CHAPITRE III
La légende de Salomon est encore plus fameuse dans le monde oriental. Le fils de David n'est pas seulement devenu la personnification du peuple juif heureux et triomphant; il est comme le dieu de la sagesse. Le Koran subit déjà l'influence des contes juifs et syriens qui couraient l'Asie : Mahomet enseigne que Dieu a soumis à Salomon le vent impétueux, qui court partout à ses ordres; il lui a soumis les démons, qui pour lui plongent dans la mer et en ramènent des perles, et qui pour lui bâtissent le temple (*)
(1) Les Byzantins, dans leurs légendes sur Justinien et la construction de Sainte- Sophit, ont reproduit une partie de ces traditions : seulement ils ont remplacé les génies par des anges. Voir Godinus, l'Anonyme, etc.
(XXI, 82). Salomon comprend le langage des oiseaux; ses armées sont composées de génies, d'hommes et d'oiseaux qui sont rangés par troupes séparées; il entend ce que disent les fourmis à l'approche de ses légions; il veut punir la huppe qui a négligé de répondre à l'appel des guerriers : l'oiseau se disculpe en apportant un message de la reine de Saba (*). Son entrevue avec la princesse est racontée avec toutes sortes de détails fantastiques : le roi de Jérusalem flxit marcher la voyageuse sur un pavé de cristal, qu'elle prendra pour de l'eau, afin de l'obliger à relever sa robe : Salomon voulait voir si elle avait des jambes de chèvre^ comme on le lui avait rapporté [Koran, XXVII, 17-47).
Devenu vieux, il craint que si l'on apprend sa mort les ouvriers n'abandonnent les travaux du temple : il obtient de Dieu de se survivre en apparence à lui-même appuyé sur un Ijâton. Quand le temple fut achevé, un serpent rongea le bâton et Salomon tomba (XXXIV, 11). Dans les MiUe et une Nuits (conte du Pêcheur), Salomon est encore celui qui enferme un génie colossal dans un petit vase de cuivre et le scelle de son sceau. Les légendes orientales sur le roi des Juifs sont en nombre infini : on en retrouve quelques-unes dans les contes et les bylines russes; je résumerai l'étude qu'en a donnée M. Bezsonof.
Salomon parle dès le sein de sa mère et se querelle avec elle : « Je boirai un poison, dit la mère dénaturée, et je te ferai mourir; je ne te mettrai pas au monde. — Je m'y mettrai tout seul, répond l'enfant, ente brisant les flancs. »
({) Celte légende sr retrouve également dans un conte des Tatars sibériens : Le prophète Salomon, Radlow, 1V,2G0.
:î8() la RUSSIE ÉPIQUE.
Quand il uait, sa mère le condamne à périr; elle le donne à mi serviteur avec ordre de le tuer, de faire rôtir son cœur et de le lui apporter. Ce trait se retrouve dans les contes populaires de l'Europe entière.
Salomon dit au serviteur : « Ne me fais pas périr; par moi tu seras heure ax. Mais va dans la chambre à coucher, une chienne vient d'y mettre bas; tue un de ses petits, arrache le cœur que tu feras cuire et que tu porteras à la reine. » Le serviteur iit ce que Salomon lui disait; il porta le cœur à la reine qui lui trouva une forte odeur de chien; quant à Salomon, on le cacha dans le grenier; la reine lui avait déjà substitué le fils d'un forgeron qu'elle avait acheté. Le forgeron à son tour remplace le flls qu'il a vendu par Salomon lui-même qu'il a trouvé dans le grenier et qu'il ne connaît pas.
