CHAPITRE IV
ALEXANDRE DE MACÉDOIIVE.
Il est un autre personnage qui appartient à l'Orient non moins qu^à la Grèce, à la fable non moins qu'à l'histoire, et qui reproduit certains traits de héros plus anciens, et notamment de Salomon. C'est Alexandre le Grand. Sa légende s'est formée de son vivant même (*). Vainement, suivant Lucien, il jette lui-même dans THydaspe l'histoire menteuse du rhéteur Aristobule et sourit des flatteuses inventions d'Onésicrite. Charès de Mitylène, son chambellan, et Clitarque mêlent audacieusement la fable et la réalité. Plus tard, avec Quinte-Curce et le pseudo-Callisthène, nous n'aurons plus qu'un roman souvent fantastique.
Mais les peuples qu'il avait soumis étaient plus que les Grecs eux-mêmes avides de merveilleux et sur leur vainqueur ne trouvaient rien d'incroyable. En Épire son souvenir est resté si vivant que plusieurs traits de ses légendes se retrouvent dans les traditions sur Georges Castriot, le Scander-beg , l'Alexandre de l'Albanie. Dans le Balkan les chansons bulgares célèbrent sa naissance mystérieuse et ses aventures les plus fabuleuses ^2).
Chez les Persans, Firdousi l'a glorifié dans le Scliah- Namecl et, pour consoler l'amour-propre national, a fait d'Iskander un frère naturel, un frère aîné de Darius. D'autres écrivains de la môme nation lui font épouser la hlle
(1) Ghassan?, Histoire du Roman, p. 90 et 3)3. — Talbot, Essai sur la légende d' Alexandre le Grand dans les romans français.
(2) Voir M. Auguste Dozon, [{apports sur une mission littéraire en Macédoine, Lei Chants populaires des Bulgares, Paris, 1874, p. 38 et s.
du roi vaincu et devenir ainsi le souverain légitime de riran. Les rois du Badakhschan, suivant Marco-Polo, prétendaient descendre de son union avec la fille de Darius. Au xii*' siècle Nizami le Persan lui a consacré tout un poème, YIsMiuler-Named.
Les historiens et les géographes arabes du moyen-âge sont pleins de ce grand souvenir, de sa victoire sur Gog et Magog, qu'il a enclos de portes de fer, scellées du nom de Dieu, dans une vallée du Caucase, d'où le peuple maudit ne sortira qu'au dernier jour du monde. Cette légende a été consacrée par l'autorité presque divine du Komn (XVIII, 82) qui rappelle comment Dieu affermit sur la terre la puissance de Dhoul-Karmin, le seigneur à la double corne, investi d'une double royauté, celle de Rowm et celle de Fars, c'est-à-dire celle de la Grèce et celle de la Perse. Le Komn ferait presque du fils de Philippe un missionnaire de l'Islam. Les Juifs, à leur tour, le font, dans le pseudo-Callisthène, s'agenouiller devant Jéhovah et proclamer dans Alexandrie le culte du « seul vrai Dieu, invisible, incorporel, trois fois saint ». Les Juifs, comme le dit M. Talbot, furent peut-être les plus actifs propagateurs de sa légende. Enfin dans les traditions de l'Asie chrétienne, le conquérant macédonien devient un précurseur du Christ. Un récit, recueilli chez les Nestoriens de la Perse par M. Perkins et récemment publié par M. Sandreczki dans YAusJand (8 novembre 1875), nous montre Alexandre espérant en la venue prochaine du Messie, conquérant toute la terre pour la mettre à ses pieds et lui préparant dans Jérusalem un trône d'argent massif.
Il en est de'mêtïie au point de vue national : après les Perses qui font de lui un frère naturel ou un gendre de Darius, voici le peuple de Misraim qui, dans ce même pseudo-Callisthène , oeuvre alexandrine , moitié juive et moitié égyptienne, voit en lui un fils illégitime du pharaon Nectanébo.
