‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 4 sur 66 · PRÉFACE. XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XV

Oogcl prenait dans les veillées du village le sujet de ses Vyi ou Gnomes <*>. La littérature russe arrivait à la perfecti(ya classique sans rompre les racines Tumrridères qui la fixaient au sol national. Les grands poètes et les grands artistes purent charmer en même temps le paysan et le raffiné.

On verra ce que je dois pour ce travail aux grandes collections de cha/nsons épiques qui se sont formées depuis environ quinze ans y à celles de RybniTmfy de Kiriéeoskiy d'HUferding, sans parler des collections de chants lyriques ^ de proverbes y d'énigmes, de contes , de récits {Khoudiahof, Afanasief, Sakharof, Schein, Pypiney Kostomarof, Dahl, etc.), sans parler des collections petites-ru^siennes.

Le texte de ces vieilles poésies soulevait naturellement une infinité de questions mythologiques, historiques, philologiques, littéraires^ qui ont donné lieu à de nombreux travaux, parmi lesquels c'est pour mm un devoir de reconnaissance que de citer ceux de M. Afanasief, dans ses Idées poétiques des Slaves sur la nature, de M. Bezsonof, dans ses commentaires sur les textes de Rybnikof et de Kiriéeoski, de M. Bouslaef, da/ns ses Esquisses historiques d'art et de littérature nationale, de M. Ma:ikof, dan^ ses recherches historiques sur les bylines du cycle de Vladimir, de M. Polévon, sur leur comparaison avec les épopées occidentales, de MM. Stasof et Schiefner sur leurs rapports avec les épopées orientales, de M. Oreste Miller, dans son Essai sur la littérature russe avant les Tatars et dans son étude si considérable sur Ilia de Mourom.

On verra, dans m/i quatrième partie, que l'activité scientifique n'a pas été moins féconde sur le terrain spécial de V épopée petite-russienn^ et que là aussi j'ai à citer des noms qui ho7iorent non-seulemeTit la science russe, mais la science européenne.

(I) Voir ci-dessous ptiurlcs mises en œuvre des bylines sur Ivan, p. 373.

INTBODUCTION

Les études sur les hylines ou chansons épiques de la Russie ne datent guère que des premières années du siècle. En 1804, parurent les Anciennes Poésies russes; la base de cette publication était un recueil manuscrit attribué à un certain Kircha Danilof et formé , vers le milieu du xvin® siècle, de chansons recueillies parmi les ouvriers des établissementâ métallurgiques du gouvernement de Perm, appartenant à Procophii Demidof. Ces chansons eurent alors un grand succès de nouveauté : beaucoup de Russes firent pour la première fois connaissance avec les héros de l'épopée kiévienne, avec le gracieux pince Vladimir, rintrépide Dobryna, Ilia de Mourom et autres pourfendeurs de dragons. En 1818, Kalaïdovitch fit une seconde édition plus complète du recueil de Kircha Danilof: elle

comprenait soixante pièces de poésie au lieu de vingt-cinq ^*>. Dès ce moment, Tattention des savants fut tenue en éveil. On se rappela que dans plusieurs provinces circulaient parmi les paysans un grand nombre de ces cantilènes héroïques ; on se mit à les recueillir et à les publier. De 1852 à 1856, M. Sréznevski éditait des h/Unes qui se chantaient dans les gouvernements d^Olonetz, de Tomsk et d'Arkhangel.

Les recherches de *Rybnikof dans les régions voisines du lac Onega, de 1859 à 1863, vinrent donner à ces études une impulsion nouvelle. On découvrait tout à coup que la Russie avait eu dans le passé une immense littérature nationale, des trésors de poésie populaire qui lui permettaient de rivaliser avec les races les mieux douées de l'Europe . La nation rentrait en possession de ses fastes légendaires. Lorsque Ton vit apparaître sans cesse à la lumière de nouvelles chansons inédites, ou des variantes plus précieuses que les textes déjà connus, il y eut une surprise analogue à celle que produisit chez nous l'apparition des belles épopées françaises qui, vers 1832 ou 1850 ^sortirent tout armées de la poussière de nos bibliothèques. Mais, en Russie, ce n'était pas sur des manuscrits, dans une langue presque morte déjà, que Ton retrouvait ces reliques du passé; c'était de la bouche même du peuple, comme un héritage séculaire, transmis de père en fils pendant d'innombrables générations, que l'on recueillait une vivante poésie. La Russie septentrionale, les bords du lac Onega surtout, forment un admirable milieu épique où la chanson populaire peut se conserver et vivre. Cela tient précisément à ce que cette rude nature et ces rudes habi-

(1) iLcipzicr»en 1819, parut un petit recueil mtïiulé FUrsi Wladimir und dessen fafelTunde, alt-ruitischâ Heldenlieder. Cet opuscule anonyme, apparemment composé par un Allemand établi en Russie, comprend, outre des traductions allemandes de Kircha Danilof, certaines pièces dont les originaux russes ne se retrourent plus.

tants ont mieux gardé leur caractère primitif. Enclins aux superstitions et portés vers le merveilleux, respectueux des vieux usages, plongés dans la bonne vieille ignorance, à tel point qu'un homme sachant lire est une rareté sur les bords de TOnéga, étrangers à toute innovation, n'ayant jamais, dit-on, connu le servage, cette nouveauté qui ne remonte guère, après tout, qu'au xvi* siècle, libres et énergiques, issus d'une race héroïque, descendants des aventuriers novgorodiens qui peuplèrent ces âpres déserts et soumirent les tribus tchoudes jusqu'à l'Oural, les hommes du j^ys septentrional étaient dignes de garder dans leur mémoire et dans leur cœur les traditions de l'épopée nationale. Non-seulement la poésie populaire s'est conservée chez eux, mais elle y a retenu une partie de son énergie créatrice.

Les femmes de la Russie septentrionale chantent encore sur le cercueil des morts les complaintes funèbres, comme firent les reines et les captives d'Homère et d'Eschyle, sur les corps d'Hector, de Patrocle et de Polynice. Les pîevr relises, douées d'une vive imagination ou d'une grande mémoire poétique, mêlent leurs improvisations ou leurs réminiscences aux lamentations de la famille, sur « le brillant soleil qui a disparu de l'autre côté de la montagne. » C'est dans ce pays que M. Barsof recueillait, il y a trois ans, ses Chants funèbres des pays du Nwd <*>. On cite une jeune fille qui improvisa assez récemment une si belle complainte sur la mort de son frère qu'elle est devenue célèbre dans tout le pays, et qu'elle se répète avec quelques modifications dans tous les cas analogues.

Les découvertes que Rybnikof fit en ce pays privilégié, étonnèrent tellement qu'elles inspirèrent quelques doutes. Comment aurait-on pu ignorer si longtemps de telles richesses ? Comment un seul homme avait-il pu en si peu

(I) Pritchitaoia siévernago kraîa, Moscou, 4879.

d'années retrouver toute une littérature disparue, recueillir quatre volumes entiers de documents (^)? C'est assez le sort des grandes découvertes que d'exciter à la fois de vifs enthousiasmes et des méfiances obstinées. Cette fois ce furent les croyants qui eurent pleinement raison contre les sceptiques* Rybnikof prit soin de raconter lui-môme ses nombreux voyages d'exploration, de citer les noms des chanteurs populaires auxquels il devait les diverses bylines, de donner quelques détails sur leur caractère et leur genre de vie, d'exposer les difficultés de tous genres qu'il avait rencontrées dans cette tâche.

