‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 57 sur 62 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES DERNIERS KOBZARS

La première fois que j'eus Toccasion de faire connaissance avec la poésie populaire de l'Ukraine , c'est en août 1874. Parmi les Russes et les étrangers venus au congrès archéologique de Kief , beaucoup étaient curieux de voir un de ces kobzars , chanteurs ambulants dont la mémoire est un vaste répertoire d'anciennes ballades, et dont le

{{) Antonovitch et Dragomanof, htoritcheskia piesni malorousskago naroda,'î\ol. Kief, 1874-187S Routchenko, Tchoumatskia narodnia piesni, Kief , iSTl. — Housso( et Lissenko, À'oôzar Ostap Verraaï, Kict, 1874. — Zapiski iougo-zapadnago otdiela imp. roussk. geogr. obchtchestva, Kief 1874. — Tclioubinski, Troudy ethnograf.-stali^tilcheskoï expedilii V iougo-rousskii krai, Saiut-Pt;tersboiirg, 1874. — Koiilich, Istoria vozsoédinenia Roussi, Saint-Pétersbourg, 1874. — Koulich, Zapiski o ioujnoX Roussi , Saint-Pétersbourg 1856-1857. — Oreste Miller, Malorousskiïa narodnia doumy, kobzur Oslap Fereial, dans la Drevnaia i iKwaïa /îoist'a, Saint-Pétersbourg, avi il 1875. — Kostoraarof, Islorilcheskaïa poésia i novié eïa materialy, dans le Viestnik Evropy de décembre 1874.

type tend chaque jour à disparaître. La Société géographique s'était mise en rapport avec un de ces artistes, et par une belle soirée d'été on se réunit pour l'entendre dans un bosquet des jardins de l'université. Le chanteur, comme la plupart de ses confrères, est aveugle. Son costume est celui des paysans : un large pantalon cosaque qui plonge dans de lourdes bottes de cuir, un bonnet de peau de mouton, une svita ou souquenille de laine grossière , dont la couleur est à peu près celle de la poussière des routes. On le fit asseoir sur une escabelle, et les auditeurs formèrent autour de lui un cercle qui devenait à chaque instant plus nombreux. Une seule lampe, presque enfouie dans la verdure, éclairait en plein le visage du kobzar, dont la voix retentissait dans la nuit aussi nette qu'un chant de rossignol. Son nez épaté, sa grande bouche aux lèvres minces, étaient vulgaires, malgré sa barbe grise de patriarche; la partie inférieure du visage rappelait qu'Ostap Vérésaï n'était qu'un pauvre vagabond; elle semblait ■ garder l'empreinte des misères triviales et des humiliations de sa vie errante ; mais sûrement ce grand front, haut et bombé, tout ridé et dénudé, ces paupières closes, profondément enfoncées et comme perdues sous d'épais sourcils , avaient leur noblesse , et portaient comme la trace de pensées et de méditations supérieures à la condition de cet homme.

Ce kobzar n'est pas un poète dans le sens propre du mot : il n'a rien créé , il ne fait que garder le trésor de poésie populaire que lui ont transmis ses devanciers; mais ces mélodies héroïques dont il berce sa méditation, ces fiers exploits sur lesquels revient obstinément sa pensée , ont donné une certaine élévation à son esprit et une certaine dignité à ses traits. Son existence difiere peu de celle que les légendes grecques assignent à Homère lui-même. Le paysan Ostap Vérésaï est l'héritier direct de ces anciens chantres de la Slavie, qui au vi" siècle se présentèrent à

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l'empereur grec Maurice une cithare à la main, et qui venaient en ambassade des bords de la Baltique à ceux du Bosphore ; il est le légitime successeur de Boiane et des autres « rossignols du temps passé » que l'on voit figurer à tous les festins des princes russes , célébrant la gloire des bogatyrs et la splendeur des dieux , et dont on récompensait les chants avec l'or et les riches étoffes de la Grèce ; il est un des tard-venus de cette corporation d'artistes qui sous différents noms a existé à l'âge héroïque chez tous les peuples : aèdes ioniens , scaldes Scandinaves , bardes des Gaules et de la Germanie , trouvères et jongleurs de la vieille France. Par sa vie errante et son infirmité , le Tiobzar aveugle de la Petite-Russie rappelle plus complètement que tout autre le type des Homères grecs ; il renoue directement le temps présent à l'antiquité classique, et, quand le dernier de ces hommes aura disparu, les récits des anciens sur le chantre d'Achille paraîtront moins vraisemblables : on cessera d'en avoir sous les yeux la vivante illustration.

