SVIATO0OR ET SAMSON
Sviatogor et Samson, ce sont les vrais Titans de la mythologie slave, des géants enivrés de leur force démesurée. « S'il y avait un anneau au ciel et un anneau à la terre, s'écrie un jour Sviatogor, je prendrais celui-ci de la main droite, celui-là de la main gauche, et* je rapprocherais pour les confondre le ciel et la terre. » Dieu voulut punir cette parole d'orgueil. Sviatogor, passant un jour à cheval dans la steppe, vit un vieux homme qui le pria de l'aider à charger son sac. Le héros veut enlever le sac du bout de son fouet, il ne peut, — du bout de son doigt, il échoue encore, — de sa forte main, il ne réussit pas mieux, a Jamais, depuis tant d'années que je cours le monde, je n'ai vu semblable merveille ! » Il saute à bas de son cheval, et des deux mains, avec un effort immense, essaie de soulever ce maudit sac. Une sueur de sang ruisselle de son front. Il croit enfin avoir enlevé le sac jusqu'à la hauteur de ses genoux ; mais c'est lui-même qui s'est enfoncé dans le sol jusqu'aux genoux. Il croît l'avoir enlevé jusqu'à sa ceinture, mais c'est lui-même qui s'est enfoncé jusqu'à la ceinture. Quelques chansons disent que Dieu se contenta de lui avoir infiigé cette leçon de modestie: dans le petit sac il avait mis toute la pesanteur de la terre. D'autres veulent que Sviatogor (la Montagne-Sainte) soit resté depuis ce temps enraciné dans le sol comme un roc sourcilleux.
Sviatogor n'est pas seulement enivré de sa force : il en
reste parfois accablé : elle lui pèse comme un lourd fardeau et le rend presque incapable de se mouvoir. Il est à charge à la terre, la mère humide, qui ne peut qu'à grand'peine le porter. Dans une byline publiée par Hilferding, on voit qu'il est interdit à Sviatogor de mettre désormais le pied sur la Russie : il lui est seulement permis d'errer oc par les hautes montagnes, sur les rochers massif. » Dans un conte rapporté par Aksakof, un géant, sans doute Sviatogor, est étendu sur une montagne. Ilia de Mourom voudrait le provoquer à combattre; mais ses plus formidables coups de massue, comme ceux de Thor sur le géant endormi, le tirent à peine de sa rêverie : il croit que ce sont de petites pierres qui tombent sur lui. Au troisième coup il se retourne et dit au héros : a Tu es fort parmi les hommes : reste fort parmi eux; avec moi tu ne saurais te mesurer. Vois quelle est ma taille : la terre ne peut me porter : j'ai enfin trouvé cette montagne et je me suis couché sur elle. »
Cest du jour seulement où les Titans primitifs ont été ensevelis sous les montagnes entassées par eux, que Tâge héroïque a commencé en Grèce. Cest du jour où Sviatogor est pétrifié dans la Montagne-Sainte, ou étendu sur ses roches, enseveli sous le poids de sa propre force, que le champ reste libre aux hogatyrs russes. Pourtant nous verrons Sviatogor suivre un instant la même voie qu'un des vaillants de la seconde génération et devenir le frère d'armes d'Uia de Mourom.
Dans un autre récit Sviatogor succombe à la singulière destinée que le Forgeron du Twrd <*> a forgée pour lui : elle l'oblige à épouser une fille qui habite un royaume
(I) Peat-être est^e le dieu finnois, adoré en Esthonle, Karelainen le forgeron, (YoirRichter, G^tehichU der dêuUchen OsUé^ provinxen^ 1. 1, p. S9), ou le forgeron llmarinen du Kalévala de Finlande, ou Tvashtur, le forgeron des Yédas. Ce mystérieux cabire du nord, qu'on appelle simplement UKouiMtg, le Forgeron, paraîtarolr été remplacé dans le calendrier russe par les saints inséparables Cotmatet Damim,
aa bord de la mer. Il part avec rintention de taer la fiancée qu^on lui impose. U entre dans la chaumière de la jeune fille qu'il trouve seule à la maison. Depuis trente ans elle gît dans la pourriture et sa peau ressemble à une écorce de sapin. Le héros tire son couteau, lui en frappe la poitrine, dépose une pièce de monnaie à côté d'elle et s'en va. Mais il n'avait fait qu'ouvrir la peau informe où la jeune fille était emprisonnée depuis sa naissance (*). Elle en sort guérie, ravissante : d'une beauté pareille on n'a jamais ouï parler. Elle s'en va dans la Montagne-Sainte où Samson ne tarde pas à la rencontrer : épris de ses charmes, il l'épouse sans la reconnaître. Mais le soir des noces il retrouve attachée au cou de la mariée la pièce de monnaie que jadis il avait posée auprès d'elle. Alors il vit « qu'au jugement de Dieu on n'échappe pas avec un bon cheval, car la sentence court devant vous. »
Samson se confond parfois avec Sviatogor, et celui-ci s'appelle dans quelques bylines Sviatogor-Samson. Quand . on les chante séparément, on leur attribue à peu près les mêmes exploits : Samson lui aussi se vante, si la terre avait un anneau, de pouvoir soulever la terre. Ce qui le distingue c'est le trait biblique des cheveux angéliques qui lui donnent toute sa force. On ne peut douter qu'une certaine influence du livre sacré n'ait présidé à la formation de ce type : la légende hébraïque a pu taire son chemin aux pays russes, soit par les marchands arabes qui l'ont trouvée en Orient, soit par les plus anciens missionnaires chrétiens. Une byline spécialement consacrée à Samson reproduit assez exactement le récit biblique, mais elle y mêle nombre de traits pro&nes empruntés à la légende de Sviatogor.