Salomon grandit dans cette condition inférieure, comme tant d'autres héros: Krichna, Sémiramis , Cyrus, Romulus, Gengis-Khan, Jupiter en Crète, Charlemagne chez le meunier (Gaston Paris, p. 225). Il est contraint par la haine de sa mère , comme Hercule par la haine de sa marâtre, à de rudes travaux. C'est par la force de la sagesse, non par celle des muscles qu'il triomphe. Il résout les énigmes, il confond la science même du roi David. C'est l'enfant-docteur des Védas et de l'Évangile (*). Un jour deux hommes plaident devant David : le demandeur déclare que sa partie lui a emprunté , il y a six ans , six œufs cuits , et il exige qu'on lui tienne compte de toutes les poules que les œufs lui auraient produites pendant ce temps. « David fait le compte des poules et lui donne gain de cause. Le petit Salomon prend le perdant à part, lui ordonne de tracer un sillon sur le passage du roi et d'y semer des pois cuits : le roi vient à passer et se moque du paysan : « Comment ! dit alors celui-ci , tu reconnais que des pois cuits
(1) Voir sur les enfants qui parlent en naissant et les génies qui ont figure d'enfants, H. de la Villemarqué. Myrdhin, p. 10-22.
SALOMON LE SAUE.
ne peuvent pas germer; et d'œufs cuits, je te prie, quelles poules peuvent éclore? »
Dans d'autres contes, Salomon s'embarque comme marmiton sur un navire; au retour, il aborde avec les marchands dans un des ports du roi David. Celui-ci leur propose une énigme; s'ils la résolvent, ils commerceront librement ; sinon, il leur fera couper la tète. Les marchands reviennent désolés à leur navire ; on explique l'affaire au petit cuisinier; il se fait fort de deviner l'énigme, si on lui donne un présent. Qu'y a-t-il de plus précieux que l'or, avait demandé David ? C'est le blé, répond Salomon. Puis il se remljarque pour commercer sur mer. De son voyage, il rapporta une pierre que nous connaissons déjà : celle qui l^rille nuit et jour, VAlatyr, le Tchintamani, le Wilnschstein.
Salomon a du bonheur d'être le iS!age par excellence. Dans un de ses voyages à Jérusalem, sa mère s'éprend du jeune marchand, ou plutôt de ses pierreries merveilleuses. Mais Salomon échappe au sort d'Œdipe. A ses avances, il répond par des paroles à double sens. Puis il salue respectueusement la reine et va trouver son père, se fait reconnaître par lui et lui raconte ses aventures. David est au comble de la joie et descend du trône pour l'y laisser monter. C'est encore le mythe du vieux soleil ou du soleil couchant cédant la place au soleil nouveau.
En vertu du même mythe, la mère de Salomon disparaît ; sa femme, reproduction exacte de la mère, comme elle foncièrement vicieuse, apparaît. Elle est si bien un dédoublement, un rajeunissement de la vieille reine, de la vieille aurore, qu'elle porte le môme nom : elle s'appellera également Salomonie.
Autour de Salomon, un monde de légendes se sont groupées. Il se livre à de lointains voyages comme l'Hercule tyrien^ le Dionysios des Grecs, Alexandre de Macédoine. La confusion de toutes ces légendes avec la sienne est si complète que le fils de David entre dans le royaume des Indes, dans les états du roi Pore ou Porus. Il séduit la femme de celui-ci et, comme preuve de son succès, obtient d'elle un anneau, qu'il renvoie au mari pour lui faire dépit. (( Le tsar Salomon se rendit fameux par sa sagesse dans le monde entier. Il voyagea en beaucoup de pays, avec ses serviteurs, il philosopha devant beaucoup de tsars et de tsarines. » Cette philosophie de Salomon le rapproche des fameux sages-voyageurs, Ésope, Pythagore, Zalmoxis, que M. Bezsonof appelle le Salomon thrace et sur lequel nous reviendrons.
Alors apparaît chez Salomon une reine du Sud, la fille de Pharaon (*). Dans certaines variantes, ce sont les diables qui l'enlèvent dans une galerie du palais paternel, au moment où elle revenait de chez sa mère et qui l'amènent au roi des Hébreux. En chemin elle voit un homme plongé dans l'eau et qui réclamait de l'eau ; un autre qui tressait du foin que deux chèvres avalaient au fur et à mesure. Elle demande ce que cela signifie, mais les génies lui répondent : « Celui à qui nous te conduisons te l'expliquera. » Nous voyons ici les démons et les génies faire auprès de Salomon le même service que dans le Koran. On retrouve aussi dans les récits russes un pavé de cristal et la robe relevée de la reine. Celle-ci est venue pour éprouver la sagesse de Salomon. Quand on lui demande ce
(1) La reine de Saba du Koran et de la Bible; ce sera l'amazone Thalestris qui viendra trouver l'Alexandre des légendes.
qu'elle veut manger, elle répond : « qu'elle désire un de ces animaux qui volent entre ciel et terre, ont des ailes osseuses, ne regardent pas le ciel et n'ont pas de voix. » Salomon lui fait préparer un esturgeon. Quand elle est revenue dans ses états, elle dépêche à Salomon « un endiablé portant un endiablé, un sage portant un sage ». Le roi en conclut qu'elle lui envoie un bouffon avec du vin et un philosophe avec son livre.