C'est dans l'hiver de 1859 à 1860 que Rybnikof, employé, à ce qu'il parait, dans les usines impériales de Petrozavodsk, commença à recueillir les monuments de la poésie nationale. Pendant longtemps il n'avait eu à transcrire que des chants dé danse ou de mariage, des lamentations funèbres, des complaintes religieuses {doukhovnia stïkhî). Il s'était rendu à la foire de Choungsk où on lui avait raconté que se réunissaient ordinairement beaucoup de kaliéki ou chanteurs de cantiques spirituels ; mais depuis 1850 la police s'était mise à les traquer et leur interdisait de psalmodier sui^la voie publique. Pourtant à la prière de Rybnikof les autorités locales réussirent à trouver deux de ces Aaliéki. Il écrivit sous leur dictée un certain nombre de doukhovnia stiki. Il obtint des autorités locales que ces pauvres diables ne fussent plus persécutés et les kdliéki reparurent sur les champs de foire. C'était le premier bon office que rendait à la muse rustique la science nationale. Jusqu'à présent Rybnikof n'avait eu affaire à aucun chanteur de hylines : il savait seulement par ouï-dire qu'il en* existait dans le pays ; à Choungsk, où il avait établi son quartier-général, il ne put

(i) Pi9$ni$ol>rannyia Bybnikovim, 4 vol. iii-«, Moscoa, Petrozavodsk et S. Pétersbourg. 1864-4867.

obtenir aucun renseignement précis. Personne à Choungsk ne s'intéressait aux bylines ; les tchinovniks (employés et fonctionnaires), regardaient une telle curiosité comme oiseuse ; les marchands ne s'occupaient que de leurs affaires ; Choungsk était déjà une localité de mœurs trop modernes pour qu'on y eût conservé le goût et Tintelligence de ces vieilles chansons. Beaucoup de Russes étaient prévenus contre ce genre de littérature par leurs scrupules religieux. L'église ne défendait-elle pas de a chanter des chansons sataniques et de scandaliser son prochain ^•>. » On parla cependant à Rybnikof d'un tailleur ' de Poudoje, qui portait le sobriquet de Boutylka (la bouteille) et qui errait de village en village dans tout le pays au-delà de l'Onega , travaillant de son métier et chantant des bylines. C'était donc de l'autre côté du lac qu'il fallait chercher ce bienheureux pays où avec les mœurs antiques s'était conservé le goût des choses héroïques. Pour se rencontrer enfin avec Boutylka, Rybnikof franchit l'Onega, deux fois au cœur de l'hiver, en le traversant sur la glace, une fois en été dans une mauvaise barque. Il se passa près de deux ans avant qu'il pût mettre la main sur le chanteur vagabond.

En 1860, Rybnikof fut chargé par le gouvernement de la province de recueillir des matériaux pour la statistique du pays. Cette mission administrative facilitait la tâche scientifique qu'il s'était donnée : elle lui permettait d'étudier de plus près la manière de vivre des paysans, elle constituait d'ailleurs une espèce de congé qui l'autorisait à dépouiller tout caractère officiel. Or, le paysan de FOnéga a une certaine défiance, une certaine crainte du fonctionnaire ; il s'imagine toujours que l'homme du gouvernement vient là «pour quelque affaire qui le concerne. ï>

(!) Voir le DofnoitroX oo Economie domestique du pope SUtestre, rtiiinOnler d'Ivan le Terrible.

Rybnikof répudia le frac de ichinovniA pour revêtir le costume national russe, c'est-à-dire le long caftan bleu et les grandes bottes recouvrant le pantalon, costume qu'affectionne la classe des marchands et qui est une sorte de compromis entre les habillements orientaux proscrits par Pierre le Grand, et Thabit occidental. Mais Thabit ne suffit pas : il faut en outre inspirer confiance par un certain respect des idées du paysan et de sa manière de vivre. Sous ce rapport Rybnikof pouvait passer pour un fervent.

Un beau matin de mai il se rend au havre de Petrozavodsk et se met en quête d'un bateau pour Poudoje. Il rencontre là beaucoup de gens qui venaient de Poudoje, de Poviénets et du pays « au-delà de TOnéga ». A peine attendaient-ils que la glace fût rompue : ils bravaient les hasards de cette périlleuse navigation pour renouer les communications interrompues par le long hiver et venir échanger leur poisson et leurs œufs contre une provision' de farine. Rybnikof trouva une barque qui repartait pour le rivage où il voulait se rendre. Cette barque fangeuse, avec ses voiles rapiécées, ses rames grossières, n'avait rien d'engageant. C'était presque risquer sa vie que s'y confier : l'Onega est très-orageux. Rybnikof pourtant ne semble pas avoir hésité : c'est la bonne mine du patron qui le décide : il devine en lui un gai compagnon, disposé à causer. Il part ; mais les vents étant contraires, les rameurs épuisés abordent dans une île déserte, boisée et marécageuse, à douze verstes seulement du point de départ. On s'abrite sous un mauvais hangar, asile ordinaire des navigateurs las ou malheureux, qui était déjà plein de gens échoués là de divers côtés. Rybnikof se couche sur un sac près du feu de bivouac et fait contre fortune bon (cœur. La fortune le récompense de tant de résignation.

« Je m'étais endormi, raconte-t-il, sans m'en apercevoir. Je fus réveillé par des sons étranges. Jusqu'alors j'avais

entendu beaucoup de chansons et de cantiques spirituels ; mais cette mélodie m'était inconnue. Pendant longtemps j'hésitai à m'éveiller, à prêter Toreille pour distinguer les paroles du chanteur : j'étais trop heureux de rester sous une impression si nouvelle pour moi. En entr'ouvrant les yeux je vis assis à deux ou trois pas de moi , un paysan à chevaux gris, avec une barbe blanche et touflfùe, des yeux éveillés et un air de bonne humeur. C'était lui qui chantait: assis sur des écorces auprès du feu presque éteint, il s'adressait tantôt à un de ses voisins, tantôt à un autre et sa chanson était parfois interrompue par des rires. Quand il l'eut finie, il en commença une autre ; c'était celle de Sadko, le riche marchand <*). On pense bien qu'en un instant je fus sur pied. Je priai ce paysan de répéter ce qu'il venait de chanter et je me mis à écrire sous sa dictée. »

Rybnikof était maintenant sur la trace de ce qu'il cherchait. Il trouvait enfin un chanteur de bylines; on allait lui en indiquer d'autres : sans doute, dit-il, «j'ai souvent entendu par la suite des bylines remarquables ; je me souviens de maints beaux airs anciens ; je les ai entendus de chanteurs qui avaient une voix excellente et une diction admirable ; mais je dois le dire en vérité ; jamais je n'ai éprouvé une impression aussi vive que celle que produisirent alors sur moi d'assez médiocres variantes, chantées par la voix cassée du vieux Léontii, dans l'île déserte de Chouï. »

Le savant avait gagné la confiance de ses compagnons de bivouac. Toute la nuit la conver^tion fiit des plus animées. Les paysans parlèrent librement des croyances, des superstitions, des vieilles coutumes de leurs villages : « en peu de temps, continue l'auteur, je pus me faire une idée de toute la démonologie d^outre-Onéga. »

(1) Voir plus loin, sur la légende de Sadko, le chapitre intitulé Cycle de Novgorodla^^rande.

