‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 35 sur 66 · LES CHATIMENTS DE REBELLES · texte numérisé non relu

LES CHATIMENTS DE REBELLES

C'était bien le fils d'Alexis et de Natalie qui était revenu d'Occident ; mais il y avait un tel antagonisme entre la Russie nouvelle qu'il venait de concevoir et la Russie des raskolniks et du Domostroï que la lutte ne pouvait manquer d'éclater. Ce flit d'abord la révolte des strélitz. On en trouvera l'histoire vraie dans le récit du témoin oculaire Jean-Georges Korh, secrétaire de la légation d'Autriche à Moscou <*> ; en voici la légende, où l'on retrouve à la fois les soudains repentirs des strélitz et leur haine opiniâtre contre la tactique nouvelle «et ro^fimï européen.

c Autrefois le tsar orthodoxe — aimait les strélitz et les comblait de biens. — Maintenant le souverain est irrité «contre robs ,

— il veut exécuter et pendre les strélitz, — couper la tète à leur ataman. — Les strélitz se sont rassemblés en un cercle, ils ont tous ensemble mûrement pensé, — et envoyé au tsar leur ataman :

— c Va, ataman, va trouver le tsar, — jette-toi aux pieds rapides du tsar, — demande la miséricorde très grande du tsar ; — ne peux-tu, petit père, pardonner aux strélitz ? — Nous lui prendrons telle ville qu*il voudra, nous la prendrons sans plomb, sans poudre, — sans V attirail de son matériel, — nous la prendrons avec nos poitrines blanches ...» *

(i) Publié dans la BibL runêe et polonaise, Paris, f8K9.

< Le seigneur le tsar s'avaqce sur PEdcaliei; Rouge^ — if parle d*une voix retentissante : — « Tu m^entends, ataman des strilitz?

— Non, point de miséricorde pour vous ! — va, rassemble ton armée de strélitz, — conduis les uns sur la Place Rouge, — les autres au champ de Koulikovo; — je décapiterai les uns, pendrai les autres; — à toi, Pataman, je te couperai la tête. »

« Alors les pieds rapides du jeune homme fléchissent, — il laisse tomber ses bras blancs, — incline sa tête sur sa poitrine. — laisse échapper sa toque de zibeline.

Vexécution du prince graïaâMiar^ ataman des strélUzj nous fait assister au supplice d*un héros imaginaire, et qui semble uniquement la personnification de la révolte; mais beaucoup d'entre eux se considéraient comme des martyrs de la cause nationale, et le trépas de ces gens du peuple fut tout aussi noble qu'aurait pu Têtre celui d'u^i « grand-boïar. » Le strélitz Orlof, qui devait faire souche de princes, écarta fièrement Pierre le' Grand du billot qui , lui était destiné. Pendant que leurs femmes les suivaient en chantant déjà, suivant Tusage national, les lamentations futièbres, eux non plus « ils ne s'hnpailièrent p^s. devant le tsar. »

c' Il va, le jeune homme, il ne recule pas, — il regarde fièrement tput.leipQi^de, — il ne s*h^mil^epas d^anl le Isar, — ^n aVant marche le^, bourreau terrible, — dans ses mains la. hache ifjanchante ; — derrière Tataman, son père et sa mère, — son père et sa mère etsajeuna^éppuse. — A, travers leurs sanglots ils s'ccrjent:

— « 0 toi, notre cher enfant 1 — humilie-toi devant le tsar,— accuse-toi de. ta faute, — le tsar peut-être te pardonnera, — laissera ta tête suf tes fortes épaules. » — Le cœur du jeune homme s?endurcit, — il se raidit, il résiste au isar, — il n'écoute ni son père, ni sa mère, — il n'a pas de pitié de sa jeune, épouse, — il n'a pas de chagrin de ses petits enfants. »

Vient ensuite en 1705 la révolte d'Astrakhan, où d'autres strélitz égorgèrent le voiévode Timoféi Rjevski. Il n'est

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pas le premier gouverneur de la turbulente cité qui ait eu un sort tragique. A qui peut bien se rapporter la chanson que voici : à Rjevski, massacré sous Pierre le Grand, ou à Prozorovski, qui périt sous Alexis ?

