CHANSONS NON POPULAIRES SUR
M. Bezsonof a raison d'attacher un prix considérable à ces derniers restes d'une xoix qui tonibe et cl'iuie ardeur qui s'éteint. Surtout il a raison de marquer sévèrement la limite entre la poésie populaire naturelle et la poésie populaire artificielle. Il prend à partie un certain baron de Ditfurth qui a recueilli les « chansons populaires » des armées prussienne , bavaroise , autrichienne , sur les campagnes de Napoléon P"" — et même sur la guerre de 1870- 1871 ! L'excellent baron n'a guère recueilli que les élucubrations plus ou moins paysannes des professeurs et des officiers littérateurs. « Belle idée du peuple et de la poésie populaire ! » s'écrie avec indignation M. Bezsonof.
Pour mieux faire saisir ce qu'il entend par poésies populaires, l'éditeur russe nous donne de nombreux extraits des chansons artificielles qui furent composées à l'occasion de la guerre patriotique, et chantées dans les salons de Saint-Pétersbourg ou dans les choeurs des régiments. Il les classe à son point de vue spécial en s'occupant d'abord de celles qui se rapprochent le plus, par leurs procédés ou leurs motifs, des chansons vraiment populaires. D'autres lui paraissent également fort intéressantes parce que n'étant pas sorties de la masse , elles s'y sont cependant acclimatées et popularisées, grâce à certains remaniements et même à certaines déformations , souvent bizarres, auxquelles elles ont été soumises dans les chaumières.
Voici quelques échantillons de cette poésie quasi-populaire :
Bien que Moscou soit aux mains des Français, — vraiment ce n'est point infortune : — notre maréchal, le prince Koutousof, — pour leur mort les y laissa entrer.
Souvenons-nous, frères, que les Polonais, — jadis aussi furent à Moscou; — ce qu'ils y mangèrent, ce ne furent point des pâtés d'anguilles, — mais des chats et des souris.
Allusion à la prise de Moscou par les Polonais en 1612, juste deux cents ans avant l'invasion française.
Dans la chanson suivante et dans la revue historique qui en est le motif, la main d'un lettré est encore plus visible :
Dans l'ancien temps aussi, il n'a pas manqué de miracles en Russie : — nous avons toujours eu peu d'effroi, — quel qu'ait été l'agresseur.
Nous avons vaincu Mamaï; devant nous est tombé le fier Suédois; — avons-Qous cédé le pas à Frédéric, — dans la carrière des victoires?
Aujourd'hui que s'est armé, — contre nous Napoléon, — le téméraire en est pour sa honte, — à peine sait-on ce qu'il est devenu.
Maintenant nous arrivons aux éclats passionnés, aux expressions violentes , aux coups de poing poétiques d'une muse brutale, muse de halles, populacière, mais qui n'est plus la muse populaire des villages russes :
Avec notre mère Moscou, — ne badine pas, ouvre l'œil! — Tu es venu chez nous avec ta tète, — tu auras de la peine à en tirer tes talons. — La poigne russe n'est point tendre; — si elle t'attrappe à la nuque, — tu en auras de léljlouissemcnt, eusses-tu sept empans dans le front. — Elle ne te laissera ni poaii, ni inufflc; — elle siîcouera tes os comme dans un sac. — Tu ver-
ras trente-six chandelles, — les étincelles te jailleront des yenx, — quand le Russe, avec sa trique, te renfoncera ton tricorne.
J'aurais bien des traits originaux à signaler dans ces chansons si hostiles à l'envahisseur. Ici on invite Napoléon à tourner les yeux derrière lui , à regarder ses soldats tombés : « déjà l'herbe croit entre leurs côtes; » là une énergique invocation au bourgeois Minine et au prince Pojarski qui en 1612 chassèrent les Polonais, et dont le monument s'éleva en 1818 sur la Place Rouge comme pour célébrer un double triomphe de la nationalité russe à deux siècles d'intervalle : « Lève-toi, prince Pojarski, lève-toi, grand homme ! il est temps de secouer ton sommeil profond. »
Ailleurs l'empereur corse est comparé à une chouette vaniteuse , qui se pavane au milieu de sots oiseaux et de volatiles de basse-cour , à un faux aigle que l'aigle russe a bellement plumé , mais auquel « on a fait grâce de la vie pour qu'il se repente. »
Nous arrivons à un genre de poésie beaucoup plus près de la satire et même de la farce que de l'épopée ou de la poésie lyrique. Le morceau le plus réussi en ce genre est celui où l'on représente Napoléon comme un danseur acharné. Mais si Y allemande et les danses autrichiennes lui ont réussi jusqu'à présent, V anglaise et sans doute aussi Vespagnole l'ont dégoûté. Alors il s'est mis à la polonaise, où il a obtenu quelque succès. Le malheur est que, grisé par son succès, il a voulu apprendre la russe. 11 est donc entré sur la terre moscovite, mais, — allusion à la retraite continuelle des Russes, — il n'a trouvé personne pour lui faire vis-à-vis. Comme il s'est un peu foulé le genou à Borodino, il comptait se refraîchir à Moscou. (Jr Koutousof, « le vieux moineau, » est un rude maître d'orchestre : il a fait danser à Napoléon tant de danses cosaques, qu'à la fin, avec ses soldats déguenillés, il n'a pu
exécuter que la hohémienne, accompagnée d'une fugue. Cette chanson a eu une certaine vogue en Russie ; pour accentuer davantage son triomphe^ l'auteur voulut persuader à ses compatriotes que, même en France, on l'avait traduite. Lui-même se chargea de la traduction. Les couplets qui suivent suffiront pour faire apprécier l'élégance de sa versification française :
Mais la polonaise enfin Le lasse de son refrain :
— « Traversons le Borysthène, Là, me trouvant en haleine,
La russe sera Ma danse d'opéra. »
Borodino du fier danseur Ne ralentit point l'ardeur :
— « Allons à la capitale.