Le" vieux Léontii, qui repartait avec ses compagnons pour Taiitre bord du lac, offre à Rybnikof de continuer le voyage dans leur barque. Celui-ci accepte avec enthousiasme cette proposition : il se trouvait dans le milieu poétique qu'il avait cherché, pourquoi le quitter? Léontii chante pendant toute la traversée, tantôt pour donner du cœur aux rameurs, tantôt pour amuser les femmes, tantôt pour faire entendre à Rybnikof quelque byline qui lui revient à la mémoire. On continue le voyage d'ilôts en ilôts, sans oublier le Moine, ce dangereux banc de sable qui dans les jours de tempête a vu périr bien des barques. On arrive enfin au village de Sérédko. Une bonne femme prend le sac de Rybnikof et le laisse tomber. Un juron échappe à ce dernier; « Le diable t'emporte, je te l'avais bien dit.» — « Ah, mon pigeon, dit la vieille, mon beau soleil, pourquoi dis -tu pareille chose? Il n'est pas convenable à un voyageur d'invoquer le diable. » On exphqua à Rybnikof qu'il existait en effet dans le pays une superstition qui attribuait un pouvoir terrible à la malédiction d'un voyageur. Un étranger vint un jour à passer, raconte la tradition; les pêcheurs lui firent une petite place auprès de leur feu de bivouac, mais négligèrent de lui ofltir une part de leur maigre festin : « Je vois, dit l'étranger, que vous n'avez guère de poisson : ce sera toujours ainsi. » Il dit, se leva et disparut. Depuis ce jour on ne prend plus de poisson dans la baie et les pêcheurs sont obligés d'aller au loin. Les traits curieux, dont abonde le récit de Rybnikof, aident à faire comprendre dans quel milieu social s'est conservée et se conserve encore la poésie héroïque de la Russie.

Près de là vivait un chanteur de bylines célèbre dans tout le pays, Troflme Rabinine. Rybnikof pria son nouvel ami Léontii de le conduire chez lui. Mais Léontii l'avertit que l'h'omme était fier, que sienne l'y préparait d'avance, on n'obtiendrait rien de lui. Pourtant l'entrevue eut lieu : Rabinine refusa d'abord de chanter, pour ce motif que

c'était jour de jeûne. Bon pour les cantiques spirituels, mais les bylines sont chants profanes, Rybnikof s'efforce de vaincre ces scrupules ; une conviction ardente devait animer les paroles de cet admirateur des épopées rustiques : « Dans les cantiques^ dis-je à Trofime^ on chante les saints personnages pour Tédification des auditeurs ; dans les bylines, on célèbre l'antiquité la plus reculée , les anciens princes, les héros de la sainte Russie. Tu sais toimême qu'à la fin des bylines on dit toiyours : « A la mer bleue, pour qu'elle |soit calme, à tous les gens de bien, pour qu'ils écoutent. » Trofime se laissa convaincre et Rybnikof fut bien payé de sa peine.

« La mélodie des bylines, dit-il, est assez monotone; la voix de Rabinine, qui a au moins soixante^^inq ans, n'est pas très-sonore; mais ce qui est admirable, c'est le talent avec lequel il donne à chaque vers toute sa valeur. Plus d'une fois j'ai jeté la plume, j'ai écouté avidement le récit, sauf à prier ensuite Rabinine de répéter ce qu'il avait chanté, et même alors c'était avec regret que je me mettais à écrire. Où Rabinine avaitril pu prendre cette diction magistrale qui mettait chaque image en lumière, donnait à chaque mot sa valeur propre ? d

La science de Rabinine est hautement prisée de ses compatriotes. Quand il prend place dans une barque, on le dispense de ramer ; quand son tour est venu, il y a toujours quelqu'un qui saisit l'aviron à sa place : « Viens avec nous, lui disent les pêcheurs, nous travaillerons pour toi ; raconte-nous des histoires, jamais nous ne nous lasserons de t'entendre. »

Après Boutylka, qui est un tailleur vagabond, après Léontii, qui est un journalier, après Rabinine, qui est un pêcheur, bien d'autres types de chanteurs défilent dans le récit de Rybnikof. Voici le vieux Kousma Romanof, qui est aveugle, qui essaie par une coquetterie singulière, de dissimuler une partie de ses 90 ans et qu'Hilferding

retrouvera plus tard en bonne santé ; voici Térentii Jévlef, qui fuit le monde et qui vit à Técart comme un sauvage sur un champ qu'il a défriché ; voici Pierre Komilof , encore un aveugle ; voici Bogdanof, un paysan madré, mais de courte mémoire, qui essaie de tromper le savant en fabriquant des bylines avec les vers épars qu'il se rappelle; voici Nikifor Prokhorof qui chante pendant deux soirées entières, pendant que sa cabane s'emplit des voisins accourus; voici André Sorokine, l'aubergiste, dont les bylines sont les plus complètes et dont les variantes présentent les traits les plus archaïques.

Dîins un village, Rybnikof est presque obligé de chasser à courre un chanteur. Celui-ci, en voyant arriver un étranger qui avait l'air d'un fonctionnaire, était sorti par sa porte de derrière et se sauvait du côté du bois. Rybnikof le poursuivit à cheval, lui coupa la retraite et riant aux éclats de l'aventure, essaya de le rassurer. Le paysan lui avoua que pour certaine affaire de forêt brûlée, il craignait en effet une visite des tchinovniks. Mais une fois calmé, il s'assit à terre à côté de son vainqueur et ne se fît pas prier pour chanter ce qu'il savait.

C'est dans sept ou huit communes, au plus, du rivage oriental de] l'Onega que Rybnikof et d'autres après lui ont retrouvé vivantes les traditions poétiques. Là presque tous les paysans savent quelques bylines ; les femmes ellesmêmes chantent ce qu'elles appellent les vieilles histoires de femmes (iabyi starini), où les femmes jouent en effet un rôle plus important et qui, sans perdre tout à fait le caractère épique, touchent cependant au fabliau: telles sont les aventures deTchourilo, de Khotène Bloudovitch, d'Ivan Godînovitch, de KastrioukTemroukovitch, beau-frère du tsar, de Grichka le défroqué et de Marina. Rybnikof cite un trait qui montre bien l'intérêt que chez tout le monde excitent les bylines, et combien cette poésie a gardé encore de vitalité. Nikifor Prokhorof racontait l'aventure du héros Ilia, au

moment où sou ennemi et son fils, le Fauconnier, va lui ôter la vie; un des nombreux spectateurs prit alors la parole pour rappeler, plutôt à l'étranger qu'à ses compatriotes, cette circonstance qu'Ilia « ne devait pas mourir en bataille. » Sauf dans ces régions privilégiées, on peut dire que la poésie héroïque a perdu du terrain, même dans le gouvernement d'Olonetz. A Petrozavodsk, les anciens du pays racontaient à Rybnikof que cinquante ans auparavant c'était une coutume dans cette petite ville, non-seulement parmi les bourgeois et les marchands, mais même parmi les tchinovniks, de se réunir le soir pour entendre chanter des byliues; depuis, cette littérature nationale est tombée dans l'oubli et l'indifférence ; il n'y a même plus de chanteurs dans le pays.

