LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
mort le dérobait tomba sur ses enfants , sur son fils Feodor^ innocent héritier d'une couronne usurpée, sur sa femme, qui joignait au crime d'être tsarine celui d'être la fille du fameux Maliouta Skouratof. Tous deux furent étranglés.
L'aversion que nourrit le peuple contre Boris s'étend d'ailleurs à tous les boïars. Les bylines portent l'empreinte de ces haines sociales, irritées par les derniers édits sur le servage, qui allaient susciter une jacquerie. Quand s'éteignit la race d'Ivan IV , ce Terrible qu'on regrette chaque jour davantage, « la pauvre Russie tomba en des mains malfikisantes : celles des boïars, celles des seigneurs; et parmi ces boïars se montra une tête rebelle, celle de Boris, fils de Godounof. »
La haine contre les grands , l'amour pour le tsarévitch , n'ont cependant pas réconcilié le peuple avec l'imposteur qui prit son nom. S'ilj'acclama vivant, toutes ses chansons le renient et le maudissent. Le paysan était 'encore plus sensible que le boïar à certains côtés choquants d'Otrépief : son goût pour les étrangers, son mépris pour la religion nationale, son alliance avec les Polonais. Les chansons racontent qu'avant d'être prétendant il avait passé trente années en prison et qu'il s'y était appliqué à imprimer une croix sur sa poitrine : la légende veut en eflfet que le vrai Dmitri soit venu au monde avec une croix semblable. Moine, il trahit le tsar, il trahit Dieu, il précipite son âme dans l'enfer. Chassé du couvent, il s'en va « dans le pays de Pologne, chez un magnat, un véritable satan. » Alors a avec une armée polonaise, il entra dans la Sainte Russie. »
D'autres bylines nous montrent Orichka <*> le défroqué assis sur le trône de Moscou et préparant ses noces avec la Polonaise. Alors se manifeste le trait le plus odieux de son caractère, l'impiété de cet ancien moine : « A la tour
(1) Diminatif méprtsant de 6régori, prénom d'Otrépief.
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d'Ivan le Grand, on fait sonner la grande cloche : tous les princes 9 les boïars se rendent à Téglise ; mais Grichka le défroqué se rend au bain avec sa bonne amie Marina Ionriévna. Tous les princes, les boïars offrent leurs prières à Dieu; mais Grichka le défroqué se baigne avec sa bonne amie Marina louriévna. Tous les princes, les boïars reviennent à réglise; mais Grichka le défroqué revient du bain avec sa bonne amie Marina, louriévna. »
Quand tous deux ont revêtu le costume impérial, Grichka, le chien, parle d'une voix retentissante, pour qu'elle soit entendue des guerriers lithuaniens, du magnat de Sandomir: «Allons! Marina, le Blanc-Cygne; ne t'incline pas, Marina, devant les princes, les boïars; ne prie pas, Marina, devant les images miraculeuses; entre, Marina, dans le palais de pierre blanche. )»
Dans l'histoire , ce sont les boïarg qui tramèrent le complot contre* l'usurpateur; la milice populaire des strélitz au contraire essaya de le défendre. Elle envoya Chouïski demander à la veuve d'Ivan le Terrible, qui une première fois avait avoué l'imposteur pour son fils, si elle voulait encore le reconnaître. Chouïski était trop intéressé à la mort du tsar pour ne pas apporter une réponse négative; alors les strélitz livrèrent Otrépief qui ftit égorgé. Une certaine obscurité subsistera toujours sur cet épisode de l'envoi de Chouïski auprès de Maria Nagoï. Dans les bylines au contraire, ce ne sont pas les boïars, c'est le peuple, ce sont les strélitz qui commencent à soupçoimer l'imposture et qui prennent sur eux de consulter la vieille tsarine : (c Tsarine Maria, est<îe ton enfant qui est assis sur le trône ? est-ce le tsarévitch Dmitri Ivanovitch ? » Aussitôt elle répond tout en larmes : « Hélas ! sots strélitz, qui ne devinez rien ! — Quel enfant puis-je avoir sur le trône? — celui qui est assis sur le trône, — c'est Grichka le défroqué, le fils d'Otrépief : — je l'ai perdu mon fils, le tsarévitch Dmitri Ivanovitch ! Chaque jour à la tour d'Ivan le Grand, —
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on sonne la grosse cloche, les prêtres de la cathédrale se rassemblent; — à toutes les fôtes ils disent un office, en mémoire du tsarévitch Dmitri Ivanovitch; — et ils maudissent à perpétuité les boïars Godounof. »
Lorsqu'eUes racontent la mort de l'usurpateur, les bylines cloutent de curieux détails. Quand Griohka voit son palais environné, il se dit à lui-même : « Je vais me faire des ailes diaboliques, — je m'envolerai comme un démon; — mais Grichka n'eut pas le temps de se faire des ailes diaboliques. <*^ » On voit que la byline lui a conservé ce caractère démoniaque de sorcellerie qu'il a dans^ l'histoire. Quant à Marina, on prévoit le rôle qui doit lui être assigné. N'a-Irelle pas pour père le magnat-satan de Sandomir? Elle s'appelle d'un nom suspect : Marina le Blanc- Cygne. C'est pour lui plaire que Grichka insulte les images des isaints, ces images miraculeuses que le bonDobryna s'étonnait^déjà de ne pas trouver dans le terem de l'enchanteresse Marina Ignatiévna. La Polonaise Marina, de la sombre LUhuanie, reproduit donc ici un type maudit : elle est l'enchanteresse du cycle vladimirien, elle est la Maria Temroukovna des bylines sur Ivan. Quand le palais est envahi par le peuple, elle se métamorphose en pie et s'envole par la fenêtre.