CHAPITRE PREMIER LE CYCLE DES HÉROS PRDDTIFS
Les plus anciens personnages de Tépopée russe tiennent de beaucoup plus près à la mythologie qu'à Thistoire. Ce sont des héros non pas d'Homère, mais d'Hésiode, des divinités qui sont à peine dégagées du panthéisme primitif, des forces naturelles dont la personnification n'est pas entièrement accomplie. Les bylines ne nous ont con- ' serve le nom et les exploits que d'un petit nombre d'entre eux : ils sont les débris d'un vaste panthéon, dans lequel trônaient peut-être, à côté des dieux russes, ceux des nations finnoises vaincues, et qui a sombré tout entier à l'avènement du christianisme.
Les sources écrites nous ont conservé les noms de quelques-unes de ces divinités proscrites : Dagh-Bog , dieu du soleil; Yoloss, dieu solaire également, qui, de même qu'Apollon, pasteur chez Âdmète, est devenu à la fois le protecteur des musiciens et des poètes et le gardien des troupeaux ; Péroun, dieu du tonnerre, c'est-à-dire le soleil en lutte contre les nuées et les ténèbres ; Stribog, le père des vents.
Les chansons rustiques, dont sont acco^npagnées les danses
et les réjouissances, célèbrent encore aujourd'hui Did-Lado, déesse de la fiteondité, larilo et Koupalo, personnifications du soleil d'été. Les contes populaires de la Russie ont conservé le souvenir d'une multitude de divinités secondaires : Moréna, déesse de la mort ; Kotchtchei l'Immortel et Moro^, qui sopi le froid de l'hiver ; la Bàba-Fa^aySorte d'ogresse qui semble une image de la nuit qi de la tempête; le Roi de la mer, qui tient à la fois du Pluton et du Poseïdôn helléniques; Likho le Borgne, un cyclope russe, personnification du malheur; le Vodiaînoï, génie des eaux ; les Roussalki, nymphes des fleuves et des rivières ; le Léchii et le Lésovik, démons des bois, l'un malicieux, l'autre secoarable ; le Domovoï, hôte du foyer domestique; les mères Vendredi et Mercredi, redoutables visiteuses, etc. <*>.
Peut-être les bylines russes nous aideront-elles à reconstituer l'antique Olympe des Slaves.
Les traits mythiques abondent surtout dans les chansons relatives à Volga Tseslavitch, Mikoula Sélianinovitoh, Sviatogor, Samsoa et quelques autres personnages semi-divins. Cette première génération de boffotyrSy moins héros que divinités , se distingue par des formes vagues, une taille gigantesque, des facultés surhumaines, souvent une forice aveugle et déréglée , impuissante à se dicig^ élie-mèm<e, comme sont les forces mêmes de la nature. Ce sont des espèces de Titans qui doivent disparaître, comme œux de la mythologie hellénique ou Scandinave, afin de permettre à une génération nouvelle de héros d'entrer 09
(I) Bestoujef-Rioumine. Rousikata û/orta, 1. 1. Afacasief, Poititcheskia vogrénia^ - KavélîDo, œttvre8,t.IV,^Uique dulivr&deTere€btcheDjko,iByfroiiMft«pofiarorfa.
