LA PÉRIODE PRINCIÈRE
Roman se plaint alors de son grand âge : « Ah! ma jeunesse , ma jeunesse ! comme je savais, dans mon jeune temps, volet dans les bois, noir corbeau, bondir dans la campagne, loup gris, courir les montagnes abruptes, blanche hermine, nager dans la mer bleue, gris canard ! Ah ! vieillesse, vieillesse profonde ! c'est mal à propos que tu as vieilli le bon compagnon, courbé ma pauvre tête, rouillé mon cœur vaillant, fait grisonner mes boucles blondes. » Toutefois il réunit ses princes et ses boïars, il leur annonce que les deux Lithuaniens menacent la glorieuse Moscou. Il rassemble une armée et arrive sur les bords de la Smorodina. Les guerriers coupent des baguettes de tilleul et les, jettent dans le courant après que chacun a écrit son nom sur la sienne. Ceux dont les baguettes s'enfoncent sont destinés à périr ; ceux dont les baguettes remontent le courant seront blessés; ceux dont les baguettes descendent le fleuve resteront saufs. Le prince Roman renvoie les guerriers des deux premières catégories et ne garde avec lui que ceux de la troisième.
Dans certaines variantes. Roman regarde comment boivent ses hommes : ceux qui puisent Teau dans les casques survivront, ceux qui boivent en se couchant périront. Il renvoie ces derniers. L'épreuve rappelle assez bien celles que le Gédéon de la Bible fait subir à ses hommes pour n'en conserver que le tiers avec lui.
Roman fait ensuite ses recommandations à son armée : « Au premier signal que je donnerai, noir corbeau, sellez et bridez vos bons chevaux ; au second signal que je donnerai, noir corbeau ; montez sur vos bons chevaux : au troisième signal, accourez au plus vite, si vous voulez me trouver vivant. »
Aussitôt il se change en corbeau et vole au camp des Lithuaniens; pendant la nuit, transformé en loup, il égorge les chevaux ; transformé en hermine, il détruit les arcs, les sabres et les fusils. Dans une tente, est captive sa
sœur avec son flls, et l'enfant, âgé de trois mois, dit tout à coup : M Écoute, ma mère, mère chérie, Nastasia Dmitriévna! ton frère bien-aimé, mon oncle trotte dans' la tente, transformé en blanche hermine, à la fine taille. II va nous délivrer de captivité. » Ces mots donnent Téveil aux ennemis. On poursuit Fhermine qui se glisse au dehors, et redevient un corbeau qui s'envole sur un chêne : là Roman fait entendre le premier croassement, le premier signal : c( Ne croasse pas, prince de Moscou, noir corbeau ! lui crient les Lithuaniens. Autrement nous tendrons nos arcs, nous ajusterons nos flèches d'acier, nous percerons le noir corbeau, nous jetterons ton corps sur la terre humide, nous disperserons tes plumes dans la campagne, nous répandrons ton sang sur le chêne vert ; une prompte mort sera ton partage. »
Il croassa pour la seconde fois et ses ennemis réitérèrent leurs menaces. Au troisième croassement, la cavalerie russe fondit sur les Lithuaniens ; ceux-ci ne retrouvèrent plus ni leurs arcs, ni leurs sabres ; ils furent hachés, taillés en pièces. Les deux frères tombèrent prisonniers : à l'aîné on creva ses yeux brillants, au cadet on coupa ses pieds rapides ; on chargea le boiteux [sur l'aveugle et on les renvoya à Tsimbal, roi de Lithuanie. Cet épisode des pieds coupés et des yeux crevés ne rappelle-t-il pas le mythe védique de l'aveugle et du boiteux qui s'entr'aident et auxquels l'aurore rendra la santé ?
Quand le roi de Lithuanie les vit revenir en cet état : c( Ah ! mes chers chevaliers, mes conseillers, je vous l'avais bien dit, braves compagnons ! N'allez pas dans la sainte Russie, chez le prince Roman Dmitriévitch. Le prince Roman est sage et rusé; il sait la langue des corbeaux, il sait toutes les langues des oiseaux ! »
Cette curieuse byline a pourtant un fondement historique. M. Bezsonof cite la chronique de Volynie qui attribue en 1196 à Roman (de Gallicie, et non pas de Moscou :
il n'y a jamais eu de Roman , prince de Moscou), une brillante campagne contre le^ latvagues de Lithuanie, en punition de ce qu'ils avaient ravagé ses possessions. Quant à cette réputation de sagesse ou de sorcellerie, aux l^endes de métamorphoses qui ont servi de base à la byline, peut-être en retrouve-t-on Técho dans la même chronique : « Roman, par la sagesse de son esprit, marchait dans la voie de Dieu, car il se lançait sur les païens comme le Imij son cœur s'irritait comme celui du lowpcertier, il les détruisait comme un crocodiUj il parcourait leur terre comme un aigle^ il était vaillant comme Vavr- Tochs <*>. » Ce qui n'est que métaphore chez le chroniqueur prend une fantastique réalité dans la chanson épique.