€ Sur la rivière notre mère, sur la rivière de la Kama — voguent, naviguent les barques des essaouls. — Dans les barques sont assis les rameurs, — tous bons bourlaks, tous braves du Volga. — Ils sont assis, frères, en beaux costumes; — ils ont des toques de zibeline avec le dessus en velours, — des caftans gris, doublés de damas, — des ceintures en soie d'Astrakhan, — des chemises de taffetas à galons d'or, — des culottes de drap à l'ancienne mode, — des bottes de roussi à bout recourbé. — Ils rament joyeusement, ils chantent des chansons...

« QuVst-ce qui blanchit donc là-bas sur l'eau? — Ce qui blanchit, c'est le pavillon du gouverneur, celui qu'ils attendent et qu^amène le malheur. Le gouverneur d'Astrakhan comprit tout et dit : — < Écoutez, vous tous, bowlaks, hommes libres; prenez mon trésor d'or tant quUI vous plaira, — prenez mes habits de gouverneur^ en étoffes de couleur, — prenez mes objets rares qui viennent d'outre-raer, — prenez toutes mes richesses d'Astrakhan ». — « NonI disent les bons bourlaks, les hommes libres, — ce qui nous est précieux, ce n'est pas ton trésor; — ni précieux ton habit de gouverneur, — ni précieuses tes raretés d'outre-mer, — ni précieuses tes bagatelles d'Astrakhan; ce qui nous est précieux, c'est ta tète». — Et ils coupèrent au gouverneur sa tête rebelle^ — ils jetèrent sa tête dans la mer Volga, — et les bons compagnons firent des moqueries sur elle : — c Es-tu plus heureux, gouverneur, d'avoir été méchant pour nous^ -r- Ahl tu nous battais, nous tuais, nous exilais I — ah I tu tirais sur nos femmes, nos enfants, à nos portes! »

Les cosaques du Don ne se révoltèrent que Tannée suivante. L'occasion de leur Conflit avec le gouvernement fut la défense qu'on leur intima de donner asile aux paysans qui s'enfuyaient de chez leurs maîtres et aux contribuables qui cherchaient contre Timpôt un refuge dans les villages privilégiés du Don. L'empire n'entendait plus que la

« force cosaque » s'accrôt de sa substance. Alors Boular vine, Frolof, Nekrassof, Dranyi, appelèrent aux armes les « amateurs de promenade. » Les insurgés furent d'abord assez heureux : ils égorgèrent le prince George. Dolgorouki, battirent les Russes sur la Liskovata, prirent Tcherkask, menacèrent Azof, le tout en protestant de leur fidélité au tsar, et accusant les voiévodes d'avoir agi « sans son ordre. » Le frère du mort, Vassili Dolgorouki, fut chargé de la répression. Les recommandations clémentes de Pierre et les dissensions des chefs cosaques favorisèrent ses progrès. Au premier insuccès, Boulavine fut égorgé. Dranyi et Frolof s'enfuirent chacun de son côté, et Nekrassof, avec 2,000 hommes seulement, se réfligia dans le Kouban.

On peut se demander pourquoi le héros des chansons sur la révolte se trouve être non pas Boulavine, qui commanda en chef, mais son lieutenant Nekrassof, pourquoi on le fait s'enfuir sur le Dnieper et ,non dans le Kouban, pourquoi on lui donne 40,000 hommes au lieu de 2,000; cependant ce qu'il faut renaarquer dans cette byline, c'est une précision presque historique dans l'exposé des griefs des insurgés. On dirait que le poète s'est contenté de versifier la requête qui fut réellement adressée au tsar par Boulavine en mai 1708. Du reste, dans tous les exposés de ce genre, dans celui des strélitz à Chein en 1698, comme dans celui des Astrakhanais à Apraxine en 1705, ce sont toujours les mêmes griefs qui reparaissent : violation des anciennes libertés, fardeau écrasant des impôts, recrutement militaire, exactions et cruautés des gouverneurs, la foi orthodoxe mise en péril par les Allemands, les attentats aux longues barbes et au costume national, l'infection sacrilège du tabac et autres nouveautés abominables.