Le premier des héros anté^Tladimiriens, c'est Volga Vseslavitch. Par certains côtés U est bien plus moderne, plus historique que ses compagnons ; par d'autres côtés il est une diTinité mystériause, d'un caractk^e très archaïque. \Ju serpent avait eu commerce avec sa mère; il s'était enroulé « autour des brodequins de peau verte, autour des bas de 80ie , il avait touché sa hanche blanche. )> Quand il naquit, « la terre hnmide troubla, la mer bleue s'agita, le poisson s'enfonça dans les abîmes marins; l'oiseau s'eur vola tout exi haut dans la nuée; les aurochs et les élans s'enfuirent au-delà de la montagne; les bêtes sauvages se dispersèrent dans les bois. )> Ce héros, qui bouleverse le monde le jour où il y fait son entrée, se développe d'une naïu^e surprenante. A peine né, il parle, et sa voix retentit comme celle du tonnerre. Fils du serpent, |} connaît toutes les ruses et tous les artifices de la magie divine; il sait toutes les langues, c'est-à^ire le langage des oiseaux, celui des bêtes fauves et celui des poissons. A douze ans, suivant quelques chansons, à quinze ans^ suivant les autres, il rassemble une droujina, c'ei^âHlire iiBe de ces bandes héroïques dont s'entourent les premiers priaees lusses et commence à courir la terre slave, chasr saot et cheoK^haiit aventure. Il ordonne à ses compagnons de te&dre des filets dans la forêt sombre pour prendre les bêtes &u7es; mais p^ddant trois jours et trois nuits, ils ne prennent rien : alors, pendant que ses compagnons sommeillent, Volga se transforme en loup au pelage gris et se met à trotter par les bois sombres, les forête touffues, pour endoctriaer martres, hermines, lièvres, oqts, renards et les
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amener dans le piège. Il ordonne ensuite à ses compagnons de tendre des filets pour prendre des oiseaux; pendant qu'ils dorment, il se transforme en faucon lumineux, pour chasser dans les rets oies sauvages, 'hérons, cygnes et canards. Il ordonne à ses compagnons de tendre des filets pour prendre les poissons : cette fois Volga se change en brochet pour aller chercher jusqu'au fond des eaux Testurgeon et le sterlet.
Mais la chasse et la pêche ne suffisent pas à remplir la vie d'un héros. La ville de Kief est menacée par le roi des Indes, ou par le sultan des Turcs, suivant les variantes. Volga arme contre lui sa draujina. Avant tout il fendrait savoir ce que médite le sultan. Volga délibère avec ses compagnohs pour décider qui l'on enverra en éclaireur. Si Ton envoie quelqu'un des vieux, il faudra l'attendre trop longtemps; quelqu'un d'âge mûr, il se laissera enivrer par l3 vin ; quelqu'un déjeune, il s'amusera avec les jeunes filles et bavardera avec les vieilles. Décidément Volga partira luimême. U se transforme en petit oiseau, vole sous les nues et arrive à Tsarigrad (la ville des tsars ou des empereurs grecs, Constantinople). Il se pose sur la fenêtre du sultan et entend toute sa conversation avec la sultane.
Le tsar projette d'envahir la Russie, d'y conquérir neuf villes pour doter ses neuf fils. Il promet à sa favorite une pelisse neuve. Alors Volga Vseslavitch se transforme en hermine pour se glisser dans l'arsenal du sultan : là, comme ces rats dont parle Hérodote, qui à la voix d'un prêtre égyptien désarmèrent une armée d'envahisseurs, il ronge les cordes des arcs, arrache aux flèches leurs pointes d'acier; même dans certaines variantes, il brise les chiens des fusils et mouille les tonneaux de poudre. Pois, transformé en loup, il court aux écuries et coupe la gorge à tous les coursiers. Le royaume des Indes ou la terre de Turquie sont maintenant à la merci de sa droujina. Elle massacre le sultan et la sultane, extermine tou^ la popu-
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lation, à rexception des belles jeunes filles; elle égorge en&tnts et vieillards, « n'en laissant même pas pour la semence » et revient en Russie chargée de butin. Dans une chanson citée par M. Oreste Miller, les compagnons de Volga ne savent comment franchir les hautes murailles de Tsarigrad et ses portes d'ivoire : il n'y a passage que pour une fourmi. Volga se transforme en fourmi et transforme également tous ses compagnons. Quand ils sont entrés, ils reprennent leur figure de héros et pillent la ville.