Or le temps oii il n'y aura plus de kdbzars dans la Petite-Russie n'est pas bien loin. Ostap en a connu dans sa jeunesse un grand nombre; aujourd'hui, à l'entendre^ il n'en existe plus que deux, le vieux Trikhon à Boubni, le vieil Antoine à Vetchirki, et il ne sait pas s'ils vivent encore. Lui-même a aujourd'hui soixante-douze ans, et il a subi bien des épreuves dans cette longue carrière. Déjà les kohzai's Arkhip Orgitski et André Chout, de la bouche desquels M. Koulich a recueilli, il y a vingt ans, tant de belles chansons , sont allés rejoindre les anciens. Peutêtre ai-je entendu à Kief le dernier de ces rhapsodes de la steppe. On comprend avec quel intérêt notre public d'archéologues écoutait ce vieux chanteur aveugle lorsque pensif et grave, sa handoura entre les bras, comme étranger au monde qui l'entourait, il semblait se redire à lui-même les chants du passé.

La kohza ou la landoura est un instrument à cordes qui rappelle la mandoline par son fond arrondi, mais qui est beaucoup plus grande. Elle est tendue de douze cordes dont six seulement vont s'enrouler aux chevilles qui sont dans la tête de la kohza; six autres plus petites s'attachent à des pitons placés sur le pourtour de la table d'harmonie. Le son de cet instrument est fort doux ; aussi dans les fêtes de village, lorsqu'il s'agit de danses ou d'amusements bruyants, les paysans donnent-ils la préférence à la lira, sorte de vielle aux sons criards et tapageurs. En revanche, la kohza, instrument discret et ami des nuances, est précisément ce qu'il faut pour accompagner les chansons historiques, — les doumy, comme on les appelle par opposition aux bylines de la Grande-Russie : elle ne couvre pas la voix du chanteur, elle permet d'entendre distinctement chaque parole; or pour le peuple ce sont les paroles qui sont importantes. Il en était de même, je pense, pour les auditeurs d'un rhapsode grec ou d'un trouvère français. Ce qui les intéressait avant tout, c'étaient les exploits d'Ulysse dans la caverne de Polyphème ou de Roland dans le val de Roncevaux. Pour ce public des âges épiques, la musique ne vient qu'en seconde ligne. Son rôle est encore considérable cependant : elle ajoute à la force des sentiments que fait naître le récit, elle rend les émotions plus intimes et plus pénétrantes, elle remue et amollit les cœurs, elle rend l'attendrissement et les larmes plus faciles. Elle souligne les effets dramatiques comme le trémolo que dans nos théâtres l'orchestre fait entendre à certains endroits pathétiques de la pièce. Cette musique des chansons historiques de l'Ukraine, je ne saurais en donner une idée plus juste qu'en résumant les observations d'un compositeur distingué de la Petite-Russie^ M. Lissenko.

L'air sur lequel se déclament les vers d'une ballade présente assez peu de richesse et de variété mélodique, mais il admet une infinité d'inflexions vocales, de vibrations

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fugitives et insaisissables qu'il est presque impossible de noter. La gamme qui lui sert de base est mineure, et c'est à peine si trois ou quatre fois dans le cours d'une douma le chanteur repasse à un autre mode. Une phrase musicale se compose pour ainsi dire de deux membres : le premier est une espèce de récitatif où la note fondamendale de la gamme se reproduit avec insistance autant de fois qu'il y a de syllabes dans les paroles à chanter, sauf pour les deux dernières syllabes qui s'achèvent en deux notes plus prolongées, sur la quarte ou la quinte; l'autre membre est, à proprement parler, la phrase musicale : il est plus développé, le chanteur se plaisant à le moduler et à lui imprimer le caractère mélancolique qui domine dans toute cette mélodie. Quelquefois le sentiment d'angoisse ou de tristesse, devenant tout à coup plus aigu, se traduit par un cri, un sanglot, en dehors de toute gamme. On conçoit qu'une musique si libre, qui s'attache avant tout à suivre et à exprimer tous les mouvements de la passion, ne se laisse pas assujettir à un rhythme. Le chanteur reste absolument maître de sa mesure. Quant à l'accompagnement du chant et à la ritournelle qui reprend après chaque vers, ils reproduisent, à peu de chose près, la même phrase que le chant. De toutes ces particularités il résulte une mélodie très originale, toute particulière à la Petite-Russie; un auditeur doué du sens musical distinguera du premier coup un air ukrainien d'un air de la Grande-Russie.

Outre les doumy et d'autres chansons historiques, Ostap Vérésaï sait aussi des cantiques spirituels sur l'enfant prodigue, le grand saint Nicolas, le jugement dernier. Il sait des couplets satiriques d'un genre assez libre, comme Ja Femme de hussard. Le Petit-Russien est jovial par moments : à ses accès de mélancolie succèdent aisément des accès de gaîté; quand Ostap chante une de ces facéties, il faut le voir se trémousser, se dandiner de droite à gauche, et tirer de son gosier comme de sa kobza les notes les plus

bizarres. Même s'il s'agit d'un air à danser, il se lève et se démène en cadence ; on le prendrait pour un jeune cosaque à le voir plier alternativement ses jarrets et lancer en avant ses lourds talons comme dans une bourrée auvergnate.