« Nekrassof est parti, il a emtneno, — do guerriers, quarante mille hommes, — sans parler des vieux qui ont vieilli, — sans parler

des jeunes qui sont trop jeunes, — sans parler des bâtards et des sang-inélés. — Lo soir donc, ils se sont assemblés, — à minuit, ils ont tiré aux champs, '— au point du jour, ils ont franchi — le glorienx, le paisible Don. — Sur le glorieux fleuve Dnieper, ils se sont arrêtés... — Ce n'est pas une lettré qu'il écrit, — ce n*cst pas avec la plume, avec Tencre, — c'est avec ses larmes qu'il écrit, avec ses larmes brûlantes, — au comte Dolgorouki : — < On a voulu raser aux vieux leur barbe^ leurs moustaches, — on a voulu prendre les jeunes — pour en faire des soldats. — Tu es venu chez nous, sur le paisible Don ; — sans ordre du tsar tu t'es mis — à ravager la contrée; — alors nous avons abandonné — nos biens et notre avoir ; — nous sommes partis de la vallée — où coule le cher, le paisible Don, — nous nous sommes rendus en l'obéissance — du sultan des Turcs ; — il nous a reçus — avec honneur, avec gloire ; — il nous a donné un cheval, — un cheval magnifique, — avec une selle tcherkesse. »

Depuis ce temps, les rancunes contre la Grande-Russie se sont évanouies; une chanson, née sur la terre même de V armée du Don^ prouve que Nekrassof n'a plus été considéré par ses compatriotes, qu'il voulait affranchir, que comme un traître et un renégat.

c Qui, donc, frères, nous a dit — que sur notre père, le Don paisible, — le cosaque Ignatouchka Nekrassof — était devenu un traître? — Comment a-t-il trahi — le service du tsar blanc? — Comment a-t-il été perfide — envers notre souverain?... — Il n'était pas seul à s'enfuir du Don"; — des cosaques le suivaient; — non des vieux, des vétérans, mais de stupides jeunes gens. — Voici le discours qu'il leur fit, — notre traître : — « Cosaques, abandonnez — la foi chrétienne ; — cosaques, embrassez — la foi musulmane... > Noud couperons la tête à Ignatouchka, — sa tète de rebelle; — nous irons de nouveau — servir le tsar blanc. »

Le plus célèbre épisode de cette lutte de Pierre le Grand contre les éléments indisciplinés du monde russe, c'est la trahison de Mazeppa. Celui-ci avait captivé à ce point la

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.coufiaoïcei da tsar q^a^e^ lorsque les polkotmiks Iskra et Kotchoubey déûoncèreni les menées de Fhetman avec Charles XII et Stanislas Lészczinski^ Pierre le Grand refiisa de tes croire : arrêtés comme calomniateurs, ils confessèrent dans les tortures leur prétendu mensonge et furent décapités. Un autre rival de Mazeppa, Fhéroïque aventurier Paleï, lui fat également sacrifié et envoyé en Sibérie. Quand la grande trahison fut enfin découverte, à Kief, à Mpscou, dans toutes les cathédrales de la Russie, au son des cloches et à la lueur des cierges, Mazeppa fut solennellement excommunié, et encore aujourd'hui son nom se retrouve, à côté de ceux des terribles cosaques Stenko Ra- Z4ne et Pougatchef, dans les anathèmes de l'église orthodoxe. Dans les chants de l'Ukraine, en langue petite-russienne, sa trahison est énergiquement flétrie : elle était presque une apostasie, car il avait. fait cause commune avec les Polonais, les^w^, odieux à la fois comme catholiques et comme anciens dominateurs du pays. On l'appelle pan Mazeppa, Mazeppa Veœcommunié et le mîistdmanf . qui a voulu faire le tsar à Moscou. Par contre, son ennemi Paleï, vrai chrétien, vrai Russe, vrai cosaque, est le héros de la situation. Charles XII et l'ataman rebelle viennent d'envahir la terre orthodoxe :

