CHAPITRE PREMIER LA CHANSON D'IGOR
La CTumson d'Igor ou, plus exactement, le Dit de la compagnie <*> d'Igor (Slow o Pdlkou Igorévé), ce précieux et rare spécimen d'une épopée russe conservée par la voie du manuscrit, se trouvait dans un codex du xiv* ou du XV* siècle, qui renfermait en outre deux autres pièces, l'une sur Akir le Sage, Taulre sur les exploits de Dévgéni Akrita. Il a été découvert, en 1795, par le comte Moussine Pouchkine, et provenait du monastère du Sauveur à laroslavl. Dix-sept ans après sa découverte, le manuscrit périssait dans Tincendie de Moscou (1812).
Le Sîovo nous ayant été transmis dans un seul manuscrit et ce manuscrit lui-même ayant été détruit, on n'en connaît donc que le texte imprimé en 1800 par Moussine Pouchkine, et une copie manuscrite conservée dans les papiers de Catherine II. On n'a aucune variante qui puisse
(1) Polk se dit aujoard'hui d'on régiment -, il signifie aussi un corps de cosaques. Dans notre poème, c'est le corps que commandait spécialement Igor, c'est sa droujina, renforcée peut-6tre des milices de son apanage. Polifc se traduiraitfort bien ici par ce que Froissart appelle une bataille.
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en expliquer les obscurités ; elles ont pu induire en erreur le premier éditeur^ à une époque où la philologie slave était encore peu avancée. Les difllcultés sont si considérables, en même temps le contenu du poème est si précieux pour la mythologie et Thistoire, qu'on ne s'étonnera pas da grand nombre de commentateurs qui se sont attachés à réclaircir : Chévyref, Maximovitch, Doubenski, Bouslaef, Sakharof, Oreste Miller, Barsof, Grégorévitch, le prince Viazemski, etc. <*>. Le Slovo est pour les Russes bien .plus que n'est pour nous la Chanson de Roland, car il est unique dans son genre. Il est ce que furent pour les Grecs les poèmes d'Homère, ce que sont pour les Allemands les Niébelungeii: le joyau de la littérature nationale. On le fait lire et expliquer dans les écoles W, il est mille et mille fois cité dans les livres savants ; il est et sera éternellement livré aux disputes des commentateurs.
U a rencontré également nombre de traducteurs en vers ou en prose. Après eux je vais essayer une traduction française aussi littérale que possible, d'un certain nombre de morceaux ^^.
Bien que le manuscrit remonte, suivant l'opinion la mieux établie, au xiv® ou au xv* siècle, le poème luimême est du XII® siècle. D a été composé très peu de temps après l'événement qu'il raconte. Cet événement, c'est l'expédition d'Igor, un des princes de Novgorod-de- Sévérie, en 1185, contre les Polovtsi, peuple nomade, de race turko-flnnoise, qui habitait sur les bords du Don et
(1) Zamiitohamia ntt Slovo o Polkou IgorM, Btinl-Péteniboarg, 1878.
(S) L'édition de M. Tikhonravof, par exemple, avec vocabulaire et notes expUcatiyes, Moscou, 1868, est destinée aux écoles.
Le texte du Slovo a été bien des fois publié ; on le trouvera aussi, avec une traduction en russe moderne (en vers malheureusement), dans la ChresîomathM de M. Oreste Miller; Saint-Pétersbourg, 1866. Traduit en russe moderne et en vers dans YHittoire de la littérature rtuse de Polevoî. Saint-Pétersbourg, 187).
(8) Dans la Revue det Deuœ-Mondee du 18 décembre 1884| M. Delaveau en a donné une analyse d'après la publication de Boltz de Berlin.
LA CHANSON D'IQOR. 197
qui infestait constamment les principautés de la Russie méridionale. Igor était cousin de Sviatoslaf, grand-prince de Kief : Tannée précédente les princes russes avaient fait contre les Polovtsi une expédition heureuse, à laquelle les princes de la Sévérie n'avaient point pris part. Ils résolurent de se distinguer à leur tour. Igor prit les armes avec son frère Vsévolod, prince de Koursk, son fils Vladimir, prince de Poutivle, et son neveu Sviatoslaf, prince de Rylsk. Cette désastreuse croisade est d'ailleurs racontée dans la chronique Ipatief, une des continuations de Nestor.
Ce qui prouve que le poème fut composé du vivant même des principaux acteurs du drame et très peu de temps après révénement, c'est que Tauteur, à la fin de son récit, donne le salut à Igor, aux princes ses compagnons, à leurs droujines qui combattent « pour le peuple chrétien contre les païens ».
Le iSlovo était chanté ; on doit donc y retrouver un rhythme et une mesure. Cependant on imprime généralement le texte comme si c'était de la prose. La langue en est très-ancienne, beaucoup plus archaïque que celle des byiines, puisque celle-ci n'a cessé de se transformer presque jusqu'à nos jours : elle se rapproche de la langue dans laquelle furent écrites les chroniques de Nestor. Je passe à l'analyse de la Chans(m.
Le poète débute par une invocation à Boïane, le grand poète ; il annonce son intention de commencer son chant à Vladimir l'Ancien (saint Vladimir), et de le conduire jusqu'à la bataille d'Igor contre les Polovtsi, sur les bords de la Kaïala, près du Don.
Igor est entré dans la steppe avec sa droujina ; il voit tout à coup le soleil s'éclipser et l'ombre s'étendre sur ses
compagnons d'armes. Alors il leur dit : « Frères et droujina, mieux vaut 4tre tués que d'être faits captifs ; mon-^ tons, frères, sur nos coursiers rapides, allons regarder le Don aux flots bjeus.... Avec vous. Russes, je veux briser ma lance à Tautre bout de la terre des Polovtsi. J'y veux laisser ma tête ou boire le Don dans mon casque ». Ce fâcheux présage d'une éclipse de soleil n'a pu refroidir son ardeur héroïque.
Pendant qu'il entre en campagne, les apanages des trois princes, ses parents, retentissent des préparatifs guerriers. « Au nord de la Soula hennissent les coursiers ; les cloches sont en branle dans Kief ; les trompettes sonnent dans Novgorod (de Sévérie); les étendards sont debout dans Pôutivle». Mais Igor est prêt le premier; il attend son frère Vsévolod « l'impétueux aurochs », le « violent taureau », dont les discours audacieux l'avaient surtout poussé à cette expédition.
a Mon frère unique, lui avait dit Vsévolod, ma brillante lumière, mon Igor ! ne sommes-nous pas tous deux fils de Sviatoslaf ? Selle, mon frère, tes coursiers rapides ; les miens sont déjà prêts, sellés d'avance dans Koursk. Mes hommes de Koursk sont des braves éprouvés, nés au son de la trompette, grandis sous le casque, nourris à la pointe de la lance. Tous les chemins leur sont connus, tous les ravins leur sont familiers ; leurs arcs sont tendus, leurs carquois ouverts, leurs sabres aiguisés. Ils bondissent comme des loups gris dans la campagne, cherchant l'honneur pour eux-mêmes, la gloire pour leur prince ».
