LE HÉROS PATRICIEN VASSILI BOUSLAÉVITCH
Le père de Vassili Bouslaévitch était pourtant d'humeur bien tranquille, un bourgeois paisible, un type rare dans Novgorod. « D était arrivé à quatre-vingt-dix ans et n'avait plus une dent dans la bouche : jamais il n'avait eu de discussion avec la ville de Kief, jamais il ne s'était querellé avec notre mère Moscou aux murailles de pierre (*).
Une légende dit queBouslava, étant déjà vieux, enfin eut un fils : miracle évidemment renouvelé de la Bible ou de quelque vieux motif d'épopée. U mourut laissant le « doux enfant » sous la tutelle de sa veuve , Avdotia.
Les Novgorodiens, en leur qualité de négociants, semblent avoir été plus lettrés que les autres Russes. Leur héros national reçoit une brillante éducation : on lui apprend à lire, à écrire, à chanter au lutrin. <c Chez nous, dans la glorieuse Novgorod, on n'avait jamais vu un tel chantre. »
Le héros perce vite dans l'écolier. Or, terribles sont toujours les commencements des héros. Dans les gaucheries de leur force surhumaine, ils brisent tout ce qu'ils touchent. Vassili jouait avec les jeunes garçons de Novgorod ; mais « ses plaisanteries n'étaient pas légères : celui qu'il prenait par le bras, il lui arrachait le bras de l'épaule; celui qu'il attrapait par la jambe, il lui arrachait
(l)S7bnlkor, H, 197. —Addition postérieure, inspirée parles guerres delarépubli(iiesvec les grands-princei de Moscou.
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la jambe de la hanche; celui qu'il prenait par le milieu du dos, il lui cassait Téchine. » Alors les bourgeois de Novgorod viennent porter plainte à la noble veuve, la suppliant de modérer son âls <').
Il a quinze ans. C'est Tâge fixé par la légende pour les débuts héroïques. Sa mère l'engage à se choisir une drour jina. Le mot vient de drouff, ami, parce que tous les membres de cette société guerrière étaient censés frères et amis. Il semble bien que Tidée de la droujina soit en Russie d'importation Scandinave, puisque les anciens Slaves paraissent n'avoir eu d'autre organisation que celle de la commune patriarcale, et que c'est de la droujina de Rourik qu'est sorti le premier état russe. On sait comment se formaient en Scandinavie ces confréries guerrières, et quelles épreuves il fallait soutenir pour y être admis. Celui qui, lorsqu'une pointe de javelot arrivait à un pouce de son visage, ne clignait même pas de la paupière, était seul digne de suivre un rai de mer dans ses aventures. Ce sont des épreuves de ce genre que Vassili va faire subir à ses futurs frères d'armes.
Il écrit sur de petits morceaux de papier : « Celui qui pourra soulever la coupe d'une seule main, celui qui la videra d'un seul coup, celui qui supportera sans sourciller un coup de mon gourdin d'ormeau sera membre de ma vaillante droujina». Il attache ces billets à des flèches et avec son arc les disperse par toute la ville. Les Novgorodiens lisent cette singulière invitation et accourent en foule dans la cour de son palais, au milieu de laquelle il a déposé une grande cuve de vin et une coupe héroïque. Mais les mougiks ne peuvent même pas soulever la coupe, et Vassili les disperse à coups de gourdin.
Alors entre dans la cour Kostia (étymologie probable : Kosify os) de Novo-torjek. Il prend la coupe d'une seule
(1) KirléevBki, v, 14.
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main> la Tide d^un seul trait : eUe contenait pourtant quinze pintes. Vassili survient et lui assène un coup terrible de son gourdin ; Kostia ne s'émeut pas^ son kolpak n'est même point ébranlé sur sa tête rebelle, ses boucles blondes ' ne s'agitent pas. Deux autres héros supportent la même épreuve. Alors Vassili les emmène dans son palais, leur fait servir les douces liqueurs et les vins sucrés, les honore grandement et les appelle ses frères : a Et dans Novgorod, figoute+il, nous ne craignons personne. » C'est ainsi que s'est recrutée la clientèle aristocratique, la bande princière.
En face d'elle se dresse la libre et égalitaire association des petites gens. Ces mougiks^ qui ne sont pas de taille à soulever la coupe héroïque, ne sont forts que par le nombre et par l'union. Dans Novgorod ils forment la confrérie de Saint-Nicolas : les voilà qui se réunissent pour un joyeux festin. Vassili l'apprend et prétend y avoir place. « Mon cher fils, lui dit sa mère, un hôte invité trouve à se placer; mais pour l'hôte non invité il Ti'y a point de place ». — <K Où l'on m'assiéra, je prendrai place, répond le téméraire; ce que je pourrai saisir, je le mangerai et le boirai, b
Il part avec ses frères d'armes. Les mougiks ont beau se barricader chez eux. Vassili brise tous les obstacles et s'assied parmi eux. On est bien obligé de le recevoir : le festin continue, et les gàhs commencent/ suivant l'usage. De quoi se vantera le fils de Bouslava? Il se vante de pouvoir tenir tête à tous les mougiks de Novgorod : demain il se rencontrera avec eux sur le grand pont de la Volkhof, seul avec sa droujina. On « frappe le grand pari.» L'enjeu, ce n'est point de l'argent, c'est la tête de Vassili. Vaincu, il périra; vainqueur, les mougiks lui paieront tribut.
Dans quelques chansons, ce n'est pas le peuple que Vassili est venu braver : c'est le prince de Novgorod. Les deux versions répondent également aux données de l'histoire :
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un patricien de Novgorod-la-Grande ne 'craignait ni le prince, ni le peuple.
Vassili rentre chez lui ; les flimées du vin dissipées, il se repent de sa &nfaronnade. Sa mère apprend la cause de sa tristesse. Alors, avec Tautorité souveraine de la veuve-mère, elle renferme dans une cave profonde, verrouille sur lui les portes de fer et les grilles d'acier ; suivant certaines bylines, elle lui verse un breuvage enivrant; suivant d'autres enfin, elle court chez les anciens ou chez le prince de Novgorod, leur offre une coupe pleine d'or, une coupe pleine d'argent, une coupe pleine de perles, les suf)pliant de pardonner à son fils son imprudente bravade. Mais le prince et le peuple sont également inexorables : « Ce qu'il nous faut, ce n'est pas de l'or, de l'argent, ni des perles : c'est la tête rebelle de Vassili Bouslaévitch. »
Cependant au point du jour la droujina de Vassili s'est rencontrée avec tout le peuple de Novgorod sur ce pont de la Volkhof qui M en effet témoin, suivant l'histoire, de tant de luttes civiles, en attendant qu'il vît les noyades d'Ivan le Terrible et le supplice des derniers chefs républicains. Une journée entière, la droujina lutte contre la multitude, mais Vassili ne paraît pas ; une seconde journée, elle lutte, Vassili n'a point paru ; une troisième journée, elle lutte, avec du sang jusqu'aux genoux, Vassili reste toujours enfermé ou assoupi.
L'absence du héros au moment le plus critique de l'action est une donnée épique que nous trouvons déjà dans les bylines kiéviennes. Ilia de Mourom a bu iflus que de raison : il s'endort d'un sommeil héroïque qui dure douze jours. Pendant ces douze jours le sang coule à flots et les chrétiens sont presque accablés par les musulmans. On songe à la retraite d'Achille sous sa tente. L'absence de Vassili a probablement un sens mythique. Cette éclipse qui dure trois jours chez Vassili, douze jours chez Dia, rappelle involontairement celles du soleil. Le rapproche-