GHA.PITRE V
LES TCHOLMAKS.
Un autre côté héroïque de la vie cosaque, c'est la vie de Vha'îdmnak ou Ijrigand , c'est aussi le négoce avec les pays musulmans. Nous étudierons de préférence ce dernier aspect de la vie cosaque, comme le plus original.
En ce temps et dans ces régions barbares, il fallait que le commerçant fût homme de main. On escortait en armes les convois de marchandises. Déjà aux premiers siècles de l'histoire russe, les trafiquants varègues en route pour Constantinople passaient pour de hardis compagnons. L(^s traités de commerce conclus avec Dyzancc domieut l.i mesun; des (U'Ilances cl des terreurs (pi'ils iuspiraicuil aux
Grecs : ils se trompaient parfois d'industrie , dévalisant à l'occasion leurs clients. Plus tard, quand les steppes de la Russie méridionale furent infestées des hordes nomades, Avars, Petchenègues , Polovtsi, il fallait quelque audace pour se hasarder sur les chemins qui menaient aux ports de mer ou hien aux villes du Danube. Protéger les voyageurs devint dès lors le premier devoir d'un Ijon prince russe. Dans l'histoire de ces descendants de Rourik, de ces fils des rois de mer, tout n'est pas , comme il semblerait, aventures, batailles et grands coups d'épée. Il faut vivre d'abord, ensuite guerroyer. Or c'était le commerce qui les faisait vivre. Quand Mstislaf Sviatoslavitch, en 1170, excite les autres princes russes à s'armer contre les Polovtsi, une des raisons les plus pressantes qu'il met en avant, c'est qu'il faut « retrouver les chemins de leurs pères et de leurs ancêtres » que ces brigands rendaient impraticables. Les dynastes varègues, frères de nos ducs normands^ ne regardaient pas comme au-dessous de leur vaillance de convoyer les caravanes. En 1166, Rostislaf enjoint à ses frères et à ses fils d'aller au-devant des marchands qui reviennent de Grèce.
Quand l'Ukraine , nettoyée des nomades , commença à se repeupler, elle reprit les traditions du commerce national ; mais la ruine de l'empire byzantin par les Turcs, la domination des Tatars sur les rivages de la mer Noire , en avaient singulièrement changé les conditions. Ce furent surtout les cosaques qui se livrèrent à ce trafic amoindri. Ils avaient mieux conservé que les habitants de l'intérieur des terres la valeur indispensable au marchand. Eux seuls aussi pouvaient soutenir la concurrence avec le Juif qui dans les villes de Pologne et de Lithuanie avait ruiné la bourgeoisie slave. Eux seuls pouvaient lutter de sobriété, d'épargne, de ténacité avec les fils faméliques d'Israël. Ici encore ils furent les représentants les plus énergiques de la nationalité ukrainienne et restèrent en armes quand t(^ur
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le reste eut fléchi sous la fatalité des influences nouvelles. Le cosaque maintint la tradition commerciale de la Petite- Russie, comme il en maintenait les traditions d'indépendance religieuse et de liberté.
A certaines époques, les marchands se réunissaient comme autrefois; ils se formaient en associations, en caravanes, et obéissaient à des chefs élus. La longue file des charrettes de bois attelées de boeufs gris s'enfonçaient lentement dans les steppes herbeuses de l'Ukraine, dans les steppes sablonneuses de la Crimée. Aux villes musulmanes, aux lacs salés de la Tauride, ils allaient chercher surtout deux sortes de denrées indispensables aux riverains du Dnieper : le sel et le poisson sec. Nous sommes loin des temps où les riches marchands de Kief. de Smolensk, de Tchernigof, de Novgorod -la-Grande, achetaient à Constantinople les émaux et la bijouterie de Byzance, les soieries de Damas, les vins de Chypre et de Sicile, les plus rares produits de la Grèce et de l'Asie. Nous sommes loin des chansons grandes-russiennes sur Sadko le riche marchand, sur Soloveï Boudimirovitch, dont la cabine ou la tente sont ornés du soleil . de la lune et des étoiles. Sans doute, dans une de leurs chansons, les cosaques se vantent de n'étaler dans les l^azars d'Orient que des « marchandises de choix, les peaux de martre et de renard bleu . les noires zibelines ; « mais sûrement c'était le petit nomljre qui pouvait se permettre à Caffa, Azof ou Eupatoria ce luxe d'étalage. La plupart, assez pauvres diables , se bornaient à s'approvisionner de poissons salés qu'ils allaient colporter ensuite dans les villages de l'Ukraine et jusqu'en Pologne et en Gallicie.