Les conteurs russes ne pouvaient pas ignorer les jugements qui rendirent Salomon si fameux dans l'antiquité. 11 doit juger entre une femme et son mari qui s'accusent mutuellement d'infidélité : il les engage chacun en particulier à tuer leur conjoint; le mari, désarmé par le seul aspect de sa femme endormie, jette le poignard; mais la femme est surprise comme elle a déjà le couteau sur la gorge du mari. Plusieurs compagnons ont enterré le trésor commun ; l'un d'eux le dérobe, mais lequel des trois ? Pour le savoir, Salomon leur raconte une histoire ; le naturel du voleur se trahit par les réflexions que lai inspire ce récit. Ailleurs, Salomon adjuge l'héritage à celui des six fils qui refuse d'arracher le bras droit au cadavre de son père. Il décide entre un fils à deux tètes et un fils qui n'en avait qu'une : le premier entendait partager l'héritage par têtes i le second par jper sonnes.
Le roi Salomon engage un combat d'énigmes avec Dani ou Darius, tsar de Perse. Celui-ci lui a envoyé cette énigme : « un bouclier est debout, sur le bouclier un lièvi'e, un faucon est accouru, a pris le lièvre, un hibou s'est posé à la même place. — Si tu devines, tu auras trois cuves pleines d'argent. » Salomon est au désespoir, il ne peut deviner cette énigme. Le sage fit alors convoquer les démons et leur dit : « Celui d'entre vous qui donnera la solution, je lui donnerai le tiers de l'argent promis. » Un diable qui n'avait qu'un œil dit alors : « Tsar, le bouclier c'est ta terre ; sur elle, un lièvre, c'est-à-dire la justice;
un faucon, c'est-à-dire un ange de Dieu, l'a enlevée au ciel ; le hibou, c'est-à-dire l'injustice a pris sa place. » Salomon écrivit à Darius : « J'ai deviné ton énigme, envoie l'argent ». Il devait en donner le tiers au démon borgne; mais, par un stratagème qu'imitera le tsar Ivan des légendes, il fit retourner la cuve et en recouvrit le fond d'une couche de monnaie. Le diable n'y fut pas trompé. « Pourquoi, ô tsar, commets-tu l'injustice ? Pourquoi, tsar, n'as-tu pas de justice? « Salomon s'en tire mieux qu'Ivan : « Tu es un diable borgne (à l'œil noii juste, jeu de mots;, toi-même tu as jugé contre toi ; la justice n'est-elle pas enlevée au ciel? sur la terre il ne nous est resté que l'injustice ».
Ce démon borgne du conte de Salomon forme un trait d'union entre les légendes slavo-orientales et les légendes grecques sur Polyphème et les Cyclopes.
Nous arrivons à la lutte de Salomon contre Kitovras; le récit s'en est conservé dans un assez médiocre manuscrit du xiv° siècle, mais les données du conte sont extrêmement anciennes. Kitovras est un être mjiihologique, d'un caractère semi-bestial, et qui peut, comme Protée, Périclymène ou Loki, prendre toutes les formes. Par là, il se rattache aux héros polymorphes des contes russes ; mais sa nature grossière et élémentaire ne rappelle guère ce Volga, ce Vseslaf, ce Roman, ce Frédéric II, si déliés et rusés. Kitovras est avant tout une bonne bête : en tenant compte des lettres nasales qui disparaissent dans son nom russe, on voit que le nom de Kitovras n'est autre que celui de Kentavros ou Centaure. Nous retrouvons en lui le héros-cheval des chansons kiéviennes, Polkane, le centaure russe.
