‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 20 sur 66 · RÉCITS EN PROSE · texte numérisé non relu

RÉCITS EN PROSE

Certains grands évéïiements ont eu le privilège de fiaire naître, çu dehors des chroniques , des récits en prose qui portent le nom tantôt d,e skazaniSy tantôt de ^lovo. La période du joug tatar surtout on a produit un asse% graud nombre ^*>.

Tel est par exemple le siazanie sur Alexandre Nevski: le début mérite d'être^ cité pour montrer jusqu'à quel point las légendes helléniques ou orientales avaient pénétré chez les lettrés : k A notre prince Alexandre laroslavitch^ le sage, le doux, Favisé, à Tintrépide homonyme du tsar Alexandre de Macédoine, au vaillant et fort émule du taar

Achille! ce récit lui est consacré Il grandit plus que

les autres hommes; sa voix retentissait dans le peuple comme une trompette, son visage était comme celui de Joseph le Beau, sa force était la meilleure moitié de celle de Samson; Dieu lui a donné la sagesse de Salomon et la vaillance ^u tsar de Rome JPouspasùm » (Vespasien).

Tel est encore le récit sur l'invasion de Baty et sur les malheurs tragiques de la maison de Riazan: le prince Feodor est mis à mort pour avoir refUsé de laisser voir sa femme au khan, sous prétexte que la coutume nationale s^y opposait : la princesse, en apprenant son trépas, se précipite du haut d'une tour avec son fils; Riazan est livrée aux flammes- Le vaillant capitaine Ipatii, avec 1700 hommes seulement, a fait périr une multitude de Tatars; quand il succombe ,1 son corps est apporté aux pieds du khan, qui lui fait un magnifique éloge fiinèbre :

(1) Voir une très-curieuse étude de ces documents dans M. SoloTief, hloria A04fti,l879, t.(Y.p,Wet8.

LA PÉRIODE PRINGIÈRË. ^1

ot Écoute, frère Ipatii, dit le barbare; tu m'as fait ua joli accueil; avec une petite droujina tu m'as tué beaucoup de bogatyrs. Si tu m'avais servi avec cette fidélité, je t'aurais tenu contre mon cœur. » Quand on amène au khan les cinq survivants de la petite troupe, il les questionne à la façon dee khans de bylines : « De quelle foi êtes-vous? de quel pays? Pourquoi m'avez-vous fait tant de mal? » Ils lui font cette réponse d'une ironie toute épique : « Nous sommes chrétiens, serviteurs du grand-prince de Riazan, soldats d'Ipatii. Nous avons été envoyés par le prince pour te faire accueil^ puissant khan, et te faire escorte. Pardonne-nous, seigneur, si nous n'avons pu, nous aussi, verser notre coupe sur l'immense armée tatare. » Mot qui rappelle celui de la Ghamon A* Igor : «Le vin sanglant est épuisé. »

Le bataille de Koulikovo ne pouvait manquer d'éveiller imagination des lettrés. Pour la première fois les princes de la Russie entière (*>, réunis sous le grand-prince de Moscou, avaient présenté la bataille à l'infidèle; pour la première fois, en rase campagne, dans un solennel jugement de Dieu, les Russes avaient vu ftiir leurs oppresseurs. De ce mémorable événement nous avons plus d'un récit.

Le skazanîe contemporain, qui a été reproduit en partie dans les chroniques, est un récit assez exact et assez simple, bien qu'il fasse couler le sang des chrétiens et des Tatars « comme une pluie d'orage », et qu'il prête à Mamaï, le khan vaincu, ce discours poétique : « Nos cheveux sont arrachés, nos yeux ne peuvent laisser échapper nos larmes de feu, nos langues sont liées, nos gosiers sont desséchés, nos cœurs se dissolvent, nos reins sont brisés ».

Le skazanie postérieur^, attribué au prêtre Sophronii^ est plus développé et admet une multitude de détails,

(1) Sauf le perfide prince de Riasan.

(t)Snéglref, hiorit. s^fomik, U Ul (108).

232 LA RUSSIE ÉPIQUB.

souvent controuvés, d'un caractère légendaire, qui avaient créance dans le peuple. Chez lui, c'est le diable qui a poussé le khan à cette guerre. Mamaï est un fanfkron qui dit à ses peuples: «Qu'aucun de vous ne laboure; soyez prête à aller faire la récolte du blé en Russie ! » L'auteur met en scène la princesse Eudocie qui monte dans son haut terem à la coupole d'or et commence une lamentation ; « mais ses pleurs l'empêchent de parler ; ils coulent comme des ruisseaux rapides ». L'épisode le plus remarquable de ce récit a été reproduit dans une chronique citée plus haut (page 218) : le grand-prince Dmitri et Dmitri de Volynie, vont écouter le sourd gémissement de la terre et en tirent le présage d'une victoire chèrement achetée.