Ce sont les chansons historiques qui ont toutes ses préférences : telles sont l'histoire des trois frères qui s'enfuirent des prisons turques d'Azof, de la veuve qui est chassée de sa maison par ses fils, de Féodor Bezrodni, le brave compagnon qui expire de ses blessures dans le désert, mais surtout la tempête de la mer Noire. Et vraiment la chanson héroïque va mieux à son talent, à son air grave, à sa grande barbe, à son infirmité presque auguste. C'est la science de ces nobles ballades qui le relève à ses propres yeux. Il les a apprises de ses maîtres, qui eux-mêmes les tiennent de leurs devanciers, et de kobzar en Jtobzar elles remontent dans les siècles lointains. Il ne doute pas que l'origine n'en soit divine. Il a souvent disputé à ce propos avec le pope de son village, qui apparemment les enveloppait dans la commune réprobation formulée par l'église grecque contre les « jeux et chansons diaboliques » (*), mais Ostap n'est pas de cet avis et ne partage pas les scrupules de certains chanteurs de l'Onega , de Rabinine , par exemple. Un vieux cosaque osa un jour les attaquer en sa présence et soutenir qu'elles étaient une invention des hommes : c'était perdre son temps que de les écouter. « Quand j'entendis ces paroles, raconte Ostap, je sentis

(1) Ce n'est piis seulement sur les bords de l'Onega ou sur ceux du Dnieper^ dans la Grande-Russie ou dans la Petilc-Uussie , que les cliansons populaires sont suspectes à certains ecclésiastiques, méprisées de certains lettrés. M. Radlow (t. III, p. XIX), remarque que les chansons héroïques des Tatars ne sont chantées que par les ignorants : le ^/u/<o/i, c'est-à-dire le prêtre ou lettré, celui qui a reçu quelque teinture de la culture étrangère, affecte de les dédaigner. Aussi personne, parmi ceux qui savent écrire^ n'a jamais eu souci de les conserver par l'écriture. A l'autre bout de l'ancien continent, dans la Basse-Bretagne, M. Luzel doit presque tous les gwerziou qu'il a pu recueillir à de vieilles mendiantes, à des servantes ignorante . à des sabotiers perdus au fond des bois, et autres gens du menu peuple.

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mon cœur bouillonner de courroux. Je crois que je Taurais tué, si j'avais pu. — Et de qui donc viennent-elles, lui disje, si ce n'est pas de notre seigneur Jésus-Christ? N'est-il pas écrit qu'il est descendu sur la terre pour nous amener au royaume des cieux et nous délivrer de toute peine ? »

Les chansons qui célèbrent les exploits des héros contribuent donc au salut au même titre que les préceptes de l'Évangile. Comme eux, elles viennent de Dieu pour l'édiflcation et le bonheur des hommes. Le kobzar, à ce point de vue, n'est plus un simple vagabond : il est un ministre du ciel ; bien que le prêtre orthodoxe le repousse, il partage avec lui la prêtrise. C'est ainsi que les bardes gaulois participaient aux privilèges sacerdotaux de nos druides, ne formaient avec eux qu'une même église. Écouter de belles doumy est œuvre pie. Leurs vers ont cette vertu divine que déjà le grand poète indou attribuait à ceux du Ramayana : « Heureux qui lit tout ce livre ! heureux qui seulement en lit la moitié ! Il donne la sagesse au brahme, la vaillance au chatria, la richesse au marchand. Si par hasard un esclave l'entend, il est anobli. Qui lit ce poème est quitte de ses péchés. » Ostap Vérésaï se rencontre sans le savoir avec le chantre de Rama. Aussi, quand il accorde son instrument pour une doumas ses traits prennent une gravité solennelle et un silence respectueux se fait autour de lui.

Le voilà qui chante sa pièce favorite, la Tempête sur la mer Noire. Un vaisseau monté par des cosaques vient d'être brisé i)ar h's vagues, et sur un de ses débris flottent nn hasard trois naufragés. L'un d'eux est un pauvre diabh-* sans famille, sans foyer. Nulle sœur, nulle vieille mère (pii dans les villages du Dnieper prie le ciel pour lui. Aussi est-il le premier dont les doigts cripsés lâchent lu planche de salut et qui coule à fond. Les deux autres sont deux frères : suspendus sur l'abîme, ils versent dns l.ijv

mes amères et font leur examen de conscience. « C'est la prière de notre père et de notre mère qui sûrement nous châtie ; quand nous sommes partis pour l'expédition, nous n'avons pas demandé leur bénédiction; bien plus, notre vieille mère, comme elle voulait s'approcher, nous l'avons repoussée de nos étriers. Hélas ! nous avons eu trop d'orgueil. — Notre frère aîné, nous ne l'avons pas honoré comme un père; pour notre sœur nous n'avons pas eu assez de tendresse. Nous avons refusé à notre proche voisin le pain et le sel. Vraiment nous avons eu trop d'orgueil ! — Nous sommes passés devant les églises de Dieu sans ôter notre bonnet, sans faire le signe de la croix sur notre visage, sans appeler à notre aide la miséricorde du Créateur ! »

Cette prière de leurs parents, qu'ils ont méprisée et qui les condamne, voici que leur repentir sincère lui rend tout à coup son efficacité bienfaisante ! Le ciel s'éclaircit, la mer Noire s'apaise; poussés vers le rivage, ils saisissent de leurs mains la pierre blanche du rocher ; ils ont pied « sur la terre, sur la terre riante, parmi le peuple baptisé, dans les villes chrétiennes. » Leur joie n'est tempérée que par un sentiment naturel de compassion pour le malheureux sans famille qui a péri sous leurs yeux parce que personne ne priait pour lui.