Alors Igor n'avait plus hésité ; il avait « mis le pied dans l'étrier d'or et chevauché dans la campagne rase ». C'est là que le surprend l'éclipsé de soleil. « La nuit avec un gémissement menaçant pour lui éveille les oiseaux ; on entend le sifflement des bêtes fauves dans les pâturages ; la dive^^^ fait entendre son cri au haut de l'arbre. Elle
(1) Voir plus loin, à propos d'Hélône la Belle.
LA CHAKSON D'iGtOR. 199
donne Féreil à la terre ennemie, au Volga, au rivage de la mer, à la Soula, à la mer Méotîde, à Khorsoun et à toi, idole de Tmoutorakhan <*) !
« Les Polovtsi, par des routes non frayées, accourent au grand Don ; on entend crier dans la nuit leurs charrettes de bois, on dirait de cygnes effarouchés W. Igor conduit aussi ses guerriers vers le Don ; déjà les oiseaux de proie s'apprêtent à se repaître de son désastre. Dans les ravins les loups hurlent terriblement ; les aigles appellent de leurs cris les bêtes fauves sur les ossemente ; les renards glapissent après les boucliers vermeils. Terre de Russie ! tu es bien loin déjà, tu t'es cachée derrière les Aotwganes^yi. Ce sentiment d'angoisse qu'éprouve le poète en voyant ses héros s'enfoncer dans le désert sans limites, et la patrie se dérober à leurs regards^ devait serrer aussi le cœur des guerriers russes*
Enfin, la nuit sinistre de la steppe disparaît avec ses terreurs. Le jour reparaît et les guerriers se rangent en bataille. « Les Russes foulent aux pieds les troupes des Polovtsi; ils se dispersent ensuite, comme des flèches, dans la campagne, ils s'emparent des belles filles des Polovtsi, et avec elles de l'or, des étoffes de soie et de velours; avec
(1) Les riylôres sont celles de la Russie méridionale. Khorsoun est la colonie grecque de Gherson, dont les ruines sont enfouies aujourd'hui près de Sévastopol ; elle obéissait aux princes byzantins encore au XIII' siècle et tomba ensuite aux mains des barbares : voir mon Empire grec au X« tiiele^ Paris, 1870. On ne sait trop ce que c'est que Tidole de Tmoutoralchan : probablement une de ces statues grossières que les nomades dressaient sur les tumuH ; voir mon article sur le Congrès ttrehéologique deKiefdma la Revue det Deuat-Mondes^ iJi décembre 1874.
(f) n suffit (TaToif entendu les charrettes des Tatars de Crimée, avec leurs roués de bois pleines, grinçant autour de l'essieu de bois non graissé, pour se rendre compte de la comparaison. On croirait entendre pleurer des femmes ou crier Je ne sais quels oiseaux.
0) Tumuli^ tertres funéraires, monuments des anciennes races disparues ; ils sont en grand nombre, surtout entre le Dnieper et le Don, et forment presque les seuls accidents qui rompent la monotonie de la steppe. C'est sur ces Icourganes que monte le berger pour surveiller son troupeau, que montait le cosaque ou le brigand pour interroger au loin la plaine. C'est dans ces kourganes que les archéologues russes ont pu recueillir tant de notions nouvelles sur les plos anciens habitants du pays.
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les tentes, les manteaux, les pelisses et tous les atours des barbares, on couvre comme à*un tapis le sol fangeux, et comme d'un pont les marécages. Un étendard rouge, une bannière blanche, une cordelière rouge et une hampe d'or furent le partage du fils intrépide de Sviatoslaf » !
Dans la campagne voici que « s'est endormi le vaillant nid des flls d'Oleg. Puis il s'est envolé plus loin. Hélas ! il n'était pas né pour subir l'insulte ni du feucon, ni de l'épervier, ni la tienne, noir corbeau, païen Polovtsi » ! Mais le sort en est jeté. Les premiers succès de ces braves n'ont servi qu'à les engager plus avant dans le désert perfldet. De nouvelles armées ennemies se rassemblent : le khan Gzak accourt « comme un loup gris » et Kontchak le suit de près sur les bords du Don.
c Le lendemain, de grand matin , une aurore sanglante annonce le jour; de sombres nuées s'élèvent de la mer et s'efforcent d'obscurcir les quatre soleils (c'est-à-dire les quatre princes qui cornmandent l'expédition). Au sein des nuées, étincellent les foudres bleuâtres, gronde le tonnerre formidable; du grand Don, les flèches pieu vent comme une averse; ici on rompt les lances, là s^émoussent les sabres sur les casques polovtsi, à la rivière K^ala, près du grand Don.
« 0 terre de Russie , tu as disparu derrière les hauteurs. Les vents, ces petits-fils de Stribog, des rivages de la mer soufflent les flèches sur les braves compagnons d'Igor; la terre mugit, les rivières se troublent; une vapeur de rosée couvre la plaine ; les étendards parlent; les Polovtsi accourent et du Don, et de la mer, de tous côtés; les bataillons russes reculent; les fils du diable cernent la plaine de leurs clameurs, tandis que l^^ braves Russes se font une enceinte de leurs boucliers vermeils 0),jfet toi, Vsévolof Pimpétueux aurochs, debout à l'arrière-garde, tu harcèles les guerriers ennemis de tes flèches, tu fais retentir sur leurs casques ton glaive d'acier bruni. Partout où tu bondis, sauvage
(1) Léon le Diacre nous mostre en effet les Russes, lorsqu'ils sont obligés de faire retraite, rejetant snr leurs épaules leurs vastes boucliers qui les couvrent de la t^te aux pieds.
taureau, partout où étincelle ton casque dW, la terre se couvre de tètes païennes des Polovtsi; sous ton sabre d'acier éclatent leurs casques avars (0, sous tes coups, o Vsévolod, impétueux aurochs I Que lui importent les blessures, frères? il a oublié la splendeur princiëre et la vie, et sa ville de Tchernigof , et le trône d'or de son père, et les caresses de sa femme, la gracieuse fille de Gleb, et toute une existence de bonheur 1 >
Le poète s'interrompt ici, regrette le siècle de Troïane, les années du grand laroslaf, adresse ane véhémente apostrophe aux princes russes; puis il revient aux exploits de Vsévolod, protégeant la rétraite d'Igor:
€ De l'aurore jusqu'au soir, du soir jusqu'au lever du jour, volent les flèches d'acier, retentissent les sabres sur les casques , éclatent les lances de fer bruni, au milieu d'une campagne inconnue, au cœur 'de la terre des Polovtsi. La noire terre (^ sous les fers des chevaux est ensemencée d'ossements O, et de cette semence lèvera pour la terre russe l'affliction.
c Quel est ce bruit, quelle est cette rumeur qui s'élève au matin, avant Taurore? Ce sont les guerriers d'Igor qu'il ramène au combat : il lui faisait peine d'abandonner son frère chéri Vsévolod. On se bat depuis un jour, on se bat depuis deux jours ; le troisième jour, sur le midi, les étendards d'Igor tombèrent, et de nouveau les deux frères furent séparés sur les bords de la rapide Kaîala. Le vin sanglant est épuisé; les braves Russes ont achevé le festin; ils ont désaltéré leurs bons amis les Polovtsi, et maintenant ils sont morts pour la terre russe. L'herbe de la plaine se couche plaintive, l'arbre s'incline douloureusement vers la terre.
