‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 45 sur 62 · LES FAVORIS D'ALEXANDRE I · texte numérisé non relu

LES FAVORIS D'ALEXANDRE I

Revenons aux chansons villageoises. Après la délivrance du sol russe, elles s'attaquent à deux ministres d'Alexandre P''. L'un, Araktchéef, le promoteur de la réaction qui signala les dernières années du règne , est flétri dans les chansons cosaques. Bien entendu, on ne lui reproche ni la Sainte-Alliance, ni les persécutions contre les libéraux; ce qu'on lui reproche « à cette bête maudite.

à cette canaille, à Araktchéef le noble, » c'est d'avoir bu et mangé la solde des cosaques. Du fruit de ses déprédations , il s'est fait bâtir un palais de pierre blanche , où il repose sur des coussins de duvet , regardant des poissons aux écailles d'argent et à la tête d'or, qui frétillent dans l'eau vive d'une source amenée dans son palais. Cette invective est jetée dans le moule poétique qui a déjà servi sous Pierre le Grand contre le prince Menchikoff, et Karamychef, et Repnine, et Sagarine, les voiévodes infidèles d'Astrakhan, de Kazan, de Sibérie.

L'autre ministre , le libéral Spéranski , n'est pas mieux traité. Il est curieux de retrouver, dans une chanson qui semble populaire , l'écho des rancunes aristocratiques contre le parvenu :

Le prince Spéranski — n'est pas de race noble; — il est fils de pope, — un grand coquin ; — c'est une oie qui vole — sur la sainte Russie... A notre empereur — il veut enlever la couronne de Russie... mais on l'a envoyé en Sibérie — pour y lire son psautier.

La mort d'Alexandre , la douleur de l'impératrice-mère, si malheureuse déjà des cruels souvenirs de 1801 , a inspiré assez bien les poètes de village :

Sa mère bien-aimée, — ne peut dormir dans la nuit sombre :

— « Je monterai sur la tour, sur la tour, — qui est sur la grande route, — je regarderai du côté, — où vit mon Alexandre 1 » Mais un nuage de poussière sur la route annonce l'arrivée d'an courrier :

— « Ton fils, ton fils Alexandre — a fini ses jours à Taganrog. >

Moins originales sont les pièces qui portent ce titre : « Larmes de l'armée sur la mort d'Alexandre. » En changeant le nom , ce sont les mêmes vers , les mêmes larmes qui ont déjà coulé sur le cercueil d'Ivan le Terrible , de Pierre le Grand , de Catherine IL Le rhapsode moderne

s'est assujetti servilement à la tradition , aux anciens modèles, et c'est encore à la cathédrale de Moscou qu'est exposé le cercueil de cyprès.

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