‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la RussieChapitre 8 sur 62 · ILIA DE MOUROM · texte numérisé non relu

ILIA DE MOUROM

Le héros qui domine tout le cycle de Kief et qui dépasse en majesté épique même le Beau iSoleil Vladimir, c'est Ilia de Mourom. Toutes les chansons, en toutes leurs variantes, s'accordent sur ce point : c'est un fils de paysan.

Ilia, avant de se révéler comme un logatyr , un héros, était resté trente années comme perclus et paralysé. Un jour que son père et sa mère travaillaient aux champs apparaissent deux vieillards divins. « Ilia de Mourom, fils de paysan, lui crient -ils, ouvre -nous les larges portes.

fais-nous entrer dans ta maison. — Hélas ! répond l'infirme, je ne puis ouvrir les larges portes. Il y a trente ans que je reste assis; je ne puis remuer ni les bras ni les jambes. — Lève-toi , Ilia , sur tes pieds rapides , ouvre-nous les larges portes, fais-nous entrer dans ta maison. » Ilia se lève en effet et va leur ouvrir. Les inconnus lui présentent alors une coupe remplie d'un certain breuvage. A peine a-t-il bu que « son cœur héroïque s'échauffe et que son corps blanc se couvre de sueur. » — « Que sens-ta en toi , Ilia de Mourom? demandent les étrangers. — Je sens en moi une grande force. — Ilia, tu seras un grand héros ; tu ne dois pas mourir en bataille. Livre donc combat à tous les héros, à toutes les héroïnes audacieuses. Seulement ne t'avise pas de lutter avec Sviatogor le hogatyr, car la terre peut à peine le porter ; ne va point t'attaquer à Samson le fort : sur sa tête, il y a sept cheveux divins ; ne lutte point avec le sang de Mikoula : il est chéri de la mère humide, la terre ; n'en viens pas aux mains avec Volga : ce n'est point sa force qui le rend invincible , c'est sa ruse. »

Voilà donc Ilia qui tout à coup de cul-de-jatte est devenu un héros auquel tous les autres devront céder à l'exception de Sviatogor, Samson, Mikoula et Volga. Mais ce n'est pas à cette génération de titans qu'appartient Ilia. Dans certaines variantes de ces bylines, après avoir vidé la coupe miraculeuse, il dit aux étrangers divins : « Je me sens une telle force que la terre peut à peine me porter. » Ce n'est pas ce que veulent ses bienfaiteurs : Ilia doit être un héros qui ne soit pas à charge à la mère humide; ils lui font boire un autre breuvage qui réduit cette vigueur excessive à de plus raisonnables proportions.

Quel est le premier usage que fait Ilia de la force qui est en lui? Le même usage que son prototype Mikoula : il s'occupe du défrichement de la terre russe. Pendant que ses parents sont endormis, il va faire leur besogne rustique. Les deux vieillards s'épuisaient à abattre

une forêt : Ilia en un tour de main en arrache tous les chênes et les lance au loin dans la rivière. Il jouit de l'étonnement des deux campagnards à leur réveil; il leur raconte sa guérison et leur annonce qu'il va partir. Pour se procurer un coursier, il suit à la lettre les instructions qu'il a reçues de ses bienfaiteurs divins. Il s'en va sur la grande route , et dès qu'il rencontre un mougik conduisant par la bride un cheval teigneux, il le lui achète au prix qui lui est demandé; puis, pendant trois nuits consécutives , il promène et baigne le sonipède dans la rosée du jardin. Quand cette médication est terminée, Ilia se place à cheval devant une haute muraille , et la bête rustique, devenue un coursier héroïque, la franchit d'un seul bond (*). Alors Ilia demande à ses parents leur bénédiction et s'en va dans la campagne rase. Pourquoi le fils de paysan quitte-t-il la charrue pour courir la steppe? Il le faut bien, dans l'intérêt même de l'agriculture. C'est le temps où la sainte Russie est en proie aux forces mauvaises, infestée de monstres, de brigands et de païens. Ilia , c'est le libre paysan qui saisit le fer sacré pour la défense du sol.

Bientôt il rencontre une tente blanche dressée au pied d'un chêne. Il y entre et trouve un lit de 70 pieds de longueur. Bravement il s'y couche et s'y endort d'un

(1) Sur les chevaux /leVoi'ijue» qui figurerout dans ces récits, consulter M. Angelo de Gubernalis, Mythologie zoologique ou les légendes animales, trad. par M. Renaud, Paris, 1874, t, I, chapitre du Cheval. \\ c'\\.q des types de chevaux he'roiquet , qui tous ont été défectueux à l'origine: Tatos, le coursier des mythes hongrois, Pégase qui est /ienu7e7è4-^ imparfait à l'origine. Charatz, le cheval de Marko Kralévitch, était un poulain lépreux : son maître le guérit et lui apprend à boire du vin. Dans la Russie du nord il y a une relation étroite, qu'expliquent les Védas, entre le cheval mythique et le soleil. Voir dans les (raî^awa; de la Société archéologique de Moscou, année 1874, le travail de M. Elimenko, sur les peignes à tête de cheval du gouvernement d'Arkhangel. Le soleil est faible aussi, i;?ipar/"aî7 à son lever ; mais quand il s'est baigné dans la rosée du matin, il apparaît dans toute sa splendeur. Le cheval est également en rappon avec le vent. (Le cheval de Dardanus est fils du vent; légendes sur les juments espagnoles et portugaises fécondées par le vent; Pégase, cheval ailé).

sommeil héroïque (*) qui dure trois jours et trois nuits. Soudain on entend du côté du nord un bruit terrible : la terre maternelle en est ébranlée, la forêt sombre ondule comme un champ de blé, les fleuves débordés escaladent leurs rives. Ilia dort toujours. Alors son bon cheval l'éveille en le touchant de son sabot, et, prenant une voix humaine, comme les coursiers homériques d'Achille, lui dit : « Debout, Ilia de Mourom ! pendant que tu sommeilles, tu ne sais pas le danger qui te menace. Voilà Sviatogor qui revient dans sa tente. Laisse-moi fuir dans la campagne rase et monte toi-même sur le chêne humide (^). »

Ilia avait à peine suivi ce conseil qu'il voit s'avancer, dominant de sa poitrine les hautes forêts , touchant de sa tête les nuages voyageurs , un cavalier qui porte sur son épaule un coffret de cristal. Arrivé au pied du chêne, il ouvre le coff'ret avec une clé d'or ; il en sort une femme héroïque d'une merveilleuse beauté. Elle prépare le dîner de Sviatogor, qui mange et s'endort sur son grand lit. C'est alors qu'elle avise Ilia dans les branches du chêne. Elle le somme do descendre, autrement elle avertira le géant. Quand il est descendu, elle l'invite à se livrer à l'amour avec elle, autrement elle réveillera Sviatogor et dira qu'il est venu pour lui faire violence. Ilia est bien obligé de céder. Comment ne pas reconnaître dans la chanson russe cette singulière donnée du conte arabe qui

(1) L'épithète d'héroïque {bogatyrskii) revient souvent dans les chansons. Elle s'appliquo à tout ce qui participe à la nature extraordinaire du héros. Ainsi il y aie cheval héroïque qui franchit le Dnieper d'un seul bond, la femme héroïque qui resplendit d'une beauté presque divine, le cri héroïque qni fait chanceler les palais sur leurs fondations, le sommeil héroïque qui dure des jours et des mois, même le ronQement héroïque, qui ressemble au roulement du tonnerre. C'est dans ce sens particulier que nous emploierons souvent cette épithète. Scientifiquement elle peut se traduire par celle de mythique.

l2) Rien de plus fréquent dans toutes les épopées que le cheval qui avertit son maître du danger. Celui du héros persan Houstem l'éveille, puis l'aide à vaincre son ennemi en combattant de ses dents et de ses sabots. Celui de Marko K'ralévilch, le héros serbe, pleure comme ceux d'Achille sur la fin prochaine de son maître. Dafi s le Ramayana, le coursier de Ravâna lui présage par ses larmes la défaite et la mort.

sert d'introduction aux Mille et une Nuits^ Là aussi, d'un coffret porté par un géant, sort une belle et perverse captive qui pendant le sommeil de son époux se charge de prouver au sultan Schahriar toute la vanité des précautions jalouses.

La belle infidèle met ensuite Ilia de Mourom dans la poche du mari trompé et éveille Sviatogor, qui la renferme à clé dans le coffret de cristal. Il remonte sur son cheval et se dirige vers les Saintes-Montagnes; mais le coursier titanique trébuche, et, comme son maître le frappe de sa cravache de soie, il se plaint d'une voix humaine : « Auparavant je ne portais qu'un héros et ta femme héroïque, maintenant je porte une femme héroïque et deux héros; il n'est pas étonnant que je trébuche. » Sviatogor tire de sa poche Ilia de Mourom, l'interroge et apprend de lui la vérité. Alors il tranche la tête à sa femme et fait avec son prisonnier un pacte de fraternité guerrière : Sviatogor sera le grand frère et Ilia Je jeune frère.

C'est pendant ses expéditions en compagnie du géant que le héros de Mourom fait visite, dans les Saintes-Montagnes, au père de son grand- frère. Le vieux était aveugle et impotent. Il demande à serrer la main d'Ilia pour voir si les bogatyrs russes ont les membres forts et le sang chaud. Le héros, prévenu par son ami, prend un énorme morceau de fer, le fait rougir au feu et le tend au vieillard. Celuici le serre à en faire jaillir les étincelles et les paillettes enflammées. « Bien, dit-il au jeune brave, tu as la main forte et le sang chaud; tu es un véritable héros (*). »

(1) Dans les Contes de la Grande-Bretagne publiés par M. Loys Brueyre (Paris, 187S),le conte des Échelles du géant Mac-Mahon reproduit une donnée semblable : • Donne-moi ta main • dit le Titan au fermier Robin. — Robin lui lendit son soc de cliarrue et lo géant le tordit comme une tige de pomme de terre. • L'analogie est d'autanlplus frappante que Mac-Mahon, comme le père de Sviatogor, se confond avec ses rochers, qu'il est une nianière de héros-montagne, et que Robin le fermier est comme Ilia une sorte de héros-paysan.

Cependant la destinée que le « forgeron des montagnes du nord » a forgée pour Sviatogor va s'accomplir. Comme les deux frères d'armes chevauchaient vers le septentrion, ils trouvent sur leur chemin un immense tombeau de pierre avec cette inscription : « Celui qui est destiné à dormir dans ce tombeau y restera couché. « Ilia s'étend dans le sépulcre, mais il le trouve trop large et trop long pour sa personne. Sviatogor s'y étend à son tour, et le trouve parfaitement à sa taille. « Il est fait exprès pour moi, dit-il à son compagnon; prends le couvercle et couvre-m'en. — Je ne prendrai point le couvercle, mon grand frère, et ne t'en couvrirai point ; c'est une terrible plaisanterie que la tienne. Veux-tu donc t'ensevelir vivant ? » Alors Sviatogor prend lui-même le couvercle et le ramène sur lui ; mais quand il veut le soulever, tous ses efforts sont inutiles. « Ah! mon jeune frère, s'écrie-t-il, c'est ma destinée qui me cherche ; essaie à ton tour de soulever le couvercle. » Ilia essaya et ne put. « Ilia, prends mon glaive trempé dans l'eau de puits et frappe le couvercle par le travers ; » mais le Mouromien n'était pas de force à soulever le glaive de Sviatogor. « Penche -toi sur le tombeau, reprend le géant ; par cette fente je te soufflerai mon souffle héroïque. » Ilia obéit, et tout à coup se sent trois fois plus de force qu'à l'ordinaire. Il soulève le glaive et en frappe le tombeau par le travers. Sous la violence du coup, des étincelles jaillirent ; mais où l'acier avait frappé apparut dans la pierre une bande de fer. Il frappa le tombeau dans sa longueur, et une bande de fer se montra dans la longueur du couvercle. « Je vais expirer, dit alors le Titan ; penche-toi vers la fente, je soufflerai encore vers toi, et je te communiquerai toute ma force. — J'ai bien assez de force, répond le héros ; si j'en avais davantage, la terre pourrait à peine me porter. — Tu as bien fait, mon jeune frère, de ne pas obéir à mon dernier ordre. C'est le souffle de mort que je t'aurais soufilé ; tu

serais tombé sans vie à côté de moi. Maintenant adieu ; je te donne mon glaive trempé dans l'eau de puits ; pour mon cheval, attache-le à mon tombeau. Nul autre que moi ne doit le posséder. » Ainsi disparut Sviatogor, vaincu par sa destinée. N'est-ce pas ainsi que le sage Merlin séduit par Viviane, la Dalila celtique, s'enferma lui-même dans le sépulcre enchanté ?

Cependant Ilia de Mourom n'avait demandé leur bénédiction à ses parents que pour se rendre auprès de Vladimir.

Ilia chevauche donc vers Kief. Avant de partir il avait fait un vœu, celui « de ne pas ensanglanter ses mains. » Ce trait d'humanité n'est pas le seul à relever dans sa légende. Son bon cheval, à chaque foulée, franchissait une verste , enjambant les lacs , les rivières et les forêts. Pour aller de Mourom à Kief, il y a deux chemins : un plus long, un plus court; mais le plus court est infesté par Soloveï le Irigand. Ilia trouve honteux de faire un détour, et au bout de 500 verstes il se trouve en présence de l'ennemi.