(I) Des Avara, les Obresdes traditions russes : (• Ils ont péri comme de» Obret^ > dit tin proverbe russe cité par Nestor), les uns avaient émigré en Hongrie, les autres s'étaient fondus avec les hordes nomades qui leur avaient succédé dans la Russie méridionale. Ayars, Khazars, Polovtsi, Petchenègues, tous nomades, semblent d'ailleurs appartenir à la môme famille ethnographique.
(S) Noire n'c-st pas ici une vaine épilhète : le champ de bataille de la Kaîala s'étendait sur ces terres noires et inépuisables de fécondité qu'on appelle le tehernoziom,
(3) Voir dans notre chapitre sur Pierre-le- Grand une expression analogue dans la chanson sur la bataille de Poltava. La poésie petite -russienne affectionne ces figu* res, comme la poésie grande-russienne.
Sviatoslaf passe en revue les princes russes dont il peut espérer des secours dans sa détresse. Il jette un éloquent appel à laroslaf VA visé, prince de Galitch, à Romain et Mstislaf, à Ingvar et Vsévolod, les princes de la Volynie, à Isiaslaf de Péréiaslavl. Toute la Russie est convoquée à la guerre sainte.
y Le morceau le plus touchant du poème et en même temps le plus curieux pour Thistorien des mythes slaves, c'est la plainte de la laroslavna (d*Evfrosinia, fille de laràsiaf) sur le désastre de son époux Igor :
c La voix de la laroslavna se fait entendre ; on dirait la plainte du coucou (*); elle gémit au lever de l'aurore :
€ Je volerai comme un coucou tout le long du Donnai W; je tremperai mes manches de castor dans la rivière de la Kuala; je laverai les blessiu*es de mon prince, blessures sanglantes sur son corps formidable.
c La laroslavna au matin se lamente sur ia muraille de Poutivle :
« 0 vent, vent terrible I pourquoi, seigneur, souffler si fort? pourquoi sur tes ailes légères porter les flèches du khan sur les guerriers de mon héros? n'est-ce pas assez pour toi de souffler làhaut dans les nuées, de bercer les vaisseaux sur la mer bleue? Pourquoi , seigneur, renverser ma joie sur l'herbe de la steppe ?
c La laroslavna au matin se lamente sur la muraille de Poutivle :
€ 0 Dnieper glorieux 1 tu te frayes un chemin parmi les montagnes de pierre de la terre polovtsel tu as bercé sur tes flots les barques de Sviatoslaf (qui cinglaient contre les guerriers de Kobak <5); conduis , seigneur, mon époux vers moi; je ne lui enverrai plus le matin mes larmes par la mer.
< La laroslavna au matin se lamente sur la muraille de Poutivle:
c Soleil brillant, trois fois brillant I tu nous réchauffes tous, tu
(4) Comparaison habituelle dans la poésie populaire quand on parle d'unç/emme qui se lamente : koukouet; elle imite le coucou^ elle gémit.
(9) Le Dounat est le Danube, mais surtout c'est un fleuve poétique quelconque dont il est inutile de chercher la position. Voir ci-dessus, p. 45.
(3) L'expédition d'Igor contre Kobak, khan des Poloytsi, est de 1171.
luis pour tous. Poiirquoi , seigneur, darder tes rayons brûlants sur les guerriers de mon époux? pourquoi dans le désert sans eau' dessécher leurs arcs dans leurs mains ? pourquoi appesantir, par les tourments de la soif, le carquois sur leurs épaules? >
Voici enfin le récit de la délivrance d'Igor.
c Vers minuit la mer s'émeut : des tourbillons marins s'élèvent parmi des brouillards: au prince Igor, Dieu montre le chemin hors de la terre des Polovtsi vers la terre de Russie, vers le trône d^or de son père. L'aurore du soir (*) s'est éteinte; Igor dort-il? non il veille , il mesure par la pensée le champ qui sépare le grand Don du petit Donetz. A minuit son coursier est prêt. Ovlour («) siffle de Tautre cdté de la rivière. Il avertit le prince Igor : c Ne reste pas là, prince Igor. » La terre bruit, Therbe murmure, les sentinelles des Polovtsi se rapprochent. Mi^s déjà il a bondi, hermine, dans les roseaux; blanche sarcelle, il saute à Peau; il s'élance vers son coursier rapide; plus loin il en descend; loup aux pas légers, il court aux prairies du Donetz, vole, faucon, sous le brouillard, tuant les cygnes et les oies sauvages pour sa nourriture (littéralement pour son déjeuner, son diner et son souper). Si le prince Igor vole comme le faucon , Ovlour court sur sa trace comme un loup; leurs pieds font tomber la rosée des herbes delà steppe; car leurs chevaux rapides sont épuisés.
Alors le fleuve Donetz prend la parole :
c Prince IgorI ton évasion ne sera pas peu de gloire pour toi, de dépit pour Kontchak, de joie pour la terre russe. » Igor lui répond : « 0 Donetz 1 ce n'est pas peu de gloire pour toi, qui as bercé le prince sur tes flots, qui pour lui as étendu une herbe verte sur tes rives argentées, qui l'as recouvert des tièdes brouillards à l'ombre des arbres verts, qui l'as fait garder par le canard dans l'eau, par la mouette dans les tourbillons, par la sarcelle dans les
(1) Les Basses distinguent deux aurores, ceUe du matin, celle du soir. Dans un conte de laRussie Blanche, ce sont deux sœurs qui tour à tour accueillent la tête, de cheral, c'est-à-dire le soleil fatigué de sa course, ou lui font sa toilette du matin. Voir clHlessus, page 157.
(S) C'est le LaTor de la chronique Ipatief, un Polovtsi qui s'est prôté à l'évasion du prince.
airs. Elle n*6st pas comme toi, la rivière Stougha (0 ! Maigre est son courant, mais, grossie par les eaux étrangères, elle a brisé nos barques contre les souches de la rive. Notre jeune prince Rostislaf , le Dnieper Ta repoussé de ses rivages sombres. Aussi elle pleure, la mère de Rostislaf 1 les fleurs se penchent languissamment, et, de chagrin, Tarbre s'incline vers la terre. >
c Mais écoutez I ce ne sont pas des pies qui jacassent; c^est dak et Kontchak qui chevauchent à la poursuite d'Igor. On n^en«tend pas croasser les oorbeaux, les choucas font silence, les pies ne jacassent pas, seuls les pics, grimpant aux rameaux noueux, indiquent par leurs cris le chemin de la rivière, et les rossignols de leurs chansons joyeuses annoncent le jour.