Enfin ces nations de Gog et de Magog, ces Touraniens contre lesquels dut sévir le nouveau maître de l'Iran , viennent lui rendre hommage. Le poète turc Ahmedi l'a chanté. Les Tatars de la Sibérie racontent la merveilleuse aventure d'Iskander le Roumi sur l'Océan* (*). Il s'embarqua avec ses forts, ses héros et le philosophe Platon. Ils voguèrent quinze jours, le seizième ils abordèrent dans une île. Ils virent là un œuf gigantesque, gros comme dix meules de foin et le brisèrent. Un oisillon énorme en sortit ; il souffla une fois et devint très-gros, il souffla deux fois et devint plus gros encore. Aussitôt Platon s'écria : « Embarquons-nous et fuyons. Ce n'est pas un oiseau, c'est un dragon. Quand un dragon a vécu mille ans, il devient un astar, et quand un astar a vécu mille ans, il devient un askar ; c'est un askar que nous avons trouvé. S'il nous atteint, il nous engloutira tous avec le navire. » A peine avait-il parlé que le ciel s'obscurcit terriblement, le tonnerre gronda, l'éclair brilla. C'était Y askar qui planait sur le navire, d'une aile battait la terre et de l'autre le ciel. Iskander était perdu, quand tout à coup Platon, qui avait braqué sa lunette d'approche sur les monts Kaf, s'écria : « Nous sommes sauves ! il y a là deux oiseaux-géants qui font des jeunes askars la pâture de leurs petits, et les voilà qui arrivent à tire d'aile ! »
En Occident nous n'avons longtemps connu que la légende et non l'histoire d'Alexandre. Au xii^ siècle, c'està-dire vers le même temps où les fables orientales sur Iskander prenaient corps dans le iSchalv-Naliinecl et l'/.vkander-Nahmed, en France, Alexandre de Paris et Lambert le Tors nous donnaient li Romaas d'Alixamlre (^) et en Russie s'élaboraient de curieuses Alexandre ides. C'est
(l)Rac!low, t. lV,p. 305.
(2) Bdité par Heinrich Michelant, Stutlgard, 1840.
donc de fables du même genre que , chez les Slaves et les Français, comme chez les Arabes et les Persans,- s'amusaient les esprits des lettrés et du peuple.
Le Roman d' Alexandre prétend que les bruits qui coururent sur sa hastarderie et la faute de sa mère ne sont que des calomnies contre cette dame respectable. Il connaît cependant un certain JVatabus ou Nectanéhus qui tout au moins « à l'naistre aida l'enfant. » Les récits russes adoptent nettement la Mstarderie, et par là se rapprochent des chants bulgares du Rhodope. Il y avait, disent-ils, à cette époque, un tsar d'Egypte célèbre par ses sorcelleries et son habileté à deviner les énigmes. Les tsars des pays voisins, ceux de Perse, d'Ibérie, d'Arabie et d'Ethiopie, sous le commandement de Darius, se coalisèrent contre lui. Nectanébus fit une divination avec deux armées de soldats de cire qu'il mit dans l'eau et vit que les Égyptiens seraient vaincus. Il s'enfuit : ses sujets éplorés demandèrent à Neptune ce qu'il était devenu : ce Dans trente ans il reviendra sous la figure d'un jeune héros et il vaincra les Perses. » Le tsar égyptien s'était réfugié en Macédoine, où il vécut incognito, se donnant simplement pour un devin et un habile médecin. Philippe, le tsar de Macédoine, qui avait épousé Olympiade, fille d'un tsar d'Ethiopie (c'est la princesse du Sud dont parle la légende de Salomon), s'affligeait de ne pas en avoir d'enfants. Partant pour la guerre, il lui signifia que si elle n'était pas enceinte à son retour, il divorcerait. La reine entend parler de l'habile médecin étranger : c'est lui qui devient le père d'Alexandre. Il est donc bien le « Reje, serviteur de Dieu, » des chansons du Rhodope. Plus tard, Alexandre tue son père le magicien, défait les Perses, sauve les Égyptiens, et accomplit l'oracle du dieu en leur montrant un jeune Nectanébus, un héros de trente ans.