La lutte de Salomon contre Kitovras, c'est donc la lutte
de l'esprit contre la matière à peine organisée, des dieux nouveaux contre les vieilles divinités naturalistes. Il a vaincu en subtilité le cyclope, il va maîtriser le centaure. Remarquez que Kitovras n'est point une brute complète; Salomon veut s'emparer de lui afin de faire son profit de la sagesse du monstre. Pour capturer Kitovras, qui habite un désert éloigné, Salomon envoie le meilleur de ses boïars en lui remeitant du vin, de l'hydromel, une toison de brebis. En outre il a fait forger une chaîne de fer et une grivna (monnaie) de fer, sur laquelle il a gravé le nom de Dieu. Le boïar part, accompagné d'un jeune garçon : il arrive au repaire de Kitovras, alors absent. Il y avait là trois puits qu'une source alimentait. Le boïar bouche l'orifice de la source avec la toison de brebis, vide l'eau des trois puits, les remplit de vin et d'hydromel, puis se retire à l'écart. Arrive Kitovras pressé d'une soif ardente : il voit le vin et dit : « Je ne boirai pas : celui qu'enivre le vin perd la sagesse, » mais, dompté par la soif, il se ravise et dit : « Pourtant, vin, tu réjouis le cœur de l'homme, » et il met à sec les trois puits. Il tombe aussitôt dans un sommeil profond; le boïar accourt et lui met au cou la chaîne de fer avec la grivna enchantée. Le monstre veut se débattre, mais le boïar lui dit : « Le nom du Seigneur est sur toi, avec défense de remuer ». Kitovras, voyant sur lui le nom du Seigneur, s'apaise et se laisse emmener.
Nous voyons ici Kitovras dompté par le vin, comme le fut Polyphème par le vin d'Ulysse et les centaures par le vin des Lapithes. La magie toute puissante du nom de Dieu agit de même sur le géant du conte arabe du Pêcheur, scellé dans son vase d'airain par le sceau de Salomon.
Kitovras a beau se faire humilie et soumis. Sa masse énorme est un terrible embarras. Pour l'amener à Jérusalem, on est obligé d'élargir le chemin par la ruine des maisons et des palais. Salomon oublie un moment que s'il a
vaincu le prodigieux captif, ce n'est pas par sa propre force, mais par la vertu du nom de Dieu. « Je vois maintenant, dit-il à Kitovras, que votre force à vous, êtres surnaturels, est comme celle de l'homme et ne dépasse pas la nôtre. Ne t'ai-je pas vaincu ? — Tsar, répond le monstre, si tu veux voir ma force, fais-moi ôter cette chaîne de fer et donne-moi ton anneau (sans doute l'anneau en qui résidait la force prêtée par Dieu à Salomon) et alors tu verras ma force ». Salomon fit ce qu'il désirait; Kitovras alors avala cet anneau, étendit son aile, en frappa Salomon, du choc le lança jusqu'aux extrémités de la terre : à peine si les sages et les mages purent l'y retrouver ».
Ce châtiment de l'orgueil de Salomon rappelle une des légendes citées par les commentateurs du Koran. Le roi des Juifs avait permis à l'une de ses épouses d'introduire des idoles dans son palais. Dieu résolut de l'en punir. Salomon, lorsqu'il allait au bain, avait coutume de laisser chez sa femme l'anneau qui lui donnait la puissance sur les génies. Un de ceux-ci parvint à s'en rendre maître, le jeta dans la mer : puis il prit la figure de Salomon et s'assit sur son trône, tandis que le vrai roi, méconnu et renié de ses sujets, errait misérablement par toute la terre. Enfin l'anneau fut trouvé par un pêcheur et rendu à Salomon qui recouvra en même temps son trône et sa puissance magique. C'est sans doute ce même anneau dont Kitovras réussit à s'emparer.