Quant au slovo sur le même sujet, qu'on appelle aussi l'Expédition du Don (ZadoncMchina)^ on voit tout d'abord que c'est une sorte de pastiche du slovo sur Igor W. L'auteur reproduit servilement ces moyens épiques, ces expressions poétiques que le chantre d'Igor croyait luimême emprunter à Boïane. Il déclare comme lui qu'il va raconter d'après la réalité et d'après les hylvnes. L'hommage que le poète anonyme avait rendu à Boïane, on le lui rend à lui-même : « On célèbre l'illustre boïar, joueur de rebec dans Kief ». Son émule lui décerne la même épithète glorieuse de vecMchennii^ celui qui sait, le sorcier, l'enchanteur. « 0 rossignol, oiseau de l'été ! lui dit-il encore ; c'était à toi, rossignol, de gazouiller la gloire de Dmitri ». Le vieux poète avait associé aux exploite d'Igor, celle de Vsévolod, « l'impétueux aurochs » ; l'écrivain du XIV* siècle est tout heureux de trouver, pour jouer le rôle équivalent, un cousin de Dmitri, le prince Vladimir, qui eut en eflEet une grande part au succès. L'imitation est

(1) La Zadonchtchifia ou Slovo a été publiée, en 188S, par Undolski,daiis le journal Vréménnikl de la Soc. dt l'hist, et det cmUq, ruttes de Moscou,

LA PBRIODB PRINOIBRB. 233

flagrante surtout dans certains passages^ ceux-ci par exemple : « Sur la rivière Moscova hennissent les coursiers, les cloches retentissent dans toute la terre russe; on sonne les trompettes dansKolomna; on frappe les tambours dans Serpoukhof , les étendards sont debout sur la rive du grand Dounaï. « — « Frères et princes russes , nous sommes la nichée du grand Vladimir de Kief. Nous ne sommes pas nés pour subir Finsulte ni du faucon , ni de Tépervier, ni du noir corbeau , ce païen de Mamaï » — « Montons sur nos bons chevaux, allons regarder le Don rapide, faisons répreuve de nos glaives lithuaniens sur les casques tatars ». Même confdsion poétique entre le fracas de la bataille et le déchaînement des éléments.On entend hurler les loups gris, croasser les corbeaux, crier les aigles. Les guerriers russes « cernent la plaine de leurs clameurs, » les étendards du prince rugissent. « La noire terre sous les fers des chevaux est ensemencée d^ossements tatars ». Enfin Técrivain nous montre les fleuves, les sources et les lacs qui se troublent, les dives qui crient sur la terre russe, et qui « annoncent jusque dans la Crimée, jusqu'à la mer des Saces, jusqu'à Tsarigrad, la gloire des princes russes. »

La lamentation de la laroslavna a son pendant dans le nouveau slovo, avec cette diflférence que ce sont toutes les princesses, toutes les boïarines et les femmes de capitaines qui se lamentent sur ceux qui ont péri. L'épouse de Dmitri, de grand matin, gémit sur la muraille de Moscou : « 0 Don, rapide rivière, tu te fraies un chemin parmi les montagnes de pierre et tu coules dans la terre des Polovtsi. Berce sur tes flots mon seigneur, etc. »

Le plus beau morceau de ce poème en |)rose est celui où l'auteur se dégage un moment de cette imitation servile pour s'abandonner à sa propre inspiration. Les adieux de Dmitri à ses compagnons morts au champ d'honneur sont touchants et nobles :

234 UL RU8SIB ÉPIQUB.

c€ Frères boïars, princes, nobles, une place de repos vous a été marquée entre le Don et le Dnieper au champ de Koulikovo, sur la rivière Naprada. Vous avez sacrifié vos têtes pour les saintes églises, pour la terre russe, pour la foi chrétienne. Adieu, frères, et bénissez-nous; à vous tous la couronne étemelle ! »

Uauteur quel qu'il soit du sîovo n'est point un inventeur. Quand Dmitri Donskoï rentra vainqueur dans sa capitale, les émules de Boïane, dont le chant s'associait à tous les plaisirs de la cour, commencèrent à célébrer le grandprince, son cousin Vladimir, ses valeureux parents, sa vaillante droigina. Ils chantèrent sur la gouzzla de véritables zadonchtchini, des poèmes sur la bataille du Don, dont le slow n'est qu'un écho lointain, affaibli sans doute par l'abus du bel esprit et la manie d'imitation littéraire.

BYLINBS PKINGlàlCES. — GTCLB DE MOSCOU.

Nous avons vu les chansons vladimiriennes sur Koulikovo et le tribut payé aux Tatars. Avec les bylines jprinr cières^^\ nous entrons dans- le Cycle de Moscou, nous avons affaire à une Russie nouvelle qui ne connaît presque plus celle de Kief, et qui tend à l'unité nationale autour d'une puissante capitale. Encore quelques règnes de princes, et nous arrivons aux tsars de Moscou.