c Ils sont tombés sur les gens du tsar, — ils ont tué beaucoup de gens^du tsar — dans, la ville de Baioûrine-, — ils ont détruit, égorgé — ^ beaucoup. d'hommes et de femmes; — ils ont profané les églises^ — foulé aux pieds les saintes icônes... — Bientôt arrive Siméon Paleï, — lors du grand carême, au printemps, — chez le tsar blanc, dans sa capitale. — Sa lumière, le tsar orthodoxe, — éprouva une très grande joie — d'avoir pour hôte le grand chevalier^ — le chevalier Siméon Paleï . — Quand Mazeppa se douta

— que lui, Mazeppa Pexcommunié, — le malheur le poursuivait,

— il dit alors au roi de Suède — les paroles que voici : — t Mon bienfaiteur, roi de Suède, — toi, mon illustre msûtre ! — si nous ne pouvoiis prendre Poltava, — il vaudrait mieux nous enfuir —

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à^ (j^sspus. la» idHe^de^ Çolt^y;»,-?- de peur, que 1q& Blpscovilcj^ n'aij^nt l$v démence — de nous y cerDer aveo toi. » — c l^éte iqsenaée, l^zeppa! -r n^ai-je pas une armée pour me défendre — et des retranchement^ pour mon nrmée ? — Je puis aller encore chez le tsar blanc, — chez le tsar, dans sa. capitale. » — Le jour de Saint-Nicolas, sous les murailles de Poltava^ — voilà qu apparaît Paleï, — avec lui, le prince Chérémétief. — Alors, et plus vite que cela, le roi de Suède — avec Mazeppa se mit k fuir secrète^ ment. — Tous se sauvèrent àPautre bord du Dnieper.

Le vieil' hetman, réfligié. à Beuder ayec le roi, de Suède et enterré un aa après. à yarnitza, semble a^oir laiesépeu de sympathie dans, cette Ukraine, dont iL futi le dgQQier chef élu :

s Ila.réu89i, MfUEeppa, l!exiH)mqiUR)é, -ttt. à. campor sous.Pq))^a| -r.i«W%.pa$ longtemps loaço^Ao/t^c^i-rr. ne tinre^ntieur c^nq> soïj^ Poltfiva. — s Hpr3: d'ici, qbifais d'^davcîs I *,. a, dit le tsar, d? Moscou; — ils seaont éparpillés comme une gerbe,

c Ou est-il maintenant, ce Mazeppa, — Peonemi-, Kexcommunié? — Où le sort- l'a-t-il- conduit, ce loup, — avec ses louvpteauxt ses hfiçlf^gu0$J —. Des. gens^ di^ent^ qu'à. Bpqder- -7- i( est %rrivé lertheur î^ Mazeppa, — Gr»dft vérité que sikigloir,e.— sj^^t^perr du^eo-purQ pnrte, — Iprsqu^îla^ terrie de Bender — a r.eçu; s,on Qorpsrousulman. »

Il faut, remarquer, au point de vue de l'ascendant progressif de la Grande-Bliissie sur les autres i^atioualités russes au profit, de Tunité, ce double anathème qui vient f{:apper les derniers représentants. du. particularisme méri^ dional. Les dernières tentatives d'indépendance sont cfiXkr damnées comme des trahisons : Nekrassof est maudit dans la terre du Don, Mazeppa excommunié dans les chansons des cosaques de rukraine.

La lutte entre la Russie ancienne et la Russie nouvelle ne se poursuivait pas seuleinent sur la Piace Rouge de Moscou, dans les steppes du Volga, du Don et du Qnlé«

per : elle se continuait au sein même de la famille impé^ riale. Le régénérateur trouvait dans les siens les plus dangereux enilemis de ses créations. Sa femme Eudocie, son beau-frère Abraham Lapoukhine, le tsarévitch Alexis, étaient à la cour môme le noyau d'une coterie réactionnaire.. Aussi quand Pierre le Grand revint d'Europe, son premier mot fut qu'il ne voulait plus revoir une épouse détestée. Elle fut répudiée et envoyée dans un couvent de Rostof. Ivan le Terrible n'agissait pas autrement. Entre les chants du xvi° siècle qui célèbrent la retraite de la tsarine Anna Koltovskoï et ceux du xviii® sur la tsarine Eudocie, aucune différence dans l'inspiration.