Une seconde fois Salomon parvient à se rendre maître de Kitovras qui est ramené enchaîné à Jérusalem. Pour qu'il pût passer, on allait démolir la chaumière d'une pauvre veuve. Elle se jeta éplorée aux pieds du monstre. Kitovras dit alors : « Une parole aigre enflamme la colère, une parole douce brise les os. » Ému de pitié, il se rompit à lui-même la côte qui ne pouvait passer et épargna la chaumière. Comme on le conduisait par le marché,
il entendit un homme qui disait : « Ne peut-on avoir des souliers qui durent sept ans ? » Kitovras se prit à sourire et Salomon lui en demanda la raison : « Cet homme n'a que sept jours à vivre ». 11 vit un homme qui faisait le devin, il sourit encore : « Voilà un homme qui découvre aux gens les choses cachées et qui ne sait pas qu'il a un trésor sous les pieds ». On creusa à l'endroit indiqué et l'on trouva le trésor. Voyant passer une noce joyeuse, il pleura : « J'en ai chagrin, dit-il : dans trente jours, le fiancé sera mort. » Un voyageur s'était égaré, il le remit dans le l)on chemin : « J'ai entendu une voix du ciel qui me disait que cet homme était an juste et méritait qu'on lui rendit service. » Ainsi, sous cette enveloppe bestiale, Kitovras a une science divine, il voit l'avenir; son regard pénètre dans les profondeurs du sol; son oreille entend les voix du ciel. La divinité des forces élémentaires, des causes premières, des Mères, comme dirait Gœthe, réside en lui. La sagesse de Salomon ne sera complète que lorsque, par la fréquentation de cette bonne brute, il se sera infusé à lui-même cette sagesse surnaturelle. Toute l'antiquité d'ailleurs a été pénétrée de cette idée : les oiseaux ne savent-ils pas ce qu'ignorent les hommes? les chiens sentent la présence des dieux, invisibles aux regards des humains. Kitovras apprend à Salomon maint secret ; pour la construction du temple il taille les pierres avec le fer, ce qui est défendu aux Juifs. La Bible nous apprend en effet que c'était chez Hiram, le roi de Tyr, que se travaillaient les pierres du temple. Kitovras resta auprès de Salomon jusqu'à l'achèrnent du saint des saints.
Peut-être aurons-nous une idée plus nette du personnage de Kitovras, si nous le comparons à notre Myrdhin, dont la légende offre avec la sienne une ressemljlance frappant(3. Le sage Merlin s'est réfugié au fond des bois })Our y caclier sa douleur, il y fait sa société des bêtes sauva-
ges, il y devient inculte, sauvage, hérissé, semblable à elles; une folie furieuse achève par moment de l'assimiler aux brutes; mais sa sagesse native n'est qu'éclipsée; elle peut encore sauver son peuple dans le péril. Seulement pour l'amener à la cour d'Arthur, il faut user de ruse comme avec Protée ou Kitovras. On l'assoupit avec la harpe, on le charge de chaînes. Lui aussi, chemin faisant, il prophétise. On retrouve dans sa légende l'épisode de l'homme qui n'usera pas ses souliers et du mendiant qui a sous ses pieds un trésor (*>.
Salomonie est infidèle à son mari Salomon. Pour appartenir à celui qu'elle aime, elle a recours au moyen dramatique qui fait le dénouement de Roméo et Jidiette. L'amoureux offre à Salomonie un breuvage qui la fera tomber en léthargie. Elle s'endort et semble morte. Le roi, son mari, tente plusieurs épreuves sur sa femme : il lui enlève même un fragment de peau sur la main. Comme elle reste immobile, il la fait ensevelir. C'est alors que l'amant, qui était un puissant roi, la fait déterrer par ses gens et 'l'enlève.
Suivant quelques variantes (^), l'enlèvement a lieu dans de tout autres circonstances. Le tsar infidèle de Constantinople, Vassili Akoulévitcli, a entendu parler de la femme de Salomon. Un de ses courtisans, Ivan le Màcliuré, propose à son maître d'aller la prendre dans Jérusalem : « Nous équiperons un navire de pourpre, sur le navire
(1) A/j/rd/wi^p, 12i-128. — Voir Baudry, les Mythes du feu et du breuvage céleste dmsVà Revue germanique d\i i^âvn\ ISU : Picus et Faunus, ces vieilles divinités naturalistes du Latium, tombent dans les mêmes pièges que Kitovras, et, captifs, livrent aux hommes le trésor de leur sagesse. Ovide, Fastes, III, 54
(2) Surtout dans les bylines. Hybnikof, t. II, p 296; t. III, p. 277.
