CHAPITRE V
DE Ii'ORIGINE ORIENTALE DES BYLINES RUSSES.
On tt^ peut traiter de l'épopée russe sans exposer au moins brièvement les théories de M. Vladimir Stasof. La nouveauté du point de vue^ la curiosité des recherches, la subtilité des déductions , la hardiesse de ses conclusions, qui s'attaquaient à toutes les idées adimses sur la poésie populaire des Russes, ont donné un grand retentissement ant article que ce savant a publiés en 1868 dans le Mesêager d'Ewrope [Viestnik Evropy) sous ce titre: De VoHgvM des bjflines russes^ et qui sont devenus le point de départ d'une grande polémique. L'important livre de M. Oreste Miller^ lUa de Mourom, est consacré en partie & la réfutation de M. Stasof. Je ne puis entrer dans les détails de cette controverse : les pièces du procès y ^est-àrdire les articles du Messager d^JEwope^ ne sont pas en général sous les yeux du public occidental; pour le mettre^à même de juger, il &udrsât commencer par traduire ces volumineuses études, car presque chacune des assertions de l'auteur a suscité une discussion. Je me bornerai à faire de son système un exposé sommaire.
M. Stasof déclare que les bylines russes n'ont presque rien de russe. Ni l'idée première des chansons, ni leurs développements; ni les détails, ni l'ensemble; ni les personnages, ni les aventures, ne sont indigènes. Chacune de ces chansons se retrouve presque enti^^ment, avec toutes ses données essentielles, dans quelque poème de llndoustan ou des tribus tatares, turques, mongoles, (le l'Asie centrale
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et septentrionale (*>. Les prétendus paladins de Kief sont des héros du Ramayaruiy du MahabJiarata, deVffarivansa ou de quelque chanson héroïque des peuplades altaïennes et sibériennes. De TOrient, ils ont passé dans la poésie russe, sans presque modifier leur type, leur langage, ni même leur costume. Dobryna Nikitich n'est autre que le dieu Krichna; on loi fit honneur aussi de quelques aventures des héros indous Rama et Ardjouna, du héros tatar-minoussinien Ag-Aï, de Gesser-Khan, guerrier thi- ^bétain mongol, du Kirghiz Sounnou, du Tatar-Téléoute Chionio. Potyk Ivanovitch n'est autre que le brahmane Jtourou, avec quelques aventures de Gesser-Khan. Vassilissa, épouse de Stavre le bon musicien, est la sœur d'Altaïn-Saïn- Salam, dans les chansons de TAltaï. Soloveï Boudimirovitch, le coureur de mer, et la belle Zabava se retrouvent dans un conte indou du Somadéva. Sadko, le riche marchand, n'est ni Russe, ni Novgorodien : sa légende a été formée des aventures du roi lada dans VHarivanza, du brahmane Vidouchaka dans le Somadém, du brahmane Djinna- Tchenpo et du tsarévitch Gédon dans le Dzanglawnay de Samkha-Rakchita, dans un récit boudhiste, du marchand Pouma, dans la légende traduite par Burnouf. La byline des quarante kaliki et de la princesse Apraxie existe déjà dans maintes histoires édifiantes de l'Asie boudhiste. Ilia de Moorom lui-même a son prototype dans le Rustem du Schah-Named et d'autres héros de l'Orient.
Pour suivre M. Stasof dans toutes ses déductions, on voit quelle masse de littérature orientale nous aurions à soulever. Nous ne pouvons ici que signaler quelques-uns des rapprochements opérés par lui.
(I) M. Schieftaer, de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersboarg, a publié les ChantofM KtfoXquêt dêt Tatart MinoutHrU^nt, M. Radlow, inspecteur des écoles Catares de Kazan, les Monumenis de la poésie populaire dêt taeu twquet de la Sibérie méridionale, 4 yol. de texte et i vol. de traduclien allemande, Saint-Pétersbourg , 4866-1879.
L'analogie entre la légende de Krichna et celle de Dobryna Nikitich, assure M. Stasof, est frappante. On connaît les aventures de Dobryna : rappelons celles du dieu indien, qui fut' une incarnation de Vichnou. A la naissance de Krichna, la nature entière fut troublée, comme on dit qu'elle le fut à la ngtissance de Volga Vseslavitch et de Dobryna. Mais quel est le héros dont la naissance n'a pas été environnée de prodiges? Quand naquirent le même jour les trois chefs de nos gestes françaises, ce Charlemagne, ce Garin de Montglane et ce Doon de Mayence qui devaient accomplir tant de merveilles, le soleil se teignit de rouge, les vents se déchaînèrent, « la terre alla croulant », un violent orage s'éleva et trois foudres tombèrent du ciel. Mêmes prodiges au début du Roman à'Aleamidre : la terre croule , la mer se rougit, les animaux tremblent, les hommes frémissent. Nos héros font autant de bruit en sortant du monde qu'en y entrant. La nuit où mourut Napoléon à Sainte-Hélène, une tempête ravagea les tropiques, et lord HoUand s'écria dans le Parlement d'Angleterre : « L'univers porte le deuil du héros ! » On voit que ce genre de fiction n'est point particulier à l'Orient.
Krichna est fils de Vasoudéva; mais, comme les devins ont prédit au roi Kanza que cet enfant le ferait périr et que déjà les premiers enfants de Vasoudéva ont été mis à mort par ses ordres, on tient sa naissance secrète, on le fait élever dans une campagne parmi les bergers. Bientôt le dieu se révèle dans le petit pâtre. 11 était encore au berceau, quand Poutana, la nourrice du tyran Kanza , une fille du roi des démons , conçoit le projet de le faire périr. Elle se transforme en un oiseau monstrueux.
1^ LA ïuomn éPiquE.
se pose sur le berceau et présente à ren&nt une de ses mamelles gonflées de poison, Krichna, au lieu de boire, lui arrache la poitrine : à ses hurlements de douleur, on accourt, on la trouve évanouie, comme frappée de la foudre. Près du village qu'habitait le pôr^ nourricier de Krichna^ il y avait, une rivière maudite , la rivière lamouna, Si\}X rives désolées, aux eaux empestées, I^es oiseaux et les bêtes féroces s'en éloignent avec épouvante, lebrahmaoa n'oserait y faire ses ablutions. C'est là que l'effroyable Kalii, le roi des serpents, a établi sa demeure avec toutes ses femmes et tous ses enfants. Là seulement il est à l'abri de son terrible ennemi, le gigantesque destructeur de reptiles, l'oiseau Garouda. Krichn^ se djt un jour : «t Je suis venu au monde sous la figure d'un pasteur afin d'anéantir tous les monstres de cette espèce. » Alors il mont^ au sommet d'un arbre et de là se précipite dans les flots. Le bruit de sa chute se répand au loin; sur les ondes se dresse le monstre Kaliif énorme pomme une nuée d'orage, avec ses cinq têtes formidables et ses cinq gueules qui vomissent la flanun§, Ivre de fUrenr,- il couvre Krichna de feux brûlants» le harcèle de ses aiguillons, pendant que tous les serpents du lac s'enroulent après l'enfant héroïque, enlacent ses bras et ses jambes de leurs bicl^nx
replis :
Corripiont sp1[ri3que Ugant ingentibas
En. IL 315.