Des dangers, des privations infinies les attendaient dans ce long et pénible voyage. Ils avaient à l^raver la faim, la soif, les extrêmes chaleurs comme les froids extrêmes de la Crimée, les tourbillons de sable et les ouragans de neige, toutes les vari('(és de brigands dont pullulait le
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monde cosaque et le monde musulman. Souvent, au terme de leur voyage, dans les ports de la mer Noire, nos voyageurs rencontraient une mort sans gloire dans quelque lazaret. Le nom qu'on donne à ces négociants, celui de tclioiimak, aurait même une étymologie sinistre : tcliouma, la peste, triste produit du sale et fanatique Orient, que souvent ils rapportaient au pays. Pour s'en préserver, dès le premier jour de leur pèlerinage , ils enduisaient de goudron leur chemise et leur large pantalon. Alors ces vêtements pendant des mois entiers ne quittaient plus leur corps. C'était pitié de rencontrer par le^ chemins de la Crimée ces misérables piétons, noirs et poudreux, avec leurs haillons goudronnés et leurs grandes bottes de cuir, la tête rasée à l'exception d'une queue au sommet de la tête, ayant l'air plutôt de brigands ou d'échappés de galères que d'honnêtes négociants.
Autrefois c'étaient les princes russes et leurs vaillantes gardes aux armures étincelantes qui escortaient les caravanes : du xv!"" au xviii'^ siècle . ce sont les Zaporogues qui ont hérité de cette corvée princière. A certaines époques de l'année où, réguliers comme des bandes d'oiseaux' de passage, devaient arriver les tclioumdks, les fils de la setclie prenaient soin d'établir des ponts de bois sur les rivières, de disposer des détachements armés aux points les plus menacés par les brigands : parfois ils continuaient leur protection aux voyageurs jusque sur les terres du khan de Crimée, qui ne songeait point à s'en plaindre , puisque du commerce avec les Russies découlait une partie de ses revenus. Le service des Zaporogues d'ailleurs n'était point gratuit, pas plus qu'autrefois celui des princes. Ils percevaient un droit fixe de 8 ou 10 roubles pour l'escorte et de tant de kopeks par chariot au passage des ponts. Ce droit servait à alimenter la caisse de « l'armée zaporogue. »
Ces tchoumaks, si fameux dans les trois derniers siècles, subsistent enrorp niijourd'hni : on les retrouve partout.
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assure M. Routchenko, où retentit le dialecte petit-russien. Leur métier est devenu moins pénible : grâce à la gendarmerie russe, plus de haJidamaJis, plus de kamychmki tapis dans les roseaux ikamycli) des fleuves; les Nogaïs et les Tatars ne sont plus les maîtres absolus de la steppe; on arrive en chemin de fer à Odessa, à Sébastopol, à Azof, à Taganrog ; on fait le tour des ports de la Crimée, Eupatoria, Féodosie, Kertch, en bateau à vapeur: mais en même temps qu'il devient plus facile, leur métier commence à perdre sa raison d'être. Avec leurs lents convois de charrettes, pourront-ils soutenir la concurrence des railwaj^s et des paquebots? En 1871 encore, les journaux de la Nouvelle-Russie entretenaient leurs lecteurs d'un fait bien curieux : il s'agissait d'un vieux tchoumak qui, à force de revendre 12 roubles à Kief le cent de poissons acheté 2 roubles à Azof, avait fini par amasser une fortune considérable. 11 possédait 560,000 roubles, environ 2 millions de notre monnaie. Il assurait au correspondant de la Gazette de Kliarliof que, s'il n'eût été le serf d'un avide seigneur, il eut pu acquérir plus du double ; mais ce tcliovmaJt était alors un vieillard de soixante-deux ans ; c'est d'un autre temps qu'il faisait l'histoire : les jeunes gens qui essaieront de continuer ce commerce ruiné n'y amasseront certainement pas quatre millions.