Il est intéressant de savoir comment les pièces les plus anciennes, dont la formation presque spontanée remonte au XII* siècle et peut^tre même au xi% ont pu se conserver jusqu'à nos jours. Rybnikof ne paraît pas avoir trouvé trace dans le pays de corporations de chanteurs, analogues à celles de la Petite-Rtissie. Les bylines sont transmises simplement par les anciens aux plus jeunes. Ainsi André Sorokine tenait de son père cette science précieuse qui ne contribuait pas peu à achalander son auberge. Rabinine avait appris ses bylines, les unes de son oncle Ignace Andréef, les autres d'un certain Eokotine qui était aubergiste à Saint-Pétersbourg, et qui avait formé un recueil manuscrit de chansons; d'autres enfin d'un personnage fort original, le pêcheur Ilia Eloustaflef, dont le souvenir est encore vivant à Kiji. Il était le premier conteur de tout le gouvernement d'Olonetz : quelquefois on se réunissait un certain nombre autour de lui et les paysans lui disaient : ce Voyons, Ilia, chante-nous une byline. — Donnez-moi nne poïtirie , et je vous chanterai une byline. » Le plus riche de la bande donnait la pièce de monnaie demandée, et il commençait à chanter. Comme

héritier de son trésor de poésie, il laissait après lui Jef son flls, qui eut lui-même pour flls Térentii Jevlef : voilà donc toute une dynastie de chanteurs que nous pouvons suivre pendant trois générations. Mais comme Ilia chantait en public, il était devenu en quelque sorte un chef d'école; outre ses héritiers naturels , il eut parmi ses élèves deux hommes surtout qui lui font honneur, Kouzma Romanof et Rabinine, qui passe aujourd'hui pour le premier du pays.

Nous venons d'employer tour à tour le nom de chanteurs |et de conteurs. Aucune de ces deux expressions n'est absolument exacte. Le chant des bylines est moins un chant qu'une déclamation musicale. Les chanteurs portent le nom de skazUéliy qui proprement signifle conteurs. A la différence des kobzars de la Petite-Russie, ils ne s'accompagnent d'aucun instrument. Pourtant le souvenir d'un autre temps, où sans doute on s'accompagnait du rebec ou de la gouzday revit dans cette expression : jouer une chanson. Les airs des bylines présentent une certaine monotonie. Ce sont les nuances du débit qui leur font produire tout leur effet. Tantôt le même récitatif est « très-gai s'il s'agit de Stavre le musicien, mélancolique s'il s'agit de Potyk, solennel si l'on en vient à Volga et Mikoula». Mais au fond Rabinine, par exemple, n'a guère que deux airs, son rival Kouzma Romanof que deux ou trois. Quant à les noter, c'est chose presque impossible : Rybnikof l'a essayé et n'a pas réussi; des spécialistes après lui n'ont pas été plus heureux. Nous verrons que la notation des airs petits-russiens offre la même difficulté.

D'après le récit de Rybnikof, il semble bien que les skazUéli ne font pas de leur chant un métier. Us chantent pour divertir et égayer leurs compatriotes qui leur rendent en échange quelques menus services. L'exemple d'Uia Eloustaflef et de sa poUine ne prouve rien ; son meilleur élève Rabinine se défendait de rien accepter de Rybnikof; celui-ci lui ayant fait im petit présent, il lui en offrit

un autre d'égale valeur. Il n'y a du reste rien d'établi à cet égard ; tantôt les shazitéli refdsent l'argent ; tantôt ils l'acceptent , soit comme indemnité du temps perdu, soit comme récompense de leur peine. Une bonne femme qui savait des Mbyi stariniy fit même son prix d'avance.

Il faut se garder de confondre les skazUéli et les Aaiiékî, auxquels Rybnikof s'était d'abord adressé. Les premiers chantent pour leur plaisir ou celui de leurs amis; les seconds font de leur talent un gagne-pain; ils errent de village en village, de foire en foire et parcourent ainsi plusieurs gouvernements. Les premiers redisent des bylines, les seconds ne savent guère que des cantiques spirituels. Ceux-ci sont presque toujours des estropiés, des aveugles, de pauvres diables.

Les haliéki s'en vont « sur la route, la large route, » par les iiameaux et les villages, chantant ce qu'ils savent, apprenant de nouveaux chants^ et à chaque pas dépensant et accroissant leurs richesses poétiques. Dans la belle galerie qu'a formée à Moscou un simple particulier, M. Trétiakof, et qu'il a, par un patriotisme bien entendu, uniquement composée d'œuvres russes, une toile de Prianichnikof représente les hdliéki pérçkhojié. Il sont là, deux pauvres diables, que conduit un enfant, appuyés sur leur bâton d'aubépine, la tête nue, brûlés par l'ardent été russe, l'un borgne, l'autre aveugle comme l'Homère de la légende et vénérable par cette barbe blanche qui fait de tout vieux paysan une manière de patriarche, le pantalon en loques, les pieds nus, poudreux, endurcis par un éternel vagabondage. Arrêtés devant une chaumière, ils chantent en chœur leurs plus beaux airs.On voit qu'ils sont las, qu'ils ont faim et soif. Ils espèrent « l'aumône qui sauve, — pour l'amour du Christ^ le tsar du ciel, — pour l'amour delà sainte mère de Dieu^*).»

(1) Voyez la Chanton du quarante kaliki dans le fascicule III. p. 8S, du recueil Kiriéevski, qui marque comme une transition entre les kaliki héroïques des anciens ftffes elles fta/tAt souffreteux de notre temps.

Ils donnent leur chansons pour un peu de pain. En les écoutant^ les enfants arrêtent leurs jeux, les jeunes femmes se prennent à rêver.

