IVAN, LB FILS DU SACRISTAIN
Dans les chansons ou traditions épiques de la Russie> qui n'ont plus pour objet Thistoire nationale, on peut saisir la trace des provenances les plus diverses. Le peuple russe, comme tous les peuples européens, a &it bon accueil aux légendes qui lui arrivaient des quatre points dé l'horizon, souvent après avoir passé par d'innombrables intermédiaires.
Certains récits remontent par une série inconnue d'anneaux à la plus lointaine antiquité. Le conte divan, le fils du sacristain (^>, reproduit tout un développement qui se retrouve dans le roman égyptien des JDetiœ Frères ^*> ; celui des transformations successives que subit le malheureux Batou après autant d'assassinats commis sur lui par sa méchante femme, qui l'a trahi pour le roi d'Egypte. Chose singulière, l'héroïne du conte russe porte un nom emprunté à l'histoire d'Egypte, celui de Cléopâtre. Ici la transmission ne s'est pas effectuée uniquement par la voie orale : c'est dans un manuscrit de M. Bouslaef que
(I) KosWmtfoff Paméinikit II, 8I9«
(S) M. de Rougë, Rêwê AreMologiquê, t. IX. — Maspéro^ Renuê dêi Coun littêrai' TU, novembre 1870. — Hosson» La Chaîné êradiHonntlU, Paris 1874, p. 78. — Joies Soory, Revue det Dêuai-Mondes, m février 187K. — Voir ci-dessus, p. 191, pour certains épisodes d*an autre récit égyptien, conservé par Hérodote et modifié par les Tatars sibériens.
ce récit a été trouvé; qui sait si le manuscrit russe ne suppose pas un manuscrit grec, et celui-ci un manuscrit cophte ou syriaque? Pourtant le génie particulier du peuple russe a eu le temps de mettre son empreinte sur le conte, ce qm suppose une période de transmission orale, venant interrompre la succession des manuscrits, et grâce à laquelle le héros égyptien a pu devenir un héros russe. Voici le conte russe un peu abrégé :
Dans les temps anciens, près de la terre de Turquie, un sacristain nommé Germain desservait une église. Il n^avait qu'un fils, mais beau, intelligent, fort, sage, instruit à toutes les bonnes choses. Il s'appelait Ivan, Un jour un ambassadeur de -Turquie, revenant de Perse, voulut emmener cet adolescent et envoya deux cents hommes pour Penlever. Germain eut peur, Ivan le rassura. Il monta sur son cheval, prit sa massue de fer et extermina les deux cents Turcs, sauf deux qui survécurent pour porter la nouvelle. Apprenant que le sultan envoyait de nouveau dix mille hommes contre lui, il résolut d'aller au-devant d'eux et prit congé de son père et de sa mère : c Je prends seulement ce bon cheval ; .mon autre cheval, qui est un coursier héroïque, je le laisse à récurie ; si je suis tué en bataille, il aura dans son écurie du sang jusqu'aux genoux; alors tu le selleras et partiras à ma recherche; il te conduira de lui-même auprès de mon cadavre. (*) »
Ivan part, il extermine les dix mille Turcs jusqu'au dernier ; puis, apprenant que le sultan est en guerre avec le roi d'Artwor, il part pour ce dernier pays. En chemin il rencontre trois grandes armées étendues sur la plaine sanglante ; mais dans chacune de ces armées, il y a un blessé qui peut encore parler et qui lui apprend que le carnage est Tœuvre de ce sultan qui recherche la main de Cléopàtre, la fille du roi. Sous un buisson, à chacun de ces champs de bataille, il trouve une épée merveilleuse. Les deux premières lui semblent des jouets d'enfants; la troisième seule
(1) Le cheval qui doit avoir du sang Jusqu'aux genoux rappeUe ce breuvage da conte égyptien qui devait se troubler lorsqu'un des deux périrait. Dans le Kalévala, Lemmikœinen, partant pour la guerre, laisse son poigne accroché à une poutre : deviendra sanglant s'il loi arrive malheur.