Toutes ces ballades petites-russiennes sont dans une langue sonore, harmonieuse, pleine de voyelles. La rédaction en est sobre et concise : jamais de grands développements. L'art du chanteur consiste donc à mettre chaque vers en relief et à en faire comme un petit poème musical. Le kohzar attaque ordinairement avec beaucoup d'énergie et de vivacité le premier membre de sa phrase, la partie de récitatif, comme l'appelle M. Lissenko; puis sur quelqu'une des syllabes du second membre sa voix prend dé l'insislance, se déploie en fioritures d'une fantaisie mélancolique, tandis que sa main frémit nerveusement sur les cordes de

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la handoiim. On croit alors entendre le choc furieux des vagues, ou la voix mourante des naufragés, ou cette prière qui monte au ciel comme un vagissement d'enfant, dans le sifflement de la tempête. L'âme en est assombrie, comme si les bancs de brume et les nuées livides du Pont-Euxin s'étendaient sur elle. Après chaque vers, la phrase musicale, répétée sur l'instrument, sert à maintenir l'auditeur sous le coup de sa dernière émotion. Si le vers a une importance particulière, le chanteur le reprend une seconde fois en accentuant encore plus fortement la note mélancolique.

L'effet de cette déclamation musicale est toujours trèsgrand sur un public petit-russien. Le peuple n'échappe jamais à cette impression; l'artiste lui-même, bien qu'il raconte pour la millième fois peut-être le danger et le repentir des deux frères, partage souvent l'attendrissement de son auditoire inculte. Il retrouve au contact de ces tristesses sympathiques toute la nouveauté de ses premières émotions, les larmes font trembler sa voix et viennent mouiller ses paupières d'aveugle. Le jour où je l'ai entendu, son cercle de lettrés subissait presque aussi complètement l'influence de ses mélodies qu'un cercle d'hommes du peuple. Pour quelques-uns, les souvenirs d'enfance, les réminiscences du village paternel donnaient une force nouvelle à ces accents, dont leur oreille de citadins s'était désaccoutumée. Plus d'une tête s'inclinait, rêveuse; personne ne songeait à applaudir le vieux chanteur pendant que, semblable à l'aveugle de l'élégie de Chénier ,

Déchauiant les vents à soulever les mers,

Il perdait les nochers dans les gouffres amers.

Ce silence était pour lui une récompense plus haute et le gage d'un succès plus complet.

Une autre chanson du répertoire d'Ostap, souvent redemandée par son public, est intitulée Pravda (la vérité ou la justice); mais, avant de la commencer, il demande toujours pardon aux messieurs qui sont là des hardiesses qu'elle pourra contenir :

« Dans le monde, il n'est point de justice; de justice, on ne trouvera point. Maintenant la justice vit sous les lois de l'injustice.

« Aujourd'hui la justice est en prison chez les pans (les seigneurs) : l'injustice est assise à son aise avec les pans dans la salle d'honneur.

« Aujourd'hui la justice reste debout près du seuil; l'injustice trône avec les pans au haut bout de la table.

« La justice est foulée aux pieds par les pans] mais on verse à l'injustice l'hydromel dans les coupes.

« Dans le monde, il n'est point de justice; de justice, on ne trouvera point. Et pourtant la justice dans le monde, c'est comme votre père et votre mère...

« Quand les enfants sont devenus orphelins et qu'ils n'ont plus ni aide ni secours, ils pleurent, ils pleurent et ne savent que devenir. Us ne peuvent oublier leur mère défunte.

« Oh ! notre mère, notre mère aux ailes d'aigle, où te trouver? On ne peut t'acheter, ni te gagner.

« Ah ! si nous avions les ailes des anges, comme nous volerions au-devant de toi!

« Car la fin du monde approche : même de son propre frère il faut avoir défiance.

« Aller devant les tribuiiaux avec les gens ?.. Pas de justice à espérer. Il faut avoir de l'or et de l'argent pour assouvir \es pans.