Dans la Petite-Russie comme ailleurs, les types curieux du passé s'en vont tous les jours : il n'y a plus de vrais cosaques, pas plus que de Jia'idamaJis. Nous avons peutêtre entendu le de.Ymev kohzar ; M. Routchenko trace en ces termes le portrait des derniers tchoumoÀs :
« Ce continuel vagabondage sur les grandes routes, cette existence moitié sédendairc et moitié nomade a imprimé sur le visage du tchoumak un cachet tout particulier. L'isolement, les alarmes de cette vie errante, ont contribué à lui donner une certaine rudesse de caractère avec une nuance de mélancolie. Le (chnumak est
généralement silencieux, sombre : il considère la vie avec un secret mépris: toute son attitude révèle une imperturbable confiance en lui-même. Il est enclin à l'ironie, toujours prêt à mystifier ceux qui Tentourent, tout en gardant sa dignité. Une forte chai-pente, des traits énergiques, ses longues moustaches, sa longue queue rejetée derrière l'oreille, lui donnent une physionomie si remarquable que du premier coup d'œil on reconnaît le Ichoumak au milieu d'une foule. Vovez-le dans une foire avec son haut bonnet de peau de mouton, sa souquenille négligemment relevée sur Fépaule, la tête fièrement levée ; il s'avance au milieu des flots de paysans avec un air d'intime satisfaction. Il s'approche de ces grands bœufs, s'informe du prix, marchande, et saisissant de ses poignets robustes un bœuf par les cornes, il le fait agenouiller. Il se retourne et voit une troupe de Juifs qui le regardent : il fait siffler sa houssine ou les menace du poing; les Juifs sont déjà loin. Il continue son chemin, et d'un imperceptible coup de pied renverse un tonneau de goudron, ou bien, comme par mégarde, il laisse tomber son pain dans une jarre de miel et se plaint ensuite au marchand qu'on lui ait gâté son pain. S'il rencontre une jeune fille, il lui dit à l'oreille quelques mots. Enfin il se fi'aie un chemin à coups de coudes dans une foule, arrive au milieu d'an cercle de spectateurs et s'arrête droit en face du joueur de lira. Son visage fier et ouvert, aux premiers sons de cette chère musique, prend une expression de tristesse indicible. Il fixe sur le chanteur son regard sauvage, incline sa tête sur sa poitrine, et des milliers d'autres doumy, des myriades de réminiscences, s'entre-croisent, se heurtent dans son âme et le plongent dans une silencieuse méditation. »
Tel est l'homme qui a partagé avec le cosaque l'honneur d'être chanté par la muse populaire. Le recueil de M. Tchoubinski renferme quarante-six chansons de tchoumaks, celui de M. Routchenko soixante-douze, avec do nombreuses variantes recueillies sur tous les points de la
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Petite-Russie, une étude sur leur commerce, et un vocabulaire fort utile pour comprendre leur dialecte petitrussien, compliqué d'ailleurs de termes particuliers à leur profession. Dans ces chansons, on peut suivre la vie du hardi marchand à travers toutes ses vicissitudes. Le voilà qui se prépare à partir, qui achète quelques paires de bœufs gris et graisse les essieux de bois de ses charrettes. Que faire au village? L'existence y est trop dure. Plus d'un n'a pas d'autre ressource, d'autre salut peut-être, que de s'expatrier. « Il s'attriste, le pauvre orphelin : son père et sa mère sont morts : le malheur l'a frappé, un malheur qui n'est pas venu seul. — Allons! j'attellerai mes boeufs gris à mes quatre chariots. J'irai quérir le poisson sur les bords du Don. Si je reste, je sais bien ce qui m'arrivera : le centenier me livrera pour me faire soldat. »