Un monstre bien étrange que ce Soloveï! son nom signifie Je Rossignol', mais il rappelle plutôt les gigantesques oiseaux du lac Stymphale , les ignobles harpies. Il s'était bâti un nid sur sept chênes, étendait ses griffes à sept verstes autour de lui et depuis trente années infestait la contrée. Il rugissait à la manière des bêtes fauves, hurlait à la manière des chiens, « sifflait comme un rossignol. » Seulement, quand il sifflait, les grands arbres des forêts se courbaient jusqu'à terre. A ce sifflement, le bon cheval d'Ilia tomba sur ses genoux. De sa cravache de soie le héros le cingla entre les deux oreilles et sur ses flancs rebondis : « Gibier de loup, sac à foin, lui dit-il, n'as-tu jamais entendu le rugissement des bêtes, n'as-tu jamais entendu le hurlement des chiens, n'as-tu jamais entendu le sifflement du rossignol? » Mais il vit que le péril

était grand ; oubliant son vœu téméraire, il banda son arc, et de sa flèche d'acier atteignit le brigand à j'œil droit. Soloveï dégringole de son nid : Ilia l'attache h son étrier et se met en devoir de l'emmener. La femme et les enfans du monstre saisissent des épieux pour assaillir le héros, puis s'efforcent de négocier la rançon du brigand. On apporte à Ilia une coupe pleine d'or, une coupe pleine d'argent , une coupe pleine de perles. « C'est pour ma peine ! dit-il en les prenant; mais je ne vous rendrai pas votre père, il recommencerait ses brigandages. » Dans le plus grand nombre des variantes , Ilia refuse l'argent. Il conserve ce caractère de héros désintéressé qui contraste avec les données de l'épopée germanique, où l'on s'égorge pour l'or rouge de la bruyère ou le trésor des Niebelungen. De même, quand les mougiks de Tchernigof viennent le remercier d'avoir délivré le pays et lui offrir de l'or et le gouvernement de leur cité, il refuse la fortune comme le pouvoir. Il a hâte d'arriver auprès de Vladimir pour les fêtes de Pâques.

Il est arrivé ; il a franchi la grande porte du palais , il est entré dans la salle d'honneur du Beau-Soleil. « Il fait le signe de la croix comme il est ordonné, salue comme il est prescrit, s'incline vers les quatre côtés, principalement devant le gracieux prince Vladimir et devant la princesse Apraxie. »- — « Salut, lui dit Vladimir; salut, brave et bon compagnon. J'ignore ton nom et ton pays. Es-tu tsar ou flls de tsar ? es-tu roi ou fils de roi ? » Le fils de paysan décline son nom, annonce sa capture. Tout le monde s'empresse pour voir le brigand. Vladimir l'invite à rugir comme une bête fauve, à sifller comme un rossignol. Soloveï refuse de faire montre de ses talents. « Je ne mange pas ton pain, dit-il au prince de Kief, je ne suis pas ton serviteur, ce n'est pas à toi que j'obéirai. »

Mais il obéira au Mouromien, qui lui renouvelle l'ordre de siffler. Pour le mettre en verve, le gracieux prince

lui verse une coupe de vin de la contenance de quinze pintes. Soloveï l'empoigne d'une seule main, la vide d'un seul trait, à la manière héroïque. Ilia lui avait enjoint de ne rugir, de ne siffler qu'à demi pour épargner le prince et ses gens; mais le monstre, par malice, rugit et siffle à pleine gorge. A ce sifflement s'écroulent les toits du palais; tous les convives tombent demi-morts. Mais Ilia a protégé le prince et la princesse : il a pris Vladimir sous un de ses bras, la princesse sous l'autre bras, comme une poule ferait de ses petits. Dans certaines chansons, Vladimir, d'effroi, ■marche à quatre pattes. C'est la scène, si souvent représentée sur les vases antiques, de la terreur d'Eurysthée quand Hercule lui amène enchaîné, du fond de l'enfer, le Cerbère aux trois gueules hurlantes. En punition de sa désobéissance, le héros saisit le brigand et le coupe en menus morceaux qu'il répand dans la campagne. Nous reviendrons sur le côté mythique de ces aventures.

Voilà donc Ilia de Mourom entré au service du prince, ou plutôt au service de la terre russe, assaillie par tant d'ennemis. Il devient le chef des bogatyrs de Kief, leur ataman ^*^. Avec eux, il monte la garde aux barrières de la capitale, pour empêcher que « nul piéton ne les dépasse, que nul cavalier ne les franchisse, que nulle bête fauve ne les escalade, que nul oiseau de mauvais augure ne vole au-dessus. »

Or un jour on voit arriver une héroïne, une ])olénitsa audacieuse ; sur son cheval , qui ressemble à une puissante montagne, elle est campée comme une énorme meule de foin. Elle chevauche, la maudite, un faucon sur Ve^aule; elle siffle et rugit, elle brave les héros chrétiens et les défie en combat singulier. « Si Vladimir, prince de Kief, ne m'oppose un champion, je courberai Vladimir sous mon

(1) Nom donné par les cosaques du Don, ou par les Zaporogues, et en général par les associations militaires ou commerciales de l'ancienne Russie au chef qu'on a librement élu.

glaive, je lui trancherai la tête, j'exterminerai tout le peuple des mougiks, je réduirai en poussière les églises de Dieu. )) Les héros se regardent terrifiés, et Ilia leur demande qui l'on chargera de combattre la chienne. On envoie d'abord Alécha Popovitch. Il chevauche, il chevauche et se cache derrière un chêne pour regarder la polénitsa. A sa vue, le courage lui manque et il revient au galop vers ses frères d'armes, avouant qu'il n'ose combattre. On envoie Dobrj-na Nikitich; lui aussi tourne bride épouvanté. Ilia de Mourom, « le vieux cosaque, » voit bien que c'est à lui de donner l'exemple. Il chevauche, il chevauche; mais ce n'est point une plaisanterie que les jeux de la ^oUnitsa! elle lance sa massue d'acier jusque dans les nuages et la rattrape d'une seule main. Et quelle massue ! elle pèse 36,000 livres. Comme tant de héros des épopées homériques ou françaises, Ilia sent son cœur glacé d'effroi. Il harangue son bon cheval, le suppliant de ne pas l'abandonner à l'ennemi, puis il charge vigoureusement l'héroïne: on eût cru voir deux nuages s'entre-choquer au milieu du tonnerre et des éclairs. A coups de massue, à coups de lance s'attaquent les deux guerriers; à la fin, ils mettent pied à terre et luttent corps à corps. Ilia est terrassé; la géante le tient sous son genou et se prépare à l'égorger ; mais Ilia de Mourom ne doit ])oiiit mourir en lataille (*\ Cette pensée redouble ses forces; il renverse son ennemi, et à son tour lui presse la poitrine de son genou et lève sur elle son couteau d'acier. Pourtant il voudrait savoir son nom et son origine. Or, dans la plupart des épopées, les héros, par point d'honneur, hésitent presque toujours à se faire connaître. Dire son nom, c'est en quelque sorte demander merci. La, ^olénitsa insulte donc Ilia et refuse

(1) Marko Kralévitch, le héros serbe, ne peut non plus mourir « ni de la main d'un guerrier, ni sous les coups du sabre tranchant, de la massue ou de la lance de guerre, mais seulement de la main de Dieu, l'antique tueur.» Doron, Poésies Pop. des Serbes, p. 108.

de répondre. « Ah! vieux barbon ! sij'étais ainsi agenouillée sur toi, je t'ouvrirais ta poitrine blanche, j'en arracherais le cœur et le foie, et je ne te demanderais ni ton père^ ni ta mère, — ni ta race, ni ton pays. » Ilia va frapper, mais une force inconnue retient son conteau d'acier à la hauteur de son épaule. Trois fois il recommence ses questions : à la fin la géante déclare qu'elle est née aux pays païens, et que sa mère lui a donné un coursier héroïque en lui disant d'aller chercher son père dans la sainte Russie. Ilia la relève, l'embrasse, et lui apprend qu'il est son père. Il a vaincu autrefois une 2)oïénitsa et l'a rendue mère. Cette union d'un héros avec une femme de race maudite doit être dans les pays slaves un motif bien ancien de poésie. Hérodote nous rapporte une légende scythique où. Hercule , — un Hercule slave apparemment, un Ilia de Mourom antéhistorique, — a commerce avec une créature moitié femme, moitié serpent.

Après avoir vaincu et retrouvé sa fille, Ilia va se reposer et dormir; mais la ^olénitsa roule des projets sinistres. Elle en veut au héros du déshonneur maternel et de sa propre bâtardise. Elle revient à la tente d'Ilia pour se venger : c'était fait de lui si son lîon cheval ne l'eût encore éveillé à temps. Il saisit sa fille par le milieu du corps, l'enlève au-dessus de son épaule et la jette violemment contre terre; puis il l'empoigne par un bras et par une jambe , la déchire en deux et la coupe en menus morceaux qu'il répand sur la terre féconde. Dans d'autres chansons ce n'est plus sa fille, la vierge au fmccoii, c'est son hls Sokolnik (le fauconnier, une sorte de féroce chasseur) qui est vaincu par Ilia et déchiré ensuite en punition d'une perfide attaque.

Ilia accomplit tous ses exploits avec beaucoup de calme. Il n'aime pas à déployer inutilement sa force, et quand le danger lui paraît trop au-dessous de son courage, il est disposé à plaisanter, à goguenarder, comme c'est assez

l'humeur du paysan russe. Dans une forêt il rencontre quarante brigands : g^uamnte, nombre sacramentel; quelquefois ils sont quarante mille. Les brigands se disposent à le dépouiller : « Allons, leur dit-il, il n'est pas besoin d'être quarante brigands; à un pauvre vieux comme moi rien à prendre; mon cafetan, on en connaît le prix: il vaut soixante roubles. Dans mon carquois, il y a cinq cents flèches et chacune vaut cinq roubles : d'argent comptant j'ai quarante mille roubles. Quant à mon cheval, il n'a pas de prix. » Les brigands rient d'un voyageur si naïf : « Depuis que nous rôdons par le vaste monde, nous n'avons jamais vu pareil imbécile. « Ils se préparent à l'assaillir. Mais lui, d'une de ses flèches, fait voler un chêne en éclats. Les détails dans lesquels entre la byline font penser à l'effet d'un coup de tonnerre. Dans le bonhomme Ilia, le héros, presque le dieu, le porte-foudre s'est révélé. « De ce coup de foudre héroïque, les brigands sont terrifiiés : cinq heures entières ils restent couchés sans mouvement. Bientôt on dirait qu'ils s'éveillent d'un rêve.... Ils implorent le vieax cosaque, Iliade Mourom. w (Kiriéevski, I, 15, 24.)

Le héros de Mourom n'est pas toujours en très-bonne intelligence avec Vladimir. Il s'irrite surtout quand il le voit abuser de son autorité ou négliger les bogatyrs pour s'entourer, de grands seigneurs. Un jour, — c'était après une longue absence, — il entre dans la salle du festin en se donnant un nom d'emprunt. On ne le reconnaît pas, et on lui assigne une place parmi les nobles de second rang, tandis que Vladimir trône parmi les princes et les boïars. Le fils de paysan s'indigne de ce manque d'égards : Tu es assis parmi les corbeaux, crie-t-il à Vladimir, et tu veux me faire manger avec les corneilles! « Vladimir ordonne à trois de ses courtisans de mettre à la porte l'insolent; « Si tu veux t'amuser, lui crie Ilia, envoie m'en trois autres encore. » Mais vainement six d'entre eux le poussent

SOUS chaque bras^ et six autres par derrière, ils ne peuvent seulement ébranler son kolpak sur sa tête rebelle. Alors il leur administre une terrible volée de coups, jette son vrai nom à Vladimir stupéfait, et descend dans la cour, où il fait tomber à coups de flèches les tuiles d'or du palais et les croix d'or des églises. Avec cet or, il rassemble tous les mougiks, tous les piliers de cabaret, qu'il abreuve largement de todka et d'hydromel. Vladimir veut alors apaiser Ilia; mais personne n'ose aller affronter le courroux du « vieux cosaque. » Seul Dobryna, uni au Mouromien par la fraternité guerrière, se charge avec grande hésitation de cette dangereuse mission. Il trouve le héros attablé avec ses clients déguenillés. Ilia l'accueille assez bien et le charge de porter à Vladimir son ultimatum : le prince donnera un festin en son honneur; en outre tous les cabarets et toutes les brasseries resteront ouverts pendant trois jours aux frais de Vladimir. « Et s'il ne fait ma volonté, ajoute Ilia, demain il aura cessé de régner. » Le Beau-Soleil souscrit à toutes ses exigences, et le bogatyr arrive dans la salie du festin avec tous ses invités du cabaret; pour eux, les boïars et les princes sont obligés de serrer les coudes; mais Ilia, qui disputait si âprement la préséance à ces derniers, ne la dispute pas aux gens du peuple et s'assied fraternellement au milieu d'eux. Dans une autre chanson, régalé par les pauvres gens et mécontent des officiers de la couronne , il pénètre de force dans les caves du prince, et en sort avec un tonneau sous chaque bras et un troisième qu'il roule devant lui.