Volga a pour père un serpent : ce mythe se retrouve dans un grand nombre de traditions aryennes. Alexandre le Grand, dans la légende, a pour père le magicien Nectanébo qui, pour s'approcher d'Olympias, a pris la forme d'un dragon ailé ; suivant d'autres récits, ce serpent n'était autre que le grand Jupiter. Dans Frédégaire, le héros éponyme de toute la dynastie mérovingienne doit le jour à une aventure non moins fantastique : un jour que sa mère était assise sur le rivage de l'Océan, on monstre marin sortit des flots et la rendit féconde. Â la même idée se rattachent les légendes sur Mélusine ou la femme-serpent du château de Lusignan et l'origine démoniaque de Robert le Diable. Un souvenir de mythe du serpent se retrouve dans le poème de Wace : Arthur doit le jour à Uter-penn-dragon qui, pour tromper sa mère, a pris la figure de son mari légitime. Ces prétentions à une bâtardise divine se retrouvent dans des traditions non aryennes : Sémiramis est fille de la femme-poisson, Dercéto <*>.
Le don de prendre à volonté toute espèce de forme, attribué aussi à Loki, le dieu Scandinave, appartient à l'une des plus mystérieuses divinités du panthéon hellénique, à ce Prêtée qui pouvait se changer en animal, en flamme ardente, en onde fuyante, et qui exprime bien ridée des transformations infinies de l'ondoyante nature.
(1) J.Ménaat. Babylone et la Chaldie, Paris, Malsonneuve, 1874, p. iU
Protée semble avec Pan^ un souvenir du panthéisme primitif conservé dans le polythéisme grec. Périclymène, daûs une autre légende grecque ^ avait obtenu de Neptime la faculté de se transformer en aigle pour voler au milieu des oiseaux, en serpent , en essaim d'abeilles, et enfin, comme le dit expressément un scoliaste, en fourmi. Or, nous avons vu Volga prendre cette forme pour se glisser dans la forteresse du sultan des Turcs. MM. Miller et Viazemski ont signalé le rapport qui existe entre la légende des compagnons de Volga changés en fourmis et le nom des compagnons d'Achille, les Myrmidons. On sait que la légende d'Achille a été fort populaire dans les cités grecques de la Scythie méridionale, qu'elle y a même pris des développements particuliers, inconnus dans la Hellade proprement dite. Des colonies helléniques, la gloire d'Achille a dû se répandre chez les tribus scythiques ou slaves qui les ayoisinaient : la fable achilléenne a donc pu s'implanter dans la Russie du sud, et les poètes populaires, lorsqu'ils ont créé la figure des héros nationaux, ont pu emprunter plus d'un trait au type héroïque du fils de Thétis t*>.
Bien que la faculté accordée aux dieux et même aux héros de revêtir différentes formes se retrouve dans toutes les mythologies, on peut dire que ce mythe est presque autochthone dans les régions occupées par les Slaves russes. Hérodote parle d'une nation tout entière, les Neures, qui avaient la faculté de se changer en loups une partie de Tannée. Au dire de Solinus, une autre nation, apparemment slave, en Istrie, jouissait du même privilège. Or si le loup-garou a été connu et redouté chez les Scandinaves, les Bretons, les Germains, les Français W, il n'a
(4) Voir dans les Mémoires de l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, année 4896, le mémoire de Kcbhler sur les îles et Ui couraet eonsacriet à Achille dans le Pont-EiMin,
(9) Nos chansons populaires ont conservé peu de traces mythiques. Citons pourtant dans les Inetruetione relativee aux poéMiee populairee de la France, la chanson de Marguerite. La rédaction n'en est pas très-ancienne, mais la donnée prenière
guère existé chez nous qu'à Tetat d'individu : c'est seulement dans les pays slaves qu'on nous signale des nations entières de loups-garous.
Jusqu'ici le type de Volga nous apparaît comme un Prêtée russe, comme une expression de la vari^ des phénomènes qui peuvent modifier la substance permanente du monde. Il faut bien cependant le tirer de ces ténèbres cosmogoniques et lui faire prendre pied sur la terre kiévienne. Ce Volga qui a pour père le serpent, dont la naissance fait trembler la terre et s'émouvoir les mers, qui nous apparaît plus souvent sous la forme d'oiseau ou de poisson que sous la forme humaine, est un homme pourtant, un héros historique, dont la personnalité se trouve bizarrement confondue avec celle d'une divinité antique et qui se trouve avoir en quelque sorte deux natures.