Dans une chanson que colportent les kaliéki, ils expliquent à leur façon comment a pris naissance leur corporation. Elle a une sainte origine et c'est une mission divine qu'ils ont reçue,

a C'était au milieu de Tété brûlant, la veille de T Ascension du Christ; la confrérie des pauvres était tout en pleurs : Hélas ! Christ, tsar du ciel, à qui nous laisses-tu ? à qui nous confles-tuî qui voudra nous nourrir ? qui nous donnera les vêtements et les chaussures, nous protégera contre la sombre nuit? » Et le Christ, le tsar du ciel, leur dit : <( Ne pleurez pas, confrérie des pauvres, je vous donnerai une montagne abrupte, une montagne d'or. Vous saurez bien la posséder, la partager entre vous; alors vous serez rassasiés et contents, habillés et chaussés, protégés contre la sombre nuit. » Et Jean Bouche d'Or prend la parole : « Christ, tsar du ciel, permets-moi de dire un mot, pour la confrérie des pauvres, des malheureux. Ne leur donne pas une montagne d'or ; ils ne sauront pas la posséder, ni prendre l'or, ni le partager entre eux. Bientôt découvriront cette montagne les princes et les boïars, bientôt les évêques et les puissants, bientôt les marchands. Ils leur prendront leur montagne, leur montagne d'or ; ils partageront l'or entre les princes et les riches, ne laisseront rien aux pauvres diables. Il sera l'occasion de maint massacre, de maint égorgement, et les pauvres n'auront rien pour vivre... Donne à la confrérie des pauvres ton saint nom. Ils s'en iront par le monde, ils glorifieront le Christ , ils te loueront à chaque heure ; alors ils seront contents et rassasiés, habillés et chaussés, protégés contre la sombre nuit. » Et le Christ, le roi du ciel dit : « Très-bien, Jean Bouche d'Or ! Tu as su dire ton mot pour la confrérie des pauvres; pour toi voici

une bouche d'or. » Et nous, nous chantons : <c Alléluia ! » Ce que célèbrent les kaliékiy ce sont les miracles de saint Nicolas, la chasteté du beau Joseph, le martyre de saint Georges le Brave, ou les terreurs du jugement dernier. Mais c'est* aux skazitéli qu'il faut demander les hauts feits d'Uia de Moarom et des bogatyrs de Kief. Or, nous Tavons vu , ils restent sédentaires dans leurs villages de rOnéga^ occupés surtout de pêche et d'agriculture.

Rybnikof avait répondu aux doutes et aux défiances par un récit détaillé de ses recherches. Le récent voyage d'Hilferding dans les régions de l'Onega vient d'ôter tout prétexte aux sceptiques. Dans les mômes villages et de la bouche des mêmes chanteurs, il a pu recueillir 318 chansons dont beaucoup sont des pièces nouvelles ou des variantes inédites <*).

Pour avoir une idée de l'ardeur qu'apportent les savants russes à l'étude de ces antiquités nationales, il faut suivre Hilferding, en juin 1871 , dans ses explorations à travers les sauvages régions de l'Onega. « Il y avait longtemps, écritril, que je me proposais de visiter notre pays septentrional ; je voulais voir ces populations qui en sont encore à la période de la lutte primitive contre les rigueurs de la nature ennemie. Ce qui m'attirait surtout dans le gouvernement d'Olonetz, c'était le désir d'entendre au moins un de ces admirables rhapsodes qu'y a trouvés Rybnikof; mais, considérant que le recueil de Rybnikof est le fruit d'un séjour de plusieurs années dans le pays et que

<i) Onêjtkia byliny zapiêonnyia A, F, Uilferdingom, Sftlnt-Pétersbourg, i87<, fllDdin-8.

16 LA RUSSIB ÉPIQUE.

moi-même je ne disposais que de deux mois seulement, je n'imaginais pas d'abord pouvoir rien y faire de sérieux. Je ne voulais que me donner la satisfaction personnelle de voir quelques chanteurs de bylines. Un hasard heureux amena bientôt le touriste à devenir un collectionneur». Ce hasard heureux, c'est la rencontre du rhapsode populaire Jef Érémief. Hilferding est tout surpris de lui entendre débiter une pièce de vers , la plus complète et la plus archaïque qu'il eût encore trouvée; sur la Circé russe, Marina. Jef Érémief était un schismatique, \mrasholniky et jusqu'alors on avait. cru que ces dissidents ne chantaient pas de bylines. C'était une mine d'or que le savant venait de découvrir, une source inépuisable de chansons inédites. Dès ce moment, Hilferding n'a plus un jour de repos. Le voilà qui se met à la recherche des chanteurs et des chanteuses, qui se fait cahoter par des chemins impossibles dans des véhicules horriblement primitifs. En moins de deux mois, il visite plus de trente villages, entend soixante-dix rhapsodes, parmi lesquels il retrouve un assez grand nombre de ceux qu'avait déjà entendu Rybnikof ^*>. Il écrit sous leur dictée les chansons qui forment un énorme volume de 1,336 colonnes.

Le bruit de ses libéralités, sa réputation de bonté, s'étaient répandus au loin. De cinquante verstes à la ronde, les aèdes rustiques accouraient à son quartier-général; souvent ils étaient obligés d'attendre leur tour d'audience un ou deux jours. Pendant ce temps, Hilferding, sous la dictée de l'un d'eux, écrivait des bylines «jusqu'à complet épuisement physique. » Ce rude et passionné labeur a peutêtre abrégé ses jours : l'année suivante, en juin 1872, il était enlevé à sa famille et à la science.

(I) Dant le recueil d'Hilferding on trouvera le portrait de deux rfaapt odes auxquels Rybnikof et lui doivent beaucoup de chansons ; Trofime Rabinine et Vassili Ghtcbégolénok, deux types trèi caractéristiques, à la fois énergiques, tranquilles et intelligents du paysan de la Russie septentrionale.

Dans le récit qu'il nous a laissé de son dernier voyage, ce qu'il y a surtout de touchant, c'est sa vive sympathie pour les habitants du pays septentrional qui mènent une vie si dure dans cette nature marâtre. « La situation matérielle de l'habitant est encore tolérable sur les bords de rOnéga, parce qu'il reste en communication avec Saint- Pétersbourg; mais plus loin vers le nord et vers l'est, on ne voit que la forêt, la forêt et le marécage, et encore la forêt. Les lacs dispersés dans le pays servent tout au plus à faire communiquer entre eux les villages et les hameaux. Le climat y est tel que le sol y refuse tous les produits sans lesquels nous n'imaginons pas que le paysan russe puisse subsister : on n'y trouve ni chou, ni sarrasin, ni concombre, ni oignon. L'avoine préparée de diverses manières y forme la base de la nourriture. » La charrette nationale des Russes, la télègue est inconnue en ce pays : elle devient impossible sur ces landes marécageuses. Même en été, on y voyage dans des espèces de traîneaux. Pour les transports, on se sert d'une sorte de tombereau avec deux roues de^ bois, de forme polygonale plutôt qu'arrondie.