« Gzak dit à Kontchak : c Puisque le faucon s'est envolé vers son nid, perçons le fauconneau de nos flèches d'or > (*). Et Kont-* chak répond à Gzak: c Puisque le faucon s'est envolé vers son nid^' enlaçons le fauconneau dans les bras d'une belle jeune fille. > Mais Gzak reprend: « Si nous Tenlaçons dans les bras d'une belle jeune fille, nous ne garderons ni le fauconnean, ni la jeune fille. Et alors leurs petits viendront nous attaquer un jour dans les champs polovtai. >
f Comme a dit Boîane : c n est pénible à la tète d'être sans épaules; et malheur aussi aux épaules sans tètel > — malheur à la terre de Russie sans IgorI Mais le soleil brille dans les cieux : Igor dans la terre russe. Les jeunes filles chantent sur le Donna!; leurs voix sont portées sur les flots de la mer jusqu'à Kief.
c Igor arrive à Boritchef C^), à l'église de la sainte mère de Dieu de Pirogoch. Le pays se réjouît, les villes sont joyeuses; on diante des chansons en l'honneur des princes aines, puis des
(I) fiwles bwrds de 1a Stongna, aflliiani du Dnieper, les princes russes aystoai été ' battus par les Polovtsi : beaucoup de guerriers, notamment le Jeune prinoe Rostislaf s'étaient noyés en fuyant dans ses flots qu'avaient grossis les eaux de pluie.
(i)Le fauconneatt est le flls d'Igor resté prisonnier.
(I) La montée de Boritchef est un ravin abrupt, aujourd'hui comblé, qui menait du Dnieper h la haute colline qui le domine et qui porte l'ancien Kiet. Ce râvIn s^est longtemps app^é la Dégringolade du IHabh : c'est par Iti que Vladimir le Baptiseur fit Jeter dans le fleuve l'idole de Péroun à la tôte d'argent, à la barbe d*or.
LA CHANSON D'iOOR. 207
jeimea« On chante la gloire d^Igor Syiatoslavitch , de Timpétueux aurochs Vsévolod, de Vladimir le fauconneau, le fils d'Igor. Santé aux princes, à leur droi^jina qui combat pour le peuple chrétien contre les pûens 1 Gloire aux princes, amen à leur droujinal >
La première àiflërence qui éclate entre les bylines et le poème que nous étudions^ c'est que les premières sont des œuvres anonymes^ collectives, Tœuvre de tout le monde, tandis que le Sflovo est une œuvre éminemment individuelle, sur laquelle le poète — dont malheureusement nous ignorons le nom — a laissé Tempreinte de son caractère, de ses préoccupations, de ses tendances particulières, de ses idées personnelles et môme de ses lectures.
Au début du poème nous le trouvons hésitant entre deux systèmes. <& Faut-il commencer ces chansons avec les mots anciens,... fetuWl les commencer d'après les bylines d'aujourd'hui? ou bien d'après les inventions de Boïane? »
Boïane est un poète que nous ne connaissons guère que par le JSfIow : on ignore à quelle époque il a vécu. Quelques critiques ne lui attribuent pas plus d'existence historique qu'à Talyésin, Merlin, Orphée, Apollon, Linus ou Homère et voient en lui comme le héros éponyme, comme le dieu de la poésie nationale, dont il faut peut-être chercher l'origine dans l'Indoustan aryen. Son nom était très populaire si l'on en juge par l'enthousiasme qu'il inspire au poète anonyme. Boïane est le votes dans la force du terme, quelque peu devin et sorcier. « Boïane, c'est celui qv/i sait; voulait-il chanter une chanson sur un héros? on le voyait courir, souris jusqu'au haut des arbres, loup gris sur la terre, aigle bleu-noir sous les nuées. Méditait-il de dire les guerres des anciens temps? alors il lançait dix fiiucon^ sur le troupeau de cygnes; celui qu'il atteignait
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chantait le premier la chanson en Thonneur de laroslai' PAncien, de Mstislaf le Brave, qui tua Redede devant toute Tarmée des Cassogues, ou du beau Roman Sviatoslavitch. Frères, ces dix faucons que Boïane lançait sur le troupeau de cygnes, c'étaient ses doigts savants qu*il posait sur les cordes vivantes, et ce sont eux qui chantaient la gloire du prince. » Et plus loin, quand le poète est déjà engagé dans son récit , il s'arrête pour dire combien il est inférieur à son devancier : « 0 Boïane, rossignol du vieux temps ! c'était à toi de chanter cette légion , toi qui savais, comme le rossignol, sauter sur Tarbre de la pensée, voler en esprit sous les nuées, mêlant la gloire ancienne à celle d'autrefois, courant dans le sentier de Troïane, par vaux et par monts. C'était à toi de chanter, Boïane, toi qui sais^ toi le petit-fils de Voloss. »
Boïane est ici le petit-fils de Voloss comme nos poètes sont fils d'Apollon. Voloss est connu comme protecteur des troupeaux , emploi dans lequel il a été remplacé par saint Vlassii (saint Biaise) : mais il était aussi celui des poètes.
Les chants par lesquels Boïane célébrait laroslaf l'Ancien ou Mstislaf le Brave ne nous sont point parvenus, pas plus que ceux de nos bardes gaulois en l'honneur de nos princes éduens ou arvernes, et pour lesquels du char d'argent des rois tombait parfois une pluie de pièces d'or. Mais il semble bien que ce rhapsode, qui « mêlait l'ancienne gloire avec la nouvelle, » qui s'ingéniait à faire prendre à son esprit toute espèce de formes, et qui employait « les mots anciens, » a dû être surtout un poète d'invention, d'imagination, un poète lyrique, un Pindare russe, qui improvisait des odes en l'honneur des princes, et non pas un poète historien qui se contentait de narrer les événements et se piquait d'exactitude.
L'autre système poétique consistait à chanter « d'après les bylines, » non pas sans doute d'après les bylines telles
LA CttAïïsôïir D^ÎOÛA. !ê()9
que nous les cotinaissons, mais d'après ce que Tétywiûlogie de ce mot semj[)le promettre, d'après des faits réels. C'est ainsi que le poète l'entendait, car son récit, que nous pouvons contrôler par la chronique, reproduit les faits avec beaucoup de précision. Il ofa pas cherché à « mêler la gloire ancieime à la nouvelle, » à exalter son prince aux dépens de la vérité. Il nMnvente rien. La chronique est même parfois, plus que le poème, à la louange du héros. Ainsi elle rapporte de lui des traits que le chanteur a négligés. Quand la bataille est déjà perdue, on conseille aux princes de fuir. « Si nous ftiyons, répondent les princes, sans doute nous sauvons notre vie, mais nous abandonnons notre peuple et Dieu nous imputera à péché d'être partis en le livrant : ou nous mourrons, ou npus vivrons ensemble. » Ce souci de la vie du peuple, des petites gens, comme le fait remarquer M. Oreste Miller, est à l'éloge du caractère russe, dont la conquête tatare n'avait pas encore altéré l'honneur natif et l'élan chevaleresque. Où cite de Simon de Montfort et de notre saint Louis des traits semblables. Dans la chronique, Igor reflise de s*enfuir pour ne pas manquer de foi aux princes polovfeâ qui Itri laissent une grande liberté : un dialogue s^ettgage entre lui et les autres prisonniers, ceux-ci lui conseillant de fuir, le prince alléguant le soin de son honnéut. On seul argument le décide : il doit recouvrer sa liberté, non pour lui, mais pour la Russie qui est en proie aux nomades.