Sur le rivage les bergers sont accourus, en proie au plus violent désespoir. Mais le frère de Krichna, Sankarchana, lui crie : « Déploie ta force au plus vite pour vaincre ce rpi des serpents, armé de poisons. Nos parents et les antres habitants, s'imaginant que tu es un simple mortel, pleurent déjà ton trépas. » Alors le bon Krichna déploya sa force : il se mit à broyer et à fouler sous ses pieds la tourbe des reptiles, brisa les nœuds dont ils l'enserraient; puis il s'élança sur une des têtes de Kalii. Là il
OBI0WS ORISMTALG. 167
sj9 mit à danser^ agitant ses bra^ et «es jambes ^ ornés de braoetet^ ^^oelaots, Ohaqw coup de ses talons causait ime erwlle souffirance au roi Kalii qui par ses cinq gueules versait un sang noir. Le monstre se mit alors à le supplier et Kriobna eut pitié de lui : a Mais, dit le héros , je ne puis te permettre de rester dans la rivière lamouna : vairen vivre dans la mer avec ta famille et toute ta postérité. Si quelqu'un de tes si^û^ts ou de tes enfants revient sur cette terrci je le tuerai de ma main. Si Garouda ton ennemi te poursuit dans la mer et te menace de mort, montre-lui sur tes têtes la trace de mes pieds et il cessera de t'inquiéter. »
Le second exploit de Krichna, c'est sa victoire sur Arichta, âirieux taureau, qui dépeuplait les pâturages et épouvantait les femmes. Krichna lui brise la corne gauche et s'en sert pour Fassommer.
Le bruit de sa vaillance arrive bientôt jusqu'au tyran Kanza qui conçoit des soupçons. Sous prétexte de célébrer les « fêtes de l'arc », il ordonne qu'on lui amène Krichna et son frère. Il a &it pour ces fêtes d'immenses préparatiâ; une salle de théâtre est destinée au tir de l'arc et aux jeux des lutteai^; une foule innombrable se rassemble dans la capitale. Krichna et Sankarchana entrent dans la ville : en chemin ils arrachent à un teinturier des habits royaux et s'en revêtent. Us entrent dans le théâtre désert et demandent au gardien à voir le fameux arc du tyran , que personne n'a jamais pu tendre et que les dieux eux-mêmes ne sauraient briser. Krichna le prend, le rotourne entre ses mains, se met à le tendre et dans sa main puissante l'arc se brise avec un bruit de tonnerre. Les deux enÊmts disparaissent à l'instant et le gardien reste seul avec l'arc brisé. Kanza, qui voulait perdre Krichna, avait posté à l'entrée du théâtre un grand éléphant que son cornac devait exciter contre les deux bergers. Mais Krichna terrasse l'éléphant, lui arrache sa trompe et s'en
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sert pour Tassommer. Les trois latteurs du roi avaient promis de faire périr ses deux ennemis; mais Krichna^ malgré leur stature colossale, abat le premier d'un coup de poing y fait tournoyer le second comme une fronde, tandis que Sankarchana se débarrasse du troisième. Puis ils font périr le, prince.
Reconnus fils de roi, ils vont à la guerre. Les dietix leur envoient des armes : Krichna choisit Tare et la massue , son frère prend un soc de charrue, avec lequel il ext^mine une midtitude d'ennemis.
Telles sont les aventures de Krichna que M. Stasof rapproche de celles de Dobryna. Le châtiment du monstre Poutana lui rappelle le châtiment de Marina Fenohanteresse: j'avoue n'être pas aussi frappé que lui de Tanalogie : on songe bien plutôt à Hercule enfant étouffant au berceau les reptiles envoyés par Junon. Le combat contre le serpent de la rivière lamouna, est-il le prototype du combat contre le serpent de la rivière Poutchaï ? mais l'analogie serait aussi grande avec le combat d'Hercide contre le serpent à plusieurs tètes des mar rais de Leme. La défaite du taureau Arichta, autre, forme du même mythe, reproduit même le détail de la corne brisée par Hercule au front de l'Achéloûs. Pour donner une idée exacte de la théorie de M. Stasof, il faudrait pouvoir comme lui relever tous les petits détails qui se répondent d'une légende à l'autre, mode de comparaison qui a quelque chose d'artificiel et de mécanique.Ainsi il remarque que dans le combat contre le serpent, c'est le frère de Krichna qui l'engage à déployer sa force, tandis que, dans certaines variantes de la byline russe, c'est un enfant qui avertit Dobryna du danger. Krichna saute sur la tête du dragon comme Dobryna lui saute sur la poitrine. Tous deux foulent aux pieds les petits serpents. Tous deux font un traité avec l'hôte de la rivière maudite. Il est vrai que Krichna n'a pas de jeune fille à déli-
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vT&t; mais, dans une autre de ses aventures, il va reprendre au démon de la mer le fils de son précepteur.
M. Stasof croit que les aventures de Krichna dans le théâtre du roi reproduisent d'une manière frappante celles de Dobryna lors de son ambassade à la Horde. 11 y retrouve la circonstance de Tare brisé, des lutteurs vaincus. Pourtant les deux récits n'ont absolument pas la même couleur. Dans le poème indien, où donc est le tribut apporté par les héros, la partie d'échecs, les trois flèches lancées par Dobryna, Ivan Doubrovitch arrivant avec son essieu de charrette, la destruction d'une armée entière, le khan se reconnaissant vaincu et s'engageant à payer tribut ? Ce sont là aussi cependant des circonstances importantes du récit !
M. Stasof retrouve, dans une autre aventure du héros indien , la circonstance de l'essieu de charrette : c'est le soc de charrue devenu une arme terrible entre les mains de Sankarchana. Mais c'est toujours à une autre aventure qu'il faut recourir.
M. Stasof croit pouvoir expliquer par le récit indien plusieurs des obscurités du récit russe. Pourquoi Vassili Kasimirovitch se contente-t-il de porter la parole au nom de ses deux compagnons , de leur donner des conseils et des ordres? Pourquoi est-ce à lui que s'adresse le khan pour obtenir qu'on lui laisse de ses Tatars au moins pour la semence? Pourquoi s'abstienWl d'agir, reste-t-il assis aux côtés du roi pendant le combat et ne se mêle-t-il à aucun des exploits de ses compagnons? Pourquoi est-il dit dans certaines variantes qu'il ne peut combattre, parce qu'il a « de longs vêtements dont les longs pans s'embarrassent dans ses jambes? » D'où lui vient ce caractère de personnage purement civil, nullement guerrier? Que signifie ce costume de magistrat ou de prêtre? M. Stasof en trouve l'explication dans l'J^mw^^a. Krichna est le même personnage que Dobryna; Sankarchana, c'est Ivan Dou-
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brovUoh ; Vassili Kasimirovitch n'est autre que le brahmane qui sert aux deux jeunes princes de précepteur et de conseiller: c'est le solitaire Visvamitra. Ces rapprochements sont ingénieux, mais ils laissent subsister une différence notable : Visvamitra laisse son élève tuer le roi, tandis que Vassili obtient qu'on épargne les Tatars. En outre le rôle du solitaire est beaucoup plus e£Eacé que celui de l'ambassadeur.
La circonstance de l'arc que personne ne peut tendre se retrouve encore dans le Rarnaymia, où Rama brise un arc qui était porté par 800 hommes d'une taille colossale : à grand'peine ils le faisaient avancer sur huit roues. Elle se retrouve dans un autre passage du MaJiabharata où Ardjouna tend l'arc, mais sans le briser,* et envoie sa flèche au but. On peut faire remarquer à M. Stasof que la scène du Mahabharata rappelle avec bien plus de détails celle de VOdyssée que celle des bylines russes. Ici et là, il s'agit également d'une femme qui est recherchée par un grand nombre de prétendants; Âr^jouna comme Ulysse se présente sous le costume d^un mendiant, si bien que les prétendants refusent d'abord de laisser toucher l'arc par ce misérable; le concours se termine, ici comme dans VOdyssée y par l'extermination complète de la tourbe insolente.
Les chansons tatares n'apportent pas grands éléments nouveaux au mythe de l'arc. Le héros téléoute Chionio et le héros kirghiz Sounnou ne rappellent que de fort loin l'exploit de Dobryna. Chionio ou'Sounnou est jeté en prison malgré ses services. Alors d'un pays lointain arrivent trois étrangers armés d'arcs de fer: « Si vous pouvez tendre ces arcs, disent-ils, nous vous paierons tribut. Si vous ne le pouvez , c'est vous qui nous paierez tribut. » Aucun des flls du roi ne peut tendre les arcs de fer. Alors on tire de sa prison le guerrier méconnu. Il tend et brise ces arcs sans effort et dit aux étrangers : « Allez, et em-
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port» ces jôiiefai d'enfauts. » Qui ne reconnaît ici la lé* gandèt rapportée par Hérodote, sur Cambyse et les Éthio* pîecus Macrobes?