Hilferding sait inspirer confiance aux dissidents, si longtemps persécutés, et que la vue d'un habit bourgeois suffisait à rendre muets. Il prend le parti du pauvre paysan contre les tracasseries de l'administration forestière. Il sait combien ce sol est avare : la maigre'moisson ne peut mûrir que dans les terres récemment défrichées, fécondées par la cendre des sapinières incendiées. Fautril donc, pour protéger la forêt contre les défrichements, faire mourir de faim l'habitant? Il cause familièrement avec les chanteurs, s'informe de leurs affaires, de leur famille, de leur village. Il tient à connaître le milieu dans lequel ils ont vécu : ces renseignements ne sont^ils pas d'ailleurs indispensables, si l'on veut être fixé sur l'origine et la transmission des bylines? Hilferding a pu constater une

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foi£ de plBS qne la poésie {lopalaire est bien la propriété exclusive du peuple : tous les rhapsodes qu^il a entendus sont des paysans. On lui avait bien parié d'xm saerisiai» et d'un diacre : il s'est inouvé que ces demi^boui^eois ne connaissaiœt que des contes ou des cantiques spiritoelt^ mais ne savaient pas de bylines. Presque tous les fiiToris da la muse sont complètement illettrés ; sur soixante-dix rhapsodes, Hiiferding n'en a trouvé que cinq qui euesent quelque ini^uetion. U a plaisir à louer leur désintéressement* Un jeune paysan retournait chez lui enchanté de la générosité du savant et disait à haute voix « qu'il se garderait bien à l'avenir de laisser échapper une byline et qu'il en apprendrait le plus possible ^ puisqu'il voyait que cd^te connaissance avait son prix. » Les chanteurs ne comprennent pas toujours ce qu'ils chantent : la langue a vieilli et plus d'un vers s'est altéré. Si on leur demande compte d'une expression singulière ou d'un passage obscur, ils répondent invariablement : « Cela se chante ainsi, » ou bien : « Les anciens chantaient ainsi; nous ne savons ce que cela veut dire. » Aucun détail merveilleux ne leur semble incroyable ; ils admettent très-bien qu'Ilia de Mour(Mn ait pu brandir une massue de 1,600 livres ou tuer d'une «eule fois 40,000 brigands. Ils pensent simplement que les hommes étaient plus forts en ce temps-là qu'aujourd'hui. Ce qui prouve la ténacité de la mémoire populaire^ c'est que le paysan de l'Onega continue à chanter les << chtees robustes, » et « la stipe de la prairie )» et <( la plantuneuse campagne, » bien que ces traits de la nature kiévienne ne répondent en rien à la nature qu'il a sous les yeux^ et que de sa vie il n'ait vu un chêne. Il parle de casques, de carquois et de massues d'acier, bien qu'il n'ait même pas une idée de ces sortes d'armes, de « l'aurochs au poil biTun » et du « lion rugissant* » bien que ces animaux qui ont pu exister dans l'ancienne Scythie, lui soient aussi inc(»Lnu8 que les quadrupèdes australiens. Cest grâce à ce

respect pour la tradition <*>, à cette habitude de chanter comme ont chanté les anciens, que tant de traits, inintelligibles pour le paysan, infiniment précieux pour le mythologue et- rhistorien, ont pu se conserver dans les bylines. Le9 labiés épiques ont ainsi passé presque sans altération ^vec les migrations populaires^ des plaines du sud dans les déserts du nord et des temps héroïques aux générations contemporaines.

Dans rintervalle qui s'étend entre Tapparition du dernier volume de Rybnikof et celui d'Hilferding, la Société de$ Amis de la Littérature Russey avait confié à M. Bezsonof le soin de publier les chansons recueillies par Kiriéevski. Les quatre premiers fascicules sont consacrés, comme la grande masse des bylines recueillies par Rybnikof et Hilferding, au cycle de Kief W. Le recueil de KirchaDanilof avait âé formé dans le gouvernement de Perm; ceux de Rybnikof et d-Hilferding sur les bords de TOnéga; celui de Kiriéevski a ceci de particulier qu'il nous offre des chansons réunies sur presque tous les points de la Grander Russie, et même en Sibérie. Il montre comment les bylines ont pu se propager sur une immense étendue et se retrouver pourtant identiques dans. leurs traits essentiels, d'un bout à l'autre des possessions moscovites, partout où retentit la langue grande-russienne. Dans les chansons de rOuéga et de la Sibérie, dans celles d'Arkhangel et de Saratof, on retrouve les mêmes personnages, les méme^ ayratures, presque les mêmes tours et les mêmes expressions poétiques que dans celles qu'on a pu noter dans la Russie <;entrale, à Moscou, à Riazan et à Toula.

(1) Ces scnipnles n'ont pas empêché qu'il ne 'se gUssftt parfois dans les bylines des détails étrangement modernes. C'est ainsi que le héros Volga se change en hermine pour ronger les fUsils du sultan de Turquie. C'est ainsi qu'on voit des héros écrire sur du papier timbré, ou encore, sur le point d'attaquer un dragon ou un géant, braquer sur lui une lunette d'approche.

(i) Pittni sobrannyia Kiriéêvikim. Moscou , 1868'IS74 , in-8 , 40 fascicules ou Tolnmes.

Bien que la plupart des textes d'une même chanson en reproduisent assez fidèlement les données essentielles, on est surpris de la quantité des variantes recueillies. Dans une môme région, les versions d'une même chanson peuvent différer profondément. Hilferding a remarqué que, rien que danç le pays de TOuéga, on peut établir deux groupes bien distincts : les villages du rivage occidental et ceux du rivage oriental du lac ; dans les premiers, les textes sont toujours plus développés ; dans les seconds, toigours plus concis. Dans les premiers, les bylines comprennent quelquefois un millier de vers et les skazUéli y affectionnent le vers de huit ou neuf syllabes; dans les seconds, on évite les répétitions, les digressions, on ne dépasse pas deux ou trois cents vers, et l'on affectionne le vers de cinq ou six syllabes. Étant donné un même système de bylines, il y a encore d'importantes variantes à constater, quelquefois dans le même village, d'un chanteur à un autre, et qui ne portent pas seulement sur des expressions ou des vers isolés, mais sur des développements entiers. Rybnikof croit qu'elles tiennent soit au maître dont le skazUd les a apprises, soit au caractère et presque au tempérament de ce dernier. Par exemple le vieux Kousma Romanof, qui emploie toiyours dans la conversation les expressions les plus courtoises et les plus caressantes, donne le même tour à ses bylines. Le sauvage Térentii Jevlef préfère au contraire les expressions dures et farouches.

Ce qui a le plus contribué à maintenir à peu près intacte, malgré tant de siècles écoulés, cette poésie abandonnée à tous les hasards de la transmission orale, c'est cette salutaire contrainte de la mesure et du rhythme. Mais Hilferding remarque déjà que beaucoup de chanteurs n'en

tiennent qu'un compte médiocre ; au point de vue du respect de la mesure, il distribue ceux qu'il a entendus en trois groupes. Chez ceux du dernier groupe, beaucoup de vers sont boiteux, mais encore ce sont des vers. Quelquefois le vers est tout à fait brisé, on n'a plus que de la prose. C'est ce qui est arrivé pour la belle byline de Sviatogor se couchant dans son cercueil. On dirait un collier de perles dont le fil se rompt tout-à-coup et dont les grains nacrés roulent sur le sol. Quand une byline est pour ainsi dire égrenée, elle devient une pcin/valcMchinay une sorte de conte. Pour être éparpillées, les perles n'ont pas perduleur prix. Dans les pobîfvakhtcMnes, il y a de précieux joyaux historiques et mythiques. Cette transformation de la byline est un fait des plus remarquables. Quand la poésie épique était encore réellement vivante, quand le paysan avait encore le soafi9e inspiré des vieux rhapsodes, rien de plus facile que de refaire le poème détruit. La flamme créatrice était alors dans toute sa force, on pouvait remettre la pàbtfvalchtchina dans le foyer ardent et la forger à nouveau. Maintenant le foyer et la forge sont étemts. Le paysan a encore assez d'oreille pour sentir qu'un vers est faux, mais plus assez de génie poétique pour créer à nouveau.