Volga semble un de ces princes varègues qui, au ix* siècle, vinrent de la Scandinavie pour régner sur les tribus slaves. Les bylines qui portent son nom offrent un tableau exact de la vie princière à cette époque : nous voyons Volga assembler autour de lui une droujina, vivre avec ses compagnons dans une sorte d'égaUté héroïque, n'être parmi eux qu'un frère aîné parmi des frères cadets, subsister de la pêche et de la chasse, parcourir la terre russe pour y lever des tributs, s'armer pour la défendre contre l'ennemi extérieur, parfois aussi, dans certaines chansons, mettre à la raison des paysans rebelles qui refusent de payer l'impôt, ou qui détruisent les ponts qu'il
remonte k une époque où loi onathèmet de l'Eglise n'avaient pas eacore réussi à
transformer nos vieux mythes en superstitions diaboliques.
Tout le Jour Je suis fille. Et la nuit blanche biche.
* Toutes les chasseries
Sont après moi la nuit, ete.
ICarguerite est tuée par son firère dans une chasse nocturne. Il donne un festin
oà Ton sert les membres de la biche, il s'inquiète de l'absence de sa scsur. Uno
Toix hnmalne sort du plat et lui révèle le mystère sanglant.
a établis sar les rivières. Volga fait tout ce que pouvait faire au ix® siècle un prince varègue : la Russie n'avait pas alors d'autre gouvernement.
Le Volga des bylines ne serait autre que le prince Oleg de la chronique de Nestor. Comme Oleg, Volga commence à quinze ans sa carrière militaire. Le grand exploit d'Oleg c^est son expédition (en 907) contre Constantinople : nous voyons également Volga mener sa droujirui contre Tsarigrad. Mais comme les chanteurs populaires ne comprenaient plus rien à Tattaque d'un prince russe contre le tsar orthodoxe de Grèce, ils ont substitué à ce derôier, soit le souverain des Indes> soit le sultan des Turcs> usurpateur du trône de Byzance. Dans Nestor, l'histoire d'Oleg est à peine moins fantastique que dans les bylines. Le chroniqueur russe n'a pu se défendre d'insérer dans son histoire une multitude de récits légendaires, qui prouvent qu'autour du nom d'Oleg s'était formé tout un cycle épique. Ce cycle a péri, et nous n'en avons que ces débris. Quand Nestor raconte qu'Oleg fit adapter des roues à ses vaisseaux et déployer leurs voiles pour naviguer sur la terre ferme; que ces navires, pousteés par le vent, traversèrent la plaine de Thrace et arrivèrent à travers champs jusqu'aux portes de Constantinople ; que les Grecs lui offrirent des mets empoisonnés, mais qu'il devina leur perfidie; qu'il suspendit son bouclier à la Porte-d'Or ; qu'un devin lui prédit que son cheval favori le ferait périr et qu'Oleg voulut sur le squelette desséché de ce même cheval triompher de l'imposture du devin; qu'un serpent sortit du crâne blanchi du coursier et piqua mortellement le héros, il est incontestable que nous avons ici non de l'histoire, mais de l'épopée.
Nestor ajoute que les Russes idolâtres, émerveillés de la perspicacité d'Oleg, l'appelaient méchtcJmy le Sage ou plutôt le Sorcier (*>. De sorcier à loup-garou, la distance
(I) Dans les sagas f eandinaves, Odin et Gylf sont à la fois de yaillants guerriers et de puissants magiciens. Geffroy, Hùtoire det EtaU tcandinavett p. 37, 16.