« Mon époux inclément m'injurie, — il m'ordonne d'être religieuse : — c Je ne Vaime plus: coupe ta chevelure; — je te prends la soutane; — pour tes cheveux coupes, je te donnerai cent roubles; pour ta soutane, je t'en donnerai mille. — Je te bâtirai une cellule, — toute neuve et toute petite. — On y percera trois fenêtres, — la première sur l'église de Dieu, — la seconde sur la campagne rase, — la troisième sur le vert jardin. . . .

c Devant la cellule passaient les vieux, — les chanteurs errants, les kalikû — Ils virent avec étonnement la cellule : — c Que veut donc dire cette cellule, — et que signifie cette religieuse, — cette religieuse si jeune, — cette religieuse dans la cellule? — Pour quel péché fait-elle pénitence? — C'en est un bien grand, sans doute, qu'elle expie. • — c Hélas! hélas! chanteurs errants! — Avez-vous si peu de sagacité? — Pouvez-vous le demander?.. — C'est le tsar lui-même qui m'a coupé les cheveux, — c'est Pierre l**^ qui m'a donné le froc, — avec sa méchanceté de serpent (*)... >

Nous ne trouvons dans le recueil de Kiriéevski aucun chant qui fasse allusion à Tépisode le plus tragique du

(I) M. Bczsonor (Kiriéevski, t. IX, p. 10»^ dit que, le nom delà tsarine, rappelant au priDce des souvinirs désagréables, pondant longtemps les chansons qui portaient 50n nom furent proscrites.

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règne de Pierre le Grand, le procès du tsarévitch et cette mort mystérieuse sur laquelle les historiens de notre temps en sont encore aux conjectures. La tentation de chanter la mort d'Alexis devait être d'autant plus grande que la littérature populaire sur Ivan le Terrible oflBrait des modèles pour le récit du drame. En 1705, Matféef, ambassadeur de Russie à Paris, écrivait que les ennemis de Pierre le Grand cherchaient à le noircir à la cour et dans Fopinion française. On prétendait qu'il avait voulu faire périr son fils, que Menchikof, chargé de l'exécution, lui avait substitué un strélitz, que le tsar, revenu à la raison, avait été fou de douleur, et qu'alors Menchikof lui avait ramené le tsarévitch vivant. Peut-on méconnaître ici une véritable réédition, à l'usage des ennemis du grand tsar, des vieilles bylines sur Ivan et Feodor l Notez qu'en 1705 rien ne pouvait faire présager une rupture entre Pierre et son fils; c'était dix ans avant la fuite du tsarévitch en Allemagne et treize ans avant le procès, que circulaient en Europe ces malveillantes fictions. Si cette légende avait réellement pris corps dans la poésie populaire, nous devrions avoir quelque chose de fort semblable aux chansons du xvi** siècle qui ont pour titre : le Tsar veut tuer son fils. Mais la réalité est plus effrayante que la légende : le tsarévitch torturé trois fois, déchiré du knout sous les yeux d'un juge inexorable, qui avait cessé de se sentir père, expirant peut-être d'épuisement après cette horrible question, sans que nul des nombreux personnages ofGiciels qui assistèrent à ce drame ténébreux en ait trahi le mystère à la postérité,... voilà qui laisse bien loin les plus tragiques inventions des poètes rustiques.

â^ lA iOJSSIE ÉFTOCnS.

Vï.

LA OtJERÏlE DU NORt). -^ LUTTE CONTRE CÎÉ ARLES Xtt.

Posséder la Baltique était pour la Russie moderne une question vitale; sans la Baltique, ni flotte, ni commerce, ni influence en Europe, ni échange d'idées avec l'Occident, — ni régénération. L'empire demeurait une nation de mougiks : la Russie restait Moscovie. La guerre du nord fut le grand œuvre de Pierre le Grand. Ce n'était pas qu'il eût des instincts de conquérant ; mais la conquête était indispensable à la transformation intérieure. Le guerrier, chez lui, se subordonne au civilisateur.