Ces deux bylines, d'inspiration toute populaire et quelque peu démagogique, donnent au vainqueur de Soloveï un rôle assez singulier. Ces équipées rabelaisiennes ne sont plus dans le ton de l'épopée russe, lorsqu'il s'agit d'Ilia, le héros préféré. La brouille d'Ilia et de Vladimir est exposée plus noblement dans d'autres chansons, où le bogatyr populaire reprend sa physionomie austère et im-

posante. Vladimir, par le méchant conseil de ses princesboïars, Ta fait jeter dans un cachot avec ordre de l'y laisser mourir de faim. Trois ans se passent, Kief est assaillie par une formidable armée tatare. Vladimir est alors au désespoir d'avoir disgracié les bogatyrs et d'avoir fait périr Ilia de Mourom. La fille du prince (ou quelquefois sa femme) insiste cependant pour qu'on aille regarder dans son cachot sur lequel on a entassé des quartiers de roche et des troncs d'arbre. Vladimir prend les clés de la prison, l'ouvre... Ilia de Mourom, le vieux cosaque, est assis à une table de bois et lit le livre des Évangiles. La jeune princesse avait creusé un souterrain qui menait à sa prison, et chaque jour lui apportait les « mets sucrés. « C'est ainsi qu'Ogier le Danois, emprisonné par Charlemagne, est secrètement nourri tantôt par Turpin et tantôt par l'impératrice. C'est ainsi que Marko Kralévitch est emprisonné par le sultan, et nourri trois années par le Chodscha de Kiupria (*).

Vladimir se jette aux genoux du héros et l'implore, non pour lui , mais pour les églises de la Vierge , pour notre mère la sainte Russie, pour les veuves et les orphelins. « Prince Vladimir, demande tranquillement Ilia, que se passe-t-il donc en Russie? « Et, mis au fait du danger, il s'arme en effet non pour le prince, mais pour le pays. C'est là un des traits caractéristiques du Mouromien; il est le serviteur de la terre russe, et nullement d'un souverain qui est parfois un tyran. Ilia bravant Vladimir, Vladimir aux pieds d'Ilia, rappellent les scènes analogues de nos chansons de gestes. Roland est sur le point de tirer l'épée contre Charlemagne. Doon de Mayence parle de lui « tronchonner la tète. » Guillaume d'Orange rabroue le roi Louis. Ne voyons-nous pas le grand empereur agenouillé en plusieurs circonstances aux pieds de ses

(l)Mme Elise Voïart, Chanta populaires des Serviens, II, 114,

vassaux? Dans Y Iliade, Achille ne ménage pas au roi des rois les épithètes homériques, et se montre bien autrement difficile à ramener que le bogatyr kiévien.

Souvent rebuté par Vladimir, Ilia ne songe qu'à défendre la terre russe, à protéger la foi chrétienne . Certaines bylines le font voyager jusqu'à Constantinople. Un jour il rencontre un de ces pèlerins russes qui dès le x° siècle commencent à visiter Jérusalem, le Jourdain et le tombeau du Christ. « Tout est-il comme à l'ordinaire dans Tsarigrad » ? demande le héros. Le pèlerin lui apprend qu'Idolichtché le païen, à la tête d'une armée païenne, s'est emparé de Constantinople : il a brisé les saintes images et les a foulées aux pieds dans la fange ; il a mis ses chevaux dans les églises de Dieu; il tient captif le tsar grec Constantin Bogolioubovitch. » Le héros s'indigne de ces profanations : il prend au pèlerin son costume, son bonnet et son bourdon qui pèse seize cents livres et se rend à Constantinople, au palais du tsar. Les poètes populaires se complaisent dans la description d'Idolichtché : il a deux toises de haut, une de large, des yeux comme des chaudrons à bière, la tète comme une cuve, un nez long d'une coudée. Pourtant il reçoit bien le faux kalik et le questionne sur Ilia de Mourom : « Est-il de grande taille? — Sa taille, ses cheveux, répond Ilia, sont tout à fait les miens : j'ai avec lui un lien de fraternité guerrière. — Mange-t-il beaucoup de pain? Boit-il l^eaucoup de vin vermeil ? » Dans la plupart des chansons épiques, Ilia vide d'un seul trait une coupe de dimension herculéenne. Ici, par contraste avec la voracité du ïatar, il ne mange que ivois j^rosfires (sorte de pains bénis) et ne boit que quelques gouttes de vin. En entendant parler d'une si grande sobriété, Idolichtché éclate de rire, et il énumère fièrement les quartiers de viande et les muids de vin qu'il engloutit quotidiennement. « Chez notre pope à Mourom, répond le héros, il v avait une vache gloutonne; elle mangeait et

buvait prodigieusement; elle a tini par crever. Il t'en arrivera autant, païen maudit. » Le païen prend fort mal la comparaison et lance son couteau contre le faux pèlerin ; Ilia esquive l'arme meurtrière qui vole par la fenêtre et va dans la cour tuer ou blesser deux douzaines de Tatars. Alors d'un seul coup de son terrible bourdon, il assomme Idolichtché, se' sert de son corps comme d'une massue pour exterminer les païens et délivre à la fois le tsar et Tsarigrad. Constantin, plein de reconnaissance, veut faire d'Ilia son voiévode, « le nourrir jusqu'à satiété, l'abreuver jusqu'à l'ivresse, lui donner de l'argent jusqu'à contentement. » Ilia compare la conduite du monarque avec celle de Vladimir qu'il a servi trente années, et qui « ne lui a jamais dit une bonne parole, jamais donné de pain frais. » Mais il faut repartir pour la Sainte Russie.

Ce sont les Turcs, et non les Tatars, qui ont pris Constantinople. On ne saurait dire si les bylines qui racontent l'aventure d'Ilia et d'Idolichtché sont postérieures à l'année 1453. Celles qui font voyager Ilia jusqu'à Tsarigrad sont sans doute les plus récentes : beaucoup placent la scène avec Idolichtché à Kief, au palais de Vladimir. Mais si les bylines sont antérieures à 1453, il est probable que la prise de Constantinople par les Turcs a dû donner dans les campagnes slaves une vogue nouvelle aux récits sur Idolichtché. La conclusion de certaines chansons répond à un sentiment réel et assez vif dans le clergé et le peuple russe : « Uiie autre fois, dit Ilia au pèlerin en lui rendant son bourdon et en lui reprochant de n'avoir pas eu un courage proportionné à sa force et à sa taille colossale, — une autre fois n'agis pas ainsi : sauve les chrétiens du malheur et de l'oppression, ne laisse pas les orthodoxes en proie aux musulmans. « C'est encore aujourd'hui le vœu que formule plus d'un patriote russe, les yeux tournés vers Constantinople.

La série des chansons sur Ilia se termine par la byline

des Trois-Voyages. Le héros de Mourom est devenu vieux. Il prend plaisir à voir de jeunes braves comme Irmak Timoféévitch ou Michel Danilovitch entrer à leur tour dans la carrière. Seulement, quand il les voit s'abandonner imprudemment à leur ardeur, il va les ressaisir dans la mêlée avec des gaffes de fer^ et leur dit courtoisement : « Maintenant que vous avez déjeuné, c'est à mon tour de dîner. » Mais enfin il blanchit, il est tout près de l'âge où l'on peut à peine

.... Déraciner un chêne

Pour soutenir ses pas tremblants.

Or un jour qu'Ilia de Mourom chevauchait par les bois, il arriva dans un endroit où s'ouvraient trois routes. Sur un rocher se lisait cette inscription : « Si l'on prend à droite, on deviendra riche ; si l'on prend par le milieu, on sera marié; si l'on prend à gauche, on sera tué. « Le « vieux cosaque » réfléchit et se rendit cette justice, qu'à son âge il n'avait que faire de s'enrichir, encore moins de se marier. Il était plus convenable de prendre par le chemin où l'on devait être tué. Au bout de trois heures, il tomba sur une troupe de brigands et la dispersa. Il revint alors sur ses pas et écrivit sur le rocher : « J'ai pris à gauche et je n'ai pas été tué. » Reprenant la route du milieu, il arriva bientôt à un magnifique château. Une fille de roi d'une éblouissante beauté en sortit et vint embrasser le vieux brave. Elle lui donna un festin somptueux et l'emmena ensuite dans sa chambre. Il y avait là un lit de soie et de duvet; je ne sais pourquoi il parut suspect au bogatyr. Il refusa de s'y coucher le premier, alléguant que dans son pays c'est aux femmes de coucher au fond. Il prit alors la princesse par sa ceinture de soie et la jeta sur le lit, qui aussitôt s'effondra et précipita l'enchanteresse dans les souterrains du palais. Perrault, dans le conte de V Adroite Princesse, nous a déjà fait connaître un lit semblable. Ilia courut à la porte du souterrain, l'enfonça d'un

coup de pied et rendit la liberté à « quarante tsars ou fils de tsars, quarante rois ou fils de rois, » qui s'y trouvaient prisonniers. Quant à la perfide, il la fit écarteler. Il revint encore une fois au carrefour et écrivit : « J'ai pris par le milieu et je n'ai pas été marié. » Par la troisième route enfin, il arriva à une croix de fer qui marquait le gisement d'un trésor. Du trésor, il fit trois parts et en éleva trois églises : l'une au Sauveur miséricordieux, l'autre à saint Nicolas de Mojaïsk, la troisième à saint George le Brave. Il était donc en droit d'écrire sur le rocher : « J'ai pris à droite, et je ne suis pas devenu riche. » C'est ainsi qu'Ilia de Mourom triompha trois fois de cette puissance qui avait triomphé de Sviatogor et de tant d'autres héros : la destinée.

Ilia de Mourom est la plus haute personnification épique qui soit sortie de l'imagination russe. La plupart des critiques se sont plu à faire une étude spéciale de son caractère et à y retrouver jusqu'à un certain point le caractère national. Sans contester l'origine mythique de ce personnage, ils partent cependant du principe, contesté par l'école purement mythique, que l'on peut juger des qualités morales d'un peuple par l'idée qu'il se fait de ses héros.

Fils de paysan, Ilia débute dans sa carrière héroïque par aider ses vieux parents; il reste jusqu'au bout un fils de paysan, forçant les grands à céder la place aux mougiks dans les banquets royaux. L'imagination populaire lui a donné quelques-uns des traits et même des défauts de ces mêmes mougiks; il est grand buveur à l'occasion; on le voit boire avec tant d'excès à la veille d'une bataille qu'il tombe assoupi et dort pendant douze jours d'un sommeil héroïque. Quand il a bu, il ne se soucie de prince, ni de boïars, et fait le tapageur. La grandeur de ce type héroïque survit à ces additions trop rustiques qui l'amoindriraient. Ilia le paysan mérite la disgrâce du prince par la franchise de ses remontrances. Sa bravoure de héros no l'empêche pas de se sentir ému dans

un dang"er extrême; mais Hector se trouble bien devant Achille, Roland et Olivier devant Garsile, Râma devant Kabandlia. Il n'est point fanfaron : lorsqu'il remet des prisonniers en liberté, il ne leur impose qu'une condition , c'est d'aller dire aux pays païens qu'il y a encore des héros dans la terre russe, ne voulant d'autre prix de ses exploits qu'un accroissement de sécurité pour le pays. Plus généreux qu'Achille et qu'Ogier le Danois, il abjure ses ressentiments envers Vladimir dès qu'il s'agit de sauver les veuves et les orphelins. Comme protecteur des faibles, des femmes, des jeunes filles persécutées, il pourrait répondre à l'idéal le plus élevé de la chevalerie occidentale. Son courage est tempéré d'humanité. Il voudrait ne point ensanglanter sa main, il épargne ses ennemis, il se contente d'effrayer les brigands. Sur le point de s'engager dans le chemin où l'on doit être tué, il songe tristement à tout le sang qu'il a été obligé de verser, et croit qu'il est temps pour lui d'en finir. Ses actes de férocité envers Solo vei le brigand, sa fille la 'polénitsa, son fils le fauconnier, et envers la méchante fille de roi , s'expliquent par la tradition mythique qui s'imposait aux poètes. Malgré ses aventures galantes, qui ont également un sens mythique, Ilia n'est point un débauché : ce qui le sauve des pièges de la fille de roi, c'est qu'il ne « se laisse point séduire par les charmes féminins. « Le héros russe paraîtra surtout bien supérieur au héros des Serbes, Marko, si souvent cruel, impitoyable, ivrogne insatiable, incapable de se maîtriser, qui sert le sultan des Turcs, comme l'a servi la nation serbe, tout en le faisant trembler. Pour les côtés moraux de sa physionomie épique, il faut donner l'avantage à Ilia sur la plupart des héros grecs ou germains, et il supporte assez bien la comparaison avec les plus nobles paladins de nos chansons de gestes.

DOBRYNA NIKITICH.

Dans les chansons russes, le premier rang après Ilia appartient à Dobryna Nikitich. Ses nombreux exploits, comme l'a fait observer M. Bezsonof, forment toute une épopée. Si le Mouromien est un paysan, Dobryna est un noble, il est le héros-prince, le héros-boïar; mais sa courtoisie, son gracieux langage, lui ont valu les sympathies du peuple, qui a fait de lui le frère d'armes, l'ami toujours écouté d'Ilia de Mourom.

Toutefois, suivant quelques variantes, ce boïar était fils d'un riche marchand de Riazan, Nikita, qui lui avait laissé une grande fortune (*). Suivant d'autres, sa naissance est signalée par les mêmes convulsions de la nature et les mêmes prodiges qui accompagnèrent celle de Volga.