Une byline peut subir encore un autre genre d'altération, qui porte sur le nom propre. Celui-ci finit par s'altérer à tel point dans la transmission, qu'il devient méconnaissable; quelquefois on le remplace arbitrairement ; plus souvent on finit par le supprimer. Alors la byline sort de la catégorie des bylines vladimiriennes, novgorodiennes, princières, moscovites, pour entrer dans celle des bylines anonymes. Nous en donnons plus loin un exemple, celui de la byline sur le ion compagnon et la rivière Smorodina.

Ce mot de hfline, dont l'étymologie semble être h/lo {a emsté), est assez ancien. Il se trouve déjà dans la Chanson éPIgor qui est du xii"" siècle. Â cette époque, la cour des princes russes était pleine de chanteurs qui s'accompa-

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gnaient de ià gomdây et S. ïhéodose Pechtcherski en ëtait scandalisé. Dans les bylines mêmes nous trouvons des héros qui chantent 5 comme Sadko le marchanda Solovel le roi de mer, Stavre le musicien, Dobryna Nikitich.

M. Bezsonof regrette qu'on ait songé si tard à fixer par l'écriture les bylines. En effets le premier manuscrit que nous en ayons, celui de James Richard, qui ne contient que quelques pièces, remonte Seulement à 1619 ; celui de Kircha Danilof est du xviii* siècle ; é'ei^t de nos jours seulement qu'on s'est occupé activement de recueillir les chants populaires ; si on avait attendu encore une génération, plus d'un skazitel, aujourd'hui octogénaire ou centenaire, aurait disparu emportant avec lui dans là tombe des poèmes de premier ordre.

Il n'y a pas bien longtemps, en somme, que le don divin s'est retiré du peuple : Pierre le Grand a été encore le centre d'un grand mouvement poétique. Sur le roi de Prusse Frédéric n, même s\ir l'invasion française de 1812, nous avons quelques beaux morceaux. Nous voyons que les chansons naissent^ ordinairement presque aussitôt après les événements ; le feux Dmitri meurt en 1606, et treize ans après on peut recueillir des bylines sur son aventure. D'autre part, il ne semble pas que la puissance de trans^ mission, à défeut de la puissance de création, se soit fort affaiblie depuis uû siècle. De notre temps on a collectionné des pièces d'une plus haute inspiration et d'une rédaction phis archaïque que celles qui furent au xviii* siècle réunies par Kircha Danilof. Les variantes de ce recueil manuscrit ne sont pas toujours préférables à celles que Rybnikof ou Hilferding ont naguère retrouvées.sur les bords de l'Onégài On peut dire qu'il n'était que temps de se mettre à l'œttvre ; mais peut-être était-il encore temps.

Que les bylines aient été recueillies au xix' siècle, au xv!!!** siècle ou en 1619> il n'en est pas moins vrai que nous devons absolument et uniquement leur conservation à

]a tradition orale.. Cedt en cela qne Thistoire de Fépopée rosse diffère complètement de la n6tre. En France notre trésor poétique se compose presque entièrement de charir sans de gestes qui nous ont été conservées par les manus* <arits. En Russie» au contraire, on ne peut guère citer qu'un grand morceau d'épopée nationale qui se soit conservé jusqu'à nous par récriture : c'est la Chanson d'Igor. Bn revanche la Russie a des centaines de chansons héroïques avec , d'innombrables variantes; ces cantilènes sont d'une importance capitale; elles permettent de reconstituer toute une histoire légendaire de la Russie, de remonter même à ses traditions mythiques. Peut-on leur comparer ce que nous avons recueilli chez nous en ce genre ? Les Owerziou de la Basse-Bretagne, les chcmts de pauvres du Yelay et du Forez, les poésies nationales du Languedoc et de la Provence, tout ce qui a été recueilli dans ces derniers temps de la bouche de notre peuple ne présentent ni l'antiquité, ni l'intérêt poétique, ni l'importance historique des chansons russes. Parmi celles qui ont été réunies v^nsi 1853, sous les auspices de notre ministère de l'instruction publique, un très-petit nombre supporteraient la comparaison. Je citerai, par exemple, la chanson sur le Maréchal Birtm qui doit remonter au xvii° siècle, et qui rappelle tout à fait les bylines moscovites de la même époque <*>• On peut dire en somme que sans les mar nuscrita nous n'aurions pas eu d'épopée firançaise, tandis que sans la transmission orale, il n'y aurait pas d'épopée rosse.

Toutes les chansons populaires des Russes n'^trent pas dans notre siyet Les cantiques spirituels des Aàliéki, qui font l'ol^et d'une des plus belles publications de M. Bezsonof tiendront peu de place dans ce livre. Nous ne parlerons pas des chansons de danse, de mariage, de flmérailles.

(I) hairucUoiu rtlalmt mM pùisiet pofulakrtf âe la France, Paris, iSM, p. t0.

D'autre part la matière épique, l'histoire légendaire n'est pas enfermée uniquement dans les chansons. Sans sortir de la tradition orale, les jpdbymlchtchines -qui ne sont que des bylines en prose, certains contes historiques et mythiques, complètent souvent et expliquent les bylines. Tels sont par exemple les contes sur Ilia de Mourom, sur Dobrjma, sur Akoundine et sur Vassili Bouslaévitch, les aventuriers novgorodiens, sur Ivan le Terrible et la manière dont la trahison s'est introduite dans la terre russe, sur Pierre le Grand et ses aventures sur les lacs du Nord. Les proverbes^ les énigmes, les chansons de danse et de mariage, renferment également des traits épiques et historiques.

Enfin les anciennes chroniques, celles de Nestor deKief, par exemple, n'ont pas été composées uniquement d'après les documents historiques, fort rares à cette époque. Outre les chroniqueurs grecs qui lui servaient de modèles, outre certaines pièces authentiques comme les traités de commerce entre la Russie et Byzance, l'historien kiévien aVait pour source d'information la tradition orale. Or en ces siècles de vive imagination, la tradition orale conservait plus de traits légendaires que de faits réels.

Dans les récits de Tite-Lîve sur l'arrivée des Troyens, sur Romulus et Rémus, Numa Pompilius et la nymphe Egérie, Tullus et les trois Horaces, Horatius Coclès, la vierge Clélie, Mucius Scévola, les Tarquins et Porsenna, on n'hésite pas à reconnaître aujourd'hui l'écho des cantilènes héroïques, des chansons épiques de la vieille Italie. Ce sont également des traditions^légendaires que nous retrouvons dans les premiers récits de Nestor. Les exploits d'Oleg contre les Grecs ; la vengeance exercée par Olga contre les Drévlianes, meurtriers de son mari; les divers pièges tendus à leurs ambassadeurs; l'incendie de Eorostène au moyen de pigeons et de moineaux, porteurs comme les renards du Samson biblique de brandons allumés; la proposition de mariage faite par l'empereur grec à la vieille princesse ;

la lutte de subtilité qui s'engage entre les deux souverains; plus tard l'histoire de Vladimir et de sa femme Rognéda, dont les projets yindicatiiis rappellent la vengeance de la femme d'Alboin ; le propos de Dobrynaau stget des Bulgares qui portent des bottes et des tribus slaves qui portent des laptis; le combat du champion Péréiaslaf contre le géant des Petchenègues; la ruse des habitants de Bielgorod qui font voir aux députes des assiégeants un puits rempli de Êtrine et un autre rempli d'hydromel, — tous ces traits et bien d'autres encore constituent dans les chroniques de Nestor la part de l'épopée.