D'ailleurs tous les faits essentiels du poème sont déjà dans la chronique : Igor y est arrêté par une éclipse de soleil ; il réconforte ses compagnons : « Personne ne sait les secrets de Dieu; Dieu qui a fait ce signe est aussi le créateur du monde ; qu'il agisse pour notre bien ou pour notre mal, comment pourrons-nous le savoir? » Il franchit le Donetz et rencontre l'immense armée des Polovtsi. On lui conseille de rétrograder, mais il dit à ses hommes : « Si nous nous en rd^urnons sans avoir combattu, ce sera
une honte pire que la mort ; qu'il en soit ce que Dieu voudra ! » Plus tard, la bataille est âpre et acharnée ; comme dans la chanson, à chaque instant et de tous côtés, il survient des renforts de troupes fraîcl^es aux Polovtsi. On combat trois jours entiers : on a commencé le vendredi, et c'est le dimanche qu'Igor commence à désespérer du succès. D a été blessé à la main, il est fait prisonnier. Sviatoslaf apprend le désastre et dit en pleurant : «c Mes chers frères, mes fils, héros de la terre russe ! Dieu me donne de vaincre le païen ! mais comme ils n'ont pas su contenir Tardeur de leur jeunesse, ils ont ouvert les portes de la terre russe; j'avais grand dépit contre Igor, et maintenant j'éprouve aussi grand chagrin pour mon frère Igor. » Comme dans la chanson, il demande des secours aux autres princes russes; seul David, de Smolensk est empêché par ses gens de lui rendre service. Le chroniqueur raconte également comment Igor, avec l'aide d'un Polovtsi, s'échappa du camp, d'abord en nageant, puis à cheval, et enfin à pied jusqu'au Donetz. On voit que les faits sont rapportés de la même façon, que le caractère du héros principal est le même dans l'histoire et dans la chanson. Sans doute le moine chroniqueur n'a pu s'empêcher de lui mettre dans la bouche quelques oraisons un peu longues, le poète a mêlé au récit les artifices de son métier : mais le fond reste ideiîtique, et l'auteur qui s'était engagé à chanter « d'après les bylines, » c'est-à-dire d'après la réalité, nous a tenu parole. *
Était-il possible à l'admirateur de Boïane de renoncer absolument à la poésie d'imagination et d'invention, d'échapper complètement aux habitudes d'esprit qui s'imposaient à 4ious ses confrères, de ne pas rester poète en se faisant historien, de se priver tout à fait de ces mots ancienSy de ces procédés épiques qui firent le succès de ses devanciers, de ne pas sauter lui aussi « sur l'arbre de ■ l'esprit, » de ne pas mettre son imagination à la torture
pour lui faire jouer ce rôle de Prêtée poétique qu'il attribue à Boïane. Il ne serait pas juste de lui demander un sacriUce aussi coinplet. Aussi le voyons-nous joindre à l'éclipse de soleil tous les présages sinistres, les bruits étranges, les cris d'animaux de mauvais augure; il fait prophétiser la divCy comme une Harpye de V Enéide ; il donne la parole à OUda^ l'Injure ou la Discorde ; il est aussi exact qu'un classique du xviir siècle à décrire le songe de Sviatoslaf ; il se complaît dans les lamentations de la laroslavna; son héros entre en conversation avec le Donetz ; enfin l'auteur s'est donné pleine carrière dans les digressions, les invocations à Boïane, aux princes. Comment ne- pas reconnaître les mots anciens qu'il hésite à emprunter à ses devanciers, dans les expressions épiques, les tournures poétiques qui parsèment son récit : « Courir sur le sentier de Troïane, » — « lancer les dix faucons sur le trbup'eau de cygnes, » — « boire le Don dans son casque, » — « être nourris à la pointe de la lance, » — a cerner une plaine de ses clameurs, » — « les étendards qui parlent, » • — «le ventqui souflle les flèches, » — la terre a qui s'ensemence d'ossements humains, » — « Vsévolod, l'impétueux aurochs, » — <& le faucon Igor et son fils le fauconneau, » etc.?
La Chanson d'Igor est une mise en œuvre, comme le fiirent V Iliade eiVOdysséey d'4Uie multitude de légendes et de traditions qui couraient alors le monde russe : ces traditions 'se retrouvent dans notre poème, tantôt développées, tantôt sous-entendues et comme à l'état d'allusions. C'est ce qui rend si précieux cet antique document. Bien que le poète soit un chrétien, bien que le premier soin de son héros soit d'aller remercier la Mère de Dieu de Pirogoch, bien que les Polovtsi soient pour lui <c les fils du diable, » le Slovo reste cependant, dans son ensemble, un document plus païen peut-être que la plupart des bylines. Dans cellesci, les anciennes divinités se dissimulent sous la figure de
2lg hk Russhs iptous.
héros orthodoxes. Ilia, quoiqu'il procède de Péroun,estlbrt zélé pour les églises de Dieu. Dans le poème, au contraire, les vieux dieux slaves se retrouvent sous leurs propres noms, et il en est que, sans le SflovOy nous aurions toujours ignorés. Sans doute, ils semblent amenés dans le récit par quelque chose de cette convention littéraire qui nous fait dire encore aujourd'hui « les enfants d'Esculape, » ou « les nourrissons des Muses. » Mais qu'on ne s'y trompe pas : il ne s'était pas encore écoulé deux siècles depuis l'introduction du christianisme en Russie, la religion nouvelle n'avait pas encore pénétré partout ; les noms de divinités que les arrière-grandsrpères du poète avaient pu encore adorer en secret, avaient une autre signification pour des Russes, que n'en ont pour nous ceux d'Apollon ou de la Renommée. Cest sous l'influence d'une tradition qui, depuis les temps païens, n'avait subi aucune interruption que le poète du Slow fait des princes russes, a les neveux de Dagh-Bog, » le dieu du soleil, — des poètes, a les enfants de Voloss, » — .des vents, « les flls de Stribog, » — du soleil enfin, «le grand Khors <*> ». Ces noms proscrits devaient caresser encore l'oreille des mondains, blesser l'oreille des dévots : de là sans doute l'aversion qu'inspiraient à l'Église , ces « chansons démoniaques *> que l'on chantait devant les princes : elle y démêlait trop d'enthousiasme païen, elle trouvait que ces dieux, dont vainement elle avait fait des démons, y étaient trop présents.
Cest une loi reconnue que, dans une religion détruite, les grands dieux du panthéon sont plus vite oubliés que les divinités secondaires : ceux-là ont un caractère plus abstrait, plus artificiel,» plus sacerdotal ; celles-ci, au contraire, oai un caractère très concret, local, domestique ; leur culte a
(1) L'Horus des Egyptiens, puif des gnostiquee, dont les doctrines répandues dans l'empire byzantin avaient bien pu passer en Russie. Voir les Remarquet ûuptince Vlazemski.
LA OHAKSON P'iaOH. ^13
de profondes racines dans le sol national ; leur souvenir est inséparable des bois^ des sources, des montagnes. Biles sont autochthones en quelque sorte ; si elles survivent aux grands dieux, c^est que souvent elles les ont précédés dans la vénératicm du peuple, toujours primés dans le for intérieur du croyant. Ce qui prouve bien qu'au xii® siècle la destruction de la vieille religion slave ne remonte pas à longtemps, c'est que le culte de la nature, sur lequel elle reposait, est encore debout. La foi chrétienne avait abattu les idoles du polythéisme : elle n'avait pas entamé le panthéisme latent et vivant, ce sentiment intime par lequel Thomme primitif se sent enveloppé dans une nature aimante ou hostile, cette conscience de sa fraternité avec les bêtes, de sa parenté avec la terre-mère, avec les grands fleuves et la forêt pleine de rumeurs.