Son premier exploit a été le combat contre le Serpent de la Montagne, qui hantait les eaux de la rivière Poutchaï et qui de là s'élançait sur les pays chrétiens pour enlever des prisonniers. La mère de Dobryna lui avait bien recommandé de ne pas se baigner dans ces flots, où il y avait des courants de feu. Il désobéit héroïquement. Soudain, comme une nuée qui s'étend, comme un orage qui éclate, le Serpent de la Montagne accourt sur Dobryna. Le bogatyr regagne au plus vite la rive, terrasse le monstre et lui fait signer un pacte, en vertu duquel il cessera d'infester la terre russe. Peu de temps après, le dragon viole le traité, et enlève Zabava, nièce de Vladimir. Dobryna court à la rivière Poutchaï, et se met à fouler aux pieds de son cheval les petits serpents, les enfants du ravisseur parjure. Celui-ci proteste contre cette exécution

(l)Kiriéevski,II, 69.

militaire, « Tais-toi, serpent maudit, lui crie Dol)ryna, c'est le diable qui t'a emporté à Kief. Pourquoi as-tu enlevé Zabava? Rends-la-moi sans combat. » Le monstre refuse, et pendant trois jours ils combattent. Victorieux, le héros délivre Zabava et une infinité de prisonniers que le dragon retenait en ses cavernes profondes. Il y avait là « beaucoup de tsars et de fils de tsars, de rois et de fils de rois; quant au petit peuple, il était innombrable : il comptait peut-être quarante mille hommes. » — «C'est pour toi, dit Dobryna à Zabava, que j'ai accompli tout ce voyage; chevauchons maintenant vers la ville de Kief, vers le gracieux prince Vladimir. — Pour vous tous, seigneurs, ajoute-t-il en s'adressant à ses prisonniers , liberté entière ! «

Dobryna , dont le nom paraît venir de dobryi , bon , est donc un bon génie, un héros tutélaire, qui ouvre les cavernes du serpent maudit, et remet en liberté le peuple chrétien. Par son côté mythique, Dobryna semble un dédoublement d'Ilia, un vainqueur du dragon des ténèbres ; par son rôle historique, il rappelle les exploits des guerriers russes contre la Horde maudite de Crimée, qui emmenait dans ses repaires de la Tauride des milliers et des myriades de captifs ukrainiens ou moscovites.

Dobryna se marie bien singulièrement. Un jour, il poursuivait une jjolénitsa. Par derrière, il lui applique sur la nuque un formidable coup de massue ; l'héroïne ne tourne même pas la tête. C'est l'histoire de Thor avec le géant endormi. « Il faut croire que je n'ai pas ma force ordinaire, » se dit le bogatyr. De sa massue, il frappe un chêne énorme, qui vole en éclats. Rassuré par cette expérience, il revient sur la polénitsa, et lui assène de nouveau un terrible coup. Elle continue son chemin sans s'émouvoir. Le héros se prend encore à douter de sa force; pourtant il en fait l'essai sur un rocher qu'il pulvérise. Au troisième coup, la géante se retouiue, et dit : « Je croyais (^ue

c'étaient les moucherons qui me piquaient, et c'est un héros russe qui remue les mains. » Elle le saisit par ses boucles blondes, et met l'homme et le cheval dans sa poche ; mais son propre coursier trébuche, et réclame contre ce surcroît de charge. « Alors Kastasia, fille de Mikoula, se dit : Si le bogatyr est vieux, je lui couperai la tête; s'il est jeune, je le garderai prisonnier ; s'il me plaît, je l'épouserai. » Elle plongea la main dans sa poche, en retira Dobryna. Il lui plut, ils s'épousèrent, et partirent ensemble pour Kief. De même que Brunehilde, la forte walkyrie, devient une femme ordinaire après son mariage avec Gunther; de même la fille de Mikoula, quand elle eut perdu avec sa virginité sa force titanique, devint la compagne aimante, humble et soumise de Dobryna.

Dobryna est \e jeune frère d'Ilia, ensemble ils ont accompli maint exploit. Un jour que Dobryna luttait avec la Vieille de la Montagne, autre personnification du mauvais principe, et qu'il était près de succomber, Ilia accourt et le délivre. Dobryna veut tuer la sorcière : celle-ci, comme Soloveï le brigand, offre de se racheter. Elle conduit les héros dans un souterrain profond : ils sont émerveillés de la masse d'or et d'argent qui s'y trouve entassée. Mais convient-il à un héros de prendre à rançon une BdbaFaga, un génie du mal, le Mal personnifié? Dobryna Nikitich ne* le croit pas. Il tire son glaive et coupe la tête à la Vieille.

Ce n'était point une sinécure que de monter la garde aux barrières de Kief. A chaque instant, il fallait livrer bataille, — ou bien Vladimir envoyait au loin ses héros, soit pour lui quérir une épouse, soit pour approvisionner sa table de gibier, soit « pour dompter les Tchoudes aux yeux blancs, les Sarrasins aux longs vêtements, les Tcherkesses des Cinq-Montagnes, les Kalmouks avec les Tatars, les Tchoukches avec les Luthériens (*), » soit pour payer le

(1) Addition postérieure : ce sont les Finlandais elles Suédois.

fj8 LA RUSSIE ÉPIQUE.

tribut à la Horde, soit pour l'exiger de la Suéde, de la Turquie et de la Boukharie.

L'histoire en témoigne comme l'épopée : la Russie, assaillie par les peuplades nomades, ne laissait pas un instant de repos à ses défenseurs. Dans les documents authentiques, on pourrait retrouver l'écho des plaintes que le Dobryna légendaire épanche sur le sein de sa mère. « Ah ! madame ma mère, pourquoi as-tu enfanté le malheureux Dobryna ? que ne m'as-tu attaché une pierre au cou après ma naissance pour me jeter dans les flots bleus! J'aurais dormi pour toujours au fond de la mer, je n'aurais point erré dans la campagne rase, fait périr tant de misérables , versé tant de sang inutile, affligé tant de veaves et de petits orphelins. » C'est le même sentiment de lassitude héroïque que nous avons déjà surpris chez Ilia lorsqu'il croit marcher à la mort. Il faut remarquer cette différence entre les héros russes, batailleurs par nécessité, et ceux des chansons de gestes, batailleurs par goût et passion : Dobryna et Ilia se plaignent d'avoir à exercer leur valeur ; Guillaume au Court-Nez appelle ^de tous ses vœux une invasion des infidèles, et maudit l'humeur pacifique des Persans et Sarrasins, qui ne lui donnent point occasion de « prouver son har dément. »

Dans certaines bylines, Dobryna, qui a triomphé de la rivière Poutchaï, périt dans les flots d'une rivière non moins énigmatique, la Smorodina. Mais il est probable qu'il s'est établi une confusion entre le loii héros et un Ion comjpagnon quelconque. Cette byline peut donc être considérée comme un type de byline anonyme.

Le Ion comixignoii, ou peut-être Drobryna, arrive sur les bords de la rivière Smorodina, lie conversation avec elle, lui fait des compliments sur la beauté et la rapidité de son cours, et la rivière, trop femme pour n'en être pas séduite, le laisse traverser ses ondes.

« Pour toi, brave jeune homme, — pour toi, je te lais-

serai passer, — à cause de tes paroles flatteuses — et de tes saints courtois. » — Il passa, le jeune homme, — la rivière Smorodina. — Alors il commença à s'enorgueillir,

— à se moquer de la rivière : — « On disait d'elle, de cette rivière, — on disait d'elle, de la rapide, — qu'elle était large dans sa largeur, — profonde en sa profondeur ;

— mais elle est plus lente qu'un marécage, — plus dormante qu'une fondrière. » — Alors la rivière parla — avec ses sentiments de belle jeune fille : — « 0 toi, brave jeune homme, écoute — reviens vers moi, vers la rivière; — tu as oublié sur mon bord, l'autre bord , — deux compagnons, deux amis fidèles, — deux couteaux d'acier. » — Il revint, le jeune homme, — vers la rivière Smorodina. — Au premier pas qu'il fit dans l'eau, — son bon cheval y disparut ; — au second pas qu'il fit, — sa selle de cosaque fut submergée ; — au troisième pas qu'il fit, — le bon jeune homme fut noyé... — « Ecoute, brave, hardi compagnon,

— ce n'est pas moi qui te perds, qui te noie, — ce qui te perd et te noie, c'est ton orgueil déjeune homme. »

Dobryna eut assez d'autres aventures. Nous le verrons pénétrant non plus chez le Serpent de la Montagne, mais chez Marina la sorcière, et là encore délivrant à grand péril de malheureux captifs. Nous le verrons s'absenter si longtemps en terre sarrasine pour le service du prince que sa fidèle Nastasia manque de devenir infidèle.

Nous avons déjà rencontré le nom d'Alécha Popovitch. Lui aussi est un dompteur de dragons. C'est lui qui terrasse Tougarine, géant ailé, fils du serpent. Alécha a supplié le Christ de lui envoyer une nuée humide : les ailes de Tougarine, mouillées par la pluie, cessent de le soutenir ; il tombe sur le sol. Alécha, pour achever la victoire, a recours à un stratagème d'opéra-bouff'e. « Comment! lui dit-il, tu m'as promis un combat seul à seul, et voilà derrière toi une armée innombrable. » Le dragon se retourne pour voir cette armée ; Alécha profite du moment

pour se jeter sur lui et lui couper la tête. Le Popovitch n'est point un héros sympathique. Il a, comme Loki, le dieu germain, certains traits des puissances mauvaises qu'il combat. Il trahit son frère d'armes Dobryna et veut épouser Nastasia en son absence; il sert les mauvaises passions et les méchants projets de la princesse Apraxie. En sa qualité de fils de pope, on lui reproche d'avoir des mains et des yeux avides. Il n'a point de respect pour les femmes. Deux frères devant lui font l'éloge de leur sœur : « Nous avons une sœur admirable, c'est une véritable colombe ; jamais elle ne va dans la rue , elle ne paraît pas dans le kliorovocl <*) ; elle ne regarde pas par la fenêtre; elle ne montre point son visage blanc. « Et Alécha de leur répondre : « Ne vantez pas votre sœur germaine. Chez votre sœur j'ai été; deux nuits j'ai dormi chez elle, deux fois avec elle j'ai déjeuné, deux fois avec elle j'ai dîné. » Et les deux frères désabusés vont forger une épée chez le forgeron pour couper la tête à leur sœur. La byline donne à entendre qu' Alécha l'a calomniée ; il est au moins coupable d'une cruelle et peu chevaleresque indiscrétion.

Un quatrième héros, Potyk Ivanovitch, bien qu'il appartienne au cycle historique de Kief, nous retient dans les régions fantastiques du mythe. A la chasse il rencontre un cygne blanc ; déjà il a posé sur la corde de soie la flèche à pointe d'acier. Le cygne parle d'une voix humaine : « Ne tire pas sur moi, Potyk Ivanovitch, sur moi le cygne blanc ; peut-être puis-je faire ton bonheur ! » Alors l'oiseau merveilleux aborde au rivage et s'y transforme en une belle jeune fille, la séduisante Avdotia. Le héros prend la jeune fille dans ses bras et la baise sur ses lèvres sucrées. « Epouse-moi, Potyk Ivanovitch ; mais

(1) Ronde villageoise au centre de laquelle les coryphées exécutent parfois des danses de caractères, des scènes delà vie ordinaire. Deux personnages font entendre un chant dialogué, tandis qne la ronde forme le chœur.

celui qui de nous deux mourra le premier, l'autre devra le suivre vivant dans la tombe. » Potyk accepte l'étrange condition, prend congé de sa fiancée et retourne à la maison paternelle : et déjà le cygne blanc y est arrivé avant lui.

Dans la Russie primitive la femme devait, comme à la côte de Malabar, périr sur le bûcher de son mari. La légende du mari qui doit suivre sa femme dans la tombe ne repose sur aucun fait historique connu ; pourtant elle a longtemps couru l'Orient grec ou mulsuman. Orphée descend aux enfers chercher son Eurydice ; dans les Mille et une Nuits y cette cupieuse mise en œuvre d'une masse énorme de mythes orientaux , nous voyons Sindbad le Marin astreint, par la loi d'une certaine île où il s'est marié, à s'enterrer vif auprès du cercueil de sa femme.

La femme de Potyk, cette enchanteresse créature, moitié femme, moitié cygne, conserve de son origine équivoque une malice infernale. Il semble qu'elle n'a voulu que tendre un piège à son mari, l'enlacer dans ses rets pour le faire descendre dans le monde inférieur. A peine sont-ils mariés, qu'elle meurt. « Alors, dit la chanson, on creusa une tombe profonde et large ; en profondeur , en largeur , elle avait vingt toises ; les popes et les diacres, ajoute cette version , relativement moderne par endroits , se rassemblèrent pour accomplir tous les rites funèbres. On ensevelit le corps d'Avdotia. Puis Potyk Ivanovitch, avec son bon cheval, avec son armure de guerre, descendit dans la fosse profonde ; on la recouvrit de poutres de chêne : on y entassa le sable jaune ; sur la tombe on planta une croix de bois ; dans le sépulcre, on laissa pendre une corde dont l'autre bout fut attaché à la cloche do la cathédrale. Et Potyk Ivanovitch resta debout dans la tombe, avec son bon cheval, armé d'une pince de fer et de verges de fer. Pour se garder de tout péril, il fit du feu, alluma les cierges de cire vierge. »

Cette sinistre veillée, flambeaux allumés, auprès du cercueil d'une morte-vivante, plutôt enchantée que défunte, est un motif qui se retrouve dans quelques-uns des contes populaires les plus effrayants de la Pologne et de la Russie, ceux qui ont inspiré à Gogol sa fantastique nouvelle des Vyi ou gnomes. Dans ces contes, c'est quelquefois un séminariste ou un soldat qui veille auprès du cadavre d'une jeune princesse. A minuit, elle se dresse d'un seul coup dans son cercueil. Elle revit d'une vie infernale, évoque les génies malfaisants, et à leur tête cherche partout son gardien pour le faire périr. A la troisième nuit, celui-ci a ordinairement le cou tordu ou s'il survit, d'affreuses visions ont blanchi ses cheveux et l'ont fait vieillir de cinquanteans. Parfois aussi, il échappe au vampire et met ftn à l'enchantement infernal en clouant le cadavre dans sa tombe avec un piquet de chêne. Enfin, dans certaines variantes, la jeune flUe, délivrée du mauvais esprit qui la possède et qui lui a retiré sa vie naturelle pour lui donner en échange une vie démoniaque, recouvre la santé et épouse son libérateur. La byline sur Potyk se rapproche de cette dernière donnée.