Mieux vaut encore partir avec les tchoumaks qu'avec le sergent recruteur. Pourtant le jour du départ, que de larmes au village ! Long est le voyage, tous n'en reviendront pas. Et voilà les pères à cheveux blancs, les vieilles mères, les femmes avec leurs nourrissons, les fiancées, qui font la conduite aux compagnons. Souvent on brusque les adieux, crainte de s'attendrir : « Mon bien-aimé s'est mis en route, et moi j'ai couru après lui. J'ai retourné sa charrette, j'ai dételé ses bœufs et je l'ai appelé mon cœur. — Reviens, mon bien-aimé ; reviens, mon cœur. Tes petits enfants sont en i)leurs, ton père et ta mère se désolent. Sais-tu si la fortune te sera favorable ? — Je ne retournerai pas, ma bien-aimée, je ne retournerai pas, mon cœur. Laisse pleurer les enfants, laisse se désoler les vieux parents. Si tu étais une bonne femme, tu n'agirais pas ainsi : tu jeûnerais le vendredi, tu chômerais le dimanche, afin que la fortune me vienne en aide. » La pauvre femme comprend bien que c'est la nécessité qui chasse le mari hors de chez lui. C'est pour vivre et faire vivre les
siens qu'il est tchoumak. Elle s'en revient pleurant, et dès ce jour plus de bonheur pour elle. Elle pleure quand elle voit les bonnes gens deviser gaîment sur leur seuil ; elle pleure quand elle entend les enfants jouer bruyamment dans la rue. Elle envie leur sort à tous. « Ils sont tous heureux ; moi seule, je suis malheureuse. »
Pendant ce temps, que fait le bien-aimé ? Déjà les tcliou- ■inaks ont perdu de vue le village natal. On se hâte lentement : comme ils veulent voyager loin, ils ménagent leur attelage. On parcourt 10 ou 15 verstes, puis on fait une halte; ensuite 10 ou 15 autres verstes, et l'on s'arrête pour la nuitée. L'ataman donne des ordres : s'il y a lieu, il fait disposer les chariots de manière à former un tcibor, une enceinte contre les incursions possibles des maraudeurs. Le second en dignité de la caravane, le cuisinier, dont la voiture est ornée du chaudron et du sac ,à provisions, insignes de sa charge, prépare le gruau. Souvent quelque amateur égaie le repas avec la handoura ou la lira.
On se remet en marche. Voici que déjà on est entré dans la steppe avec ses grandes herbes, mer de verdure, où l'on ne trouve ni sentier ni poteau, pas plus que sur les flots. Le jour, on reconnaît son chemin en montant sur un Tiourgane, un de ces tumuli qui recouvrent les ossements et les armes des nations disparues. La nuit on se dirige d'après les étoiles. Jusqu'à présent, le seul ennemi à craindre, ce sont les brigands. Quand il les voit sortir de derrière la colline, l'ataman Gavrilenko, disent les chansons, « se tord les mains de désespoir et verse des larmes amères. » Larmes de héros, car il est bientôt remis de son émotion, et sort à cheval du taior pour se mesurer avec le chef des brigands. Celui-ci lui porte un terrible coup de lance; mais on ne peut tuer Gavrilenko qu'avec une balle d'argent, une balle conjurée ; il résiste au choc et de la riposte abat son ennemi. Les brigands, voyant
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tomber leur chef, se replongent dans le Iburré et disparaissent. D'autres fois la bande tout entière, dont le nombre sacramentel est toujours de quarante- quatre, est sacrifiée à la juste fureur des frhoumaks. qui entonnent le chant d(^ victoire : « Sois lière, ô ville, ville de Poltava, de ce que notre gloire n'a pas péri ! Ils étaient quarante- quatre, ils n'ont pu venir à bout de nous dix. »