Pour le peuple, c'était naturellement Charles XII qui était l'agresseur. Il convoitait les belles campagnes rusées. Quel est le peuple qui ne trouve son pays le plus beau de tous et le plus digne d'envie ? Pour le paysan de la Moscovie, la terre suédoise était une région déshéritée dont les habitants jetaient sur la terre russe le même regard de jalousie que le barbare germain sur les vignes dorées de la Gaule ou de l'Italie.

c Le roi de Suède cria d'une voix retentissanle : — c Regardez, mes enfants, du côté de la Suède; — voyez I de noire côté tout est noir et ténébreux; — il fait sombre chez nous, il n'y fait pas bon pour les braves. — Regardez, mes enfants, du côté do la Russie; — Voyez comme en Russie tout est clair et lumineux, — clair et lumineux; un bon pays pour les braves 1 >

Faut-il voir dans la byline du iSonge une preuve de la confiance avec laquelle la nation russe, à la suite de son tsar, s'engagea dans la guerre du nord, ou bien une prophétie faite après coup?

c Pai YQ, mère, en songe, une montagne abrapte; — sur la iiontagne abrapte, un rocher d'une blancheur éclatante; — sur le rocher croissait un épais buisson de cytise; — sur le buisson s'est posé un oiseau, un aigle gorge-de-pigeon; — dans ses serres, il tenait une noire corneille ». Et que dîtlamère à son fils? — « Mon enfant, je vais t'expliquer le songe : — la montagne abrapte, c'est la sainte Moscou; — le rocher blanc, c'est notre château du Kremlin; — le buisson de cytise, c'est le palais du tsa"; — Taigle gorge-depigeon, c'est notre père le tsar orthodoxe; — la corneille noire, c'est le roi de Suède. — Et notre souverain vaincra la terre de Suède, — le roi lui-même sera son prisonnier. »

Ce ne fut pas du premier coup de bec que Taigle gorgede-pigeon terrassa la noire corneille. I^ guerre suédois^ s'ouvre par un désastre. Narva n'est pas nommé dans nos chansons. Le peuple en réalité ne s'aperçut de cette salutaire défaite que par Tactivité dévorante que mit le tsar à la réparer. Pourtant le bruit vague d'un grand échec éprouvé quelque part arriva jusqu'à lui. Ce n'est plus sur les bords de la Narova, c'est sur la Moscova qu'aurait été vaincue l'armée des Russies. Peut-être aussi la chanson du XVIII* siècle s'est-elle altérée par la suite des temps : Narva s'est peut-être confondu avec Borodino, et le souvenir de Charles XII avec celui de Napoléon.

t Dans notre mère Moscou aux murs de pierre — coule une rivière rapide, la Moscova; — sur la live droite est Tarmée du tsar blanc, — du tsar blanc Pierre I*"^; — sur la rive gauche sont les Français (les Suédois?). — A leur tête est leur général; — dans sa main, une lunette d'or, — une lunette d*or, une lunette d'approche. — Il regarde dans la campagne rase, — dans la campagne et sur la mer bleue. •- Ce n'est pas la poussière qui poudroie dans les champs, — ce qui poudroie, c'est Tarmée des Français^ — ils battent, ils exterminent — Parraée dti iÂût blatoc Pierre !•'. — c Madame la tsarine, — cédez-nous toutes les villes du fSftys bas, — toutes les vastes Iles, tous les profonds tacs, — toute» tdé etiffirpAgnes rases, tous tes bois i)iribrenx. »