A minuit, semblables aux vyi de Gogol, toute une populace de reptiles se rassemble autour de Potyk ; puis arrive le grand serpent, le Serpent de la Montagne, qui brûle tout de son souffle embrasé. Mais Potyk tire son sabre, tue le serpent et de sa tête frotte Avdotia qui ressuscite d'entre les morts, ou bien il le saisit de ses pinces de fer, le flagelle de ses verges de fer et l'oblige à lui apporter l'eau vivifiante ^') si célèbre dans les contes slaves.

Pour en essayer la puissance, Potyk écrase les petits serpents, en fîiit une bouillie sanglante, et les ressuscite

(1) L'eau vivifiante des contes apour prototype l'eau céleste qui, arrachée aux dragons des nuées par les flèches d'un dieu fulgurant, se répand sur la terre et y suscite la vio et la fécondité.

avec cette eau. Ensuite il rappelle sa compagne à la vie et à la lumière. Il sort triomphant de la tombe, comme un dieu solaire. « Les prêtres, ajoute le texte modernisé, les aspergèrent tous deux d'eau bénite (*) et leur permirent de vivre comme auparavant. »

Notre byline dit que lorsque Potyk mourut de vieillesse et fut enterré, sa femme, conformément à l'ancienne promesse, fut ensevelie toute vivante avec lui. Cette fois la tombe garda sa double proie.

Tchourilo Plenkovitcli et Soloveï Boudimirovitch sont deux types, sinon deux personnages, presque historiques. Ils représentent assez bien ce qu'étaient les aventuriers varègues qui vinrent chercher fortune aux pays slaves et formèrent la cour des premiers princes russes. Vladimir a envoyé ses gens, les uns à la chasse, les autres à la pêche pour fournir à ses perpétuels festins. Ils reviennent sans gibier, sans poisson, la tête toute meurtrie de coups de massue. C'est Tchourilo Plenkovitch, le hardi chasseur, qui se permet de braconner sur les terres du prince et qui a mis ses envoyés en ce piteux état. Bientôt on apprend qu'à la tête d'une bande il rançonnl la campagne de Kief. Le sentiment qu'éprouve Vladimir à la nouvelle de ces méfaits, ce n'est pas de la colère, c'est de l'admiration. Évidemment Tchourilo est un homme qu'il est bon de s'attacher. Vladimir lui fait visite, l'invite à sa table. « Voyons, Tchourilo Plenkovitch; il ne convient pas que tu vives dans une campagne; ce qui te convient, Tchourilo, c'est de vivre à Kief, au service du prince. » L'audacieux hobereau trouve le conseil bon. Il suit l'exemple des chefs de bandes Scandinaves ou de tribus indigènes qui, après avoir battu la campagne russe pour leur propre compte, finissent par sul)ir l'ascendant du prince do Kief et par i»rondre du service auprès de lui. Chez nous Clovis ou Clotaire n'auraient

(1) Autre forma de l'eau vim'^aHie, dans les bylines qui ont subi comme celle de Kiriéevski (IV, 88), une influence chrclienne.

pas tenu un autre langage à un chef franc qui, embarrassé de son indépendance, serait venu chercher fortune dans leur voisinage.

Tchourilo, de chasseur et d'aventurier, devient un familier du palais de Vladimir, une manière de courtisan barbare. C'est même un courtisan fort vicieux. A la table princière il joue le rôle d'insulteur public. Il est à la fois un Thersite russe réservé à plus d'un châtiment, et un Don Juan qui fait tourner la tête à toutes les femmes. D'après une byline dont le ton rappelle celui de nos fabliaux français, il meurt victime de la vengeance d'un mari.

Soloveï Boudimirovitch est un héros navigateur. Vient-il de l'ancienne patrie des Varègues, de la Scandinavie ? Vient-il des mers du sud, de la lointaine Venise"? Les commentateurs sont partagés sur ce point. Moitié guerrier, moitié négociant, il doit hésiter souvent entre les deux métiers, comme ces belliqueux Varègues que nous voyons cingler vers Constantinople , tantôt avec des vaisseaux marchands, tantôt avec des flottilles chargées de soldats.

Soloveï, dans la chanson russe, est un héros et un riche marchand. Dans la pompeuse description de son vaisseau, le Faucon, les érudits russes croient retrouver ces navires aux formes étranges qui amenèrent les hommes du Nord sur tous les rivages européens, de la Grande-Bretagne à la Toscane , et des grèves de France aux bords de la Volkhof. Cette description de la byline russe, à part une exagération tout orientale de magnificence, répond à celle qu'ont donnée des barques normandes nos vieux historiens. Le Faucon ressemble bien à ces dragons, à ces serjpents de mer {draliars, sneMars), que les pirates Scandinaves promenaient sur nos côtes et dans nos fleuves. Les Northmans d'Islande donnaient à leurs navires des formes semblables. Leurs lois défendaient « de laisser à la proue des embarcations, quand on revenait au rivage, des têtes d'animaux à l'aspect hideux, aux gueules béantes, qui

pourraient effrayer et mettre en fuite les génies tutélaires de la contrée » (*>.

« Le Vaisseau-Faucon portait haut sa tête sur les flots ; sa poupe figurait le museau d'un animal féroce ; ses flancs ressemblaient à ceux d'un aurochs ; sur le vaisseau d'un rouge pourpre, les voiles étaient de solide damas , les câbles et les cordes étaient de soie de Chamakhan ; les ancres étaient d'acier, d'acier de Sibérie ; les mâts et les vergues étaient dorés ; sur le navire d'un rouge pourpre, il y avait une cabine tapissée de tentures vertes à ramages ; le parquet en était recouvert de velours noir, les murs tendus de noire zibeline, de renard bleu et de martres. «

Dans une autre description (Kiriéevski, IV, 100), le navire a entièrement la figure d'un animal fantastique : « Au Vaisseaur Faucon, au lieu d'yeux, on avait mis des pierres précieuses, des saphirs ; au lieu de sourcils, des peaux de noire zibeline de Sibérie ; au lieu de moustaches, on avait enfoncé deux glaives aigus d'acier ; au lieu d'oreilles, on avait fiché deux lances tatares, on avait suspendu deux peaux d'hermine ; au lieu de crinière, deux peaux de renard ; . au lieu de queue , au Vaisseau-Faucon, on avait ajouté deux peaux d'ours blancs, d'ours de mer.... »

Cette splendeur montre que Soloveï, dans ces voyages à Tsarigrad et à Jérusalem que lui prêtent certaines bylines, a pris des habitudes de luxe et de recherche, et que le commerce ou la piraterie lui ont été lucratifs. D'ailleurs, son vaisseau, c'est sa maison : il porte non-seulement sa fortune, mais sa famille, sa vieille mère.

Le Faucon et les. autres vaisseaux de Soloveï remontent le Dnieper, jettent l'ancre sous les murs de Kief et nous voyons le riche marchand payer les droits aux douaniers de Vladimir et préparer ses présents pour le prince.

(1) A. GefTroy, La Saga de Xial, dans la R. Jeu Deux-Mondes, 1 uov. 187Î). — Voir la planche loi de la Drcvnaïa rousikaïaistoria, de M. Pogodine, t. III ; emprunts à De Chcsnel, Encyclopédie militaire et maritime.

De celui-ci, il obtient le droit de camper dans ses jardins. La nièce du prince, Zabava, est toute émue de l'arrivée du jeune et bel étranger, du luxe de ses pavillons de bois. « Allez, s'écrie-t-elle, nourrices, et vous, jolies filles suivantes, allez, et regardez ces merveilles ! » Mais elle ne peut s'empêcher d'y aller elle-même. « Elle écoute à la première tente ; dans cette tente tout est silencieux ; là repose le trésor de Soloveï. — Elle écoute à la seconde tente ; dans cette tente on murmure , on parle à voix basse : la mère de Soloveï fait sa prière. — Elle écoute à la troisième tente : dans cette tente résonne la musique. — Elle pénètre dans le vestibule formé de poteaux ; elle fait tourner la porte sur ses gonds, une frayeur s'empare d'elle ; sous elle se dérobent ses pieds rapides ; c'est une merveille que ce pavillon. Le soleil est au ciel, il est aussi dans ce pavillon ; la lune est au ciel, mais là aussi elle est représentée : les étoiles sont au ciel, mais elles se retrouvent ici ; l'aurore y resplendit comme dans le ciel, avec toutes les magnificences qui sont sous le ciel. » Zabava est aussi sous le charme de la musique magique du roi de mer. Elle lui offre sa main. « Ecoute, jeune princesse Zabava, répond le wiking, tout m'inspire en toi de l'amour ; mais ce qui en toi ne me plaît pas, c'est que tu aies fait, toi une jeune fille, les avances pour ton mariage. « Et Zabava s'enfuit rouge de honte.

Dans certaines variantes, Soloveï consent bien à épouser la jeune fille. C'est sa vieille mère qui s'y oppose, la noble veuve Amelfa Timoféevna : « Va d'abord, mon fils, sur la mer bleue ; quand tu auras fini d'y commercer, alors tu épouseras Zabava. « Mais quelle chance que ce vagabond marin, ce volage capitaine du Faucon aux ailes rapides, cet inconstant Jason à la recherche, sur ce nouveau navire Argo, de la toison d'or byzantine, revienne jamais fixer auprès de sa passion d'unjour son errante existence? Quelques bylines, cependant, se terminent par un mariage.

L'imagination russe prêtait aux coureurs de mer des richesses extraordinaires. Elle avait fait à la Gallicie la même réputation d'opulence. Cette région était la plus occidentale de la Russie : voisine de la Pologne, de la Hongrie, de la Germanie civilisées, elle participait mieux que la Russie kiévienne au grand mouvement européen ; elle gagnait à ce voisinage plus d'activité commerciale, plus de richesse, plus d'élégance. Sous Roman et son fils Daniel, dans les xii° et xiir siècles, elle s'élève à un haut degré de prospérité. Aussi le représentant de la Gallicie à la cour de Vladimir est-il le bogatyr riche par excellence, et la Gallicie se confond parfois dans les bylines avec « l'Inde opulente ». Diouk Stépanovitch, le fils de pnnce, en ce lointain pays, a entendu parler de la gloire de Kief, de la gracieuse hospitalité du prince Vladimir. Il prend congé de sa mère et le voilà qui prend la route de tous les héros, celle qui mène au palais du Beau-Soleil. Il est bien reçu par le prince qui lui a posé les questions d'usage : « De quelle terre viens-tu ou de quelle horde? quel est ton père, quelle est ta mère ? »

Tchourilo Plenkovitch qui est assis à la droite de Vladimir se met à insulter le nouveau venu. « Non, ce n'est pas le jeune boïar Diouk Stépanovitch ; c'est quelque esclave appartenant à un maître, c'est quelque vaurien, rôdeur de cabarets. Il s'est sauvé de chez quelque propriétaire ou marchand ; il a volé ce bon cheval ; il est venu ici pour que tu l'invites à tes honorables festins ». Les égards du prince font oublier à Diouk l'insolence du courtisan. Mais Vladimir s'aperçoit que le nouveau venu « de deux pains n'en mange qu'un et jette l'autre sous la table, de deux coupes n'en vide qu'une et jette l'autre par la fenêtre ». Diouk avoue que les mets et les vins de Kief ne ressem- Ijlent guère à ce que l'on a chez sa mère : il leur trouve une saveur désagréable. L'opulence deVladimir ne lui semble que misère. Chez sa mère il y a vingt caves pleines

d'or, d'argent et de perles. Avec une seule de ces caves on pourrait acheter et la ville de Kief et la ville de Tchernigof. Vladimir pour s'en assurer envoie en Gallicie une commission de héros. Ceux-ci sont effrayés des richesses amoncelées dans le palais de Diouk : les poètes populaires ont ici lâché bride à leur imagination. Les écuries sont d'argent et les mangeoires d'or. Les tonneaux sont d'argent cerclé d'or. Les ponts mêmes ont des rampes d'argent. Les envoyés de Vladimir reviennent lui dire que s'il persiste à faire l'inventaire de ces trésors, il faudra vendre Kief et Tchernigof, rien que pour acheter l'encre et le papier.

Diouk prend d'autres revanches sur Tchourilo. Ils font ensemble un pari : pendant trois ans, tous les jours, ils porteront un costume nouveau ; c'est à qui des deux étalera les plus riches vêtements. Celui qui sera vaincu en ce duel d'élégance perdra sa tête. Diouk écrit à sa mère, place la lettre sous la selle de son cheval et envoie celui-ci au pays. En voyant revenir le coursier, la noble matrone craint que son fils « n'ait laissé dans la sainte Russie sa tête rebelle, » mais cette lettre la rassure. Elle renvoie le vaillant animal chargé de riches vêtements. Diouk les revêt pour se rendre à la cour. C'est de l'argent et de l'or tissés. Chaque bouton représente un bon jeune homme ; chaque boutonnière représente une belle jeune fille ; quand on déboutonne l'habit, le jeune couple se sépare; quand on boutonne l'habit, les fiancés s'embrassent. Sur le bonnet de Diouk brille par devant le rouge soleil , par derrière la lune brillante ; au sommet on dirait qu'une grande flamme resplendit. Tchourilo est éclipsé : il se ruine pour lutter encore. Mais le bon cheval de Diouk fait un nouveau voyage en Gallicie. Cette fois les boutons des habits de Diouk font entendre des rugissements d'animaux féroces, des roulements de tonnerre qui épouvantent les courtisans de Vladimir. Voilà le dernier mot de la fashion héroïque.

