réconfortées par Rouraantsof ou Souvorof, comme Alexandre l'est par Koutousof. Nous retrouverons le même motif à propos de l'empereur Nicolas P', qui reçoit un défi du sultan, et que réconforte le général Babynine. Platof chez la princesse Arina, ou chez le roi français, paraîtrait fort original, et aussi spirituel que brave, si nous n'avions pas vu Ilia de Mourom chez le païen Idolichtché, Pierre le Grand chez la reine de Suède, Krasnochtchokof chez le roi de Prusse.
Il faut en conclure qu'en Russie cette veine est épuisée et que le genre épique y touche à sa fin. Pourquoi ce subit
appauvrissement de la poésie populaire, si féconde, si brillante dans ses anciennes productions? Sont-ce les préoccupations nouvelles d'un siècle plus positif? Est-ce le progrès du bien-être et de l'instruction? Est-ce une conséquence de l'émancipation du paysan? Le peuple russe a-t-il cessé d'être épique, parce qu'il est moins asservi, moins pauvre, moins illettré? Questions difficiles à résoudre; mais le fait est certain. Une des causes que l'on pourrait en signaler, c'est la production en dehors du peuple, par des talents cultivés, de chansons qui finissent par pénétrer dans le peuple. A quoi bon faire des chansons, quand pour quelques kopeks on peut en acheter tout un recueil? à quoi bon apprendre les anciennes ballades, puisque chaque jour en apporte de récentes, qui semblent plus belles et qui ont du moins le charme de la nouveauté? Chez nous , il n'y a pas vingt ans , dans telle province que je pourrais citer, les jeunes gens descendaient de la montagne le jour du tirage au sort en chantant des mélodies du village sur des airs'traînants, mélancoliques, très anciens. Aujourd'hui les chansons fabriquées à Paris ont pris leur place : on trouve les airs plus lestes et les refrains plus piquants. Le succès de la Fille Angot contribuera à l'extermination de quelques anciens chants. Le même phénomène doit se produire en Russie. Si le poète lettré a, en outre, l'habilité de conserver les airs anciens, de choisir des motifs populaires, sa victoire sur le poète illettré est certaine, et la poésie rustique est perdue.
Sans doute les chansons des lettrés , quelque allure villageoise qu'elles affectent, n'auront jamais aux yeux des amateurs la valeur des vraies chansons populaires, écloses dans l'ignorance et la simplicité rustiques. Celles-ci sont vniimcni, dos documents historiques : elles permettent de reconstituer l'histoire morale et psychologique , l'histoire des idées, des impressions, des sensations du peujile. Pour le philologue, elles sont les monuments d'une
langue qui disparaît ; pour le mythologue et l'archéologue, elles révèlent des côtés inconnus des croyances, de la vie nationale. Voilà ce que ne peut nous donner le lettré le plus habile. Il ne peut faire que des pastiches.