Quand on s'éloigne du Dnieper, on s'engage dans les steppes arides du gouvernement de Tauride. Aux haïdamaks succèdent les Nogaïs, bien autrement nombreux et redoutables. Contre leur impétueuse cavalerie, on forme à la hâte le tahor et l'on se défend de son mieux. Parfois, mais beaucoup plus rarement dans la réalité que dans la chanson, l'aflaire tourne mal pour le mulsuman. On le poursuit, on le fait prisonnier. Alors son sort n'est pas long à régler : comme on n'attendait de lui aucune pitié, il n'en peut espérer aucune. On lui enfonce trois piques dans le corps et l'on dresse cette potence improvisée au sommet d'un kourgane; pendant que la bête de proie est clouée là-haut comme une chouette malfaisante, éclate le chœur triomphant des tcJioiimaks, vengés enfin de tant d'insultes : « Contemple, ô musulman, contemple notre liberté. Ah ! notre chère liberté : elle fleurit comme le rouge pavot, tandis que ta tête musulmane ruisselle de ton sang. »
On arrive en Crimée. Là du moins on est protégé par le iarlik, les lettres patentes du khan; mais qui peut s'en reposer sur la perfide inconstance des Tatars ? Qui sait si quelque ordre nouveau n'est pas arrivé de Constantinople, si quelque incursion des Zaporogues n'a pas allumé en eux la soif de la vengeance ? C'est à l'homme sage de tout prévoir. Les premières bandes de tchoumaJi!^ ont été averties à temps par les marchands allemands que quelque chose se prépare : ceux-là se sont hâtés de faire leur i)rovision de sel et de regagner les l)ords du Dnieper.
C'est sur les dernières bandes que crèvera l'orage, orage irrésistible ; contre les Tatars de Crimée, que peuvent les retranchements de charrettes, la bravoure de l'ataman Gavrilenko? «Hélas! de Pérékop à la rivière Salgir, là-bas gisent les cadavres des tcJioumalîS', ils sont couchés par trois, par quatre; leurs vêtements sont trempés de leur sang. — Sur la rivière Salgir, le canon a retenti : de plus d'un tclwumak pleureront le père et la mère. — Sur la rivière Salgir, les mousquets se sont fait entendre : de plus d'un tclioumak resteront orphelins les petits enfants. — Sur la rivière Salgir bruissent les guérets maudits : plus d'un tchoiimak sera vainement attendu par une cosaque aux noirs sourcils. »
Et même sans les attaques de leurs ennemis, de nos jours encore, à combien de hasards ne sont pas exposés les aventureux commerçants ! Quand l'herbe manque, quand les sources sont taries, les bœufs languissent ; leur maître désespéré ne sait que faire pour les soulager. Entre le tchoumaà et ses bœufs intervient alors une scène touchante d'églogue, d'une fraîcheur toute virgilienne. L'homme n'a plus ni fourrage, ni eau de source à donner à ces pauvres bêtes. Il cherche par ses caresses et ses bonnes paroles à endormir leur souffrance : « 0 mes bœufs, mes bœufs gris et tachetés, que vous êtes de braves bêtes ! Voilà trois jours, que sans boire ni manger vous restez au timon. » Les compagnons du tchonmak, lui viennent en aide. Tout le convoi s'arrête en attendant que ses l)œufs aient repris leurs forces. « Celui qui abandonne son compagnon dans l'embarras, dit le proverbe petit-russien , que sa peau l'abandonne comme au printemps l'écorce des saules. « Mais quelquefois c'est le maître lui-même que la maladie
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vient frapper. Son sort l,ui a été prédit par le hibou^ qui au sommet des Jiourganes fait entendre son lugubre lion ! liou !