Tchourilo, vaincu, propose un autre pari, plus convenable ce semble à des logatyrs. Il défle le Gallicien de franchir, le Dnieper d'un seul bond de son coursier. Diouk est saisi d'épouvante ; il court à l'écurie et s'appuie tout éploré sur la croupe de son cheval : « Ah, mon bon cheval héroïque! je n'ose pas faire avec Tchourilo le grand pari, gager que sur nos bons chevaux héroïques nous franchirons le Dnieper d'un bond ».

Le cheval répond d'une voix humaine : « N'aie aucune crainte, Diouk Stépanovitch, fais hardiment avec Tchourilo le grand pari ; je franchirai la rivière du Dnieper avec mes ailes; je ne le cède en rien à mes frères aînés ; ce n'est pas pour le céder à mon cadet. L'aîné de mes frères est à Ilia de Mourom; le second à Dobryna Nikitich; le troisième c'est moi, ô Diouk Stépanovitch; le quatrième est à Tchourilo. » Le jour venu, Diouk franchit d'un seul bond la largeur du Dnieper et même une verste au-delà; mais Tchourilo tombe au beau milieu de la rivière. C'est Diouk qui lui sauve la vie en l'attrapant par ses cheveux blonds. Il ne prend pas sa vie qui était pourtant l'enjeu du pari ; il se contente de lui dire : « Mon petit Tchourilo Plenkovitch ; il ne te convient pas de faire le fanfaron ; il ne te convient pas d'engager les grands paris : ce qui te convient, c'est de te promener dans Kief , de courir après les commères. »

Le caractère héroïque et mythique de Diouk Stépanovitch ressort de plusieurs circonstances. Ses flèches sont garnies des plumes d'un aigle qu'on ne trouve, dit la chanson, qu'au-delà de la mer : cet aigle doit être le phénix des Grecs, l'oiseau de feu des contes slaves. Diouk lance ses flèches le jour, il attend la nuit pour les ramasser; car là où elles tombent, elles flambent comme une torche allumée. Qui ne reconnaît ici l'archer céleste, Phébus ou Indra ? Nous avons vu que le chapeau de Diouk est orné du soleil et de la lune, qu'il est surmonté d'un panache de feu, que

ses boutons font entendre le fracas du tonnerre. Son cheval franchit d'un bond le Dnieper : certaines variantes lui donnent des ailes comme à Pégase, la monture de Bellérophon et d'Apollon. Enfin les poètes populaires célèbrent sa lutte contre Chark le Géant, ce Titan contrefait, qui s'avance en rampant comme les lourdes nuées d'orage. Diouk est, ainsi queDobryna, un frère d'armes, un nouveau dédoublement d'Ilia de Mourom.

Les chansons connaissent encore bien d'autres héros à la cour de Vladimir : Stavre Godinovitch, le guerrier-musicien que sa femme tira subtilement des prisons de Vladimir; — Lovtchanine, cet Urie dont le David kiévien convoitait la Bethsabé, et qu'il voulut faire périr dans une embuscade, — le vieux guerrier Danila, qai obtient du prince la permission d'entrer dans un couvent en lui donnant pour dédommagement un fils aussi brave que lui ; — son fils Michel, un Samson russe qui, pris et garotté par les Tatars, invoque le secours du Sauveur et de sa mère, jure de combattre jusqu'à la mort pour la foi chrétienne et les églises de Dieu, et d'un seul coup brise les cordes de soie et les chaînes de fer ; — Vassili, le héros-ivrogne que le souverain est obligé d'aller chercher au cabaret, et qui extermine par un stratagème 120,000 Tatars ; — Ivan Gostiny, dont le cheval merveilleux dépeuplait les écuries royales de son hennissement meurtrier; — Irmak Timoféévitch, le conquérant historique de la Sibérie, qu'un caprice poétique a transporté du siècle d'Ivan le Terrible à celui de Vladimir; — Pierre Pétrovitch de Cracovie, qui converse avec les oiseaux du ciel et, dans une aventure qui rappelle celle des chansons petites-russiennes, serbes ou néo-grecques, reconnaît sa propre sœur dans une captive qu'il a délivrée; — Khotène Bloudovitch, l'enleveur de jeunes filles; — Soukman qui, injustement traité par Vladimir, se donne la mort en arrachant l'appareil posé sur ses blessures; — Dounaï qui tue sa femme Nastasia

et se tue lui-même de désespoir sur son corps.... mais qui pourrait énumérer les « forts héros, » les « vaillants bogatyrs, » qui , semblables aux pairs et aux paladins d'Occident, s'assirent à la table hospitalière du Beau-Soleil.

Il vient un moment, dans toutes les épopées, où la terre qui ne pouvait « qu'à peine porter » les Titans helléniques, les lotes du nord, commence à ne plus pouvoir porter la seconde génération mythique : les héros et les bogatyrs. Il faut qu'ils laissent la place aux faibles humains. A ce moment intervient une prodigieuse catastrophe, un égorgement gigantesque, où disparaît tout un monde de demi-dieux. Dans l'épopée grecque, ce sont les vengeances des Olympiens contre les vainqueurs de Troie qui ferment les temps épiques; dans les légendes romaines, c'est la bataille du lac Régille; dans lesJNiebelungen, c'est la grande orgie de meurtres au palais d'Attila; dans les chansons de gestes, c'est Roncevaux, où périssent les douze pairs. Un dénouement analogue intervient dans le cycle russe : seulement un simple massacre ne suffirait pas pour faire disparaître des héros dont certains^, comme Ilia deMourom, ne doivent x^cis mourir en lataUJe. Il y a un autre moyen d'en finir. Charlemagne ne meurt pas, mais il entre dans le flanc du Desenberg, comme Barberousse, dans celui du Kiffhaûser. Arthur n'est pas mort, ni le sage Merhn, ni" les héros de l'Esthonie ou de la Finlande, ni Marko Kralévitch, le héros des Serbes , et son bon cheval Charatz. Endormis dans les profondes cavernes, ensevelis sous les lourds blocs de granit, ils attendent que les temps soient venus. Nous avons déjà vu Sviatogor se changer en montagne ou se coucher vivant dans le tombeau creusé par la destinée. Arrivons à la belle chanson qui nous apprend « depuis quel temps les héros ont disparu de la ierre russe. »

Un jour, Iha de Mourom, et Dobryna Nikitich, et Aléclia Popovitch, et Ivan Gostiny, et plusieurs autres braves

venaient de tailler en pièces une immense armée tatare. Alors un sentiment d'orgueil envahit leur âme : ils voyaient que ni leurs fortes épaules n'étaient fatiguées, ni leurs bons coursiers lassés, ni leurs glaives d'acier ébréchés. Alécha Popovitch s'écria : « Qu'on nous oppose une armée surnaturelle , une armée qui ne soit ^as d'ici (nezdiéchniou silou)\ Nous viendrions à bout, ô héros, d'une telle armée. » Dieu entendit cette parole insensée. Deux guerriers inconnus se montrèrent et leur dirent : « Accordeznous le combat; nous sommes deux, vous êtes sept, peu importe ! » Alors Alécha Popovitch éperonna son cheval impétueux, chargea les inconnus et les trancha par le milieu du corps. Les quatre morceaux devinrent quatre guerriers vivants. Dobryna chargea à son tour et les coupa tous en deux : huit ennemis vivants se dressèrent dans leur armure. Ilia de Mourom les chargea : ses beaux coups d'épée n'eurent d'autre résulat que de doubler encore leur nombre. Toute la journée, on combattit; mais plus les glaives épiques taillaient et découpaient dans les rangs ennemis, plus ceux-ci croissaient en nombre et en audace (*). A la fin, les héros prirent peur; ils s'enfuirent dans la montagne rocheuse , dans les sombres cavernes , et à mesure qu' Alécha , Dobryna, Ilia, arrivaient dans la montagne, immédiatement ils se changeaient en rochers. C'est « depuis ce temps que les héros ont disparu de la terre russe. »

(1) Voir Angelo de Gubernatis, Mythologie soologique, trad. française, t. I, 148. Dans les récits à' Ardshi-Donhhi, le roi Vikramadilya lutte contre des démons qui se multiplient do la môme façon, jusqu'au moment où le héros se multiplie à son tour et oppose h chaque démon un lion qui lui sort du corps.

LES héroïnes du CYCLE DE VLADIMIR.

Nous n'avons encore parlé que des héros, et pourtant l'épopée russe, comme l'épopée grecque ou germanique, a ses héroïnes, ses vindicatives Krimhildes, ses touchantes Andromaques, ses volages Hélènes , ses perfides Circés. Le rôle de vierges guerrières, que s'arrogent les Amazones dans les traditions grecques, les AValkyries dans les Eddas, Brunehilde dans les Nielélungen , la belliqueuse Camille dans V Enéide, l'altière Clorinde dans la Jérusalem délivrée, appartient, dans les bylines, s^mjs. ^olénitses. Nous avons vu Ilia de Mourom terrassé par sa fille géante , Dobryna captif de Nastasia. Avec une vigueur égale, mais de caractère plus féminin , se présente à nous Vassilissa, la fille de Mikoula. Elle ne s'en va point rôder par la steppe avec une massue de plusieurs mille livres sur l'épaule pour narguer les bogatyrs ; mais elle sait unir la force à la ruse quand il s'agit d'ouvrir la prison de son mari Stavre Godinovitch. Un jour, les vaillants de Kief sont assis à la table de Vladimir : de même que les paladins de Charlemagne, ils se laissent aller volontiers à fanfaronner, à faire des gdbs, comme diraient nos vieux trouvères. « L'un se vante de son trésor qu'on ne peut compter, l'autre de son illustre patrie, celui-ci de son bon cheval , celui-là de son courage héroïque : le sage se loue de son vieux père et de sa vieille mère , le fou , l'imbécile fait l'éloge de sa jeune femme». — «Et toi, Stavre Godinovitch , demande Vladimir, tu n'as donc rien dont tu puisses te vanter? — Je ne puis me vanter que de ma jeune femme Vassilissa; dans la ville de Kief, elle se jouerait de vous tous , princes et boïars ; toi , Vladimir, elle te prendrait pour dupe. » Pour cette vanterie, le maître ordonne de

saisir Stavre, le bon musicien, et de le jeter dans un cachot.

La nouvelle en est bientôt portée à Vassilissa. Alors elle tient ses yeux fixés sur la terre humide et réfléchit profondément. « Je ne puis le reprendre de vive force; il faut le délivrer par ruse féminine et heureuse audace. « Elle coupe ses longs cheveux, revêt des habits d'homme et se rend à la cour de Vladimir. Elle est entrée orgueilleusement, sans se soucier des gardes de la porte, franchissant les fossés et les tours de la ville, à la façon héroïque, d'un seul bond de son cheval. Elle s'annonce comme un messager terrible de la Horde, et comme un épouseur pour la belle Zabava. Vladimir l'accueille avec une crainte respectueuse ; mais les yeux exercés de Zabava trouvent cette démarche, ces manières, bien peu viriles. L'héroïne serre les jambes en s'asseyant et, d'un geste féminin, arrange ses vêtements autour d'elle. Zabava avertit le prince de ne point lui donner une femme pour mari. Vladimir promet de prendre ses renseignements. Il soumet donc Vassilissa à toutes les épreuves compatibles avec le respect que l'on doit à un iniessager terrible. Il l'invite d'abord à venir aux étuves avec lui ; mais Vassilissa y court si promptement , y prend un bain si court et s'y rajuste si prestement qu'elle est déjà de retour quand le prince de Kief se dispose à y entrer. Alors il s'avise d'un moyen fort ingénieux. Il invitera l'ambassadeur à se reposer sur un moelleux lit de plume; ensuite il examinera les empreintes que les membres du dormeur y auront laissées. Si c'est un fort et robuste héros, il y aura un large creux sous les épaules ; si c'est une femme, il y aura un large creux sous les hanches. Mais Vassilissa a soin de se coucher la tête au pied du lit. Vladimir est ensuite obligé de constater que les empreintes annoncent un héros aux larges épaules, aux hanches étroites. Zabava ne se rend pas à cette démonstration : elle a si peur d'épouser une femme ! L'étranger est

invité à faire montre de sa force contre les lutteurs du prince; mais il sait les tenir à distance respectueuse, les empoignant par le milieu du corps et les enlevant audessus de sa tête. Au premier lutteur, il arrache le bras de répaule, au second, il casse une jambe, le troisième, il l'attrape par l'échiné et l'écrase sur le pavé. Alors Vladimir cracha — ce qui est un geste bien russe, — et se retira furieux contre sa nièce : « Sotte princesse, tu as les cheveux longs et l'esprit court <*>; tu prends un bogatyr pour une femme ! » On offre un festin à Vassilissa : elle demande pourquoi on ne lui fait pas entendre le musicien Stavre. Vladimir craint d'exciter par un refus la colère du messager terrible. Stavre, sorti de son cachot, enchante les convives en jouant de la gouzzla, puis Vassilissa obtient de l'emmener dans la campagne. Là elle se fait reconnaître à lui en se découvrant la poitrine, l'embrasse tendrement, l'invite à ne plus se vanter de sa femme , et l'enlève sur son coursier bien loin de la cour de Vladimir.