Heureusement le roi de Suède, suivant Texpression même de Pierre le Grand , alla s'enJizer dans les marais et les intrigues de la Pologne. Le 29 décembre 1701 (vieux style) , Chémérétief battit les Suédois de Schlippenbach à Ehresfer. Ils perdirent 3,500^ hommes sur 7,000 qu'ils étaient. Les Russes se trouvaient en nombre supérieur; mais c'était quelque chose que de vaincre leurs maîtres même à trois contre un, en attendant qu'ils les vainquissent à nombre égal. Ehresfer, cette aînée des victoires russes, ftit célébrée à Moscou par un triomphe à la romaine, où défilèrent les armes, les canons et les étendards conquis. « Gloire à Dieu ! s'écria Pierre, nous pourrons un jour battre les Suédois. » La byline de la Bor taille d* Ehresfer y trop longue pour être reproduite ici, se distingue par une précision historique vraiment remarquable. On y voit, comme dans le récit d'Oustriaelof, le général russe s'avancer de Pskof sur Dorpat, on y retrouve l'enlèvement de 300 Esthoniens commandés par le lieutenantKîolonel suédois Liven, les lacs et les marais de Kannapaeh qui couvraient l'armée suédoise, le rôle important de l'artillerie russe, qui démonta vingt et un canons, enfin l'ordre donné par Chérémétief d'aborder l'ennemi à l'arme blanche. — « Comme ils pleuraient, les soldats suédois ! — comme ils criaient tout en pleurs ! — 0 la maudite infanterie de Moscou, — comme elle multiplie ses charges, ses attaques ! — ah! nous sommes cruellement vaincus. »

Après la défaite du roi de Saxe, son allié, Pierre le Grand avait offert la paix à Charles XIL « J'irai la chercher à Moscou! » répondit l'Alexandre du nord. A cette bravade du roi de Suède, la poésie russe répondit par un défi moqueur :

c La veille du jour de saint Pierre, patron du tsar, - comme retentit la trompette d'or,— comme résonne le clairon d'argent, —

ainsi parla notre përe le tsar orthodoxe : — c Écoutez, écoutez, les princes, les boïars ! — buvez, mangez, faites bombance, — et mettez vos joyeux habits de couleur.

Vous ne savez pas que le roi de Suëdts m^a écrit une lettre. — Il veut venir, le roi de Suëde, dîner chez moi : — C^est nous qui dresserons la t^ble, régiment Préobrajenski, — nous qui mettrons la nappe, régiment Séménovski, — nous qui placerons les fourchettes, régiment Ismaîlovski, — nous qui verserons Thydromel, régiment des dragons, — nous qui servirons les plats sucrés, régiment des hussards, — nous qui ferons le lit, régiment des fantassins! »

Poltava décide la querelle. Il faut bien Favouer, l'imagination populaire ne s'est pas montrée à la hauteur de ce grand fait. Elle ne trouve pour célébrer cette victoire si moderne que les figures devenues banales dans les anciennes chansons. Il y a loin de notre byline à la belle poésie de Pouchkine sur Poltava :

> La bataille de Poltava s'est élevée ; — Tarmée suédoise fait feu — avec les gros engins, les canons; — Tarmée russe fait feu avec les petits engins, les fusils. — Comme une gousse d'ail qui se vide, — se disperse l'armée suédoise. — Le champ suédois fut défriché — avec la poitrine des soldats; — le champ suédois fut labouré — avec les pieds des soldats; — le champ suédois fut hersé — avec les mains des soldats; — le champ suédois fut semé (*^ — avec des têtes de soldats; — le champ suédois fut arrosé — avec le sang des soldats. »

Dès ce moment, les événements se précipitent, et la muse populaire s'étonne des coups foudroyants portés par le vainqueur. Riga, Wyborg, Kexholm, Pemau, Revel, tombent entre ses mains; Charles XII, captif volontaire à Bender, reste sourd à l'appel de son peuple. Le tsar promène sa flotte sur la Neva, le Ladoga, le golfe de Finlande, bravant les tempêtes de la Baltique et déjà mena-

(I) Voir ci-dessus, page 901.

322 LA RUSSIE âPIQUB.

çant Stockholm quMl semble chercher, la lunette à la main, à travers les brumes du nord : « Écoutez , écoutez, matelots y hommes agiles ! — grimpez sur les mâts du vaisseau, — regardez dans les lunettes d'approche : •*- Y a-til encore loin d'ici à Stekdnf »

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