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« L'Jiomme qui veut encore accomplir la justice^ que Dieu lui envoie de là-haut des jours de bonheur I

« Seul le Seigneur est la vraie justice. 11 châtiera Tinjustice, il brisera les superbes. »

Cette chanson semblera peut-être un tissu de lieuxcommuns; mais que Ton songe à la signification que lui donnaient les griefs du peuple, à Ténergie qu'elle empruntait à la déclamation du Iwhzar. Au début, c'est toujours la même idée, celle de la justice debout près du seuil, comme une mendiante, et de l'injustice assise au banquet des jpans, qui se répète avec une fatigante monotonie ; mais cette monotonie est celle des pensées douloureuses que l'esprit tourne et retourne avec une volupté poignante, et de l'obsession desquelles on ne peut s'affranchir. Si les expressions semblent un peu vagues, il n'en était que plus facile aux opprimés de leur donner un sens, chacun se remémorant alors ce qu'il avait eu déjà à souffrir. Si le parallèle de la justice et de l'injustice paraît se prolonger trop longtemps (et nous l'avons abrégé dans notre citation), il prenait fin cependant avant que la rêverie farouche du mougih, bercée par l'implacable mélodie, eût défilé le chapelet de ses propres misères. Cette antithèse, qui se répète sans trêve et sans merci, tombant sur son imagination endolorie comme une eau qui tombe goutte à goutte, devenait provocante à force même d'uniformité. Cette musique du kobzar, sans élan, sans couleur, moins irritée que mélancolique, convenait à la prudence qu'imposait la situation. Il n'était pas nécessaire qu'elle se fît entendre hors des murs de la chaumière ; le moment n'était pas venu de faire éclater les fanfares guerrières; mais elle était déjà le sourd murmure, le grondement qui précède l'explosion. Déjà dans l'âme du peuple des Ukraincs s'agite un orage de pensées confuses, de colères à demi réveillées, comme un essaim de marseillaises qui essaient

leurs ailes et qui frémissent avec les cordes de la kobza. La chanson s'enlève tout à coup jusqu'au lyrisme par cette invocation à la justice, qui est sur la terre comme un père et une mère et vers laquelle s'élancent tant d'âmes souffrantes. Non vraiment, pour le paysan des campagnes du Dnieper, ce n'était pas un lieu commun que cette image de « la justice foulée aux pieds par X^^'pmis. » Et quand à la veillée d'un village ukrainien, sous le discret abri du toit de chaume, avait retenti cette chanson, on était sûr que le lendemain plus d'un travailleur manquerait à l'appel de l'intendant pour la corvée seigneuriale. Plus d'un avait senti qu'à la fin c'en était trop, et, laissant là sa charrue et ses bœufs, il était parti.

Où allait-il ? où tendaient les pas de ce banni volontaire ? C'était encore la chanson du kohzar qui lui montrait le chemin. A force d'entendre célébrer les aventures sur la mer Noire, les lucratives expéditions contre les villes musulmanes, les grands combats contre le Turc et le Tatar, le mougik s'était senti l'étoffe d'un cosaque. Plutôt que de peiner pour un maître, il courait porter ses rancunes et son bras vigoureux aux « frères » du bas-Dniéper, aux Zaporogues. Même de ceux qui restaient au village la patience était devenue plus courte à méditer ainsi sur la justice et l'injustice. Ils attendaient que la justice, avec un grand bruit d'ouragan, vînt étendre sur le monde ses larges ailes d'aigle. Si, en apparence résignés, ils se ramassaient sur eux-mêmes, c'était pour mieux bondir à sa rencontre. Le gouvernement des seigneurs polonais savait bien ce qu'il faisait en poursuivant les kohzars. Leurs chants ont plus contribué que la prédication des moines orthodoxes à inspirer au paysan petit-russien la haine des ]^7is catholiques, l'attachement à sa nationalité, à sa religion. De village en village, tâtonnant avec leurs bâtons par les chemins poudreux, ils allaient réveiller les colères assoupies; avec leur instrument aux doux sons plaintifs, ils

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étaient comme le tocsin de la liberté ukrainienne; ils étaient les recruteurs de « Tarmée zaporogue, » la terreur secrète de l'intendant juif et du missionnaire latin. Sous la chaumine enfumée, ils chantèrent tant de fois Tinsolent triomphe de l'injustice, que le jour de la revanche arriva et que Bogdan Khmelniçki, « l'homme qui veut encore accomplir la justice, » se leva.

Quelques mots sur la biographie d'Ostap Vérésaï montreront comment se transmettaient de kobzar en kobzar les chansons héroïques, et avec quelle sûreté de tradition les plus anciennes ballades ont pu à travers les siècles nous parvenir sans altération. Homère nous a conservé le souvenir de deux de ses devanciers, Démodocos, le divin poète, qui célébrait à la cour d'Alcinous les exploits d'UlyssC;, et le noble Phémios, qui, assis sur un trône à clous d'argent, chantait par contrainte dans les festins des prétendants. Ostap Vérésaï nous apprendra de même à connaître ceux qui furent les maîtres de son enfance. Il est né au village de Kaloujnitsi, vers 1803 ou 1805, sans qu'il soit possible de préciser la date exacte. Son père était aveugle et gagnait quelque argent à jouer du violon dans les fêtes de village. Ostap était venu au monde avec de bons yeux, mais la fatalité héréditaire s'étendit sur lui vers l'âge de quatre ans, et à son tour il perdit la vue. Qu'allait-il devenir ? quel métier lui apprendre ?