Une héroïne des contes russes porte le nom de Vassilissa la sage. Fille d'un enchanteur, elle défend contre lui son amoureux, oppose ses sortilèges aux sortilèges paternels et sort triomphante de ce tournoi magique. Ce doit être le même personnage que l'héroïne de nos bylines.

Dans un conte albanais, publié par Hahn, la princesse Théodora s'habille en homme et se fait appeler Théodore. Elle va chez le roi dont elle doit épouser le fils. On lui impose comme à Vassilissa diverses épreuves. L'une rappelle celle qu'Ulysse fait subir à Achille dans l'île de Skiros. On lui donne à choisir entre une parure et des armes : elle prend les armes. On l'envoie se baigner avec le fils du roi, mais elle imite la célérité de Vassilissa. Elle finit par épouser le prince. Dans les littératures populaires de l'ila-

(1) Proverbe russe.

lie et du Portugal, on trouve plus d'une situation analogue (*).

La Pénélope russe, c'est Nastasia, la femme de Dobryna; toutefois elle ne pousse pas jusqu'au bout la fidélité. Dobryna , avant de partir pour la Horde , recommande à sa femme d'attendre son retour trois ans, puis trois années encore; alors seulement elle aura le droit de se choisir un époux, à la condition que ce ne soit point Alécha Popovitch. Épouser Alécha, ce serait presque un inceste, puisqu'il est le frère d'armes de son mari. Trois années se passent, puis trois autres, pas de nouvelles de Dobryna! Vladimir presse alors Nastasia d'épouser Alécha. « Comment une jeune femme comme toi veut-elle vivre veuve, abréger ses belles années ? épouse ou bien un prince, ou quelque boïar, ou quelque fort héros russe : épouse le vaillant Alécha Popovitch. » Celui-ci annonce qu'on a trouvé dans la steppe le cadavre de Dobryna. Elle verse des larmes abondantes, mais refuse d'entendre parler de mariage avant que six autres années ne se soient écoulées. Vladimir, après ce nouveau délai, interpose son autorité, et déjà tout se prépare pour l'union de Nastasia. et d' Alécha.

Cependant Dobryna n'est pas mort, pas plus qu'Ulysse dans Homère, pas plus que Charlemagne dans les curieuses légendes analysées par M. Gaston Paris ^^K Le coursier de Dobryna se met à lui parler d'une voix humaine et lui révèle ce qui se passe. Alors avec son bon cheval brun (') le voilà qui bondit de montagne en montagne, de sommet en sommet, franchissant les rivières et les lacs , en-

(1) Canzoni popolari delPiemonte, fasc. III, p. 02. — Alraeida Garret, Cancioneiro, t. III, p. 05. — Voir aussi Radlow, t. III, Kirgisische Mundarten. p. 580.

(2) Gaston Vav'x^ . Histoire poétique de Charlemagne, p. 590. —Seulement tandis que Dobryna en trois bonds de son cheval, suivant quelques bylines, revient à Kief, Charlemagne parcourt en ^roù jours la distance qui sépare la Hongrie d'Aix-la- Chapelle,

(Z) Bourouchka, signifie un cheval brun; mais ce mot est aussi un diminutif de fiouria, la tempête.

jambant les larges vallées. Dobryna entre comme un ouragan dans le palais de sa mère. Là il se fait reconnaître à elle par un signe à la jambe. Comme Ulysse se travestit en mendiant et Charlemagne en pèlerin, Dobryna se déguise en joueur de rebec pour entrer dans la salle où l'on célèbre le festin de noces. La compagnie joyeuse fait bon accueil au musicien. On lui présente le vin vermeil ; il demande la permission d'offrir à son tour la coupe pleine à la nouvelle mariée: «Bois jusqu'au fond', lui dit-il, tu verras quelque chose de bon. w Or au fond de la coupe il a jeté son anneau d'or, que reconnaît aussitôt Nastasia. Elle pousse un cri, et, sans souci de déshonorer la table du prince, s'élance par-dessus , et tombe aux pieds de Dobryna dont elle implore humblement le pardon. « Je ne m'étonne pas , s'écrie le héros d'une voix terrible , qu'une femme ait failli. Les femmes ont les cheveux longs et l'esprit court ; elles vont où on les mène. Ce qui m'étonne, c'est que le Beau-Soleil Vladimir ait été un entremetteur et la princesse Apraxie une entremetteuse pour marier à un autre la femme d'un mari vivant. » Puis sa colère se tourne contre son perfide frère d'armes; il le terrasse sur le sol pavé de briques et le flagelle si vigoureusement de son bâton de voyage « qu'on ne sait pas s'il crie ou s'il sanglote. »

Une épouse fidèle jusqu'à la mort, c'est la femme de Daniel Lovtchanine. Aveuglé par son amour pour elle, Vladimir a envoyé son mari à une mort certaine. Mais Vassilissa aime son époux et veut le mettre en garde contre les embûches. Quand il part, elle l'oblige à prendre double provision de flèches : « Qui sait? lui dit-elle, tu en auras besoin peut-être contre tes propres frères. » Lovtchanine a exterminé les Tatars et les Russes envoyés pour le tuer; mais il se prend à faire de tristes réflexions : « Sans doute Dieu s'est irrité contre moi , Vladimir a pris en disgrâce le vaillant héros. » Certaines bylines donnent à entendre

qu'à ce moment suprême il croit sa femme infidèle. Lovtchanine se perce de son épée et l'on vient annoncer sa mort à Vladimir. Il court chez la veuve de la victime , et lui propose de l'épouser : « Revêts tes vêtements aux brillantes couleurs, prends ta parure de noce. » Elle obéit, mais elle prend en même temps un épieu de fer. Ce n'est pas pour le prince , c'est pour celui qui est étendu là-bas qu'elle a revêtu sa parure de mariée. « Prince Vladimir, notre père , permets-moi de faire mes adieux à mon tendre mari. » Elle part, deux des bogatyrs de Kief l'accompagnent. Elle se prosterne auprès du corps de Daniel Lovtchanine et dit aux deux guerriers : « Allez, dites au prince Vladimir qu'il ne laisse pas mon corps sans sépulture au milieu des champs avec celui de mon ami. » Et de son épieu d'acier elle se perce le cœur. Vladimir luimême verse des larmes sur les deux amants et leur donner une sépulture honorable. C'est ainsi que dans nos chansons de gestes, la belle Aude ne veut pas survivre à Roland tué aussi en trahison.

Les types féminins de perversité ne vont jamais, comme celui de la Circé homérique, sans un peu de sorcellerie. Telle est Marina l'enchanteresse, que le peuple appelle aussi V hérétique, en mémoire peut-être d'un personnage historique beaucoup plus récent, Marina Mnichek, la Polonaise, la catholique, qui s'associa à l'imposture et à l'usurpation du faux Dmitri et attira sur la Russie du xvii'' siècle tant d'infortunes. Marina l'enchanteresse, qui habite à Kief la rue Ignatiévka, dans un hôtel entouré d'une palissade de fer, est la terreur des mères : celle de Dobryna Nikitich le supplie instamment d'éviter cette rue mal famée : Marina par ses artifices a fait disparaître neuf jeunes guerriers, Doljryna sera le dixième. Il a négligé les avertissements maternels lorsqu'il a Ijravé la rivière Poutchaï aux courants de feu et le Serpent de la Montagne : il les néglige encore une fois, il s'en va dans la rue Ignatiévka.

Ici les chansons présentent une telle multitude de versions et de variantes diverses qu'il faut Ijien choisir (*). Dobryna entre dans la chambre de Marina. L'enchanteresse est couchée sur son lit : d'une main elle caresse un grand dragon; dans l'autre main elle tient deux petits serpents : ils rappellent ceux de la rivière Poutchaï et permettent une certaine identification entre le Serpent de la Montagne et Marina, l'amie des reptiles. Tantôt le dragon prend la fuite à l'aspect de Dobryna et laisse derrière lui une fiente qui témoigne de sa terreur et de son trouble ; tantôt les serpents veulent brûler Dobryna de leur souffle empesté. L'enchanteresse les en empêche; elle prend le héros par ses mains blanches, le baise sur ses lèvres sucrées. Elle le conduit dans la cour et là, comme fit Circé avec les compagnons d'Ulysse , elle le transforme en un aurochs au poil fauve, qui va rejoindre neuf autres aurochs, les premiers amoureux de Marina, ceux dont la disparition effrayait les mères de Kief. La seule distinction qui soit accordée au héros déchu, c'est d'avoir des cornes d'or. « Va paître l'herbe gâtée par la nielle , va t'abreuver à l'eau du marécage. » Quelle destinée pour un bogatyr!

Dobryna serait perdu si une autre enchanteresse, sa sœur Catherine ne venait à son aide. Elle se change en une caille , et nous voilà transportés dans un monde tout à fiiit fantastique. Dobryna lui-même a jusqu'à un certain point le don se se métamorphoser. Dans le texte que nous suivons , il s'est même changé en pigeon pour pénétrer chez Marina. Catherine vole au terem de la sorcière : « Si tu ne me rends mon frère, je te transformerai en une chienne à longue queue, et tous les chiens te donneront la chasse, et tous les enfants te poursuivront à coups de bâton. » Marina est effrayée; elle appelle Dobryna : « Accours à moi, aurochs, accours des fanges noires, accours

(1) Nous suivrons principalement le texte de Kiriécvski, II, 4i).

des eaux marécageuses. » On voit que la dégradation de Dobryna est complète : il est devenu un animal immonde , ami des fanges et des marais, qui rappelle tout à fait les pourceaux de la légende grecque. Transformée en martinet, Marina se perche sur la corne droite de Dobryna, et lui fait promettre de ne pas se venger d'elle si elle lui rend la forme humaine. Le héros promet de ne pas la battre, de ne pas la torturer, mais de lui donner seulement une légère leçon, comme celles que les maris donnent à leurs femmes. L'enchanteresse sera prise pour dupe : ou bien c'est Catherine qui la changera en une chienne que poursuivent les chiens et les méchants enfants; ou bien c'est Dobryna qui se chargera de son châtiment.

Dans une variante (*^ Dobryna a promis d'épouser Marina si elle lui rend sa première forme. D'aurochs il est redevenu jeune homme, d'oiseau elle est redevenue jeune fille. Suivant la coutume païenne qui s'est longtemps conservée dans le peuple, malgré les prohibitions de l'Eglise, « ils se sont mariés dans la campagne rase, autour du buisson de cytise. » Ils montent ensemble dans le terem de Marina. Dobryna est saisi d'an scrupule pieux, qui révèle dans les dernières rédactions de ces bylines le plus étrange mélange de paganisme et de christianisme. « Ma belle Marina, lui dit-il, dans ton terem élevé et magnifique, il n'y a pas d'image du Sauveur devant laquelle on puisse prier et s'incliner jusqu'à terre. Voyons si mon sabre tranchant ne s'est pas rouillé. » Alors il donne à sa femme , à Marina l'impie , l'hérétique , la légère leçon qu'il lui a promise. Première leçon, il lui coupe la main : « je ne veux point de cette main, elle a caressé le Serpent de la Montagne. » Deuxième leçon, il lui coupe les jambes : « ces jambes, je n'en veux point, elles ont frôlé le Serpent de la Montagne. » Troisième leçon, il

(1) Kiriéevski, II, 59.

lui coupe les lèvres et le nez : « ces lèvres, je n'en veux point, elles ont baisé le Serpent de la Montagne. » Quatrièine leçon, il lui coupe la tête et la langue : « cette tête je n'en veux point, cette langue je n'en veux point, elles connaissaient toutes les choses impies et hérétiques. »

Nous n'insisterons pas sur les variantes.

Entre cette légende et celle de Potyk Ivanovitch, on remarquera plus d'un point de rapprochement. Les artifices d'une méchante femme font descendre Potyk vivant dans le tombeau ou font perdre à Dobryna sa forme humaine ; le Serpent de la Montagne apparaît également dans les deux récits comme complice de l'enchanteresse ; enfin Marina est une femme-hirondelle comme Avdotia est une femme-cygne.

C'est une fable fort répandue en Allemagne comme dans les pays slaves que celle des femmes-cygnes. Souvent elles quittent leur vêtement de cygne pour se baigner , et alors celui qui réussit à s'emparer de leur blanche dépouille, devient leur maître. Elles sont alors forcées de garder la forme humaine; on en a vu qui ont épousé leur conquérant, sont devenues d'excellentes épouses et des mères dévouées. Mais il est bon de brûler leur peau de cygne : si elles parviennent à la reprendre, nulle affection humaine ne peut les empêcher de s'envoler. Elles quittent sans regret mari et nourrisson; elles vont rejoindre leurs compagnes ailées et en se baignant dans les fleuves sacrés y recouvrent leur virginité (').

