‹ La Russie épique; étude sur les chansons héroïques de la Russie, traduites ou analysée pour la première foisChapitre 58 sur 66 · LE CYCLE TROYEN CHEZ LES LETTRÉS · texte numérisé non relu

LE CYCLE TROYEN CHEZ LES LETTRÉS

Elles ont eu le même succès en Russie. MM. Miller et Viazemski, dans leurs études sur la Chanson d'Igor, rappellent que l'introduction du christianisme grec avait eu pour conséquence d'acclimater en Russie non-seulement la littérature religieuse des Byzantins, mais aussi leur littérature profane. On enseignait le grec dans les écoles russes au xii* siècle ; certains princes rosses savaient la langue grecque, intermédiaire nécessaire de leurs relations intellectuelles, commerciales ou politiques avec Tsarigrad; il ne manquait pas de lecteurs pour les productions antiques ou récentes du génie hellénique. Dans la première moitié du xii* siècle, un écrivain russe s'excusait devant le prince Nicolas Svatoch de

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n'avoir pas étudié Homère étant jeune. Le chroniqueur de Volynie à la date de 1232 cite un vers d'Homère qui ne nous est pas parvenu dans les manuscrits. Les poèmes de Quintus Smyme au iv* siècle {Vlïiade continuée), de Tryphiodore au v* (la Destruction de Troiéjy de Kolouthos au vi*^ {rFnlèvement d'Hélène), avaient dû remettre à la mode dans le monde instruit de Russie comme deByzance les vieilles légendes du cycle troy en ^*>.

Il y avait entre Kief, cette seconde Byzance, et sa métropole du Bosphore, un échange continuel de traditions et de fictions. L'auteur du Slow cite des chansons grecques et occidentales sur les événements qu'il raconte : « Les Allemands et les Vénitiens, nous dit-il, les Grecs et les Moraves, chantent la gloire de Sviatoslaf (qui avait battu Kobak,prince des Polovtsi) et flétrissent Igor qui a laissé au fond de la rivière de Kaïala la force russe, qui a enrichi dos dépouilles russes les Petchenègues. » Léon le Diacre croyait au x® siècle saisir des ressemblances entre les rits des Russes et ceux des anciens Grecs. Il les attribue à l'influence d'Achille et de ses compagnons qui s'établirent, diton, sur le littoral russe de la mer Noire. Cest également sur la côte de Crimée que se passe une partie des aventures d'Oreste et d'Iphigénie, ainsi que des aventures maritimes des Argonautes et d'Ulysse W.

Avant même que les légendes relatives à la guerre de Troie eussent pénétré en Russie, sous les auspices de Byzance, ne voyons-nous pas s'établir dans les colonies milésiennes de la mer Noire un développement tout particulier des mythes d'Achille, d'Hélène, d'Iphigénie et d'Oreste? Achille était pour les habitants d'Olbia et de Borysthénis l'objet d'un

(1) Au XVI* siècle Ivan le Terrible comparera son ennemi Kourbski à Énée et Aqténor, qui d'après ce que le tsar a lu d'eux, ont trahi leur patrie.

()) Balalclava, par exemple, serait la ville des Lestrygons; on montre en Crimée la caverne du Cyclope. M. le professeur Brunn, d'Odessa, a prouvé que le promontoire du Parthénion et le temple delà sanguinaire Diane taurR^ue doivent se chercher entre Sébastopol et Balaklava, près du monastère de Saint-Georges.

culte presque fanatique : on^hantait les vers d'Homère à sa louange en marchant au combat; on lui avait consacré deux îles à l'embouchure du Dnieper <*> : celle de Leucé surtout était célèbre; elle restait déserte et personne n'osait y séjourner après le coucher du soleil ; elle était couverte de mouettes, de cygnes, d'alcyons, de cigognes et autres oiseaux de mer, que la dévotion populaire respectait, et qui lui ont peut-être valu son nom de Leucé : la Blanche. Cest là qu'habite Achille, le fils de Thétis, c'est-à-dire de la mer, et qui porte sans doute, à raison de son origine, le titre de Roi de la mer, Pontarchos. Il y vit en joie avec son ami Patrocle, avec la belle Hélène^ dont il fut un des premiers amants et dont, après tant d'autres, il est devenu le possesseur incontesté. Il y continue toutes les occupations de sa vie passée. On raconte que ceux qui tentaient d'y aborder entendaient le bruit des armes, le galop des chevaux, les cris des guerriers, sans apercevoir personne. Des marins avaient vu Achille apparaître sur leur navire^ debout sur le grand mât. Ces îles sacrées, isolées par le respect et la crainte, livrées uniquement à la présence du dieu, ont toujours eu dans les religions antiques un succès d'épouvante : telles furent Délos dans l'Archipel, l'île de Sein sur les côtes de la Bretagne, Helgoland et Rugen dans les mers de la Germanie et de la Slavie. Les Hércfiques de Philostrate multiplient les anecdotes sur les étrangetés de l'île de Leucé. Un jour, un marchand qui y était descendu fut rencontré par Achille : celui-ci l'invita à souper, l'entretint de ses campagnes, des événements de la guerre de Troie^ et lui ordonna d'aller chercher à Ilion une jeune Troyenne qu'il lui désigna et