Pour d'autres aventures, je ne trouve pas que les chansons turques citées par M. Stasof présentent avec les bylines sur Dobryna même autant d'analogies que les poèmes inxiiais. On connaît l'histoire du mariage de Dobryna avec la géaate Nastasie. Quoi qu'en dise l'ingénieux ^rivâin, la chanson tatare-minoussinienne sur Âg-aï n'en reiHroâuit réellement pas 1^ traits essmtiels. Le héros tatar rencontre dans le désert deux jeunes filles : l'une d'elles se met à fuir, l'autre l'attend et lui raconte que la première est sa sœur et que, si elle fuit, c'est parce qu'elle sait qu'elle est destinée à épouser Ag-aï. Celui-ci la poursuit alors jusque chez son père, demande sa main et l'obtient. Il se trouve ensuite que la seconde sœur est une héroïne : Ag-aï un jour combat contre elle ; mais Dieu, mécontant de cette lutte entre deux parents, châtie le héros. M* Stasof prétend que la Nastasie des bylines procède à la fois des deux femmes tatares : celle qui épouse et celle qui se bat. Il est obligé de chercher," dans d'autres chansons encore, la circonstance assez caractéristique du héros plongé dans une poche. Avec tous ces lambeaux de poèmes, il ne nous a pas encore restitué, dans l'intégrité de aon étrange fiintaisie, la belle chanson russe.
Sur l'aventure de Potyk Ivanovitch obligé de despendre "au tombeau avec sa femme, M. Stasof cite un récit du ÂfahaiAarata. Le brahmane Rourou recherche la main de Pramadvara, élevée par un vertueux solitaire. Il allait l'épouser lorsque « la jeune femme, jouant avec ses compagnes, ne remarqua pas un grand serpent couché en
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travers de la route. » Elle fut piquée et mourut. Rourou au désespoir se vengea eh exterminant à coups de bâtons tous les serpents qu'il put trouver. Un jour il allait tuer une amphisbème, serpent à deux têtes. Celle-ci lui demanda la vie^ reprit sa forme de brahmane. M. Stasof assure « qu'à très-peu d'exceptions près , toutes les particularités de la chanson russe se retrouvent dans le récit du MahabJiarata. » Mais comment peut-on comparer la douce Pramadvara, fille adoptive d'un vertueux brahmane, avec la perfide Avdotia, la femme-cygne, de nature démoniaque, fille du roi Likhodéï Likhodéïvitch (le Méchant fils du Méchant)? Le serpent du sépulcre est une autre personnification du mal, tandis que Tamphisbème s'annonce comme un génie bienfaisant. Où retrouver dans le récit indien cette lugubre veillée dans le tombeau, cette lutte souterraine contre le monstre, surtout la circonstance inouïe, que M. Stasof ne peut retrouver dans aucun document turc ou indou, du mari enseveli avec sa femme? La chanson sur Potyk ne doit à aucun modèle ce qui &it son originalité sinistre.
Le ton général du récit indien, sa tournure idyllique et touchante rappelle beaucoup plutôt l'aventure d'Orphée ou d'Eurydice. Virgile semble avoir retrouvé quelquesunes des délicates expressions du poète indien. « Elle ne remarqua pas un grand serpent », dit celui-ci, et le chantre des Oéorgiques :
Immanem ante pedes hydrum moritura puella Servantem ripas alta non vidit in herba.
On a vu comment s'y prit Vassilissa la Sage pour délivrer son mari des prisons de Vladimir. M. Stasof trouve que le récit se confond presque entièrement avec le suivant, qui est une chanson des Tatars de l'Altaï. Le héros Altaïn- Saïn-Salam alla un jour à la chasse, tomba de son cheval et se tua. Le bon cheval courut chez la sœur du héros et en pleurant lui annonça la mort de son maître. La jeune
fille pleura à son tour, mais elle monta sur le coursier, alla chercher le corps de son frère , ordonna à un rocher de s'ouvrir, et, lorsqu'elle y eut déposé le défunt, le rocher se referma. Alors elle se tressa les cheveux à la manière des hommes, prit la pelisse de son frère et alla chez Kioun-Khan. A la cour de ce khan, des jeunes gens tiraient à Tare, Elle prit Tare, le tendit du matin au soir et du soir au matin, lança la âèche au but en disant : a Ce n'est pas moi qui tire, c'est Altaïn. » En récompense, elle reçut la main de la fille du khan. Elle alla chez un autre khan, gagna également le prix de l'arc, obtint la main d'une autre princesse. Elle revint à la maison avec ses deux épouses, qui furent un peu. étonnées de sa ft'oideur avec elles. Elles en conçurent quelques soupçons : a A voir ses actes, on dirait un homme; à voir ses manières et ses façons, on dirait une jeune fille, d D'ailleurs elles s'en tinrent là et ne cherchèrent pas à satisfaire leur curiosité. Quant à l'héroïne, elle rappela son frère à la vie, disparut elle-même dans les bois après avoir donné ses instructions au ressuscité : si bien que les deux fiancées, traitées avec amour par Altaïn, ne surent jamais que ce n'était pas un homme qui avait été les chercher à la maison paternelle.
Que reste-tril du récit russe dans le récit tatar? rien ou presque rien : le fait d'une femme déguiàée en guerrier, qm aujourd'hui encore se rencontre tous les jours dans la vie réelle. Nous n'y retrouvons ni l'audacieux dévouement de Yassilissa, ni le mélange de finesse et de témérité avec laquelle elle défie la curiosité de Vladimir et de Zabava, ni la série piquante des épreuves, ni la scène de reconnaissance entre l'époux délivré et l'épouse libératrice. Ce qu'on ne retrouve pas dans la version tatare de Vassilissa, c'est Yassilissa elle-même, un type assez frappant cependant d'héroïne slave. M. Stasof dit que « la parenté des deux récits est évidente et la divergence entre eux
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axtrèmement faible. » Je ne suis pas de son avis. Le conte kirghiz de Dudar Kys, publié depuis par M. Radlow (in, 372), présenterait plus d'analogie avec le récit russe, sans lui ôter cependant de son originalité.
Arrivant à la légende de Sadko , M. Stasof dit que les mœurs comm^ciales qui y sont décrites ne sont pas celles du lac Umen, mais celles des ports du grand Ooéan indien ou du Pacifique. Je vais analyser quelques-uns des récits où il croit voir le prototype de Sadko. Il est bon de rappeler qu'on ne trouve pas seulement en Orient des récits d'aventures maritimes: les Grecs ont eu VOdysséè^ les Scandinaves les Fâdas, les Irlandais du moyen-âge la légende des voyages de Saint-Brandan dans les iles de l'Océan ; les récits des pêcheurs des mers du nord , les périples grecs et carthaginois , abondent en détails merveilleux* Les relations de voyages qui avaient cours au ir siècle de notre ère faisaient une dép^isesi extravagante d'imagination que Lucien s'amusa à les parodier dans son ffùM^fe véritable ^*). On pourrait donc chercher en Occident tout aussi bien qu'en Orient des types de marins fantastiques, n Êuit donner acte cependant à M. Stasof que les récits indons et boudhistes présentent un système de négoce plus développé que les récits occidentaux. Cest là surtout que les auteurs de la légende arabe de Sindbad le Marin ont dû puiser leurs éléments merveilleux, sans toutefois négliger les traditions occidentales : témoin la rencontre de Sindbad avec le cyclope de la caverne. Quant aux bylines novgorodiennes sur Sadko, on ne sait pas de quelles légendes septentrionales elles ont bien pu s'in&-
(I) A. ChasBang. £riilo<r« du Roman ei d9 têt rapport omc l'hitMrê dans l'antimite gréco-^latine. Dtttlidme édition, p. 86, ISO, 118.
