CHAPITRE IV
AIAZEPPA ET PALEI.
Après la lutte contre les Tatars et la guerre contre les Polonais, le troisième cycle de l'épopée cosaque serait la rivalité de Paleï et de Mazeppa ^ curieux épisode du grand duel entre Pierre P'' et Charles XII. M. Koulich a déjà publié en 1856 dépiquantes légendes sur ces deux hommes. La première raconte que Mazeppa, craignant d'être vaincu par Paleï, l'enferma dans une colonne de pierre, qui n'avait qu'une ouverture par laquelle on passait au captif juste assez de nourriture pour qu'il ne mourût pas. Mazeppa crut alors pouvoir guerroyer contre le tsar. Le tsar, constamment vaincu, apprit enfin ce qu'était devenu Paleï. Il fit démolir la colonne et en tira le fidèle cosaque : celui-ci tremblait de tous ses membres, tant il était épuisé. Pour lui laisser le temps de se refaire, on demanda à Mazeppa une trêve de douze jours. Au bout de ce temps, Paleï monta à cheval , fit le tour de l'armée de Mazeppa on laissant pendre sa lance comme un fil-à-plomb. Alors il sembla aux soldats de Mazeppa qu'ils étaient entourés d'une forêt dont ils ne pouvaient sortir qu'en baissant la
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tête. Les cosaques de Paleï saisissaient ce moment pour leur couper le cou. Alors Mazeppa fit battre en retraite, en s'écriant : « Le vieux chien est encore vivant ! »
On remarquera combien les traits épiques dont ce récit est plein sont plus anciens que le xviii'' siècle. Le héros enfermé dans un souterrain, les douze jours qui sont nécessaires à sa guérison , sa course circulaire autour de l'armée ennemie, la forêt fantastique dont il l'entoure sont de la plus vieille épopée.
Le père de Mazeppa, dit une seconde légende, eut un fils dont le tsar Pierre fut parrain. Alors le tsar demanda au cosaque PloÀlia fPaleï) qui savait d'avance ce qui se passerait dans cent ans : « Que m'arrivera-t-il? — Il t'arrivera , répondit Paleï, que dans trente ans ton filleul te fera la guerre. — Tu mens, Paleï ! est-ce possible que mon enfant lève la main contre moi ? » Alors il le fît desc3ndre dans un puits : on ne lui donnait rien à manger; on avait seulement placé auprès de lui un cornet de tabac. « Voilà pour toi ! lui dit le tsar. Si tu as dit la vérité, tu peux bien vivre dans un cachot sans autre chose que du tabac; si tu as menti, eh bien! péris. » Trente ans se passèrent, Mazeppa fit à Pierre une guerre terrible qui mit le tsar au désespoir, « Tu vois, lui dit alors un de ses soldats, que Paleï disait vrai. » Pierre se ressouvint alors et s'arrachant les cheveux s'écria : « Qu'on le tire du cachot ! » Le vieux cosaque n'avait plus que la peau sur les os ; son corps était couvert de mousse ; sa barbe tombait jusqu'à la ceinture. Le cornet de tabac était vide. Si Pierre avait tardé un jour ou deux, Paleï était mort. On le retira du puits, on l'apporta au tsar sur une civière. Le tsar lui demanda pardon tout en larmes : le cosaque promit de le sauver. Il passa un jour à boire, puis deux, puis trois ot recouvra ses forces. Il choisit onze cosaques et monta à cheval lui douzième. Il entoura d'un cercle magique l'armée de Mazeppa^ dont les soldats devinrent fous et toiu'-
nèrent leurs armes les uns contre les autres. Le rebelle voulut fuir : les douze hommes le poursuivirent la lance à la main. Il avala une des lances, puis deux, entin les onze lances; mais quand de la douzième Paleï le frappa, Mazeppa mourut. Son ennemi brûla son corps et dispersa ses cendres.
La donnée est la même que dans la précédente légende : les ti'ente ans, les trois jours de guérison, et surtout l'affectation du chiffre douze sont à remarquer. Si cette légende était bien authentique, il faudrait certainement y reconnaître un écho des légendes kiéviennes sur l'emprisonnement et la délivrance d'Ilia de Mourom.
Dans une troisième légende, Paleï est tiré par le tsar repentant non d'un puits , mais de la Sibérie : ce qui est plus conforme à l'histoire. Lui seul peut vaincre Mazeppa. Mais dans toute l'armée du tsar il n'y a pas de cheval assez robuste pour porter un tel héros : il s'approche de l'armée ennemie, il voit son cheval héroïque condamné à porter de l'eau. Ce serait alors le cheval mythique, imparfait, que nous trouvons dans tant de légendes épiques '*>. Il monte sur lui, et ce porteur d'eau redevient un coursier rapide comme un aigle.
Paleï avec le tsar se rend invisible pour entrer dans le camp ennemi. Ils s'approchent de la tente des généraux : Paleï fait entendre au tsar tout ce que disent de lui Mazeppa, le Suédois et le pacha turc. Le Suédois ne les voit pas, mais il entend parler et tire sur Paleï : le cosaque sourit : « Si ma peau n'était pas si vieille, dit-il, je serais tué. Il tire bien l'animal ! » Ce qui rendait Mazeppa invincible, c'est que Paleï lui-même lui avait enseigné autrefois des secrets magiques. Heureusement il ne lui a pas tout api)ris. Il disposa les canons do Pi(^rre le Grand d'une laron mystérieuse; on ht feu, et dc^ l'ai'mée ennemie il resta
(1) Voir ci-dessus, pa^es 48 i^t 265.
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ce qui reste de l'herbe après un incendie. Cette réputation de sorciers que les cosaques du Dnieper laisaient à leurs chefs les plus célèbres, nous la retrouvons non-seulement dans la légende, mais dans les documents historiques : Krasnochtchokof était un sorcier pour les cosaques du Don.
Quant aux chansons héroïques sur la même période , j'en ai déjà analysé quelques-unes dans le chapitre sur Pierre le Grand (Voir ci-dessus, page ?A\].