Le pieux moine qui a raconté dans sa chronique l'expédition d'Igor a purgé son récit de tout élément païen ou naturaliste. A part l'éclipsé de soleil, on n'y voit pas que l'univers se mêle des affaires de l'homme. D n'en est pas de même chez le poète : l'exemple de ses prédécesseurs l'invitait, l'obligeait même à animer ce que le moine a laissé inerte. Dès qu'il s'abandonnait à l'inspiration, un monde de souvenirs, de légendes, de sentiments, dont son âme s'était imprégnée à sa naissance, sucés avec le lait, puisés dans le sang paternel, qui, pendant des centaines d'années avaient fait frémir ses aïeux de joie, d'admiration ou de terreur, qui, après eux, faisaient frémir leur descendant avec une puissance à peine diminuée, envahissait aussitôt l'imagination émue du poète. Voilà nos héros qui partent pour la guerre sainte : des soldats modernes ne s'occuperaient des fleuves qu'au point de vue du pontonnier, du désert qu'au point de vue des subsistances; une forêt ou une montagne ne seraient pour eux que des obstacles ou des positions. Tout autres senties dispositions du prince Igor et de son panégyriste. Quand le héros entre en campa-
214 LA RUSSIB ÉPIQUB.
gne, ce n'est pas un sol inerte qu'il sent sons ses pieds, ni an ciel indifférent qui s'étend sur sa tête : il marche dans un monde sonore, chacun de ses pas foule une chose vivante, chacune de ses paroles et de ses pensées éveille des échos dans la nature attentive. Le soleil s'éclipse et aussitôt la nuit s'emplit de bruits étranges, de hurlements menar çants, de croassements prophétiques. On entend la terre elle-même gémir. C'est la Russie qui voudrait retenir ses guerriers qui s'en vont à un désastre certain ; il faut que le prince, inspiré par un héroïsme supérieur à cette insurrection de la matière, préférant la mort à la honte, fasse effort pour s'arracher à ces prestiges du sol natal, pour dénouer tant de bras invisibles jetés autour de son cou. Bientôt, en effet, « la terre russe a disparu derrière les kourgahes ». La terre ennemie, elle aussi, est douée de sentiment : le cri de la dive l'a réveillée tout entière, des rives du Volga à l'idole de Tmoutôrakhan. La terre ennemie a ses aigles qui se réjouissent de la curée prochaine et qui y convient les bêtes fauves. Est-ce la nature ou l'homme qui combat les Russes ? source des nuées qui s'élèvent du Don et de la mer, ou sontHîe des escadrons païens qui accourent de leurs rivages ? est-ce de la foudre bleuâtre ou des flèches d'acier que les Russes sont frappés ? ces traits qui les harcèlent sont-ils lancés par l'arc polovtsi ou « soufflés » contre eux par le vent ? Le poète semble se plaire à cette confusion. Au déchaînement de la bataille, il mêle le dé- (îhaînement de la nature. L'homme est aux prises avec les éléments ; ses luttes violentes ne sont que des convulsions de l'Univers. Quand Igor s'évadera, cette terre maudite grondera sourdement, l'herbe bruira perfidement pour donner l'éveil aux sentinelles des Polovtsi. Mais quand il arrivera sur les rives hospitalières du Donetz, quelle joie de se revoir presque en terre russe, de s'entretenir avec un fleuve ami ! Le dialogue du héros et du Donetz est admirable ; car c'est bien avec le fleuve lui-môme qu'il s'entre-
tient et non pas avec je ne sais quel vieux génie classique, coiffé d'une couronne de roseaux, appuyé sur son urne penchée^ « essuyant sa barbe limoneuse j> ,
Donnant au brait flatteur de son onde naissante.
Non ! le Donetz ne prend pas figure d'homme ; c'est plutôt Fhoname qui a une tendance à devenir fleuve ou animal, à se fondre dans le grand Tout, à se faire loup pour courir, sarceUe pour voguer, faucon pour voler. C'est avec un vrai fleuve, avec la nature elle-même que converse le héros Igor ; et comme il l'aime cette nature ! comme il se livre à ses caresses maternelles ! comme il se laisse choyer et dorloter par elle, bercer sur les eaux du fleuve, recouvrir de la tiède couverture des brouillards, ainsi qu'un enfant que sa mère recouvrirait dans son berceau ! Igor cause amicalement avec le Donetz, lui fait confidence de son dépit contre la rivière Strouga qui a méchamment brisé ses barques et noyé le jeune prince Rostislaf.
C'est là, ce semble, un ,trait bien caractéristique de la mythologie, de la poésie slave, que cette tendance à rester dans le naturalisme. Les Grecs se sont bien plus vite dégagés de la matière ; ils sont allés aussitôt au polythéisme, à l'anthropomorphisme, ont sculpté d'admirables statues de dieux et de déesses. Le panthéisme, chez eux, était dissimulé, enfoui sous les magnificences idolâtriques de la religion et de l'art helléniques; chez les Slaves, il est partout à fleur de terre ; cette matière cosmique que les Grecs ont aussitôt pétrie en Vénus et en Jupiters Olympiens, les Slaves l'ont aimée comme elle était, l'ont chérie sans éprouver le besoin de lui donner forme humaine. Par là, ils sont restés en communion plus intime que tous les autres Européens avec l'Indoustan panthéiste. Cest ce qui explique comment tant de peuples slaves ne peuvent aujourd'hui afllrmer s'ils ont eu un panthéon. Vladimir, prince de Kief, pourrait bien avoir été au-delà des senti-
3^6 hX RUSSUB ÉPIQUE.
ments de son peuple^ eu élevant sur la coUine de Kief ridole de Péroun à la tête d'argent. Peut-être a-t-il été le premier païen de la Russie, avant d'en être un des premiers chrétiens. 11 a fait dégénérer la religion nationale en idolâtrie.
Le dialogue d'un héros avec un fleuve n'est pas un Eût isolé dans la poésie primitive. N'avons-nous pas vu déjà la rivière Smorodina faisant la coquette avec un ton coTnjpagnon f Dans VlUade, Achille est assailli par le Xanthe débordé. Hercule n'a-t-il pas lutté corps à corps avec l'Achélotts ?