ORtKKÎia ORIBfPtALË. 1*75
pirer^ mais leurs analogies avec les récits orietitaux cités par M. Stasof sont assez lointaines.
Le premier réeit est tiré de VHarvocmsa. Un jour le roi ladou se promenait snr la mer^ en compagnie de ses nobles femmes^ semblable au dieu de la lui^e, entouré des étoiles, n s'aventura fort loin et fut enlevé par Dhoumar vama, roi des serpents, qui, à travers les ondes, l'entraîna . dans sa capitale. Suit une description de cette capitale, avec ses portes triomphales, ses colonnes, ses monuments enrichis de pierreries, les guirlandes de perles qui s'étendent partout, les coquillages éblouissants comme des diamants. Le roi ladou parcourt les rues et les places de cette cité sous-marine et arrive au palais, qui était semblable à un nuage et que peuplait un essaim de femmes-serpents. Le roi des eaux le fit asseoir sur un siège magnifique, et lui dit : <c Ton père a déjà été enlevé au cie^'après qu'il eut établi la gloire de son peuple et engendré un fils tel que toi. Tu seras le père dôs ladaïtes, tu auras une postérité riche en héros. Tu vois, ô roi, mes cinq filles : elles sont jeunes et sans tache. Epouse^les et je te donnerai une dot proportionnée à ta dignité ; car ta postérité s'épanouira en sept branches illustres ». Le roi ladou accepte cette glorieuse alliance et retourne sur son«vaisseau.
Jusqu'ici nous n'avons vu encore ni préoccupations de marchand) ni le tirage au sort de la victime, ni la harpe de SadkO; ni la danse frénétique du Roi de la mer, ni saint Nicolas, ni l'épreuve des cent jeunes filles, ni la chaste nuit de noces du prudent Novgorodien.
Le deuxième récit est un conte du Stmadém, Le héros brahmane Yidouchaka se joint à un autre marchand pour un voyage de mer : ils chargent le vaisseau d'une riche cargaison et mettent à la voile. Un jour le navire s'arrête brusquement. Pour apaiser la mer évidemment irritée, on jette en tribut dans les flots des pierres précieuses : le navire reste immobile. « Je donnerai ma fllle et la moitié de
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mes biens, dit le marchand, à qui délivrera le navire ». Vidouchaka se fait attacher à une corde, prend un glaive merveilleux qu'il a reçu du dieu Àgni et se fait descendre dans la mer, en faisant promettre au marchand qu'il retirera la corde quand le navire se remettra en route. Une fois sous Teau, il voit un géant endormi : c'est son genou énorme qui arrête le navire ; le héros coupe le genou et le navire reprend sa marche. Alors le perfide marchand fait couper la corde et le brahmane reste à la mer. D finit par se tirer de cette aventure, qui n'est pas la dernière de sa légende. Dans ce deuxième récit, quels rapports avec SadkLO? Vidouchaka n'est pas jeté à la mer en sacrifice, il y descend volontairement , comptant bien remonter à la surface ; quant au tribut de pierreries et quelquefois de personnes offert à la mer irritée, c'est un trait de mœurs qui se rencontre aillftrs que dans les mers indiennes : Iphigénie, dans la légende grecque, fut sacrifiée parce que les vents retenaient la flotte achéenne <^>.
Le troisième récit est emprunté à la rédaction thibétaine du Dzanglouna. Djinna-Tchenpo est le fils d'un riche brahmane. Il &it un voyage de mer afin d'obtenir la pierre TcMntamani qui accomplit tous les souhaits : c'est le WiUm^cJistein (pierre de désir) des contes allemands. Le récit boudhiste, qui s'inspire de sentiments qu'on dirait chrétiens, constate que le but du héros n'était pas d'accroître ses richesses, mais d'augmenter ses &cilités à fiûre l'aumône. D rassemble cinq cents marchands et va pour s'embarquer avec eux. Avant d'arriver au rivage, ils sont attaqués et dépouillés par des brigands. Un brahmane prête à Djinna de nouveaux fonds et lui propose la main de sa fille : le héros remet le mariage à son retour. Dans ce voyage il amasse d'immenses richesses. Quand ses compagnons se préparent à revenir, Djinna leur dit : « Je ne
(1) Voir ci-desioi, p. lit» un tatre exemple.
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retoomerai pas à la maison avant d'avoir obtenu du roi des serpents la pierre de désir. » Vainement ses compagnons le supplient avec larmes de rester, il les laisse s'embarquer seuls. Quand le navire s'est éloigné, il adresse à Dieu une fervente prière et plonge dans la mer. Les sept premiers jours, l'eau ne lui monte que jusqu'au genou ; les sept jours suivants, jusqu'à la ceinture; les sept jours suivants, jusqu'à l'épaule ; le vingt-deuxième jour seulement, il perd pied. Il arrive au palais du roi des serpents. Le prince l'invite à séjourner un mois chez lui, le charme de sa musique enchanteresse, apprend de lui la doctrine du Bouddha et lui donne en échange la pierre Tchintamani. De retour sur le rivage, le brahmane s'endort et se laisse voler son talisman. Ce sont les serpents qui ont commis ce larcin. Pour les obliger à restitution, Djinna-Tchenpo entreprend d'épuiser la mer. U se met à cette tâche avec tant d'ardeur que les serpents sont saisis d'eflfroi et lui rendent le b\jou. Alors il s'envole à travers les airs et rentre dans sa patrie où ses compagnons de voyage se réjouissent de le revoir.
Djinna-Tchenpo nous offire un type fort différent de celui de Sadko ; Sadko, marchand avant tout, ne songe qu'à sa fortune, fort peu à celle des pauvres. Djinna nage sur la mer, au lieu de couler à fond. Il s'y aventure volontairemait, au lieu d'y être jeté. U n'est pas musicien : c'est le roi des serpents qui, au contraire, lui fait entendre sa musique magique ; en échange, le brahmane n'a à lui offirir que des sermons sur la foi nouvelle. Enfin, le petit nombre de rapprochements que son histoire peut présenter avec celle de Sadko, sont noyés dans une multitude d'aventures d'un caractère fort différent.
Un autre récit du même livre ne renferme pas non plus la circonstance essentielle de la descente au fond de la mer. Gédon, fils de roi, se lance connue Djinna dans un voyage de mer, afin d'acquérir assez de richesses pour
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pouvoir faif èi Fâtlttiôiië. Aptè& xtbB âsses loùgae mc^gMoik, îl part ôeul avec un vieux pilote qui, en route, meurt de vieillesse, mais dont la sagesse a mgnalé au prince tous les dangers. « Tu arriveras à un château bâti de pierreries ; à la porte il y a un marteau de diamant. Avec ce mar* teaù, frappe à la porte; il en sortira cinq cents déesses. Chacune aura à la main une pierre précieuse : c'est im présent pour tdi ; Tune d'elle te présentera une pierre de couleur gorge-de-ingeon : e'est lé Tchintamalii quiaceos»plit toits les souhaits : prends-la et tiens-la soUdement^ de craîiite qu^on ne^ te Vesùèvei tu aesepteras ensuite les pieirerïes des aûti^es vierges. Mais Àis attention, sois inaitre de tous tes sènfil, n'aie pas de eommettB avec eUes. ^ Lé prince suivit à la lettre les ï^commandsitions d« vieux trilote et s'en trouva bien. Ses autres aveotcffef vfiaié* ressent peâ notre si^et.
M. Statof retrouve ici les cent jeunes filles mtte les^ quëllies Sadko doit dioisir, le vieillard qui joue le rôle de saint Nicdas et la i^commandftticm de eontiiM^oe. Ces rapprochements auraient leur signiflcatic^^ si 1er âut ësseiitiei de la légende,, la deseeUte au fond de k mètf ne fkisait absolument défaut.