une cabine vermeille, un lit de bois précieux, avec un édredon de cygne, une taie d'oreiller de soie, des rideaux de damas ; nous poserons sur la flèche du lit un oiseau de paradis qui chantera des chansons royales ; nous prendrons quarante fois quarante tonneaux de bière, une coupe qui tiendra une mesure et demie, beaucoup de mets sucrés. »
Ils partent, ils abordent en Judée; Fenvoyé entre dans le palais, chez la belle tsarine Salomonie. Il fait le signe de la croix, il s'incline devant les saintes images, puis salue la tsarine. Salomon est absent, Ivan le Mâchuré en profite pour inviter Salomonie à venir sur le rivage, à visiter les marchandises d'outre-mer. La tsarine fait sa toilette, revêt un riche costume, monte sur le vaisseau rouge. Elle admire le lit, l'oiseau de paradis, la grande coupe héroïque. Ivan emplit cette coupe ; elle la vide d'un seul trait; mais aussitôt ses jambes se dérobent sous elle et elle tombe endormie. Il est curieux de voir enlever la femme de Salomon par le même procédé qu'a employé Salomon pour surprendre Kitovras.
Ivan fait alors couper les câbles, lever l'ancre ; les vents poussent le navire vers Constantinople. Quand Salomonie s'éveille, elle pleure amèrement ; mais Ivan lui remplit de nouveau la coupe et lui dit : « Ne pleure pas ton tsar Salomon ; si Dieu nous fait traverser la mer bleue, aborder chez le tsar Vassili Akoulévitch, alors tu seras tsarine, tu auras à boire et à manger royalement ». C'est ainsi qu'elle parvient à Constantinople, qu'elle devient la femme de Vassili. Ils vivent un an, deux ans, trois ans dans le ])onlieur. Ils ne craignent qu'un homme, c'est Salomon.
Pendant un an, pendant deux ans, pendant trois ans, Salomon réunit dos troupes, des cavaliers ailés, des coursiers aériens, de vailla ites polénistses. Arrivé près de Constantinople, il prend les devants sur son armée. « Quand ma corne d'aurochs retentira pour la première fois, sellez
et bridez vos bons chevaux ; quand elle retentira pour la seconde fois, montez sur vos bons chevaux, quand elle retentira pour la troisième fois, accourez, ou ma mort est certaine ». On se souvient du triple signal donné par Roman Dmitriévitch.
Salomon se déguise en mendiant pour pénétrer dans la ville. Ainsi font Ulj'sse, Charlemagne, Dobryna Nikitich, à la recherche de leurs femmes. Il va demander l'aumône sous les fenêtres du palais; mais sa femme l'a reconnu; elle lui crie : « Monte , pauvre kalik , dans mon palais de pierre blanche ! » Salomon entre, fait le signe de la croix, s'incline devant les images. La tsarine le fait asseoir à la table de chêne , devant la nappe blanche ; elle l'abreuve et le rassasie; elle lui fait vider une coupe de bière d'une mesure et demie, et Salomon sent ses jambes se dérober sous lai. Quand il roule sur le parquet de briques, elle le relève, le met dans un coffre forgé et s'assied sur le couvercle. C'est ainsi que Maria le Blanc-Cygne fait boire à son mari qui la poursuit une coupe enivrante et le métamorphose en rocher. On voit que la légende de Salomon est devenue bien russe : on y retrouve tous les procédés épiques, familiers aux bjdines.
Le tsar Vassili rentre à la maison. Salomonie lui dit : « Celui que nous craignons depuis un an , depuis deux ans, depuis trois ans, est maintenant enfermé dans un coffre forgé; une femme est assise sur sa tête (le texte russe est même assez grossier). Élève une potence dans la campagne rase , avec un lacet de soie et nous y pendrons le tsar Salomon. » Même acharnement à perdre son mari que chez la Cléopâtre du conte russe-égyptien.