Les bylines dites princières sont rares et en général peu remarquables. La chanson du prince Dmitri qui se venge cruellement des railleries de Domna, celle du prince VassiU qui se noie dans la mer et dont la femme prend le voile, celle du prince Michel dont la méchante mère fait

(1) Klrié«vski, V, 9S-190, Kniaj9êkia.

LA PâmODB PJUNCIÈRE. 236

mourir en son absence sa femme bien-aimée» ceUe du prince Volkonski, qui fait périr son serviteur Vania parce qu'il a eu commerce avec la princesse ^ ont un fond historique très faible^ un intérêt épique presque nul. Ces noms de princes s'effacent aisément de ce récit banal; la chanson devient alors une byline cmonyme. Ce genre de ballade est d'ailleurs celui qui se rapproche le plus des gwerziou bretons publiés par M. Luzel ou des chansons de pauvres du centre de la France.

La chanson sur le Prince Daniel a un caractère tout différent. Mais à quel personnage historique la rapporter? Peutrêtre à Daniel de GaJlicie ? Il fut en effet plusieurs fois assailli par des révoltes et mourut en 1264. « Le prince Danilo se promène, il va par la route , regarde les belles, arrête sur elles ses regards, leur dit de douces paroles, leur promet des voiles de soie : « Belles demoiselles, belles jeunes filles, chantez-moi la chanson sur le vaillant héros Ilia de Mourom, sur Georges le tsarévitch, brave et fils de brave, comment il guerroya contre lesTurcs, comment il prit le sultan, Tenduisit de goudron et extermina toute la Turquerie». — « Nous ne te chanterons pas ces chansons.... mais nous t'en chanterons une sur toi, celle de Danilo la canaille, le brigand et le mécréant, le misérable et le païen ». Alors Danilo pâlit : il les fit toutes châtier, à toutes couper la tête. Mais le peuple entier se souleva, se mit à chasser les gardes, courut chez Danilo pour le percer de coups. »

Le souvenir odieux des haskahs mongols, de leurs exactions et de leur tyrannie s'est conservé dans la chanson des Princes de Tver. Chtchelkane le Tatar ne s'est pas trouvé à la cour du khan le jour où il a distribué les terres et les cités à ses capitaines : il était parti pour le pays lointain de Lithuanie, au-delà de la mer bleue, afin d'y recueillir les tributs. Aux princes il prend cent roubles, aux boïars cinquante, aux paysans cinq; celui qui n'a pas d'argent,

il lui prend ses enfants; celui qui n'a pas d'enfants, îl lui prend sa femme; celui qui n'a pas de femme, il le prend comme esclave. Quand il revint à la Horde, il se plaignit au khan : « Tu as mis Vassili à Plessa, Gordéi à Vologda, Akhraméi à Kostroma : donne-moi Tver l'antique, Tver le riche. i> Le khan lui promet Tver si Chtchelkane consent à tuer son propre fils et à boire son sang. Aussitôt le maudit égorgea son fils, il remplit une coupe de sang, de sang chaud , il but la coupe de sang , et le khan lui donna Tver. Chtchelkane se mit à juger dans Tver, à déshonorer les veuves , à honnir les jeunes filles, à insulter tous les habitants , à rire sur toutes les maisons. « Alors les anciens du peuple portèrent plainte aux deux princes de Tver; ils offrirent ensuite des présents au tyran. Mais le tyran les outragea et la patience leur échappa. L'un le prit par les cheveux, l'autre par les jambes; ils le déchirèrent et le mirent à mort. Personne ne fvJt inquiété pour ce fait. »

Le poète populaire se trompe : la ville fUt au contraire cruellement punie de son insurrection de 1327 contre le hashak Chevkal : Tver ftit saccagée par les hordes du khan ; les princes de Tver, Alexandre et ses frères, qui s'étaient mis à la tête des révoltés et qui avaient brûlé le baskak dans le palais, furent obligés de fiiir.

La byline sur le prince Roman Dmitriévitch est la plus remarquable de l'épopée princière. Deux guerriers lithuaniens, deux neveux du roi Tsimbal, méditent déporter la guerre sur la terre russe. Leur oncle fait tous ses efforts pour les en détourner. « Le prince Roman est habile et rusé, leur dit-il, il sait la langue des animaux. » Les jeunes gens n'écoutent rien : « Bah ! le prince Roman Dmitriévitch n'osera même pas se montrer devant nos yeux brillants. » Les voilà qui ravagent la terre russe, incendient les villes et les villages ; ils enlèvent la sœur bienaimée de Roman avec son petit neveu âgé de trois mois.

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