Eugène Bumouf, dans son fnêreéhietiùfh è VMêtciit» du Jffauddhisme iiuUefi, cite un dnquième récit qui prôte également à qtlelqués cômpâf atscnsi Le vendable prAtro Sàmkha-Itàkéhitd s'ettbarqué ÀVec cinq c^lts marchandSi Quand ils sont au milieil de la mer, les serpents arrétnt le navire. Les marchands désespérés êe mettent à ûà&t : tt Que la divinité qui est dans la mér> rkftge, serpent ou démon, nous dise ce qu'elle désire, i» Une vchx sortit des profondeurs de l'Océan : a LivrM Samkha4lâkdiita. n Les marchands se fdnt longtemps prier : a Bamkha est du mâme âge que nous, il a joué avec nous dans notre enômce. » Samhkha n'hésite pas. «c Voici, se dit^il, l'aceompUssemeAt des paroles de BhaghaVata : Je dois traverser beaucoup de
CfitumÉ (MtÊUfAlÉ. 179
(ïâflgefs et dé dlr(î(«tetâTï<iés ditiadïég. *• fténânt sictti tûBxi^ Ceaiï et son éméSe pour les auitïôttes, il sé précipite â la mer. Aussitôt le ïïavtre est délivré. Les serpents efttraîftent Samkha dans letïr palais : iï cxxnmeûce à leur prèclier tes r^lei? de là fbi. Quand il a fini cette mission sousmarînô et qvtû témoigne le Aéàt de recttrer rfains sa pattrie, voici que stit la mer apparaît lé môme navire sur lexptài il ^tait Venu. Pttîs ttcftts le voyons convertisslattt att boudhii^e chrq; cenfsr moines; les cinq cents marchands manifesfent également l'intention d^'entrer en religion. A la fin nous le voyons voler dans les airs avec ces mille hommes attachés atxt plis de sa robe.
ftaa^ retrouvons bien ici nne circonstancié importante de fa byHué novgorodienne : le navire s^arriôte parce que le sotfVéWaftï dés ondes désh^e s'entrttenîf avec Saàk& otr avec Samkha. Mais que d'autres circonstances fôttt dé^ fttrt! CWt rétrouver le tyçic? si origine, à la fois m«*«ûitile et héroïque, dn bogafyr novgorodiën dan» cë* enragié prêcheur qui ne cherche partout que* de» prosélytes ef qui va catéchiser jt»qtfau3t serpents de mer f M. Stasof prétend qne c'est précisément cette préfication qui renjtpSaee la musique enchanteresse de dadko. En réalité fl y a autant de dissemblance entr& le» deux personnage» qu'entré VCftphée grée ôt un missionnaire méthodiste.
Leô antres récits, réprodtdtiâ pat M. Sftàsiof, né pai^ent mômé pasr de descente au toM de la mer. Le* conte âff Sornéd tfous^ montre le liéros escaladant le ^1 an moyen iPtm arbre miracirieux : c'est le hartort merveinfiem des cionfes occidentaux. M. Stasof fait rens^quer que la principalé^ diflërence consisté en ce qué SeOko descend et que le héros boméen monte dans \m i^yaume iûoonnn. Cest pourtant une différence.
Le &meux pari frappé par Sadko contre toute la ville de No^:orod rappelle au savant russe une autre légende citée pa3< Burnouf, cette du marehttid Peeâmd. GMm-e
a fait fortune en vendant fort cher une bottée de bois de sandal qu'il a acbetée à vil prix. On apprend qu'un navire vient d'arriver au port avec une cargaison : les marcbands de la ville s'entendent pour acbeter à vil prix le chargement; ils négligent d^avertir Pouma dont ils ne tiennent aucun compte. Pouma profite de la liberté qui lui est laissée pour acquérir la cargaison : ses rivaux sont ensuite obligés d'acheter chez lui à très haut prix les mêmes marchandises. Ils veulent faire punir Pouma : mais Pouma prouve au roi que ses confrères ont volontairement négligé de le comprendre dans leur convention. En somme l'analogie de ce récit avec le pari de Sadko est assez lointaine. On peut trouver exagérée la conclusion à laquelle arrive M. Stasof après cet examen : « Toute la chanson de Sadko ne renferme rien de russe, et en particulier rien de novgorodien. »
Pourquoi chercher en Orient le prototype de Sadko puisr que l'Occident nous oflQre tant de relations de voyages extraordinaires, puisque nous en trouvons à Novgorod même ? Au xiv^ siècle les marins du lac Umen' racontaient volontiers qu'ils avaient vu d'étonnantes merveilles: la mer qui respire, le ver infatigable, le mystérieux grincement de dents, la rivière fulgurante, l'abîme qui trois fois par jour engloutit l'Océan et trois fois le revomît (peut-être un souvenir du Malstrom). On disait que le navire du Novgorodien Mofelaf, — sans doute un émule de Sadko, — avait été entraîné par la tempête au pied d'une haute montagne et que les voyageurs avaient aperçu à son sommet une icône miraculeuse, d'uîi azur surnaturel; elle resplendissait dans une lumière qui brillait d'ellemême, d'un éclat ineffable et qui éclipsait le soleil ; on entendait des chœurs de voix joyeuses. Alors un des Novgorodiens courat en haut de la montagne, se mit à rire et à battre des mains et tout à coup disparat. Un autre l'imita et disparut également. Alors on attacha au troisième une
corde au pied, mais quand on le ramena de force du haut de la montagne, on vit qu'il était mort. Dans ce récit, on retrouve un mélange confiis de mythes païens et chrétiens, un souvenir vague de Tharmonieuse voix des Sirènes perfides ou des ravissements infinis où tombaient ceux qui découvraient le Saint-Graal. Les Novgorodiens du xiv® siècle ne doutèrent pas que ces montagnes mystérieuses ne Aijssent celles du paradis <^'.
Les quarante kaliki, dans le système de M. Stasof, sont des pèlerins boudhistes. Ce n'est pas le Jourdain qu'ils vont visiter, c'est le Gange. La fausse accusation portée par Àpraxie contre le bel ataman lui rappelle les légendes analogues de l'Asie boudhiste ; mais aucune ne se rapproche autant de la donnée russe que la légende biblique de Joseph, que le roman égyptien des Deux frères ou les récits grecs sur Phèdre et Hippolyte, M. Stasof insiste sur le vœu de chasteté prononcé par ces pèlerins, les haillons dont ils sont revêtus, leur bâton, leur besace : ceci lui semble caractéristique de la mendicité boudhiste; mais les pèlerins russes ou finançais du moyen-âge ne marchaient pas sans leur bourdon; les haillons et la besace sont le lot des mendiants en tout pays. Il est vrai que les rois de l'Inde festoyaient ces pauvres comme nous le voyons faire à la cour de Vladimir : mais on n'a pas oublié ceux qui mangeaient aux pieds du bon roi Robert de France. M. Stasof n'aura'pasde peine à multiplier les comparaisons entre le costume et les façons des kaliki russes et ceux des pèlerins 4ndous. Les innombrables analogies entre le
(1) SolOYlef, Utofia Ro9tii, t. IV, p. 8M). 1871.
182 hk WJ9SIM É3^nVZ.
(dirijitiaiiiâiae et le boadhisme sont ai^yourd'hai ua Ueu oommun.
M. Stasof analyse également les aventures dont se compose la légende du premier des héros russes» Ilia de Mourom. Il retrouve le £ût de Tacquisition d'un cheval héroïque dans le ShahrNamtà et d^ois une châAson des Tatars des Forêts-noires : xxuds Ilia achète son chevali tandis que Rustem ou le Tatar Tana prennent de force leur coursier. M. Stasof reconnaît dans le même poème sibérien la lutte contre Soloveï le Brigand. Le lecteur peut juger du peu de ressemblance. Tana se met en campagne: il, rencontre un monstre à sept tètes qui l'engage à ne pas aller dans la prairie de feu parce que ses chevaux y périront Tana le récompense de ce conseil en le tuant; mais le conseil était bon» car dans la prairie de feu les chevaux périssent. Il a &it la conquête d'une belle jeune fille; son seigneur le khan, auquel il a rendu de nombreux services, veut la lui enlever* Une lutte s'engage entre eux : ils se trouvent de force égale. Alors Tana va chercher le JSosuf Noir pour dévorer le village et tous les biens du lihan. Il dompte le monstre, se change lui-mâme en pique, s'introduit dans la bouche du Bœuf, dont il cloue au ciel la lèvre supérieure et au sol la lèvre infi^ rieure . Le Khan est épouvanté à cet aspect : pour assouw cette gueule béante, il tue sept chevaux et les jette dans le gouffî*e. Il tue sept bœufs qui y disparaissent également. A la fin le Bœuf Noir engloutit tous les chevaux, tous les troupeaux, tous les serviteurs , le village et le khan lui-même.