Parmi les bylines dont nous aurons à nous occuper, il y a deux catégories bien distinctes à établir. ^ Les unes se rapportent aux traditions les plus anciennes des pays slaves, aux vaillants paladins de Vladimir, prince de Kief, aux hardis aventuriers de Novgorod-la-Grande. Ce sont de beaucoup les plus nombreuses et leur formation remonte évidemment à une époque où le génie populaire était dans toute sa force; ce sont de beaucoup les plus anciennes. Ces bylines qui nous ramènent parfois aux origines mêmes de la Russie païenne et dans lesquelles l'élément légendaire est beaucoup plus considérable que l'élément historique sont la véritable richesse poétique de la Russie. Cest dans ces chansons qu'il faut chercher la trace des anciennes religions slaves et même de la plus vieille mythologie aryenne; ce sont elles qui présentent tant de points de comparaison avec les monuments les plus augustes de notre race, des Védas aux Eddas y d'Homère et du Ramayûna aux IV^ieMiingm et aux légendes celtiques. Elles resteront pour l'historien, pour le mythologue, pour le philologue, un champ fécond de découvertes.

Les chansons de la seconde catégorie forment à proprement parler l'épopée historique des Russes. Quelque hardies que soient ici les fictions du poète, on retrouve toujours à

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leur base quelque fiatit réel plus ou moins altéré; on peut led commenter d'une manière suivie à Taide des chroniques et elles peuvent servir de oommentaires aux monuments de rhistoire positive.

L'épopée tout à fkit légendaire a donné naissance aux cycles des héros pnmitift^ de Kief, deNovgorod'^lMrraUde. L'épopée historique forme le cycle de Moscou; elle se compose d'un assez f^rand nombre de bylines dont l'action a pour centre cette capitale de la Grande-Russie. Elles comnœncent avec la période tatare et se continuent près-* que jusqu'à nos jours.

Deux noms surtout dominent le cycle de Moscou : un héros du xvi"* siècle et un héros du xviii% Ivan le Terrible et Pierre le Grand. Depuis les premiers princes de la vieille Russie jusqu'aux empereurs contemporains ^ les bylines sont toi:û<^^^u^ ^^^ nombreuses pour former oomme un ensemble complet^ une véritable histoire traditionnelle de la Russie, qui naturellement présente avec l'histoire réelle, l'histoire écrite, de singulières divergences.

Mais que ces chansons se rapportent à Vladimir, prince de Kief, ou à l'empereur Nicolas, elles reproduisent éga**^ lement ces procédés particuliers de style qu'on appelle A(h ménquesj bien qu'ils soient communs à toutes les poésies primitives. D'abord les répétitions textuelles, dans la même chanson, de développements entiers. Le poète, après avoir exposé l'action pour son propre compte, la fera raconter plus loin, dans des termes identiques, par quel^ qu'un des acteurs. Si la même action se répète trois fois^ — et le nombre trois est presque sacramentel, *— trois fois de suite le poète l'exposera dans les mêmes termes^ Ce procédé a peu^étre pour effet d'augmenter l'intérêt^ d'accroître l'émotion à chaque répétition nouvelle : mais ce succès du chanteur suppose un auditoire extrâmement neuf.

La peinture des passions n'est jamais bien développée :

CHAKSOm ÉPIQUBB DB LÀ RUSSIE. £7

xm Côrtain ftombré d'expressions eonTBntia^ serrent à exprimer la joie, la douleur, la surprise^ Teiupressemeiit^ répouvante. Les passions se manifestent moins par det discours qne par les actions violentes qu'elles inspirent*

Les éfÂthètes à la fSetçon d'Homère abondent dans ces verd antiques : on saute sur ses pieds rapd$$, on prend son interlocuteur par ses mains blanches, par son anneau d'o;*, on le baisè sur ses lèvres sucifées. Une tôte porte invariablement Tépithète de rebelle^ fût*elle sur les plus honnêtes épaules jdu monde. Le tsar est toujours le ts(»r orthodcfxe, les héros et les brigands sont toujours les bons jeunes hommes, les bons compagnons. On ne sort pas du bois ombreuw^ de la campagne rase, des lacg profonds^ des montagnes crises^ de la mer blew, du soleil rouffe (ou beau : du reste ce qui est rouge est presque toujours beai^ ohe2un peuple primitif ). Les fleuves détiennent la.m^e Volga, ou notre père, le paisible Don. La terre est notre mère, la terre hvmide ; cette épithète ^'humide qui s'applique également au chêne doit avoir un autre sens, celui de fort, rtAuste, imbibé de sucs puissants. Maintes comparaisons sont tirées du loup gris, de l'aurochs fauve, du cygne blam, du faucon lumineux <*> : la voix humaine rappelle au poète la trompette d'or et le clairon d'^rgent. Une des épithètes les plus difficiles à expliquer est celle du vin vert. ^

Un poète rustique n'est pas tenu d'être un géographe de premier ordre. Sa topographie est toujours un peu vague. Les montagnes et les cours d'eau dont il cite les noms ne se trouvent pas facilement sur la carte. Tels sont, par exemple, les monts Sarrasins, les monts de Sion, les Saintes-Montagnes, la rivière Smorodina.

L'épopée ne s'est jamais astreinte . à la majesté, à la

(I) Le faucon a conservé cette épithète de lumineux, parce que dans les Védas AgQi, Indra prennent cette forme. L'oiseau de proie devient alors une Image du feu, de la foudre, du soleil, de la lumière. A. de Gubernatis, t. II, U Faucon,

dignité qu'affecte la tragédie. Elle ne s'est jamais guindée sur cette chaussure gênante qu'on appelle le cothurne. Elle passe librement du sublime au trivial, et du solennel au bouffon. Dans Homère, à côté de scènes comme ceUes d'Apollon dardant ses flèches sur le camp des Grecs, d'Hector recevant les adieux d'Andromaque, de Priam aux genoux du meurtrier de son fils, on voit Achille et Agamemnon s'insulter grossièrement. La lutte d'Ulysse et du mendiant Iros, qui précède de si peu un tragique dénouement, est du comique populaire. Même liberté d'allure dans l'épopée russe : la muse rustique ne dédaigne pas les aventures de&bliaux, les maris trompés ou les amants surpris ; elle aime les expressions proverbiales, et même les mots ranges j comme on dit en russe, c'est-à-dire les gros mots que les pudibonds éditeurs ont été obligés de remplacer par des points. On jugera mieux de ces poésies par les analyses ou les extraits qui vont suivre.

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