Le choix pour un aveugle était tout fait. A quinze ans, on le mit en apprentissage chez un vieux kobzar, Siméon Kochoï, qui devait lui enseigner les premiers éléments de son art, de la « gaie science, » comme auraient dit nos trouvères français. Mais cette « gaie science » est en Pe-

tite-Russie le patrimoine de fort pauvres compagnons : Ostap avait un bel avenir de misère devant les mains. Être un musicien aveugle est une triste situation : qu'on s 3 figure la situation d'un simple apprenti en ce métier. Et pourtant l'organisation de la corporation des Itolmrs présente quelques lointaines analogies avec celle de nos écoles de druides et de bardes gaulois, où l'écriture n'était pas moins inconnue, et où des myriades de vers ne se conservaient que par la mémoire. L'élève kobzar contractait avec son maître un engagement de trois années : il n'avait rien à lui payer, étant bien trop dépourvu luimême ; au contraire il recevait de lui la nourriture et le vêtement, c'est-à-dire qu'il partageait sa misère et ses haillons. Le maître^ qui malgré cette dégradation apparente avait droit à tous ses respects, lui apprenait les chansons qu'il savait lui-même, et parfois quelques prières pour demander l'aumône ou remercier les bonnes gens. C'était tout, car ces flls de la muse rustique sont absolument illettrés. Quand le disciple avait fait quelques progrès, il courait les villages et les foires pour le compte de son maître, chantant les airs qu'on lui avait enseignés, recevant très peu d'espèces sonnantes, mais force biscuits, de la farine, de la graisse de mouton, et autres provisions qu'il se chargeait de vendre et dont il rapportait l'argent à son patron.

Ostap eut affaire souvent à des instituteurs indignes de leur noble mission, à des paresseux qui ne lui apprenaient rien, à des ivrognes qui le maltraitaient. Lorsqu'il les quittait avant le terme de trois ans, c'était toujours un engagement de trois ans qu'il avait à contracter avec le nouveau maître. Son temps d'études risquait de ne jamais finir. Ostap raconte ses tribulations chez l'un d'eux. Celui-ci avait déjà deux disciples qui ne savaient que manger et boire et qui n'apprenaient rien. Comme ils étaient incapables de chanter dans les foires, Ostap restait chargé de

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toutes les corvées. Par la pluie et la neige, c'était toujours lui qui était sur les routes. Plus d'une fois il tut atteint de cruelles maladies, réduit à un extrême épuisement. A la fin, il perdit patience et commit un péché, celui de murmurer contre ce maître exigeant. Il s'en confesse ingénument. « Je l'ai fidèlement servi. Était-ce ma faute, si j'étais malade ? Et il m'envoyait toujours en route ! quelle injustice ! Mais je me suis fâché contre lui, et j'ai eu tort : il était mon maître. J'ai péché. »

Il y avait d'autres misères encore dans le métier de chanteur ambulant. Au xi'' sièclC;, un prince russe comblait de flatteries et de présents Boïane et ses pareils ; au XIX'' siècle, ils étaient harcelés par une police tracassière. On s'obstinait à ne pas les distinguer des vagabonds ordinaires. L'accès des champs de foire et des cabarets où ils auraient pu trouver un nombreux auditoire leur était interdit. C'était presque en se cachant qu'ils pouvaient chanter la gloire des vieux cosaques. L'épopée russe faisait l'école buissonnière. Contre toutes les épreuves, Ostap raidissait son courage, faisant de nécessité vertu. Il fallait bien persister, puisqu'il n'avait pas d'autre ressource. « Mon Dieu, me disais-je, mon Dieu ! comment vivre en ce monde ? Mon père, quoique aveugle, se suffit à lui-même. Il joue du violon^ et les bonnes gens lui cultivent son petit champ. Et moi, que deviendrai-je, si je ne sais rien ? » Ces pensées le tourmentaient lorsqu'il revenait à la maison paternelle et l'en chassaient toujours à la recherche d'un nouveau patron qui fit enfin de lui un kobzar accompli.

Le jour vint où il passa maître en son art. « Sais-tu, mon fils ? lui dit enfin le dernier de ses instituteurs, je te remercie. Tu m'as fidèlement servi, tu as bien travaillé. Je pourrais te garder, mais peut-être tu ne me serais d'aucune utilité et moi je n'ai plus rien à t'apprendre. Tu en sais autant que moi : tire-toi d'affaire comme tu renlendras. » C'est ainsi qu'Oslai) lut r('(;u ]wh:ar. Émancipé, il

court le pays, cette fois pour son propre compte. Chemin faisant, il grossit son trésor de science poétique. S'il ne s'attache plus à aucun maître, il écoute les vieux chanteurs et foit son profit de ce qu'il retient.