M. Stasof trouve entre cette chanson et la byline russe sur Soloveï le Brigand « une ressemblance frappante. » Le khan est devenu Vladimir, Tana est devenu Ilia, le monstre à sept têtes et le Bœuf Noir se sont fondus pour former Soloveï !
Ilia, disgracié par Vladimir, emprisonné, pujs tiré de
^iflûtt an >MHr du daQgéï*> lest |^ottr M. Stasof le béros €hi(HÂ> ou •SoimnolL^ jeté àum un cadiet par ses 00mpriDEiotes^ {mis sapfdîé'dW nbrtàt tejoiar où se j^PéseuEteftt les trois étrangers armés d^arcs de fer. Or le mythe de rinjustice contre le héros nécessaire est tellement répandu dans toutes les épopées qu^fl n'est pas besoin d'aller en chercher des exemples chez les Tatars : Achille sous sa tonte > Ogiérdaate tes souterrains de O^arlemagne^ le BBge Merlitt dans la forâti, sont tes formas occidentales 4e la même légende.
IL Stasof retrouve la lotte du Mouromien eontro son âb ou sa fiUtt le Faueonmer o« la FaMonnière dans le iShak-Jfwned. lie rapprochaient est ipaïfaitem^ légitime. Jdais on rencontre oe mj/the ailleurs qu'en Orienta Cette lotte contre nature est celle 4^ Oarthen et Ges- 9MÉor tlans les poéedea de IdiM|»her8on ^ celle de fiadehrand et HiMebrand dans le célèbre fragment germanique, iMdla 4b Màxko et de Youkachine dans tes chansons Mrhes. Eaie MpaSrait tdans la légétKié grecque d'Ulysse tué p«c son flis., é& Laïos assassiné par (Bdipe; elle est indi- «piée dans ie tmgouêwn. aiéo-grec sur le FUs ^'Ândrondc. Les poésieâ russes en ibumissent pli» d'un type, notamment dams la byline de SaoUi Lévadinovitch et dans le conte dlBrouslan Zalazarévitoh, mais ce conte, d'après la défflonstration^ cette fois très concluante, de M. Stasof, est une version des ayentores de ^Roustem^ le héros persan/ meurtrier de son fils Sorhab.
Où M. Stasof fait encore un rapprochement trop visiblement forcé , c'est lorsqu'il con^)are la byline sur la disparition des héros en, Russie avec la mort de Roustem tombant dans les trousKle-loup, traîtreus^tnent ménagés par les Touraniens. Nous avons indiqué ci-dessos, page 82, un meilleor prototype dans un récit indôu. Cest surtout avec nia de Mourom que l'argumentation du savant mythologue est très faible. Les écrivains passionnés pour la
thèse de la nationalité des bylines ne manqueront pas de voir là un châtiment de Tattentat de M. Stasof contre Uia de Mourom, le premier des héros russes^ presque un dieu.
Nous arrivons aux conclusions de M. Stasof : elles nous paraissent dépasser étrangement les preuves qu'il est arrivé à réunir.
Il déclare que les chansons épiques qui se rattachent au cycle de Vladimir ne méritent pas le nom de bylines parce qu'elles n'ont absolument aucun fond de réàHié historique. Les prétendus bogatyrs kiéviens n'ont jamais existé : pour arriver à reconstituer une seule de leurs légendes^ il faut chercher des éléments épiques dans plusieurs monuments soit turcs ^ soit indous. Par exemple, Dobryna Nikitich est tour à tour le dieu Krichna, le héros Rama, le brahmane Âr<\jouna, le Tatar Ag-Bl. Il en est de même pour les autres bogatyrs. Leur personnalité étant ainsi formée de pièces et de morceaux, c'est une duperie que de vouloir faire leur portrait moral, de feprésenter Ilia comme doux et humain, Dobryna comme noble et généreux, Alécha comme perfide et déloyal, Dounaï comme envieux et cruel. La vérité est que le même bo- " gatyr, Ilia par exemple, est tour à tour doux ou cruel, loyal ou perfide, suivant que le héros kirghiz ou indou dont on lui fait endosser l'aventure a été en cette circons tance, doux, cruel, loyal, perfide, etc.
Les noms des localités russes, les villes de Kief, Novgorod ou Tchemigof ; la mer Noire , la Caspienne ou la Blanche; le lac Ilmen ou la Volkhof, le Dnieper, le Volga ou le Don, ne sont là que de vaines apparences. Par là, • le plus souvent, il faut entendre la capitale du roi des serpents ou celle du roi Kanza; le Brahmapoutre, le Gange
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OU la rivière lamouna; Tléniséi ou le lac Baïkal, suivant Toriginal asiatique auquel est emprunté le récit qui est censé se passer à Kief ou à Novgorod. Quand il est dit que le héros se rend à la cour du prince Vladimir , il faut comprendre, tantôt que c'est chez le roi de Perse Kaï-Kaous, tantôt que c'est chez le khan sibérien Petchéti, tantôt que c'est chez le souverain indou Kansa; et comme Vladimir est forcé de représenter à lui seul tous ces rois, tous ces khans , tous ces rajahs, il n'est pas étonnant qu'il ait une physionomie si impersonnelle. Même observation pour la princesse Apraxie qui tient la place dans les bylines russes d'une infinité de reines, de khanesses et de sultanes.
On a cru pouvoir, par ces chansons épiques, remonter à l'ancien panthéon russe, à la primitive mythologie slave. Cest une erreur; les dieux qu'on entrevoit ici n'ont rien de russe: ce sont Brahma et Vichnou, Ormuz et Âhriman, ouïes démiurges des Tatars. De même les traces de christianisme qu'on a cru pouvoir y saisir sont presque toi^jours des illusions : quand un héros bâtit une église à saint Nicolas de Mojaïsk, entendez que c'est une chapelle au Boudha; l'évêque de Tchemigof prend dans une certaine occasion la place du grand dieu des Tatars; un prélat russe sera toujours un brahmane; un kalik, toujours un pèlerin qui va se purifier dans le Gange ou la J^emnsh.
C'est un abus de cher(dier dans les bylines des indications sur le pouvoir du kniaze russe, sur la constitution de sa drocgina, sur ses rapports avec le pays. C'est une figmtaisie de voir dans Ilia un héros-paysan, dans Dobryna un type de prince, dans Stavre un type de boïar, dans Alécha un fils de pope, dans Tchourilo un type d'aventurier varègue ou slave, dans Soloveï Boudimirovitch un wiking, dans Sadko un marchand, dans Vassili un patricien de Novgorod. Il n'y a là ni Varègues, ni Slaves, ni Russes. Ilia ne vient pas de Mourom, ni Dobryna de
186 hk ««0ffiB inwrR.
Kiame^niiStain^e deTdierfilgc^, ni .Biôuktie'Galîkch. Bs ^nerment 4e beauixmp fikua loin. SoIoysI BaudimirMîkâi A'eat pas plus d'ovù^e-mer que tous les aub^es : tous égale- Wfint vi^tmeul; 4a lae Balkal icm de l'ooâan indien.