On dresse la potence. Salomon sort de son coffre et marche au lieu du supplice. Arrivé là, il dit à son ennemi : « Permets-moi, avant ma mort prompte, de sonner dans ma corne d'aurochs : tout jeune j'allais faire paître les vaches. » — Salomonie s'écrie : « Tsar Vassili , il va
t'échapper par quelque ruse , par quelque artifice. » Vassili ne l'écoute pas et Salomon, du premier degré de réchelle, fait retentir sa corne d'aurochs. Alors on voit toutes les bêtes fauves se rassembler, tous les oiseaux accourir. Vassili s'étonne de cette merveille. Salomon lui répond : « Tout jeune j'étais un grand chasseur : voilà pourquoi les bêtes se rassemblent et les oiseaux accourent pour contempler mon trépas. » Il monte sur le' second échelon et pour la seconde fois, — malgré les supplications de Salomonie, — Vassili lui permet d'emboucher sa corne. « Alors toutes les montagnes, toutes les forêts forent ébranlées, les mers bleues s'agitèrent et un grand bruit courut sur les flots. » Il monta sur le troisième échelon et pour la troisième fois souffla dans la corne d'aarochs. Cette fois, accourut une armée immense, de cavaliers ailés, de chevaux aériens, d'audacieuses polénitses. A la potence on attacha trois cordons de soie: au premier on pendit Ivan le Mâchuré, au second le beau tsar Vassili Akoulévitch, le troisième était pour Salomonie. Vainement elle implore son pardon. Le roi Salomon lui répond : « Si tu avais été une femme sage, tu ne serais pas montée sur le vaisseau rouge, tu n'aurais pas bu la liqueur enivrante : mais cette faute , que Dieu te la pardonne ! Si tu avais été une femme sage , tu n'aurais pas enfermé un tsar dans un coffre forgé, mais cette faute, que Dieu te la pardonne ! Si tu avais été une femme sage , tu n'aurais pas arrangé des cordons de soie pour pendre le roi Salomon, et cette faute, je ne te la pardonne pas. » Et Salomonie fut pendue au cordon de soie.
Dans les diverses variantes, on recueille de curieux détails. C'est en étalant devant elle des pierreries, de riches étoffes, des vêtements royaux que l'envoyé séduit Salomonie. Il lui parle de l'opulence de son maître, qui cette fois est le roi Porus. Alors l'idée d'une trahison entre d'ellemême dans l'âme perfide de la tsarine. « Tu régneras, lui
dit le tentateur, sur le cours des vents, tu compteras les étoiles au ciel, la lune se meut dans notre royaume. » Avec le caractère mythique de l'aventure, s'accuse la parenté de Salomonie avec l'Astarté de Syrie, l'Aphrodite grecque, l'Artémis, déesse lunaire, Hélène, enfin, une des personnifications de la lune. La tsarine est déjà toute décidée : « J'irai chez votre tsar Porus le Sage. — C'est pour toi, c'est pour t'emmener que le tsar Porus m'a envoyé. — Pourtant je ne puis quitter le roi Salomon : il est Salomon le Sage. — Tsarine^ si tu es décidée à venir, je me charge bien de t'emmener. — Si tu t'enfuis par la terre ferme avec moi, le tsar Salomon se changera en bête féroce pour nous poursuivre; si tu m'enlèves sur des ailes d'abeille, il deviendra un faucon blanc ; si nous fuyons par mer, il nagera comme un brochet » (le terrible brochet de l'épopée finlandaise: voir aussi Afanasief. Poét. Vozr., II, 151-161). Quand Salomon est conduit au supplice dans une charrette de paysan, il se penche pour regarder les roues, puis tout à coup se met à sourire. Le tsar Vassili lui en demande la raison : « Je ris en voj'ant une moitié de la roue s'enfoncer dans la fange et l'autre en sortir. » C'est le mot d'un prince vaincu au roi Sés'ostris dans les légendes grecques sur l'Egypte. L'ennemi de Salomon ne comprend pas le sens profond de ce mot : « Gloire à Dieu ! dit-il, les hommes l'appellent Salomon le Sage, mais c'est un imbécile ».