Dans les bylines, ces femmes-cygnes ont toujours une

(<) Voir Dozon, Chansons bulgares, p. ISÎ : La Samodiva mariée maigre' elle. — Les Walkyries dans les Eddas sont revêtues de chemises blanches ou ressemblent à des cygnes. — Cox, The M'/thology of the Arya7i Nations, II, 281, donne l'explication des filles-cygnes et autres nymphes célestes : elles ont pour origine les vapeurs, les nuées qui errent aux flancs des montagnes ou s'appesantissent sur la plaine, tantôt blanches et propices, tantôt sombres et pestilentielles. A la première catégorie appartiennent les Apsaras, les Walkyries, les Muses, les Elfes, etc., à la seconde, les Harpyes, les Gorgones, etc. — Voir Henri Heine, De l'Allemagne, sur les traditions populaires.

perversité native. L'une d'elles, Nastasia Dmitriévna est enlevée de chez son père par le héros kiévien Ivan Godinovitch. Il est poursuivi par le premier fiancé de la jeune fille, un tsar des païens. Les deux prétendants, au milieu de la campagne, se livrent bataille. Ce qui montre la malice de la jeune fille, c'est que toutes ses sympathies sont pour le païen maudit. Le Kiévien a terrassé son ennemi ; mais Nastasia intervient, le saisit par derrière et le renverse. Le tsar infidèle garotte solidement Ivan Godinovitch et le 'lie à un chêne. Puis, sous ses yeux il se livre à l'amour avec sa fiancée. Celle-ci voudrait tirer d'Ivan une vengeance plus complète. Le païen avec son arc ajuste un corbeau perché sur le chêne: Nastasia le supplie de ne pas dépenser sa flèche en pure perte et d'en percer plutôt le cœur du héros. Le tsar persiste dans son idée; mais sa flèche n'atteint pas l'oiseau fatidique; elle revient contre celui qui l'a lancée et le païen tombe raide mort. La jeune fille reste en présence du héros toujours attaché à son chêne. Il est le seul fiancé qui lui reste. Les douces paroles d'Ivan n'en ont que plus de prix. Il est à remarquer que ces enchanteresses si perverses sont prodigieusement crédules. Ivan promet à Nastasia d'oublier le passé et de ne lui appliquer « qu'une légère correction, comme celles que les maris ont coutume d'appliquer à leurs femmes. » Nastasia se laisse persuader et coupe les cordes qui retiennent le héros. Ce qu'est cette légère correction, on l'a vu ci-dessus.

Maria le Blanc-Cygne est sorcière comme Marina et de plus infidèle à son époux légitime qu'elle abandonne pour un amant. Poursuivie par son mari, elle le séduit par de perfides caresses et lui fait boire un breuvage qui le métamorphose en rocher. Rendu à la forme humaine par l'intervention de ses compagnons d'armes, Ilia, Dobryna et Alécha, qui sont quelquefois remplacés par trois kaliki ou par trois saints du ciel, il tombe une seconde fois

dans le piège et accepte de Fenchanteresse un breuvage assoupissant. Elle le traite alors plus mal que Brunehilde n'a traité Gunther la nuit de ses noces : elle le crucifie à la muraille au moyen de quatre clous et s'éloigne pour chercher le cinquième clou , qu'elle lui enfoncera dans le cœur; mais la sœur de Maria survient, admire la beauté du bogatyr, le délivre en lui substituant un vil Tatar et l'emmène dans sa chambre. Là elle le guérit de ses blessures par ses enchantements , lui fournit des armes pour punir l'infidèle et son ravisseur. Elle devient son épouse en récompense de tant de services.

Nos bylines, qui s'égarent parfois dans les régions fantastiques, renferment pourtant bien des traits de la vie réelle. A ce titre, elles sont considérées par certains critiques comme des documents historiques dans lesquels revivent les mœurs domestiques de la Russie ancienne.

Souvent elles portent l'empreinte de cette primitive barbarie slave dont Nestor parle avec horreur dans son histoire, et dont les chants traditionnels des solennités nuptiales perpétuent encore aujourd'hui le souvenir dans les campagnes russes. Comme les Drévlianes de la chronique (*), les bogatyrs de Kief préludent toujours au mariage par le rapt. Ainsi la princesse Apraxie est enlevée de force par les envoyés de Vladimir, Nastasia Dmitriévna par Ivan Godinovitch. Un autre héros, Khotène, fils de Bloud, apprenant qu'on lui a refusé outrageusement la main d'une jeune fille, court au palais de celle-ci, en brise les portes à coups de massue , extermine ses neuf frères en bataille et ramène la belle attachée à son étrier. Il se demande s'il fera d'elle sa servante ou sa femme: il se montre gé-

(1) Nestor : • LesDrévlianes ne voulaienlpoint de mariage; ils ravissaient les filles elles enlevaient quand elles venaient aux fontaines. Les Radimitches, lesViatilches et les Sévérianes n'admettaient aucun mariage... ils enlevaient les femmes avec qui ils étaient d'intelligence, t On voit que ce rapt supposait le consentement préalable de lajeune ûlle et n'avilit plus, dans la plupart des tribus slaves, qu'un caractère symbolique.

néreux et l'épouse. L'homme, à l'époque patriarcale, abusait cruellement de sa force contre la femme; l'épopée est ici d'accord avec l'histoire. La femme de Dounaï a osé se vanter de .mieux tirer de l'arc que son mari. Singulier trait de rapprochement avec la légende de Guillaume Tell et les légendes analogues des sagas Scandinaves, Dounaï place sur sa tête un anneau d'or que sa femme enlève trois fois de sa flèche d'acier. a\lors le héros, jaloux et humilié de la supériorité de sa compagne, tend son arc et la vise au cœur. Elle le supplie de l'épargner dans l'intérêt du héros qu'elle porte dans son sein, un enfant qui a les jambes d'argent jusqu'aux genoux et les bras d'or jusqu'aux coudes, une personnification du soleil naissant. Par les châtiments qu'elle sollicite afin d'éviter la mort, on voit à quels excès pouvait se porter la puissance maritale. « Hélas ! Dounaï Ivanovitch, inflige-moi plutôt trois châtiments. Pour le premier, plonge ta cravache de soie dans la poix bouillante, flagelle mon corps nu; pour le second, saisis-moi par mes longs cheveux, attache-moi à ton étrier et lance ton cheval dans la campagne rase; pour le troisième, ensevelis-moi jusqu'à la ceinture dans la terre humide, fais-moi endurer la faim, nourris-moi de pain d'avoine. Que je reste trois mois en cet état, jusqu'à ce que ton fils soit venu au monde. »

A côté de ces scènes violentes, nous voyons la jeune fille gardée précieusement dans le terem, dont les lambris sont ornés du beau soleil, de la lune brillante, des étoiles nombreuses. A côté de la polénitsa vagabonde , voici la jeune princesse tenue à une pudique réserve. Nous avons vu en quels termes deux frères font l'éloge de leur sœur, « jamais elle ne descend dans la rue , elle ne laisse pas voir son visage blanc. « Lorsque Zabava sort de cette réserve avec Soloveï, le pirate se croit obligé de lui donner une leçon de convenance : « ce qui en toi ne me plaît pas, c'est que tu aies fait, toi, une jeune fille, les avances pour ton mariage. »

Rien de plus auguste que la matrone héroïque , veuve de héros, mère de héros.

Les bylines sont ici d'accord avec les monuments du droit et de Thistoire. La veuve-mère est souveraine chez elle, honorée de tous, vénérée de son fils. Telles nous apparaissent lanière de Dobrjua, celle de Diouk Stépanovitch, celle du roi de mer Soloveï, celle du ravisseur de jeunes filles, Khotène, fils de Bloud. C'est à leur mère que les héros demandent conseil, c'est dans son sein qu'ils épanchent leur douleur, c'est avec sa bénédiction qu'ils se mettent en campagne. La mère de Dobryna vient de ses propres mains prendre le cheval de celui-ci pour le conduire à l'écurie. Au contraire, celle de Diouk est entourée d'une armée de serviteurs ; dans les chansons on voit la mère de Diouk Stépanovitch se rendre à l'église : « en avant marchent les hommes armés de pelles pour égaliser le terrain; derrière eux viennent les balayeurs, derrière les balayeurs les drapiers. Devant la princesse, ils étendent les pièces de drap; sur ses pas, ils les enlèvent. » Les envoyés de Vladimir contemplent le cortège. Ils voient d'abord une femme âgée que soutiennent sous le bras droit cinq jeunes filles, et cinq autres sous le bras gauche. Ils s'avancent et la saluent comme la mère de Diouli; elle décline le compliment : elle n'est que la servante de cette princesse.' Vient alors une autre matrone que soutiennent dix jeunes filles à droite, dix à gauche, et les héros de s'incliner de rechef; ce n'est encore que ceUe qui donne l'aiguière. Une troisième est entourée de trente jeunes filles, une quatrième de quarante, et deux fois encore les messagers kiéviens égarent leurs salutations : elles sont seulement la chambrière et la panetière. « Les héros regardent toujours, et voici que l'on conduit une vieille princesse, une vieille matrone; sous le bras droit, trente jeunes filles la soutiennent, sous le bras gauche trente autres jeunes filles. On étend autour d'elle des pièces de

velours, afin que le rouge soleil ne lui brûle pas le teint. Elle est vêtue d'habillements éclatants : sur sa robe, on voit représentée la lune ; sur elle resplendit le soleil , sur elle brillent les étoiles menues. » C'est la mère de Diouk.

Dans cette diversité de fortune, Dobryna et Diouk ont une égale vénération pour la personne sacrée de la veuvemère. On voit même le pouvoir maternel aller jusqu'à l'abus : la mère d'Ivan Gostiny livre son fils à des marchands d'outre-mer qui le vendront comme esclave.

Il est un personnage féminin dans lequel se résument les traits épars que nous avons étudiés dans les différents types d'héroïnes. C'est Apraxie, la compagne de Vladimir. Elle est fille da roi de la sonibre Lithuanie; mais Lithuanienne ou Tatare, cela revient au même dans les bylines. Quand les bogatyrs partent pour l'enlever à son père, ils font en ces termes son portrait à l'amoureux Vladimir : « Elle a le visage blanc comme la blanche neige, les joues rouges comme le pavot, les sourcils noirs comme de la zibeline et dessinés en arcades, les yeux brillants comme ceux du faucon. — Elle est haute de taille, imposante de stature, admirable dévisage; elle a une démarche menue et une parole harmonieuse. Tu auras en elle, prince, une compagne avec laquelle tu pourras délibérer, et te conseiller, et abréger la longueur des jours. Tous les princes, tous les boïars, tous les forts bogatyrs de Kief auront devant qui s'incliner. »

En effet, Apraxie trône à côté de Vladimir, préside avec lui les nobles festins, mangeant la chair du cygne blanc et buvant le doux hydromel. A elle comme à lui s'adresse le profond salut des héros. Pourtant l'épouse du Beau- Soleil a une tache originelle; l'impureté du sang paternel se manifeste en elle par toute sorte d'actes répréhensibles. Elle se fait « l'entremetteuse » du mariage d'Alécha avec la femme de Dobryna. Comme la femme d'Arthur et quelquefois celle de Charlemagne , il n'est que trop facile de la

rendre infidèle ! Quand Vladimir amène à sa cour Tchourilo , la princesse ne met aucune retenue dans l'expression de ses sentiments pour le bel étranger. A table, elle se coupe le doigt de son couteau. « Ne vous étonnez pas, ô nobles femmes , si je me suis blessée à la blanche main. Je regardais la beauté de Tchourilo; je regardais ses boucles blondes, et mes yeux brillants se sont troublés (*). Avec la même impudeur naïve, elle demande à Vladimir de faire du beau Tchourilo son chambellan.

Dans une autre de ses aventures , on retrouve deux traits caractéristiques du récit biblique sur Joseph : d'une part, la coupe d'argent cachée dans le sac de Benjamin: d'autre part, la fausse accusation de la femme de Putiphar contre le chaste Hébreu, trait primitif qui se reproduit dans le roman égyptien des Deux Frères, publié par M. de Rougé, dans les légendes grecques sur Phèdre et Hippolyte, sur Antéia et Bellérophon. Un jour, quarante kaliM s'en vont en pèlerinage à Jérusalem. Ils ont élu pour leur ataman Thomas Ivanovitch et fait un règlement draconien, portant que celui d'entre eux qu'on prendra à voler ou à forniquer subira un cruel supplice. Les quarante s'arrêtent devant le palais d'Apraxie pour demander l'aumône. Elle prend feu pour leur chef, le fait monter dans sa chambre et lui fait d'amoureuses propositions. Le kalili les repousse, alléguant son vœu de pèlerin et les sévères règlements de la corporation. Pour se venger, elle fait cacher dans son sac la coupe précieuse de Vladimir, puis elle envoie des messagers pour fouiller les pèlerins. Ceux-ci reçoivent les messagers à grands coups de bourdon sur les

(1) Le Koran, qui s'est inspiré parfois de traditions orientales étrangères à la Bible, raconte à sa manière un épisode de l'histoire de Joseph qui rappelle cet accident arrivé à la princesse Apraxie. La femme de Vazis Putiphar invite ses umies à un banquet et leur donne à chacune un couteau. • Puis elle ordonne à Joseph de paraître. Dès qu'elles l'aperçurent, elles se mirent à s'extasier sur lui et se coupaient les doigts par distraction en s'écriant : Dieu nous garde! ce n'est pas une créature humaine ; c'est ua ange ravissant. » XII, 31.

reins; mais bientôt arrive Alécha, qui fait ouvrir les sacs. La coupe se retrouve dans celui de l'ataman! Alors ses compagnons lui appliquent la loi terrible, lui coupent les mains et les pieds, lui arrachent les yeux et la langue, l'ensevelissent jusqu'à la ceinture dans la terre humide; mais un miracle, — un miracle dans le sens chrétien du mot, — s'opéra. Quand, plusieurs mois après, les kaliki repassèrent en cet endroit, ils trouvèrent leur attaman parfaitement sain et dispos. Dieu découvrit ainsi le péché d'Apraxie. La circonstance de la coupe perfidement cachée dans le sac se retrouve aussi dans une légende grecque : c'est ce moyen qu'inventèrent les Delphiens pour foire périr Ésope.

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