Un présage plus certain, c'est la douleur de ses bœufs. '( Mes bœufs, mes bœufs gris, pourquoi ne l)uvez-vous pas? pourquoi faites-vous ce chagrin à votre jeune maître? » Et déjà le voilà étendu sur le devant de sa charrette, la main droite sur son cœur, et qui fait ses adieux à la vie. « Arrêtez-vous, mes fidèles camarades, jeunes tcJioumaks, braves compagnons, pour me rendre les derniers honneurs. Près de la glorieuse Pérékop, creusezmoi une fosse profonde ; sur mon corps entassez un kourgane élevé, et que de toute l'Ukraine on puisse apercevoir ma tombe. » Avant de mourir il veut revoir encore son cher attelage. « Ah ! mes bœufs, mes bœufs gris, qui va être votre maître quand je ne serai plus de ce monde? » et ses Ijœufs sont attendris, et bien tristement ils s'éloignent de la place où est tombé le malheureux. « Ils mugissent plaintivement et voudraient rappeler de la tombe leur jeune maître. » Ce sont eux qui, arrivés à la cabane lointaine, annonceront à la fille du tchoumak qu'elle est orpheline. « Ne pleure pas, ne nous maudis pas, jeune maîtresse. Ton seigneur n'est plus, mais c'est fait de nous aussi. » Ou bien c'est le coq de la chaumière natale qui, mû par un instinct fatidique, saute éperdu sur le seuil, crie son cocorico et avertit la vieille mère de ne plus attendre son fils. Cependant les tchoumaks ont creusé la tombe de leur ami ; « ils ont élevé le haut Iwurgaiie ; sur le sommet ils ont planté l'obier aux baies rouges. » Le corps du tchoumak est désormais à l'abri de toute profanation. Vainement le coucou arrive-t-il à tire-d'aile. « Donne-moi, mon cher, dit-il à l'aigle, donne-moi quelque chose du corps, ne fût-ce que le bras droit. — Et l'aigle a répondu : Je le voudrais, mon cher ; mais tu vois comme ils ont entassé la terre humide? Je ne suis pas
de force à la soulever. » On remarquera comment la poésie de ces rudes compagnons, cette chanson éclose le soir autour des feux de bivouac, tient de près à la poésie primitive des races aiyennes, qui animait tout dans la nature, aux instincts durables de l'âme russe, qui, malgré le christianisme et l'orthodoxie byzantine, n'a pu se résigner à dépeupler le monde de ses hôtes divins et a laissé aux animaux la parole et le don prophétique. Les tclioumaks, ces descendants des guerriers de la Chanson d'Igor, rendent comme eux, une sorte de culte à la nature de la steppe. Les bœufs gris ont des larmes pour leur maître, le hibou l'avertit de sa fin prochaine, le coq domestique l'annonce à sa famille, et les oiseaux de proie, caquetant au sommet du kourgane, donnent des louanges dépitées à la solidité de son monument, à la piété de ses compagnons. Il durera, ce monument, et quand d'autres caravanes passeront en ces lieux, chaque voyageur s'arrêtera pour donner un souvenir au mort inconnu et ajouter une poignée de terre à son tumulus. « Cela rend le voyage heureux, » assure le dicton petit-russien. Chez beaucoup de peuples primitifs le sentiment de bienveillance se manifeste par une cérémonie analogue. « .J'ajouterai une pierre à votre cairn, » dit en manière de politesse le montagnard des lûghlciiids. Le Juif encore aujourd'hui apporte un caillou sur le mausolée d'une personne aimée.