Cependant Salomon se fait vieux; il voudrait mourir. Mais sa mère l'a maudit autrefois : il est sur la terre comme un autre Juif-Errant. Il ne pourra mourir avant d'avoir vu les abîmes du ciel et les profondeurs de la mer. Il avise aux moyens de remplir cette doul)le condition. Il fait forger
une chaîne de fer d'une longueur égale à la profondeur de la mer et un coffret de fer. Il ordonne à sa femme de l'enfermer dans le coffre, de le laisser filer au fond de la mer, mais de ne pas lâcher l'autre extrémité de la chaîne. Pendant qu'elle était sur le rivage, le tentateur vint à passer. Il sut lui persuader que depuis longtemps Salomon et son coffret étaient avalés par les monstres marins ; elle lâcha le bout de la chaîne. Salomon aurait pu rester longtemps dans la mer : mais des diables arrivèrent sur le rivage, se disputant plusieurs talismans qu'ils avaient dérobés : le chapeau qui rend invisible, le bâton qui frappe tout seul et le tapis volant, quelquefois le bourdon, le bonnet et le manteau de saint Jean. Ils conviennent de s'en rapporter au jugement de Salomon : celui-ci leur fait observer qu^il ne peut ainsi juger du fond de la mer sans avoir vu les objets en litige. Ils repêchent le coffre et Salomon débarque sur le rivage. Il prend le bourdon et fait le signe de croix : les diables s'enfuient en abandonnant leur butin ; ou bien encore il coiffe le bonnet qui rend invisible et disparaît en enlevant les autres talismans.
Salomon avait vu les profondeurs de la mer. Pour visiter les cieux, il attela à une grande corbeille deux oiseaux gigantesques, les Noi ^'^ ; au bout d'un bâton il mit un quartier de viande ; pour atteindre cette viande, qui restait toujours au-dessus de leur tête, les oiseaux ne cessaient de voler en haut, si bien que Salomon toucha la voûte du ciel ; ensuite il plaça le quartier de viande au-dessous des oiseaux qui, espérant toujours l'atteindre, redescendaient avec la même rapidité.
Salomon est devenu orthodoxe dans les contes et bylines russes : il fait le signe de la croix ; son ennemi >est un tsar païen ; il met en fuite les démons avec le bourdon de saint Jean. Si les traditions juives, syriennes, aral)es sur
(1) Très semblables ici aux griffons, à l'oiseau roc des contes arabes ou à l'oiseau zuxœlœ des contes tatars. Radlow, IV, p. 32.
Salomon sont faciles à reconnaître dans ces récits, certains traits ont un caractère profondément slave. Ce n'est plus de la Bible, du Talmud ou du Koran qu'ils procèdent : ils rappellent certains contes d'Afanasief, ils rappellent les bylines moscovites ou kiéviennes sur Volga, Roman, Maria le Blanc-Cygne, Sviatogor. Comment expliquer cet élément slave qui s'est fondu si intimement avec l'élément oriental ? M. Bezsonof pense que le héros de ces aventures n'est pas seulement le Salomon biblique, mais qu'il est en même temps un autre personnage, Thrace, Gète ou Slave d'origine, celui qu'Hérodote apppelle Zamolxis (^K Ce Zamolxis aurait civilisé les Thraces, en introduisant chez eux la civilisation grecque, en leur inculquant le dogme de l'immortalité de l'âme. Voulant se faire passer pour un personnage surnaturel, il s'était creusé une demeure souterraine dans laquelle il disparut sul)itement à tous les yeux. La quatrième année il en sortit et raconta qu'il avait été visiter l'autre monde. C'est à cette divinité que les Thraces députaient chaque année quelqu'un des leurs, qu'ils élevaient expirant sur la pointe de leurs piques. Ce Zamolxis s'appelait encore, suivant Hérodote, Gébéléïtsis (peut-être Véléïtsis). Alors il ne serait autre que le dieu slave Vêles ou Voloss, protecteur des troupeaux et patron des poètes. Les Slaves, qui habitèrent d'abord une partie de la Thrace et du Balkan pour se répandre ensuite dans les plaines du Danube et du Dnieper, auraient emporté avec eux la légende de Zamolxis on Voloss, le Salomon thrace, légende dont Hérodote nous donne à peine quelques traits et qui se serait fondue avec les traditions asiatiques dans l'épopée russe de Salomon.
(1) HérodotP, IV, 94 ; Creuzer, Religiont de l'antiquité, trad. Guignaut, t. Il, p. 270.