Cependant au cœur de l'artiste vagabond un sentiment nouveau commence à se glisser. Maintenant qu'il a, comme on dit, une position, il voudrait se marier. D'ailleurs à combien de dangers son infirmité, son isolement ne l'ontils pas exposé ? Il loue parfois des gens pour le guider, et souvent les coquins l'abandonnent sur une route inconnue. Son malheur, qui devrait inspirer le respect, tente les mauvais plaisants. De méchants garnements prennent plaisir à se coucher en travers de son chemin, pour que l'aveugle vienne trébucher sur leur corps. Un soir un ivrogne le rosse cruellement dans la rue ; mais le lendemain le tapageur a honte de cette lâche action et achète le silence de sa victime par un quarteron d'eau-de-vie. Le franc-parler d'Ostap lui fait aussi des ennemis : un diacre, irrité d'une de ses satires, l'assaille à l'improviste avec une pelle de bois qu'il lui brise sur la tête. Par bonheur, l'aveugle n'était point manchot. « Je me retourne, raconte Ostap, je l'empoigne par ses longs cheveux; je l'aurais foulé aux pieds si les gens ne m'en avaient empêché. » Ces cruelles taquineries, inévitables dans la grossièreté des mœurs rustiques, reviennent souvent dans l'histoire des Tidbzars. Homère, suivant la légende, dut endurer aussi les mépris quand il mendiait son pain de porte en porte, invoquant le grand Jupiter et le « dieu dont l'arc est d'argent. » Les enfants ne sont pas toujours aussi bons que dans l'idylle de Chénier. Le kobzar André Chout se plaignait déjà à M. Koulich des misères que son jeune guide lui faisait souffrir. « Il est parfois à deux pas de moi, et il me laisse crier sans répondre. Il faut le supporter, car les gens disent déjà : Voyez comme cet aveugle est irritable ! L'autre jour il m'a conduit dans un fossé si profond que,

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lorsque j'ai levé les mains, je n'ai pn en toucher le re- Ijord. » Ileureiiseinent Ostap nous assure que les mœurs s'adoucissent, et que les entants d'aujourd'liui Aalcnt niicnix que ceux d'autrefois.

Il n'en était pas moins nécessaire au pauvre musicien d'avoir enfin un foyer et une compagne, une protection. Voilà donc notre aveugle qui fait sa cour aux jeunes cosaques. La première qui reçut l'offre de son cœur se laissa conduire à l'autel ; même aux deux premières questions du prêtre elle répondit oiii; mais à la troisième, cédant aux conseils de ses amies, elle articula un non décisif. Une autre s'était laissé attendrir; quand elle entendait le son de sa kobza sur la grande route, elle laissait tout, la grange et la corvée seigneuriale, accourait auprès de lui. Le maître d'Ostap et celui de la jeune fille étaient consentants au mariage. Un prêtre avide gâta tout; il demandait 6 roubles pour les marier : jamais le musicien n'avait eu pareille somme à sa disposition. Il s'en alla l)ien triste et n'entendit plus parler de la belle. Avec une troisième, il fut plus heureux.

Nous le retrouvons bientôt marié, père d'une fille. Il a un gendre et des petits enfants. De ses propres mains, l'aveugle bâtit la chaumière commune ; mais, quand Ostap devint veuf, son mauvais garnement de gendre, méprisant la l)énédiction des parents, le chassa d'une maison qui était à lui. Roi Lear de la steppe, il recommence sa vie errante. A son âge, il lui faut se chercher une famille nouvelle et un autre foyer. Une paysanne veuve reçoit humainement ses avances ; mais, comme elle attend toujours qu'il lui vienne de quelque point de l'horizon un galant plus valide, elle le fait languir sept années. Enfin elle se rend à ses prières, à ses larmes; elle a pitié de son isolement, et du sien peut-être.

Depuis son mariage avec cette grosse gaillarde à mine futée, dont un nouveau recueil. In Russie ancienne et nur

dénie, publiait récemment le portrait, Ostap est heureux. Il est entouré d'enfants, les siens, ceux de sa femme et ceux de ses enfants. Il a une maison à lui, des poules, du menu bétail, six brebis avec leurs agneaux. Il est presqu'à l'aise : il ne mendie plus et ne court les foires que pour se divertir. Il ne rôde plus par les routes avec sa kobza sur les reins, mais il est recherché par les savants, par les lettrés, qui se sont enfin avisés du mérite de la poésie populaire. A deux séances où je l'ai entendu, je lui ai vu faire une fort belle recette. On veut honorer en lui la muse nationale, on l'écoute avec déférence, et lorsqu'il s'excuse avant d'attaquer une chanson un peu hardie, les messieurs d'aujourd'hui lui disent : « Va toujours, ne crains rien. » Quand du plus profond de sa riche mémoire revient sur ses lèvres quelque ballade inédite, les amateurs s'en emparent avec joie. La Société de géographie a pul:)lié son répertoire de chansons avec sa photographie et sa vie racontée par lui-même.

Si nous avons insisté sur Ostap Vérésaï et les kobzars, il ne faut pas croire cependant que ces chanteurs aient été les seuls poètes ou les seuls agents de la poésie nationale des Ukraines. Dans Vlïiade, Achille, « avec une lyre artistement travaillée, charme son âme » et célèbre la gloire des guerriers. Plusieurs de nos trouvères et troubadours français ont su à la fois chanter et combattre (•). Un état analogue de civilisation a ramené dans la Petite-Russie les mômes scènes. Le poète s'y confond parfois avec le héros : les braves savent manier la handoura aussi aisément que la lance ou l'aviron. Une liobza fait nécessaire-

(1) Voir ci-dessus, p. 2-2 et 100.