La nation petite-russienne , qui s'étend sur cinq ou six des gouvernements russes, et qui comprend 12 ou L3 millions d'âmes, sans compter 3 millions de Ruthènes dans la Gallicie autrichienne, mérite certainement d'être mieux connue. Comme d'autres, elle a, en sa langue, ses historiens, ses publicistes, ses poètes, ses romanciers. Pour
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le passée si l'on veut se rendre compte de ses sentiments et de ses tendances, le plus sûr est peut-être d'étudier ses chansons. Dans les chroniques qui ont raconté son histoire, on retrouve souvent Fécho des passions de la masse ; mais l'expression s'en est parfois aussi modifiée, refroidie sous la plume des lettrés, qui avaient une naturelle tendance à se rapprocher de la classe dominante, à rechercher la société des seigneurs. Au contraire, dans la chanson rustique, la pensée du peuple arrive à nous sans intermédiaire. Nous y voyons clairement ce qu'il aimait, ce qu'il ^haïssait, et quels hommes il prenait pour son idéal. Pendant longtemps, les doumy ne lui connaissent qu'un ennemi, et le Petit-Russien, placé en face du Tatar, dans la même situation que les Slaves du Danube et les Grecs vis-à-vis du Turc, retrouve presque les mêmes inspirations. Ses chants de guerre, ses ballades d'esclavage, rappellent ceux de la Hellade et de la Serbie. La dispersion des familles, la rencontre du frère et de la sœur dans d'étranges circonstances, les cruautés des mulsumans, égalées par les représailles chrétiennes, voilà ce qu'on raconte sur les bords du Dnieper comme sur les rivages du golfe de Corinthe. Le Zaporogue, malgré ses ' imperfections , est glorifié comme le furent, en dépit de leurs crimes, les haïdoutes du Danube et les klephtes du Pinde. Faut-il s'étonner si les peuples, cruellement opprimés par l'islamisme, pardonnent tout à de braves outlaws
S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent ?
Plus tard l'ennemi du Petit-Russien, c'est le '}ian et ses alliés. Que la diète de Pologne n'a-t-elle prêté l'oreille aux chansons du peuple ! Elle y aurait appris plus sûrement que dans les doléances de ses représentants officiels ses véritables griefs. L'Ukraine hésita longtemps entre la Pologne et la Moscovie ; mais^ inquiétée dans sa religion par les intrigues des jésuites^, elle s'éloigna violemmenl de la
Pologne catholique pour se donner à la Russie orthodoxe. Elle préféra l'autocratie d'un tsar aux libertés qui, dans la république polonaise, dans le royaume des nobles, n'étaient l'apanage que d'un petit nombre.
Toutefois elle ne s'est pas donnée au Moskal sans conditions. Avant de pouvoir l'assimiler à la Grande-Russie, Pierre Alexiévitch et Catherine II ont rencontré plus d'une résistance ; mais il semble que ces résistances n'aient jamais été aussi populaires que l'ancienne lutte contre la posjjolite. Bogdan Khmelniçki, le promoteur de l'insurrection anti-polonaise, est resté et restera le héros favori de la muse rustique. Au contraire, elle est froide , même hostile à l'égard de Mazeppa. Elle ne lui sait pas gré d'avoir été le dernier champion de l'indépendance nationale. Son héros dans la guerre de 1708, c'est Paleï, la victime et le vainqueur de Mazeppa. Lui seul semble à ses yeux sauver l'honneur du nom cosaque compromis par une rébellion contre le tsar orthodoxe. La poésie populaire, en lutte contre le pa/i russe ou polonais, a une inspiration essentiellement démocratique. C'est dans la république égalitaire des Zaporogues qu'elle cherche des champions contre la république aristocratique de Pologne.
Ce môme caractère se retrouve encore dans ses chansons en l'honneur de marchands, chercheurs de sel et de poisson sec. Le tchoumak, pour faire le commerce, ne cesse pas d'être un cosaque. Parce qu'il travaille pour vivre, il n'en est pas moins noble. Il faut être aussi brave pour aller trafiquer dans les villes infidèles de Crimée que pour y porter le ravage. Voilà pourquoi le nom du tclwuïiuiJi, répété sur la lira ou la Mndoura, vole sur les lèvres des hommes et pourquoi son kourgane s'élève aussi haut dans les steppes désertes que celui de l'aventurier tombé dans la guerre sainte.