CHAPITRE VIL L'ÉPOPÉE PERSANE ET FRANÇAISE
Le peuple russe prenait de toutes mains. Parmi les légendes qu'il a faites siennes, les unes viennent de l'Orient perse, les autres de l'Occident français. Dans le conte de Rouslan Zalazarévitch ou Lazarévitch , on rencontre un certain nombre des aventures attribuées à Roustem dans le Scliali-Named, qui fut rédigé seulement au xi"" siècle, sur de très anciennes traditions persanes. Les noms mêmes se sont à peine modifiés en passant de l'Iran dans la Slavie : le héros Roustem, son père Zal-Zer, son roi Kaï-Kaous, son ennemi le Dive blanc, son cheval Rakch, se retrouvent évidemment dans le héros Rouslan ou Érouslan, son père Zalazar dont on fait quelquefois Lazare, son souverain le tsar Kirkous, son ennemi Daniel le Blanc, son cheval Arach. (Voir le premier article de M. Stasof, dans le Messager d'Europe de 1868 et ci-dessus, page 183). Les aventures des deux héros sont presque les mêmes : elles se terminent également par un combat contre le fils qui leur est né en pays étranger et qu'ils ne reconnaissent pas.
Dans le conte de Bove Korolévitch (le fils de roi), on ne peut méconnaître la chanson occidentale sur Beuve d'Hanstone, un des héros du cycle carolingien (*).
La princesse Militrissa Kirbitovna a été mariée malgré elle au roi Gvidon. C'était Dadon qu'elle aimait : elle fait périr son époux Gvidon et se livre à Dadon. De son légi-
(1) Gaston Paris, //ùioiVc poétique de Charlemagne, ji. 16S. — Léon Gautier, ^/)opéea françaises, t. I, p. 430.
time mari, elle a un lils, Bove Korélévitch, qui heureusement est sauvé des fureurs de Dadon par son oncle Simbalda. Dadon finit cependant par se rendre maître de son beau-fils et veut le faire périr : Bove, une seconde fois, est sauvé par une fille noire et s'enfuit dans le royaume d'Arménie où il se fait passer pour un fils de sacristain. Il entre au service du roi d'Arménie, dont la fille Droujnévna s'éprend d'amour pour lui. Elle était déjà promise à Marcobrun, roi de la ville de Datzok, qui vient la réclamer à la tète d'une armée formidable. Le jeune Bove s'arme d'un balai avec lequel il attaque l'armée de Marcobrun et lui tue deux cent mille hommes. Un second prétendant survient à la tête d'une nouvelle armée ; c'est le tsar Loukaper, qui avait la tête comme un chaudron à bière et les épaules larges d'une toise. Pour le combattre, la princesse Droujnévna donne à son amoureux un cheval héroïque et une épée trempée dans l'eau de puits. Le maréchal du palais d'Arménie, jaloux de Bove, reproche à la princesse d'avoir armé chevalier un esclave et de lui avoir donné un baiser. Bove frappe du manche de sa lance le jaloux, qui reste comme mort trois heures entières. Puis il franchit les murailles de la capitale assiégée, coupe Loukaper en deux morceaux et, pendant six jours et six nuits, taille en pièces son armée. Il n'épargne que quelques hommes pour porter au père de Loukaper, Saltane Saltanovitch, la nouvelle du désastre. Le roi d'Arménie, en récompense de tels exploits, affranchit son esclave Bove, mais il rend la liberté à Marcobrun. Les ennemis et les envieux de Bove, en tête le maréchal du palais, conspirent sa perte. Pour se débarrasser de lui on l'enverra porter une lettre à la cour de Saltane Saltanovitch, celui-là même dont il a fait périr le fils.
Bove part ; en chemin il rencontre le Vieux-Pèlerin qui lui prend son cheval héroïque et sa merveilleuse épée. Il arrive sans armes à la cour de Saltane et lui présente une
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lettre attestant qu'il est bien le meurtrier de Loukaper. On n'est pas étonné de voir Saltane entrer en fureur ; pour venger son fils, il ordonne de pendre le héros désarmé, Bove est conduit à la potence : trente héros l'escortent à droite et trente à gauclie. Il les extermine et s'enfuit. On le reprend, on le condamne à mort une seconde fois ; mais la fille du sultan, ]Meltchigria, s'éprend du héros et lui offre la liberté s'il veut l'épouser et renoncer à son baptême. Il refuse, extermine une seconde fois les sicaires envoyés contre lui et réussit encore à s'échapper.