n'est pas grande : Timagination populaire Ta aisément franchie. Le vainqueur de Byzance lui parut bien capable de se métamorphoser en brochet et même en fourmi. Il n'est pas le seul des grands cheis slaves à qui le peuple ait accordé cette diabolique fetculté. Luitprand, un évéque italien , un historien sérieux , raconte qu'un prince bulgare/ fils du grand tsar Siméon> était un sorcier si accompli qu'il pouvait en un clin-d'œil se changer en loup ou en toute autre bête. Nous verrons l'auteur de la Chanson d'Igor y célébrer la gloire de Vseslaf, prince de Kief, qui, la nuit, <c courait sous la forme d'un loup, arrivait à Tmoutorakhan avant le chant du coq, traversant ainsi la route du soleil. »
On remarque que le héros Volga porte dans les bylines le nom patronymique de Vseslavitchy ou fils de Vseslaf. U est possible que l'imagination des masses ait voulu donner à Oleg, le sorcier, un père non moins fameux par ses sorcelleries, le rapide loup-garou qui en une nuit pouvait aller des bords du Dnieper à ceux du détroit d'Iénikalé.
MIKOULA SÉLIANINOVITCH.
Le second des héros de la vieille génération est un paysan. En son honneur s'est conservée cette chanson lyrique :
« 0 Mikoula Sélianinovitch {fils du villageois) ; c'est toi qui avais la jument Lève-la-Téte qui portait sa tête jusqu'aux nuages. — U vint un jour à la ville de Kief; il en emporta deux outres de sel; dans chaque outre il y en avait seize cents livres. — Et alors le bon Mikoula cultivait, labourait; du sillon il arrachait les pins et les sapins ; il y faisait croître le seigle et remportait chez lui
pour le faire moudre. — Et moi je brasserai la bière et j'inviterai des hôtes; et je boirai à la santé de Mikoulichka et je le glorifierai ; c'était à toi, bon Mikoula, de cultiver, de labourer; c'était à toi, bon Mikoula, de faire œuvre de paysan. » Mikoula est donc l'Hercule rustique qui apparaît à l'origine des temps, qui défriche les sombres forêts primitives, qui fait pousser sur le sillon nouveau le seigle, ce maigre froment du nord. Ce Triptolème russe est la personnification du paysan, non pas du paysan tel que l'ont fait dix siècles d'oppression, trois siècles de servage légal, mais tel qu'il a pu être au début, avant toute conquête varègue ou tatare, libre cultivateur de la terre russe, vivant dans sa commune souveraine comme dans une république patriarcale , défendant ses droits même contre le prince varègue, après l'avoir appelé pour régner sur le pays.
M. Miller a raison d'insister sur ce ftiit que l'épopée russe est la seule peut-être (avec l'épopée finlandaise du Kdlévala) où un grand rôle héroïque soit dévolu à un défricheur du sol. C'est à cela surtout qu'on reconnaît que les bylinesont été faites par le peuple et pour le peuple. Les chansons de gestes françaises, par exemple, ont un caractère plus aristocratique : nos trouvères pensaient avant tout à leur auditoire de barons et de nobles guerriers : jamais ils ne se seraient avisés de les humilier devant un héros-vilain.
Dans une byline célèbre, Mikoula est mis en présence du représentant par excellence de la caste princière, en présence de Volga, le vaillant chef. On y saisit l'opposition qui s'est perpétuée pendant toute la durée de l'histoire russe entre le paySy c'est-à-dire l'élément indigène, et le kniaze, ç'est-à-dire le principe d'autorité importé du dehors. La byline ne manifeste aucune hostilité contre Volga : mais c'est à Mikoula qu'elle donne tout l'avantage.