(I) Dans les Védas use Jeune fiUe, Apsla, estégalemcnt rerêiae d'nae hidense peaa de porc ; Indra consent \ passer sur elle avec le gouvernail de son char, lui déchire cette peau : eUeen sort éblouissante. (Testle mythe de ranrore délivrée parle - soleil. A. de Gvbenatis, t. U, p. 4.
Samson a IMmpnidence de révéler à sa femme le secret de sa force. Quand vient le jour de sa fête, Samson donne un festin, s'y enivre plus encore que ses convives, et s'endort d'un profond sommeil. Elle en profite pour lui raser la tète et lui crever les yeux : « Ah femme! serpent maudit : tu m'as perdu pour les siècles des siècles. » Elle donne au héros déchu une servante esclave et le voilà qui erre de maison en maison. Sa vue ne lui revint pas; mais ses cheveux repoussèrent, et il <c commença à avoir dans les épaules une grande force. » Il se fait conduire à son palais où sa femme danse et se réjouit. « Alors Samson, le héros de la sainte Russie, s'avance vers la colonne de pierre qui soutient le grand angle du palais : il la saisit de ses mains blanches, il fait écrouler le palais de pierre. Sous sa ruine périt Samson le hogatyr : on lui chante gloire (on célèbre ses funérailles) ».
A cet âge primitif, presque chaotique, de la poésie populaire, où régnent surtout les personnifications des éléments indomptés, appartiennent presque tous les monstres qu'eurent à combattre les héros de l'âge suivant : dragons, serpents, harpyes, géants échappés à la grande destruction des Titans , génies des nuées , des ténèbres , des miasmes pestilents, souverains des profondeurs maritimes: comme ce Roi de la mer que rencontrera Sadko de Novgorod, comme Chark-Vélikane,le <c maudit géant », que combat Diouk Stépanovitch, un des paladins de Vladimir. Chark- Vélikane, soit qu'il ait à peine forme humaine, soit que, comme Sviatogor, il soit accablé de sa propre force, ne peut môme pas marcher à la rencontre de son ennemi :
« il se roule tantôt snr un côté, tantôt sur un autre ». C'est un reptile plutôt qu'un héros ; on sent que ce géant doit être quelque brouillard ou quelque nuée d'orage.
Mais dans les rangs mêmes des bogatyrskiéviens, alignés en bataille contre l'armée des énergies mauvaises, nous en trouvons plusieurs dont la personnalité n'est pas bien définie : Polkane le géant, par exemple, n'est pas dégagé de toute bestialité : dans certains récits il est représenté comme une sorte de centaure, moitié, homme, moitié cheval. Le héros Soukhmariy c'est-à-dire le sec, le desséchant, est-il une personnification du soleil d'été ? Est-il un fleuve? on le croirait, car lorsque, disgracié par Vladimir, il arrache les compresses de feuilles qu'il avait posées sur ses blessures, il s'écrie : « Coule, rivière Soukhman, coule, mon sang bouillant, coule, mon sang versé pour des ingrats. » Un autre des serviteurs de Vladimir, Donnai' tue sa femme Nastasie et se tue après elle : il devient immédiatement un fleuve (Dounaï, le Danube) et Nastasie une rivière. Le héros Don Ivanovitch ne semble pas être autre chose que le Don. Le Dnieper s'intitule fils de roi. Kolyvan, est-il bien un bogatyr russe comme le suppose une byline qui loi fait monter la garde aux barrières de Kief ? N'esWl pas plutôt un demi-dieu d'origine finnoise. Le géant tchoude Kolyvan ou Kalew-le-Vieux, dieu national des Esthoniens, est enseveli, comme Sviatogor, dans une tombe colossale, qu'il s'est creusée lui-même; sur lui, sa veuve a entassé les masses de rochers qui forment aujourd'hui la montagne sur laquelle s'élève Reval <*). Est-il étonnant qu'un dieu finnois figure parmi les héros de la cour de Vladimir, puisque nous voyons les tribus tchoudes fournir leurs contingents aux armées qu'Oleg ou Igor poussèrent contre Constantinople ?
Dans le personnage même de Vladimir, et chez la plupart
(I) Ricfater, Gêtehiehtê der d0uUchen OttsêeprovinMen, I, p. 61.
de ses gaerriers, on retrouvera mêlés aux faits historiques une multitude de traits mythiques. Mais aucun d^eux ne présentera au même degré le caractère de naturalisme divin que Polkane^ l'homme-béte, Sviatogor*Samson, Thommemontagne^ Mikoula, lé dieu de Tagriculture^ et méme^ malgré ses rapports avec Oleg, que Volga Vseslavitch, Thomme-Protée. Après avoir étudié ces personnages mystérieux, qui comme les vieux dieux d'Eschyle, sont obligés de faire place à de plus jeunes, arrivons aux héros plus humains, au moins en apparence, du cycle kiévien.