Pow ndeajc iaoi)Lti\ffl* qm les bylines ne soiit>tM ties «épies de modales oeràâôiiUiax, M. Stoasif s'^ettaque & leur ffsieiir UttécsÂre^ etki^ cinniiie il anwe aisémei^ en na^ Hèc^ 4e tgoùtf ses eoncbisions eont eiii{»:einté6 â^iaae 4Bixagépati€âaL toute partîeulîàm. M. Stasof assnm qae les biogail3a*s rwses^ Ayeaskt oublié les «noti& et les pasnons qui faisaient a^r lencs prototypes indons^ âûbéteins mi tatars, ne sont plus que 4es fantômes sans âme, « qu'ils û'é^prouvient fanais ni honte, ni jalousie, ni «ameur, ni abonnement, ni eonipassioa, ai joie, ni chagrin^ qu'ils n'éprouvent aucune iisypulaion ni vers la grandeur d'^tee^ ni ¥ers la vengeance ou la feoQgnaâfifiance. Ils ee «contenteat d'aKxxHnplir eertaines actions, ^eertaiiffî faits: le reste est ixmsidàré par. eux comme inutile. >» U est wai que les bojgatyrs «ont tovijours très sobres dans Texpression de leurseentkaents» taodis que oedains héros des rédaetions bcmdhistes sont fort diffus, portés à k rhétorique et au verbiage théologique, et que d'autres héros des vieux poèmes indous airivent à la perfection classique. Maïs sous ce rapport les bylines diâèrent peu des Bddas, ou des Nieèdungm. La sobriété dans l'expression des pas*) siens ne piXMive rien contre la haute antiquité des byiines : le veorbiage de certains modèles asiatiques indiquerait sinon une dato postérieure , au moins un état de dvilisatioii plus moderne.
De détails sur les mœurs russes, sur la &mille russe^ sur l'architectiire, le mobilier, les vêtements, l'armement des Biusses à l'époque de Vladimir, il n'en faut point cher^ cher dans les byiines : M. Stasof croit remarquer que les chansons ne r^roduisent que des peintures de la vie inctîeime ou des monuinents de l'Indoustan, et plus souvent
enowa, de la vie tatare et eibénefioi^e. lie y^fi9eei9KPaaeo9 est on vaisseau dae mers incUeimes.
How voudrions nous borner à exposer les oonclusione de M. Stiasof. Ce^iendacit il est impossible de ue pas signaler Gortames InGoaséquenoes. Le Vaisseau-Faucoa est oriental, suivant lui , parce qu'on trouve dans les mom d'Asie des navires qui ont figure d'animaux; mais les barques des pirates normands n'avaienirsUes pas la fi;>rme de dragons? Paus les cours asiatiques, ou disputait sur les pn^iéaaices comme on le voit laire à celle de Vladimir : les disputes sur les préséances en ont^-elles moins été la plaie de la Russie ancienne ? Les bogatyrs kiéviens sout pour M- 3tasojf de purs Tatars échappés de l'Altaï : on les voit to^jours à «heval^ uniquement préoccupés de leurs coursiers; les Susses au contraire 9 à l'époque de Vladimir^ étaient de purs fgoitas- WB' U s'agit de savoir ce qu'étaient les gaussée non pas au X^ fiidcH ^ l'époqde où a vécu saint Vladimir» mais bien au »« et au mi^ siècles, à l'époque où se sont formées les by*r linee. Or» la Chanson d'/^o/*, qui est précisément du xii^ sièele» prouve qu'alors on ne concevait plus ni un prince» ni un guerrier autrement qu'à cheval. Il en était de m^ne eu Occident; seulement sur les bords du Dniép(^, contre les insaisissables escadrons des Polovtsis, l'aristocratie russe avait dû se former, non en grosse cavalerie comme celle de nos croisés, mais en cavalerie légère comme celle des Hon-^ grois, et par là se rapprocher du th>^ nomade, du type ta<r tar^ Quant à l'importance que prennent dans les bylines les çbevaui^ héroïques, ce n'est pas'au^ chansons lialmou^ kes, c'est au;^ Védas qu'il faut m demander l'explication. L'auteur est surpris de voir les héros kiéviens feire usage des étoffes et des tresses de soie : nouvelle preuve, suivant lui, que ce sont de purs Asiatiques; mais les fouilles exécutées récemment dans les tombeaux païens de Novgorod par Mt Jvanovski montrent combien l'usage de ces tissus s'était répandu dans l'ancienne Russie- Les bogatyr§
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yladimiriens savent jouer aux échecs : c'est un jeu oriental, dit M. Stasof ; or Téchiquier se montre bien plus souvent encore dans nos chansons de gestes, et parfois dans les mains d'un joueur colérique il sert à briser le crâne de son adversaire. Cest ainsi que Chariot, dans Ogier le DtmoiSy casse la tête à Baudouinet, et Renaud, dans Beuvt diA igremont^ à BerthoUet . Les pierres lumineuses et les talismans ne se trouvent pas seulement en Orient : on connaît le talisman dont fiit ensorcelé Charlemagne. Les conclusions orientales queM. Stasof veut tirer des chifiires 3,7,12, 30 et 40 qui reparaissent si fréquemment dans les bylines ne peuvent le mener à rien. Il y a trop longtemps qu'en Occident « nvmero Detis irripare gaudetj )> |que la semaine a sept jours, le jour douze heures, le mois trente jours, etc.
Les traits vraiment russes que M.' Stasof consent à noter dans les bylines sont naturellement fort peu nombreux : ce sont par exemple, le mariage autour du buisson de cytise qui unit Dounaïà Nastasie, la sorcellerie parle relèvement de la trace des pieds que Marina veut, dans une variante, pratiquer contre Dobryna, certains détails dans la coiffure et le costume, remploi du bois dans les constructions et autres fiuts tout aussi secondaires.
M. Stasof veut courir au-devant d'une objection. On pourrait prétendre que les ressemblances présentées par les bylines russes avec les poèmes asiatiques viennent simplement de ce qu'au moment de leur séparation les peuples aryens emportèrent daps leurs patries nouvelles un fond commun d'idées, de mythes et de traditions. Ces idées communes se développèrent ensuite parallèlement, sous l'influence de milieux diflférents. La communauté d'origine explique comment, chez les Celtes d'Ecosse comme chez les Aryas de l'Indoustan, chez les Grecs d'Homère comme chez les Aryas de l'Iran, certains récits présentent, dans la variété des circonstances, une identité absolue des traits essentiels.
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M. Stasof admet que les choses ont pu se passer ainsi pour les épopées bretonnes, germaniques , helléniques. Il ne veut pas qtfil en soit de même pour les bylines russes. Pourquoi? Ce ne sont pas seulement, dit-il, quelques traits primitifs qu'elles ont de commun avec les modèles asiatiques, c'est tout le tissu du récit et les circonstances mômes les plus insignifiantes. En outre ce n'est pas avec les rédactions les plus anciennes de Tlnde qu'elles effilent le plus d'analogie , c'est surtout avec les rédactions les plus modernes, ceUes de l'époque boudhiste, c'est surtout avec les rédactions de peuples touraniens, qui eux-mêmes ont reçu ces récits des peuples aryens de l'Asie.
S'il en était ainsi, il fiiudrait reconnaître avec M. Stasof que les bylines russes ne procèdent pas des mythes primitife des Aryens, qu'elles n'ont pas été empruntées, aux rédactions indiennes proprement dites, qu'elles sont avant tout des copies de modèles touraniens, que ces récits, après avoir passé de l'Indoustan aux Tatars de Sibérie, ont été transmis par les Tatars aux Russes, et que c'est la main des peuplades altaïques qu'on doit y reconnaître.
Mais en est-il réellement ainsi ? Les analogies éclatantes que M. Stasof croit saisir entre les chansons tatares et les bylines russes ne me firappent pas autant que lui. C'est le contraire de ce qu'il avance qui semble vrai. Reprenons l'aventure de Dobryna et de l'arc : le récit du MàhabJiarata ou du Ramayana est plus rapproché du récit russe que ne Fest par exemple le récit téléoute et kirghiz sur les porteurs d'arcs de fer. Le combat de Krichna et du roi des serpents, même le combat védique d'Indra contre Ahi, se rapprochent beaucoup de celui d'Ilia de Mourom contre Soloveï le Brigand, que l'aventure extravagante de Tana avec le monstre à neuf têtes et le Bœuf Noir.