Le prince Viazemski cite, comme pendant aux remerciements adressés par Igor au Donetz, la patente d'un empereur chinois qui, vers l'époque même de notre poème (1185), conféra au fleuve Hohen-tôum-Kiang le titre et les honneurs de grand-prince^*^. Comment ce fleuve avait-il mérité une telle faveur ? C'est ce que le généreux monarque lui explique dans les considérants du décret : « Dans des temps anciens déjà, le fondateur de ma dynastie, Taï-Tchaou, arriva avec une armée sur vos bords ; ce n'était plus une rivière, c'était une mer qui roulait ses vagues menaçantes, et cependant il la passa à gué, sans le secours d'une barque. En présence d'un tel miracle, qu'on ne parle plus des tortues qui de leurs dos firent un pont pour franchir le Mou-Man, ni des glaces qui consolidèrent les eaux du Hoang-ho pour le passage de l'empereur Han-Kouan-Vou-ti. L'année dernière, moi, l'empereur, je vins aussi sur vos bords et je fus émerveillé en songeant comment mon anpêtre a jeté les fondements de sa dynastie ; j'ai loué hautement le zèle avec lequel le dieu du fleuve a assisté Taï- Tchaou. Revenu dans ma haute cour, j'ai délibéré sur les honneurs qu'il convenait de lui décerner. Consultant les anciennes ordonnances, j'ai trouvé que cinq montagnes
{i)Z€mié$çhaniat p. 4$9. - Bibliothèque OriwîaU d'Herbelot, 1779, t. IV, p. 976.
LA, QQMïSOÎl D'IGOR. Z\l
principales avai^t été assimilées aux grands-princes et quatre rivières aux rois payant tribut, etc. »
Le poète du /Slovo et la chancellerie chinoise du xir siècle s'inspiraient, presque à la même époque, des mêmes idées. Lorsque Xercès taisait battre de verges THellespont, il paraissait beaucoup plus sensé à ses sujets d'Orient que ne le croyaient les Hellènes railleurs et anthropomorphistes qui avaient perdu le sens naturaliste.
Les éléments sont susceptibles de sentiments : si les prières sont capables de les fléchir, ils ne résistent pas à la puissance de certaines formules. Quelle est la puissance de la runCy de la parole magique, on peut le voir à chaque page de l'épopée finlandaise du J^alémïa, dans mainte scène des JSddaSj notamment dans la belle saga ot la walkyrie Sigurdifra enseigne à Sigurd les ruTies de la tempête et de la victoire. Le monologue de la laroslavna est peut-être moins une lamentation qu'une coiyuration; et même, comme le dit un critique, c'est le plus beau monument de ce genre qui nous soit resté de tout le paganisme européen. Remarquons d'abord que les paroles de la laroslavna ne supposent pas qu'elle connaisse le désastre. Si elle se lamente, si elle gémit comme un coucou, c'est parce que son époux est loin d'elle. Elle ne sait pas qu'il est vaincu, puisqu'elle supplie les vents de ne pas porter contre ses guerriers les flèches des païens. Remarquons ensuite que cette conjuration produit presque aussitôt son effet, puisque les mêmes éléments qui naguère étaient hostiles à Igor lui redeviennent favorables et qu'il réussit à s'évader. Suivant l'observation du prince Viazemski, le vent, qui naguère poussait les flèches des Polovtsi, soulève maintenant les brouillards qui couvriront sa retraite) le soleil, qui a desséché ses arcs, éteint maintenant l'aurore du soir pour hâter Theure de la fuite; les fleuves sont complices comme le Don, sympathiques comme le Donetz, et le Dnieper ramène son époux à laroslavna. Sur les quatre
218 "^ LA RUSSIB ÉPIQUE.
éléments, elle n'en a conjuré que trois : l'air, le feu, l'eau, eUe a négligé la terre, et la terre se venge en grondant, en essayant de donner l'éveil aux seniinelles des Polovtsi. Or, pourquoi a-t-elle négligé la terre? Le soleil luit pour tout le monde, les vents et les eaux ne sont pas plus polovtsi que russes; mais la terre a une nationalité : elle reste païenne sous la domination des païens. Dans la chronique qui raconte l'expédition de Dmitri Donskoï contre les Tatars, on trouve poétiquement exprimée une croyance populaire : c'est que la terre a des passions politiques et qu'elle prend l'âme et les sentiments de ses habitants.
c La nuit de la bataille du Don, le grand-prince de Moscou Dmitri Donskoï et son parent Dmitri de Volynie montent à cheval et sortent du camp pour interroger la terre-mère. Dmitri de Volynie descend de cheval, se couche Poreiile contre terre et reste longtemps à écouter. Le grand-prince loi dit : « Qn^y a-t-il donc, frère Dmitri ? dis-le moi. > Mais Dmitri ne voulnt rien dire et resta longtemps silencieux. Le grand-prince s'approcha de Ini^ le suppliant de parler: Tautre se mit à pleurer. Voyant ses larmes, le grand-prince commença à s'e£frayer et lui dit : c Frère Dmitri, parle-moi, car mon cœur souffre cruellement. > Alors Dmitri se mit à le consoler et répondit : c Seigneur prince, je le dirai àtoi seul et tu ne le diras à personne : il y a deux présages, Pun qui t^assure grande joie, Tautre qui te promet grand chagrin. En me couchant Toreille contre le sol, j'ai entendu la terre qui gémissait en deux endroits, très amèrement, terriblement; Tun des côtés de la terre était conmie une femme qui pousse des plaintes vaines, criant avec une voix tatare, pleurant ses enfants qui combattent, épanchant ses larmes comme des rivières ; l'autre côté de la terre était comme une jeune fille pleurant, sanglotant, d'une voix plaintive, comme celle du chalumeau, en grand deuil et chagrin. J'ai vu bien des batailles, en mainte occasion j'ai observé ces présages, et pour moi ils sont clairs. Confie-toi en Dieu; tu vaincras les Tatars, mais de ton arméC) une grande multitude tombera sons le tranchant du glaive >.
L'homme qui peut coiyurer les éléments, qui est tout puissant par ses paroles sur la nature, sait revêtir aussi
diverses formes d'animaux. Quand le poète nous montre Boïane, dans Teffort de son imagination rapide et ondoyante, devenant une souris, un faucon, lin rossignol, ou le prince Igor devenant tour à tour, dans sa fuite, sarcelle, loup gris ou faucon, il est évident qu'il parle au figuré. Mais c'est au propre qu'il nous raconte les métamorphoses de Vseslaf, le prince loup-garou de Kief. « Il s'échappe de Kief, bête fauve ; à minuit il s'élève de Bielgorod, enveloppé d'une nuée bleue ; au matin il bat de son bélier les portes de Novgorod et brige la gloire de laroslaf ; il bondit, loup, de Doudoutki jusqu'à la Némiga (Lithuanie). — Le prince Vseslaf jugeait les nations, partageait les villes aux princes ; la nuit, il trottait sous la forme d'un loup ; courait de Kief jusqu'à Tmoutorakhan avant le chant du coq; sous la forme d'un loup, il traversait la route du soleil ». Vseslaf rappelle déjà le Protée Scandinave Loki : il est curieux qu'il joue en même temps le rôle de son flls, le loup Fenris; il rappelle mieux encore le loup Skœll qui poursuivait le soleil et le loup Hati qui le précédait (*>.
Quanl à la dive^ qui au sommet des arbres annonce le malheur, c'est sans doute une sorte de Harpye, une Cé^ano russe, douée comme celle de Virgile, du don prophétique, toujours heureuse d'annoncer les calamités. Elle est apparentée de très près aux divinités slaves qui portent le même nom, dives ' et samodives des chansons bulgares, hôtes féminins des forêts, des lacs, des montagnes, parfois aimantes et secourables, plus ordinairement cruelles et perfides, et qui, comme la dive aux ailes de cygne, sont souvent des femmes-cygnes.