Les conteurs russes, partant sans doute de la prétendue ambassade des Romains à Alexandre, qu'ont rapportée
Quinte-Curce et le faux Callisthène, ou confondant la Lycaonie d'Asie-Mineure avec la Lucanie italienne, font voyager Alexandre dans la péninsule latine, et les Romains, qui alors n'avaient pas de tsar, le reçoivent dans Rome et le font encenser par leurs prêtres.
L'Alexandre russe combat toutes sortes de monstres, notamment des fourmis colossales, qui rappellent celles des récits d'Hérodote, des hommes à têtes de chien, des hommes-chevaux qu'on appelle tantôt des Polkanes et tantôt des centaures. Il apprend les langues des oiseaux et s'instruit de leurs mœurs et de leurs secrets. Il descend au fond de la mer, épisode qui a été repris par notre Roman d'Alexandre et qui rappelle la descente de Salomon ou de Sadko. Dans les récits russes, comme dans le roman français, il s'élève au ciel avec deux griffons, qui rappellent les oiseaux Noï du héros juif. Comme lui encore, il se rend maître de la pierre qui brille d'elle-même en- péchant dans un lac le poisson qui la renferme dans son ventre : cet épisode rappelle la pêche du brochet mythique, qui avala l'étincelle céleste, dans le KaJévaJa. Alexandre va jusqu'aux îles Fortunées de l'Océan indien. Il converse avec des arbres qui lui prédisent sa mort et l'extermination de sa postérité.
Voici, le récit russe sur la défaite de Gog et Magog : « Il y eut un tsar Alexandre de Macédoine : c'était un bogatyr parmi les bogatyrs, et son armée était composée uniquement de héros. Partout où il portait ses armes, il était victorieux. Il soumit tous les royaumes de la terre, il alla jusqu'au bout du monde et y trouva des barbares tels que lui-même en fut épouvanté ; ils étaient plus cruels que les bêtes fauves ; ils mangeaient des hommes vivants. L'un n'avait qu'un œil au milieu du front et l'autre trois ; l'un n'avait qu'une jambe et l'autre trois, et celui-ci courait si vite qu'on eût dit une flèche lancée par un arc. Le nom de ces peuples était Gog et Magog. Ces nations sauvages ne
purent tenir devant lui et prirent la fuite ; il les poursuivit et les chassa dans des gorges, des précipices et des montagnes si affreuses que le conte ne saurait Texprimer-, ni la plume l'écrire. Sur leurs têtes, d'une montagne à l'autre, il construisit une voûte, sur laquelle il plaça des tuyaux; puis il s'en alla. Quand le vent souffle dans ces tuyaux, il se fait un bruit épouvantable et les nations sauvages s'écrient : « On le voit, Alexandre de Macédoine vit encore ! » Et Gog et Magog vivent encore et ils continuent à avoir peur d'Alexandre, et ils sortiront des montagnes quand la fin du monde sera venue (*). »
Il est à remarquer qu'Alexandre, comme Salomon, comme les autres héros des récits russes, y prend couleur orthodoxe. Après avoir été juif dans le faux Callisthène et musulman dans le Komn, le voilà chrétien orthodoxe ! Il guerroie contre les nations infidèles et punit Gog et Magog de leur paganisme. Il est le fondateur de la sainte Byzance comme son lieutenant Antiochus de l'orthodoxe Antioche. Il transporte d'Egypte à Alexandrie les reliques de saint Jérémie le Prophète (^). Son nom se retrouve souvent dans les monuments du moyen-âge russe comme synonyme de sagesse, de bravoure et de force. (Voir cidessus page 230, l'éloge d'Alexandre Nevski.)
(1) Afanasief, Contes, VI, 64. Poétilcheskia, etc., t. II, p. 4S4.
(2) Bezsonof, dans Kiricevski, t. II, p. CLXXVlIi et S. — Afanasief, ibid.