Le Vieux-Pèlerin lui rend son cheval et son épée et lui fait don de trois breuvages merveilleux : l'un pour endormir son ennemi, l'autre qui donne les apparences de la vieillesse, le troisième qui rend la jeunesse. Il poursuit son chemin, se transforme en vieillard et arrive à la cour de Marcoljrun, oii se trouve alors sa chère Droujnévna. Il demande l'aumône « au nom du héros Bove Korolévitch. » Après mainte aventure, il parvient auprès de sa fiancée qui ne peut le reconnaître sous ses rides, lui demande Taumône au nom du héros Bove Korolévitch, et, voyant couler ses larmes, se révèle à elle, reprend sa jeunesse et enlève Droujnévna. Marcobrun, averti trop tard, lance plusieurs armées à leur poursuite : Bove les détruit successivement, ayant chaque fois l'attention délicate de laisser en vie quelques guerriers pour porter la nouvelle. Il lutte contre un émissaire plus redoutable, le centaure Polkane, puis il fait la paix et conclut avec lui un pacte de fraternité.
Malheureusement Bove, comme tous les bogatyrs, est sujet à s'endormir d'un sommeil héroïque qui dure tantôt trois jours, tantôt neuf jours. Pendant qu'il est tombé dans une de ces léthargies, un lion vient assaillir la princesse Droujnévna et les deux fils dont elle vient d'accoucher. Polkane fait bravement son devoir de frère d'armes : il tue le monstre, mais il meurt de ses blessures. Lui mort, Bove endormi, la princesse ne sait où se réfugier. Elle
s'enfuit, dissimalé sa beauté eu buvant le breuvage qui donne les apparences de la vieillesse, et entre en service chez une pauvre femme : elle flle pour nourrir ses enfants.
Bove s'est réveillé, il voit le cadavre de Polkane et celui du lion ; il croit que sa femme est dévorée et, pleurant amèrement, il s'en va à la cour de son oncle Simbalda. Celui-ci lui révèle le secret de la mort de son père, assassiné par l'infidèle Militrissa et par son complice Dadon. Bove, comme Hamlet, a son père à venger : déguisé en vieux médecin, il pénètre auprès de Dadon et lui tranche la tête; cette tête sanglante il l'envoie à sa mère qui en meurt de saisissement, épargnant à son flls un parricide qualitié. Il s'avise alors de retourner à la cour de Saltane et de demander la main de la princesse musulmane qu'il a d'abord refusée. Au moment où le mariage va s'accomplir, sa femme légitime reparaît avec ses deux enfants. Reconnaissance générale et -dénouement heureux, — sauf pour la pauvre princesse musulmane.
Les innombrables épisodes dont le récit est surchargé ne sont pas dans la manière russe, qui reste toujours beaucoup plus simple. Ils révèlent une origine occidentale, un goût italien. Les personnages sont les mêmes que dans les Reali di Fmncia. Bove Korolévitch, c'est Beuve d'Hanstone; sa mère Militrissa, c'est Brandoria, fille de Huon de Bordeaux ; son père Gvidon, c'est Guidon, duc d'Ancône ; Dadon, l'amant de sa mère, c'est le duc de Maganza ; son oncle Simbalda, c'est Sinibaldo ; Marcobrun, c'est Macabruno, le roi de Pologne ; Loukaper, c'est Lucca Ferri.
Les conteurs, qui ont donné le cachet russe à ce récit occidental, y ont ajouté un certain nombre de personnages et de détails qui sont tout à fait nationaux. Par les by fines, nous connaissons déjà, la ftlle noire, la lourdeur du sommeil héroïque, les exploits accomplis avec un essieu de charrette ou tout autre instrument d'agriculture, les géants qui ont la tête comme un chaudron à bière et les
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épaules larges d'une toise, le personnage mystérieux du Vieux-Pèlerin, Polkane l'homme-cheval. Il est curieux de voir le génie russe s'approprier si complètement un récit que l'on eût pu considérer comme purement occidental, comme une partie intégrante du cycle carolingien.
Après l'étude des emprunts faits par l'épopée granderussienne aux épopées chrétienne, assyrienne, égyptienne, juive, persane, hellénique, néo-grecque, française, je prends congé d'elle pour passer dans le domaine d'une autre nationalité russe.
La Russie se compose comme l'on sait de trois nations très étroitement apparentées, mais dont les langues présentent des différences dialectales : la Grande-Russie, la Russie-Blanche, la Petite-Russie. C'est de la première que je me suis surtout occupé jusqu'à présent ; la seconde ne paraît pas avoir conservé de chansons épiques ; j'arrive à la troisième, à laquelle je vais consacrer au moins quelques chapitres. Ainsi le tableau que je dois présenter de la Russie Éinque en sera moins incomplet.