L'objection au-devant dtf laquelle M. Stasof a voulu courir garde donc toute sa valeur. Sans doute les bylines
19d hA ftUMîË ÈË^aM.
pféseràfHû des rei9B6mh\smeé& a^ée let épopées ég&iefùieni apyerraea âe l'Iadattstaa et de Flran, mai» pus plus que les l^endes helléniques, pas plu» que Y Iliade et YOdyssédy pas plus que les JEddas et les Iipieielimgren, pas phis que tes Romans de la Table^Roode ou nos chansons de gestes fira&çaises. Les Russes. otrt élaboré, sous Finfluettce de leurs idées nationales, de la nature slave, du citmat seythique, les mêmes mythes qui se sont développés ailleurs dans les îles lumineuses de FArehipd on dans les bm^ mes . du Nord. Oia ou Dobryna ont beau aroir des pa^ rents et des alliés sur les bords du Gange et de Undus : ils n'en ont pas moins pris osne i^ysionomie nationale. Parce que Ulysse tire de Karc comme le brahmane Ard- Jouna, qu'il erre sur la mer comme le mtarchand Pottrna, en est-fl moins un roi dTthaqne, «n héros grec d^ typé si accompli^ que Thucydide croyait retrouver ce type dans lies Âcamandens de son temps? Parce que Roland fait retentir un cor d'olifant, qui est peut-être k conque des guerriers Pandous dans le ifahààkaratay la corne d'or dt> din, la musique du diable dans les comités esthoniens, en nn mot la trompe du tonnerre, Roland en est-il moins tffl chevaliCT' fhmçais, un baron chrétien, contemporaiii sinon de Charlemagne, au moins de Tépoque oik ser formèrent les chansons de gestes f Si TOdyssée peut noitt renseigner sur la Oràce héroïque, la Ohansm êe Roland sur la France féodale, il est Intime de demander axut byliMs des renseignements histoires sur la Russie kiévienne.
M. Stasof vouclrait déterminer comment et à queUe époque <c ces récits orientaux ont passé de la bouche des Mongols et des Turcs dans la bouche des Russes. » IT
est poasilute' fâe dette tmMmidsloti ait préeédé la ooUQuéte isistfe dtt xin^ siècle ! les relations commerciales sont un meilleur réhicole de récits qxte les chocs de nations. Ton* tefois M. Stasof allègue beaucoup de motifs qui ne lui permettent pas de supposer que cette transmission se soit aeeomplié dans la période qui s'ét^ du vn* au xi* siècle.
Mais est41 bien sûr que la trfimsmission ait eu lieu àê Sibérie en Ruscâe^ et non pas de Russie en Sibérie? M. S^efiieri dans ses fréSauces aux deux premiers vo^ hHMS du reecieil de M« RacUov^ constate, dans les eoakeiA et les (diansons des peuplades turques, la ti^aoe évidente d'^npruiïls &its à la Russie. Dans le texte turc sont même restés un certain nombre de mots russes défigurés, qui sont comme le timbre d^origine, la marque de febrique : on y mnpioie des dénominations de monnaies, de poids et de mesures russes. Dans les deux den^rs Totames de M. de Radlow, o«L tronre presque à chaque page la mention de ratMeSf de h&peha, de ^(mdeSj ^oreMMs. Sabsek (^ofcito en russe, ^im)^ est pns pour cAim ; déHatmk est la nom dnm diiaâiiw <^!
Dans les contes tatars et altalques, oomme dans les con* tes toetons de M. Lusel, comme dans les contes de la Grande-Bretagne de M» Brueyre, comme dant» les contes allemands, néo-grecs, italiens, on peut signaler des res^ fteinUances atee ceux de tous les pays aryens ou non aryens* Dans les monuments tatars de M. Radlow^ voyez le ré«it sur EêhigmMi (m, 332) : il rappelle tout à &it celui du Uemniêr et Mi SeigMWj dans Lusel (*>• Le mémo conte ^TEshigadidi, ewibiné avec celui du V(h hwt^ de Radier (IV, 193), reproduit à aMTsille k récit égyptien d'Hérodote (îa, 121) sur les valeurs du tréscH* de Rhampsinit : on y retrouve les cireonstanees
(I) Vofr sur ces deux deralen moto, tadiow, l. tV, p. 18^ t. in« p. M. (I) C^ntêê ^fkmt, Qtlaperlé, I8t0.
du cadavre décapité, enlevé ensuite par l'habile larron, de la âlle du pharaon devenue une courtisane pour mieux prendre le voleur, du bras de mort coupé, etc. Maints autres récits tatars reproduisent la donnée de Persée et de sa mère Danaé enfermés dans un coffre et jetés à la mer ; d'autres celle de l'enfance impérieuse de Cyrus ; d'autres encore les aventures de Sindbad le Marin avec le Vieillard de la mer, ou de Sindbad et du Messénien Aristomène précipités dans un ossuaire. Ailleurs (IV, 305) on retrouve Platon, tenant la place d'Aristote, et son disciple Alexandre de Macédoine. Ailleurs encore (IV, 260), c'est Perrette et le Pot au lait. On peut dire des contes talars comme de tous les autres, aryens ou non aryens, que « tout est dans tout. » M. Stasof aura donc beaucoup à fkire pour démontrer cette prétendue filiation de l'épopée russe, r^ produisant l'épopée tatare.
Il est singulier qu'on ne puisse constater que si peu d'emprunts faits directement par les Russes à l'une des races humaines qui s'est mêlée le plus profondément avec eux : je veux dire les Finnois. Un grand^ nombre de tribus finnoises ont été absorbées par les colons russes : leurs légendes nationales n'ont-elles pu entrer comme éléments intégrants de cette épopée nouvelle qui se créait au xiT siècle, en même temps que se dégageait du mélange in^;al des Slaves, des Varègues et des Tchoudes, une nationalité nouvelle? Sans doute certaines de ces tribus, comme les Vesses, les Mériens et les Mouromiens, ont disparu totalement sans laisser d'elles-mêmes que quelques b\joux grossiers enfouis dans les tumtili. Mais ne pourrait-on, d'après les traditions nationales des tribus congénères, encore aujourd'hui existantes, les Mordves ou les Tchérémisses, deviner ce que fut l'épopée vesse ou mérienne ? Le jS^alémla des Finnois de Finlande s'est formé d'une manière toute spéciale : il n'ofEre avec l'épopée russe presque aacune analogie. Cela tient peut-être à ce que ce poème est
plutôt cosmogouique qu'héroïque. Mais il me semble que la présence de Kolyvau, le héros esthonien, et d'Ivan Kolyvanovitchdans les rangs des bogatyrs kiéviens est une précieuse indication.
Dia de Mourom représente une race puissante, de grand cœur et de haute stature, qui s'est constituée dans les forêts delà Moscovie, de deux sangs différents, les colons russes et les autochthones mouromiens. Qui sait la part que l'épopée mouromienne a pu avoir dans sa légende ?
M. Stasof, par sa publication de 1872 sur l'art populaire, a bien constaté, dans les broderies rustiques des villages russes, une sorte d'influence finnoise, un legs des peuplades disparues, une réaction intellectuelle de l'élément absorbé sur l'élément vainqueur. On pourrait peut^tre retrouver dans les bylines russes ce que laissent eûtrevoir les rouges broderies des tabliers de paysannes.
Si j'ai insisté sur les théories de M. Stasof, je ne le regrette pas, quand même cette excursion avec lui dans le monde oriental n'aurait pas son charme. Ce sont de telles études qui, précisément par la témérité de certaines hypothèses, l'audace de certaines conclusions, les hardiesses provoquantes de l'esprit de système, font avancer une science, en réveillant les doutes, en ouvrant des débouchés nouveaux, en passionnant le zèle des savants. Les recherches étendues, l'habileté de déduction, la puissance de raisonnement que M. Stasof a mises au service de sa thèse ne permettaient pas de passer devant son œuvre sans s'y arrêter.
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DEUXIÈME PABTIE