(1) Constantin Porphyrogénète dit que les Russes du X« siècle en arrivant & l'tle Saint-Grégoire, près de rembouchure du Dnieper. Taisaient des sacrifices auprès d*un grand chêne et immolaient des oiseaux vivants Les Russes avaient-ils hérité de la vénération des anciens colons grecs pour les hôtes divins des tles de la mer Noire î

qui était du sang royal d'Hectgr et de Priam. Le marchand, persuadé qu* Achille était amoureux de la jeune fille, partit, Tacheta et Tamena à Leucé. Le soir, Achille engagea le marchand à descendre au rivage, l'invita de nouveau à un festin où assistait Hélène, lui remboursa l'argent, lui promit sa protection dans son négoce, et, en le congédiant, lui prescrivit d'abandonner la jeune fille sur la plage. A peine le vaisseau s'était-il éloigné du rivage, que le marchand et ses matelots entendirent des cris lamentables : c'était la descendante du Troyen Priam qu'Achille déchirait en mille pièces. On racontait qu'Oreste, qui hanta aussi les rochers de la Chersonnèse taurique, descendit à Leucé pour s'excuser du meurtre de Néoptolème, fils d'Achille. D'autres écrivains ont rapporté l'aventure de Léonyme, général des Crotoniates, qu'un oracle envoya à Leucé, pour y obtenir sa guérison. Lui aussi y vit Hélène : elle le chargea même de dire au poète Stésichore que, s'il avait perdu la vue, c'était pour avoir parlé d'elle en termes inconvenants : pour la recouvrer, il devait composer une paUnodie <*>. Du rôle que joue Hélène dans les redoutables soupers de Leucé à celui que lui attribuent les légendes allemandes du moyen âge, il n'y a pas loin, (Voir Henri Heine, de r Allemagne.)

Quatre fois l'auteur du Slow parle de Troïane : a le temps de Troïane, » — « le sentier de Troïane, » — <t la terre de Troïane, » — «la septième génération depuis Troïane, » génération qui correspond à celle du mystérieux Vseslaf. Qu'estce donc que ce Troïane ? Certains commentateurs pensent que c'est Tr^gan, dont le souvenir glorieux a pu passer des peuples danubiens aux tribus du Dnieper ; d'autres y voient le dieu slave Troïane, divinité des régions infernales, dont il est question dans un monument slavon , le Dit de la ré-

(1) Kœhler, Mémoire <«r lu tles et les courses coruacrées à Achille dans U Pont- Etuvin, dans les Mémoires de l'Académio imp. des sciences de Saint-Pétersbourg, année 1896.

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vélatùm des apôtres. Le prince Vlazemski s'est engagé dans une autre voie : il traduit ces expressions par celles-ci : les temps des Troyens, le sentier des traditions troyennes, la septième génération depuis la chute de Troie, etc. Il apporte à Fappui de sa thèse des arguments spécieux. Tout le monde, dans l'antiquité et au moyen-âge, a voulu descendre des Troyens dont le nom avait retenti dans le monde entier (*>. Les Romains se recommandent d'Énée, le fils d'Anchise, les Francs de Francus, fils de Priam. A Priam se rattachent aussi les vo\b d'Angleterre , si on en croit le * poème de Wace, les Slaves et les Polonais, si on en croit Kadlubko, les Bretons et les Normands, si on en croit Nennius, écrivain du ix"" siècle. Pourquoi la Russie du Dnieper ne serait-elle pas aussi la <c terre de Troie » et Vseslaf de Kief le septième descendant de Priam ?

Le poète de la CJumson cPIgoVy en effet, n'était pas étranger à la littérature grecque. Le prince Viazemski feût observer que son invocation à Bolane est presque une reproduction d'un morceau de V Hélène d'Euripide, l'invocar tion à Homère : Homère y est comparé, presque dans les mêmes termes, à un oiseau harmonieux, au rossignol mélodieux et plaintif. Un autre passage du Sllovo rappelle les vers d'Homère sur les deux Ajax : dans le SlovOy les Polovtsi sont comparés à des bœu& qui labourent la terre russe ; les deux Ajax, dans VIliade (XIII, 701), à deux jeunes taureaux attelés à la môme charrue. Le prince Viazemski pense donc que la dive qui s'abat sur la terre russe doit être la diéva, c'est-à-dire la jeune fille, c'est-àdire Hélène, toujours vierge malgré ses déportements; il pense que VOMda, la déesse de l'Injure, qui étend ses ailes de cygne sur la Russie, n'est autre qu'Hélène, cette vivante personnification de la haine et de la discorde, qui ne peut se montrer sans embraser les cœurs des dieu^c,

(1) BmwU d$ Saintt'Mort et h roman de Troi$, par M. Aristide Jo\j, Paris, lCI0-7i.

des hommes, des demi-dieux, pour laquelle ont péri tarit de Grecs et de Troyens, et qui est bien une femme-cygne, puisqu'elle est née d'un oeuf.