Volga, le fort guerrier, chevauche avec sa bande héroïque, sa droujina intrépide, et va de pays en pays pour recueillir le tribut des villes slaves. Soudain il entend dans la campagne le bruit d'une charrue ; il entend crier les membrures de bois, sonner contre les pierres le soc d'acier. Volga et ses hommes se dirigent vers le laboureur, mais ils marchent toute une journée sans Tapercevoir. Et toujours retentissait le bruit de la charrue fantastique et le choc de FaCier sur les pierres du sillon. Volga chevauche une seconde journée sans apercevoir personne. Ainsi, fait observer M. Oreste Miller, le tableau s'étend et prend des dimensions colossales : c'est comme une poétique représentation de cette plaine sans bornes dont se compose la terre russe ; le laboureur la sillonne avec une force si prodigieuse, il se transporte avec tant de rapidité d'un pays à l'autre qu'on ne peut voir en lui qu'un travailleur divin, le représentant et le patron de l'agriculture en Russie.
Au matin seulement de la troisième journée, Volga rencontre enfin Mikoula le villageois, qui, de sa puissante charrue, trace les raies profondes, extirpe les souches, arrache les rocs. Volga le salue et engage conversation avec lui. « Dieu t'aide, bon laboureur, à cultiver, défricher, à faire œuvre de laboureur, à tracer des sillons d'un pays à l'autre, à en arracher les pierres et les racines ». Mikoula lui rend son salut et lui raconte qu'un jour, comme il se rendait à la ville voisine, les gens de là-bas ont osé lui réclamer un péage ; mais c'est avec son bâton qu'il les a payés, et alors « ceux qui étaient debout se sont assis et ceux qui étaient assis se sont couchés pour toiyours. d Emerveillé de ce récit, Volga engage le paysan à entrer dans sa droujina. Mikoula y consent, mais à une condition : c'est qu'on arrachera le soc du sillon pour le jeter dans un buisson. Volga envoie un de ses hommes; mais ce guerrier robuste ne peut même imprimer un mouvement à
la charrue. Le chef varègue envoie cinq autres braves : ils ne peuvent à eux tous en venir à bout. Volga envoie dix hommes, puis toute sa droujina : ils ne sont pas plus heureux. Il descend lui-même de cheval, met les deux bras à la besogne et se reconnaît vaincu. Le laboureur s'approche alors, d'une seule main enlève la charrue, et la lance jusque dans les nliages, d'où elle retombe sur un buisson de cytise. La bande militaire part avec sa nouvelle recrue, Mikoula est monté sur son cheval de paysan qu'il a dételé de la charrue ; mais quel cheval ! Même quand la bonne jument rustique marche au trot, aucun des coursiers de guerre ne peut la suivre au galop. — Voilà sous quels traits imposants le peuple russe s'est représenté le héros lal)oureur, le héros slave par excellence, en opposition au héros d'aventures, au héros varègue Volga, fils de Vseslaf.
Dans l'épopée germanique, Thor, le patron des travailleurs, est constamment primé par Odin, le guerrier : c'est tout le contraire dans l'épopée slave ; mais sous le paysan épique se cache une divinité. Peut-être Mikoula est-il ce prince Kola (Kola-xaïs, le prince de la charrue) dont nous parle Hérodote (IV, 5). Suivant l'historien grec, Kola-xaïs était, dans les traditions scythiqyies, un des trois fils du premier homme. C'est pour lui que tomba du ciel une charrue d'or brûlant, sur laquelle nul autre que lui ne put porter la main. Peutrêtre aussi le grand saint Nicolas (les paysans prononcent Mikoula) n'occupe-t-il un* rang aussi élevé dans la vénération du mougik russe, que parce qu'il a pris la place du Sélianinovitch. Un conte populaire recueilli par Afanasief nous montre saint Nicolas continuant à protéger l'agriculture et enseignant au mougik le moyen de détourner les effets de la colère de saint Elie, un bienheureux qui a succédé aux dieux solaires, et dont le courroux, manifesté par les ouragans de grêle, est surtout redoutable dans les jours d'été.
Il est bien remarquable que les Slaves de la Russie mé-
ridionale, héritiers de ces Scythes d'Hérodote qui s'enorgueillissaient du surnom de laboureurs j aient réservé les deux places d'honneur dans leurs poèmes nationaux à deux héros de la charrue : à Mikoula, le fils du villageois, à Ilia, le flls du paysan.