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ment partie de l'équipement du cosaque. Une des ballades les plus en faveur est celle du guerrier mourant qui fait vibrer pour la dernière fois les cordes sonores.

» Il est assis sur un kourgane (tertre), le vieux cosaque gris comme un pigeon. Il joue de la handoura et chante (riiiic voix retentissante.

« Près de lui, son cheval percé de coups de lance et de coups de feu, sa pique brisée, sa gaine veuve du sabre d'acier, sa cartouchière épuisée. Il ne lui reste plus que sa fidèle bandoura et dans sa poche profonde sa pipe brune et une pincée de tabac.

« Alors le pauvre cosaque fume sa pipe, et,s'accompagnant sur la bandoura , chante d'une voix plaintive : « Hélas ! mes frères, jeunes compagnons, cosaques zaporogues, où étes-vous, qu'ètesvous devenus? Reviendrez-vous jamais à notre mère la seiche? De vos épieux frapperez-vous le Polonais scélérat? De vos cravaches chasserez-vous, en troupeaux de captifs, les Tatars infidèles ?

» Ah! si Dieu me donnait la force de remuer mes vieilles jambes et de courir sur vos traces, jusqu'à mon dernier soupir je vous jouerais les airs joyeux. Si seulement ma fidèle bandoura savait qu'une main chrétienne m'ensevelira!..

» Je n'ai plus la force de me traîner dans la steppe. Bientôt vont arriver les loups au pelage gris : de mon cheval ils feront leur 1 epas, et -de moi, pauvre vieux, leur collation.

» 0 ma kobza, ma fidèle amie, ma bandoura si t)ien ornée de peintures, que vas-lu devenir? Vais-je te biùler et disperser ta cendre au vent ou te placer au sommet de ce kuurgane? Qu'ils soufflent à travers la steppe, les vents rebelles; qu'ils fassent vibrer tes cordes, ([u'ils en tirent des sons tristes et plaintifs. Peut-être que les cosaques qui chevaucheront par là se hâteront d'accourir; peut-être ton gémissement frappera leur oreille et bîs ramÎMiL'; il à ce kourgane. j>

Un héros vraiment historique, le cosaque Paleï, rallié de Pierre ]o Grand contre Mazeppa. est i'e])r('.sent(' dans

une douma contemporaine, charmant avec sa handoura l'ennui de son exil, errant dans la vallée et s'asseyant sur un tertre pour chanter des airs sur ce motif : « Triste est la vie de ce monde ! » A l'exposition archéologique de Kief on montrait naguère une handoura qui, suivant la tradition, aurait appartenu à Mazeppa. M. Koulich parle d'une estampe très populaire où est représenté le parfait cosaque tel qu'aimait à se le figurer l'imagination des masses : il est assis les jambes croisées, la liohza sur ses genoux; près de lui dans la forêt son cheval paît le gazon, et à un arbre on voit un Juif ou un Polonais pendu par les pieds. Mais enfin le temps des liéros-liobzars est passé et il est bien certain qu'aujourd'hui ce sont les chanteurs aveugles, comme Ostap Vérésaï, qui ont recueilli tout l'héritage poétique de la Petite-Russie.

La poésie populaire en Ukraine, comme ailleurs, a reconquis le respect des classes éclairées. Cendrillon a quitté le pauvre foyer du paysan pour venir s'asseoir parmi les puissants du monde et les princes de la science. A Kief, on semble avoir pris pour devise ce mot de M. Koulich : « aimer la chanson qui court le monde comme une orpheline, la sauver de l'oubli, c'est vraiment recueillir une âme, un esprit qui sans notre sollicitude eût été anéanti. » MM. Tchoubinski et Kostomarof, l'historien si populaire sur les rives du Dnieper, viennent d'éditer un recueil de poésies nationales, qui offre comme un tableau complet de la vie cosaque sous tous ses aspects : l'amour, la famille, la guerre, le commerce, le lïrigandage. M. Routchenko a publié les chansons des tchoumaks, hardis négociants qui servaient d'intermédiaires entre la Petite-Russie et les pays tatars. MM. Antonovitch et Dragomanof ont entrepris une publication raisonnéc des chansons historiques avec de savants commentaires. Le premier volume tout entier et un fascicule du deuxième volume ont déjà paru. M. Bezsonof a inséré dans le t. IX (358-3921 de Kiriéevski un

certain nombre de chansons petites-russiennes , sur les événements du xviii'' siècle. L'histoire de la réunion des Ukraines à la Grande-Russie, par M. Koulich, œuvre riche de faits et de points de vue nouveaux, d'une franchise audacieuse dans ses appréciations, d'un mérite littéraire considérable et d'une lecture entraînante, va nous offrir le commentaire animé de cette poésie cosaque.

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