Ce rapprochement n'a rien de forcé. UObida secoue ses ailes de cygne sur les bords du Don et de la mer Noire : or, c'est bien en ces régions que les Héroïques font habiter Hélène : quand elle célèbre ses noces avec Achille, « Poseïdôn et Amphitrite, toutes les Néréides, toutes les rivières, tous les dieux qui habitent le Pont et la mer Méotide vinrent célébrer ce mariage. » Hélène se trouve donc en relation non-seulement avec le Borysthène ou Dnieper, mais avec le Tanaïs ou Don. C'est sur ces rivages, infestés au xii* siècle par les Polovtsi, qu'elle a eu toutes ses aventures ; c'est là que suivant une tradition elle fut immolée avec Ménélas sur l'autel de Diane par Iphigénie; c'est là qu'elle s'unit par un mariage posthume avec Achille.

VOUda, c'est l'Injure, la discorde entre les princes russes. Mais Hélène n'est^elle pas un objet étemel de désunion entre les dieux et les rois de la Grèce ? Dans les chants cypriaques, Stasinos lui donne pour mère la Discorde elle-même, l'odieuse Érynnis, la cruelle Némésis. Poursuivie par Jupiter, celle-ci se change en oie : Jupiter se métamorphose en cygne et la rend mère d'Hélène et des Dioscures. Fille de Némésis, Hélène est elle-même Érynnis, la Discorde. Elle porte ce nom dans VAgamemnon d'Eschyle (vers 749), dans VOreste d'Euripide (vers 1389). Virgile l'appelle : « Trojœ et patriœ conimunis Erynnis, y>

VObida appelle sur la Russie les temps féconds en malheurs. Mais quel est le but de Jupiter en engendrant Hélène ? Ce sont les chants cypriaques qui nous l'apprennent encore : Jupiter, trouvant que l'espèce humaine se multipliait outre mesure, donna le jour à Hélène précisément pour diminuer le nombre des hommes.

Le caractère sinistre d'Hélène se révèle encore dans sa

signification astronomique. Sous le nom d'Hélène Urcmie, elle est Tastre le plus funeste aux navigateurs. Elle incendie de ses feux, et le navire, et ses agrès : quand elle darde ses rayons sur un vaisseau, les matelots savent qu'ils sont perdus sans ressource (le grammairien Lactance cité par Viazemski, p. 221).

Et pourtant, malgré ses déportements, ses nombreux amants et maris, elle est toujours la diéoa, la vierge. On Ta identifiée à Vénus-Uranie, à Diane, à Iphigénie. En sa qualité de femme-cygne, il dépend toujours d'eUe de recouvrer sa virginité <*>. En sa qualité de déesse sidérale, elle est à l'abri des passions des hommes. Combien de fois n'ont-ils serré dans leurs bras que son fantôme ! Euripide l'appelle dans Oreste a la vierge de Laconie. »

Dans l'explication que donnent saint Irénée et les gnostiques des récits sur Hélène, elle est le symbole de la discorde dans le ciel, la rupture de l'harmonie dans le monde des Éons : c'est elle qui a créé les anges qui ont ensuite fait le monde matériel et périssable : persécutée par les autres Éons, elle est contrainte de prendre de temps à autre une forme humaine : c'est cet Éon féminin qui flit Hélène la Belle au temps du siège de Troie ; c'est lui qui fut Hélène la Prostituée, que le magicien Siméon, le semeur de toutes les hérésies, acheta en Phénicie et qui l'accompagnait partout.

Hélène, c'est aussi Lilith, cette première femme d'Adam qui, suivant les talmudistes, fut créée le sixième jour, qui refiisa d'obéir à son mari, s'enfuit, fut poursuivie par les anges de Dieu, qui préside à la mortalité de notre race et qui commande à d'innombrables légions de diables.

Les anciens Grecs reconnaissaient déjà chez Hélène la double nature de femme et d'oiseau. Dans YOreste d'Euripide, un personnage s'écrie : « Je hurle le chant du cer-

(1) Voir ci-desBUS, pages 91 et S19.

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cueil d'une voix sauvage. C'est à cause de l'œil de beauté^ né de l'oiseau aux ailes de cygne, de la funeste Hélène, fruit de Léda. »

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