(I) Voir ci-des8us, page 81.
aSO hk RU63i6 ^IWS.
Ce qui distingue la Chanson d'Igor de presque toutes les productions analogues, c'est le caractère personnel qu'a imprimé à son œuvre le poète anonyme. Sans cesse il s'interrompt dans son récit, tantôt pour invoquer le souvevenir de Boïane, tantôt pour manifester son admiration ou sa douleur, exalter le « violent aurochs, » invectiver les « fils du diable », appeler au secours de ses héros tous les princes de la Russie, associer la nature entière à ses regrets. Il n'a pas la sérénité, l'impassibilité olympienne d'Homère. Une preuve de plus à l'appui de la date indiquée pour la composition de ce chant, c'est la passion qui l'anime. On voit que le poète est le contemporain des événements, l'ami de ses héros.
Son affection pour Igor élève ici le chanteur à un sentiment plus élevé et plus général. Il conçoit presque l'idée de patrie ; il conçoit du moins la solidarité qui doit unir tous les princes russes, contre l'ennemi commun. Le poème s'agrandit: il embrasse non-seulement les états d'Igor, mais la Russie tout entière. Pour chacun de ses princes, le chanteur a un souvenir, un éloge, un reproche, une exhortation. Au début, il a môme manifesté l'intention de suivre les événements a depuis Vladimir l'Ancien jusqu'à Igor, notre prince d'aujourd'hui ». Mais il a sans doute trouvé le sujet trop vaste, puisqu'au lieu d'une histoire générale de la Russie depuis sa conversion au christianisme, nous n'avons plus qu'un épisode, l'expédition contre les Polovtsi. Toutefois, par la masse de traditions nationales qui sont concentrées dans ce récit, on peut dire, avec le prince Viazemski, que l'auteur a voulu faire une œuvre d'un intérêt général pour la Russie, d'un caractère partrusse en quelque sorte, comme V Iliade a un caractère p^n-
LA ÔftÀKàOW D'IGOR. 221
hellénique. Chaque peuple russe pouffait retrouver dans le SlovOj comme les peuples grecs dans les vers d'Homère, ses titres de noblesse, ses droits à^ la prééminence. S'agit-il des guerriers de Koursk, « ils sont nés au son des trompettes, ils ont été nourris- à la pointe des piques ». -^ De Vsévolod, prince deSousdalio? a il peut de ses rames faire jaillir sur ses deux rives le Volga; il peut des casques de ses guerriers épuiser le Don. » — De Rourik et de David, princes de Smolenskî « ne sont-ce pas leurs casques d'or qui ont nagé dans le sang étranger ?» — De laroslaf, prince de Galitch, surnommé Osmomyslj c'est-à-dire V Avisé y l'homme aux huit ^pensées ? quel beau portrait fait de lui le poète ! c< Tu sièges bien haut sur ton trône forgé d'or. Tu garnis de tes régiments de fer les montagnes des Carpathes, et tu barres le chemin au roi de Hongrie. Tu fermes les portes du Danube, lançant à travers les nuages des masses pesantes, envoyant tes vaisseaux le long du Danube. Ta terreur se répand sur toutes les contrées : tu sais t'ouvrir les portes de Kief. Du trône d'or de ton père, tu lances tes flèches aux sultans I » — S'agit-il de Roman et do Mstislaf, les princes de Volynie ? « une courageuse pensée emporte votre esprit à l'action. Vous volez haut dans les œuvres de vaillance, comme le faucon qui plane dans les airs, afin de vaincre plus sûrement le héron. Vous avez des cuirasses de fer et des casques latins. Ils font trembler la terre, trembler les pays du khan. Les Lithuaniens, les latvagues, les Déréméliens, les Polovtsi ont renversé leurs armes, ils ont courbé leurs tètes sous vos glaives d'acier bruni ». A Ingvar et Vsévolod, le poète crie, par la bouche du vieux prince de Kief : a Où sont vos casques d'or, vos piques polonaises, vos boucliers î fermez les portes du pays avec vos flèches aiguës! »
Comme notre poète aime tous les peuples russes, ce qui le désole et ce qui l'indigne, ce sont ces luttes civiles, ces guerres fratricides qui foût couler le san^ russe et r^uios^vt
les barbares. Où est le siècle de Troïaue? où eét celai dd grand laroslaf ? Un homme « avec' son glaive a forgé la discorde et lancé des traits sur la terre russe. » Cet homme a beau être le grand-père du héros Igor : le poète a trop" sur le cœur les maux quMl a causés à la Russie et qui lui ont valu le surnom de Goreslavitch, le fils de la douleur^ pour ne pas le maudire. « Cest sous Oleg Goreslavitch qu'ont été semées, qu'ont germé les guerres civiles; les flls de Dagh-Bog périssent; dans les discordes princières sont tranchées les vies d'hommes; sur la terre russe, il est rare d'entendre le çri du laboureur à la charrue; mais il est fréquent d'entendre le croassement des corbeaux qui dévorent les cadavres. » A l'homme qui fut le premier artisan des luttes fratricides, l'auteur oppose un prince patriote, Isiaslaf Vassilkovitch, qui a fait « retentir son glaive tranchant sur les casques des Lithuaniens )> des ennemis étrangers, et non pas sur les casques russes. Aussi a-tril éclipsé la gloire même de son aïeul Vseslaf: mais lui-même « sous sou bQUClier vermeil a été abattu sur l'herbe sanglante par les glaives Lithuaniens... et seul il a expiré sou âme de perle hors de son corps intrépide , à travers son collier d'or. »
La Chanson ^Igor diffère profondément des bylines, et par plusieurs caractères. Elle a été composée, non par le peuple ou tout au moins par des anonymes, mais par un poète déterminé, dont nous pouvons définir le caractère, les idées, les lectures, bien que nous ignorions son nom. Elle a été composée, non pour le peuple, mais pour les hommes de la droiyina et pour les princes ; elle a donc une origine, une inspiration, un but aristocratique. Elle est l'œuvre non d'ignorants, mais d'un homme instruit, lettré, familier même, comme nous le verrons, avec la littératur«^ grecque. Elle nous a été conservée, non par la toadition orale, mais par les manuscrits. Enfin, à toutes ces différences, ajoutons celle-ci qui est encore plus importante: les
LA PÉRIODE PRIKGIÈRE. 223
héros des bylines ont presque tous quelque chose de surhumain; on entrevoit en eux les dieux d'un panthéon déchu; les héros du Slow sont des. hommes, de simples, mortels ; on connaît leurs pères et leurs aïeux; ils ne savent pas, comme les Ilia ou les Dobryna, brandir des massues colossales , franchir le Dnieper d'un bond de leur cheval, exterminer des armées entières; ils ne combattent ni dragons à plusieurs têtes, ni armées surnaturelles, mais des hommes comme eux, et parfois ils sont vaincus. Un seul des personnages du Slovo se rapproche des bogatyrs épiques: c'est Vseslaf le loup-garou; mais il appar- . tient évidempaent à un autre âge que celui où vit le poète. Tous les autres sont de braves guerriers, des héros si Ton veut, mais non des demi-dieux, non des bogatyrs dans le sens précis du mot. A ce compte, on*peut même dire que le Slovo n'est pas à proprement parler une chanson épique.