Là dans une grande salle,
Seront abondants Les rafraîchissements. »
Napoléon, à Moscou, Se foule un peu le genou, A droite, à gauche, il regarde.
Il s'amuse à la moutarde, Sans prévoir un moment La danse qui l'attend.
Les chansons de cette espèce abondèrent à cette époque, non moins que les caricatures. M. Bezsonof nous cite encore (( le sermon de Napoléon aux Français, » « le boston de Napoléon , » « le testament de Napoléon Bonaparte. »
Si la muse populaire ou quasi-populaire ne ménageait pas les envahisseurs français, ses vieilles défiances contre les bons alliés d'Allemagne subsistaient. D'ailleurs, le peui)le même des campagnes avait bien vite distingué que
cette armée française se composait pour une bonne moitié d'étrangers et surtout d'Allemands. Or nos alliés bavarois ou wurtembergeois ne se distinguaient point par le respect du bien d'autrui. La Prusse elle-même avait envoyé son contingent à l'armée des vingt nations : un corps prussien logea au Kremlin; les canons prussiens sont mêlés aux canons français qui font trophée devant l'arsenal de Moscou. Enfin la nation, sans être au courant des finesses diplomatiques , se rappelait fort bien qu'au jour du danger la Russie s'était trouvée seule et qu'aucune armée tudesque n'avait arrêté Napoléon sur la route de Moscou. De tout cela un sentiment assez amer contre les coalisés allemands de ]813 :
Allons, soldats russes, — allons affranchir les Allemands ; — les Allemands sont de grands poltrons, — il parait que c'est à nous de répondre pour eux.
Nous ne craignons pas les Français, — nous avons toujours baïonnette pointue: — puisse notre père Koutousof, — nous lancer bientôt sur eux.
Nous écraserons cette gueusaille, — nous anéantirons leurs régiments, — nous n avons pas besoin d'alliance, — nous n'avons que faire des Prussiens.
Une chanson, en dialecte petit-russien, s'inspire des mêmes sentiments à l'égard du roi Frédéric-Guillaume III :
Quelle nouvelle on nous apporte! — on dit que le Prussien est perdu; — le diable sait ce qui se passe là-bas; — le Prussien s'est sauvé avec sa femme.
Mais ce qui m'étonne fort, — c'est que notre tsar ait pitié de toi. — Quand la Russie était malheureuse, — tu n'admirais que le Français.
Tu n'as pas cherché à nous aider, — à conquérir gloire avec nous, — afin de délivrer la Russie, — et d'exterminer les Français.
Mais quand ce diable de lionaparte — prend au Prussien force
groschen, force biens, — prenant les filles et les belles femmes, faisant toutes sortes de dégâts,
Alors le Prussien voyant que ça va mal, — et qu'il n'y a plus à badiner, — que vieux et jeunes, tous se plaignent, et que tous meurent de faim,
Le Prussien se fait d'amers reproches : — Qui lui viendra en aide dans le malheur? — Alors humblement tombant à genoux, il se met à prier Alexandre :
Aie pitié, père, cher seigneur, — défends-nous contre le païen maudit, — ne nous laisse point tous périr, — nous tous, les malheureuses têtes prussiennes...
Ces deux chansons, quoique œuvres de lettrés, ont, à ce point de vue, le caractère populaire. La passion, la jalousie du peuple contre le Niémetz (l'Allemand), contre le Proussak respirent en elles. Au contraire, M. Bezsonof nous donne, comme type des chansons les plus étrangères à toute inspiration rustique , la cantate de circonstance qui commence par ces vers :
Salut ! amis, héros, — braves régiments prussiens, — nous avons dispersé les lignes ennemies, — enjoignant nos baïonnettes....
lïï.